L'ÉLECTION DE DIGNE
Une réunion de conseillers généraux et de conseillers d'arrondissenaent, qui s'était tenue le 30 janvier 1898 à Digne, avait décidé de ne pas représenter M. Joseph Reinach et d'offrir la candidature pour les prochaines élections législatives à M. Paul Roux.
M. Roraieu, conseiller général du canton de Digne, avait avisé de cette décision M. Joseph Reinach, qui répondit par la lettre suivante :
Paris, le 25 février 1898.
Monsieur le conseiller général,
Vous voulez bien me faire part de la résolution qui a été prise k mon égard dans la réunion tenue le 30 janvier à Digne; vous m'avisez du choix qu'elle a fait d'un candidat en vue des prochaines élections législatives; vous me demandez de retirer ma candidature.
Votre décision ne change rien à la mienne. C'est du suffrage universel que je tiens mon mandat; il me l'a confié en 1889 et renouvelé en 1893. C'est le suffrage universel qui prononcera. Si le premier tour de scru-
lOC VERS LA JUSTICE PAR LA VÉRITÉ
tin ne m'est pas favorable, ai-je besoin de vous dire que je ne manquerai pas à la discipline républicaine?
Vous m'écrivez que la réunion, dont vous êtes l'interprète, reconnaît les services que j'ai rendus depuis huit annés à l'arrondissement de Digne. Je crois, en effet, avoir scrupuleusement rempli mon mandat. Mais, comme il convient de parler clair, comme on ne me laisse pas ignorer pour quelles raisons un autre candidat a été choisi, il me sera permis de dire qu'en me joignant à ceux qui tiennent que la première obligation de la République est d'assurer à tous les citoyens une justice impartiale, la stricte et loyale observation des principes élémentaires et essentiels du droit, je ne pense point avoir démérité des républicains.
La loi a été violée contre un homme que je n'ai jamais vu, qui m'est aussi étranger qu'à vous-même ; le fait aujourd'hui n'est plus contestable. Si une pareille méconnaissance de la loi n'est pas réparée, qui vous assure qu'elle ne sera pas renouvelée demain contre un autre? Quand l'arbitraire et l'illégalité ont pénétré une fois dans le domaine de la justice, qui donc pourrait se flatter qu'il ne sera pas atteint, lui aussi, à son tour, selon le flot mouvant des passions et des haines, dans sa sécurité, dans ses biens, ou dans son honneur.
C'est servir la cause de tous, et, surtout, des plus humbles, que de dénoncer l'illégalité. Notre protestation a été une première sauvegarde contre le retour possible à de pareilles pratiques. J'ai protesté l'un des premiers : quoi qu'il advienne je ne le regretterai jamais. Si c'était à recommencer, je recommencerais. Je serais indigne, si j'avais agi autrement, d'avoir été le collaborateur et l'ami de Gambetta. Vous ne sauriez croire, monsieur, avec quelle sérénité d'àme on subit
les injures et les calomnies, quand on est pénétré, comme je le suis, de la bonté et de la noblesse de sa cause, et alors môme qu'on n'aurait pas la certitude que, dans un pays qui s'appelle la France, dans le pays de Voltaire et de la Révolution, la victoire finale ne serait pas acquise aux défenseurs du droit.
On trouverait difficilement, dans l'histoire de ce siècle, une crise morale plus affligeante que celle que nous traversons aujourd'hui ; j'en souflVe plus douloureusement que qui que soit ; cependant, j'en souffrirais bien plus, si je m'étais réfugié dans une commode abstention.
Je sais tout Ift prix qu'il convient d'attacher, dans unç libre démocratie, au mandat de représentant du peuple. Je sais aussi, hélas! que quelques-uns y attachent un trop grand prix, puisqu'ils sacrifient à leur réélection leur conscience, dont ils étouffent le cri, et le souci supérieur des intérêts de la justice.
11 est possible, comme on me l'a fait dire, que je perde mon siège dans cette bataille ; il est certain que je garderai la satisfaction d'avoir fait mon devoir : c'est quelque chose.
Au surplus, si tous ceux qui partagent notre conviction ne s'étaient pas tus, s'ils avaient agi comme ils le devaient faire, ils auraient évité à la France les angoisses et les humiliations de ces tristes jours.
Ont-ils fait un bon calcul ? Quand la justice est en cause, il ne faut pas calculer ; il faut, comme le vieil Horace, faire son devoir et laisser faire aux dieux. C'est bien plus simple. Il me parait d'ailleurs qu'ils ont méconnu même le plus misérable des intérêts, l'intérêt personnel. Un jour viendra, en effet, et plus prochain peut-être qu'ils ne pensent, on en voit déjà poindre l'aube, où la France saura toute la vérité. Le
suffrage universel, étant souverain, a les habitudes des rois : il sourit parfois à ceux qui le flattent, il ne pardonne jamais à ceux qui l'ont trompé.
Si j'en crois les lettres que je reçois de tous les côtés de l'arrondissement, la résolution dont vous m'avez fait part serait loin, très loin, de répondre au sentiment de tous les républicains. Derrière les jongleurs du patriotisme, ils ont aperçu les deux éternels ennemis de la liberté: le cléricalisme et la dictature. Demain, ils les verront plus clairement encore. Je les y aiderai, d'autant plus assuré d'être compris par les hommes de bonne foi que personne plus que moi n'aime l'armée et qu'il m'est arrivé souvent — on me l'a assez reproché! — de défendre contre les entraînements de mes propres amis la tolérance religieuse.
Ceux qui nous outragent et nous diffament sont les mêmes qui, sous des masques à peine variés, nous diffament et nous outragent depuis vingt ans. Cela aussi donne à rélléchir à plus d'un.
Le plus illustre de nos moralistes a dit « qu'un coupable puni est un exemple, qu'un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes gens ».
Il y a encore beaucoup d'honnêtes gens dans nos Alpes, et il y a encore beaucoup d'honnêtes gens en France.
Je vous prie de recevoir l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
Joseph Reinach.