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DE L'HISTOIRE

4 juin 1898,

Un philosophe, qui n'entendait rien à la stratégie, a écrit autrefois que « c'était le maître d'école prussien qui avait gagné la bataille de Sadowa ». Ce n'était pas vrai. Les victoires, c'est les gros bataillons qui les remportent. Cependant la force matérielle n'est pas tout; la force morale est aussi quelque chose. C'est pour un pays une cause dangereuse d'infériorité quand il n'a pas pour lui, au début d'une guerre, l'opinion du monde civilisé.

Ceux pour qui les enseignements de l'année terrible ne sont pas perdus n'ont pas oublié la circulaire de Mde Bismarck, en date du 29 juillel 4870, et les désastreuses conséquences qu'elle eut pour la France. Qui, de la France ou de la Prusse, était responsable de la guerre qui venait d'éclater? L'Europe, surprise par la

rapidité du conflit, était encore hésitante dans ses sympathies. Le chanceher de l'Allemagne du iVord la décida par ses révélations.

Il s'agissait des demandes de compensation que l'Empereur Napoléon III avait fait présenter au roi Guillaume après la bataille de Sadowa. Cette victoire avait fait de la Prusse une puissance militaire et politique de premier ordre. Les duchés danois, le royaume de Hanovre, la ville libre de Francfort, l'électorat deHesse, le duché de Nassau avaient été, d'une seule bouchée, engloutis par le vainqueur. L'Empereur se sentit atteint dans son prestige par ce rapide agrandissement d'un ambitieux voisin. Comme il était l'auteur de l'alliance de la Prusse et de l'Italie, cause première de la défaite de l'Autriche, il avait demandé pour salaire « la rive gauche du Rhin jusques et j compris Mayence ». Cette requête avait été vivement repoussée. L'Empereur offrit alors au roi Guillaume son alliance off"ensive et défensive aux conditions suivantes: il reconnaîtrait les acquisitions que la Prusse avait faites à la suite de la dernière guerre, ne s'opposerait pas à une union fédérale de la Confédération du Nord avec les Etats du Midi de l'Allemagne; en échange, Guillaume promettrait ses bons offices pour faciliter à la France l'acquisition du Luxembourg et le concours de ses armes pour la conquête de la Belgique.

La diplomatie de M. de Bismarck était généralement dénuée de scrupules: celle de Napoléon III la dépassa, ce jour-là, en cynisme. La France vivait en paix avec la Belgique dont elle avait solennellement garanti la neutralité et l'indépendance : Napoléon demandait à Bismarck le concours des armées prussiennes pour s'en emparer. La France avait promis sa protection aux Etats du Sud de l'Allemagrne : à l'heure même oii il se

posait comme leur protecteur contre le vainqueur prussien, Napoléon les lui livrait.

Mais cette politique de Napoléon III avait été plus imprudente encore que cynique.

Quand le comte Benedetti, ambassadeur de France à Berlin, communiqua à M. de Bismarck, le 20 août 1866, sous la forme d'un traité d'alliance, les demandes du gouvernement de l'Empereur, le ministre prussien n'avait fait que des observations de détail. Sur ses instances, M. Benedetti prit la plume et, fiOus sa dictée, introduisit dans la minute les modifications réclamées. Il transcrivit ensuite de sa main, sur une feuille de papier oTiiciel, le projet amendé et raturé; il le remit avec une parfaite confiance à M. de Bismarck qui devait le présenter à l'examen et à l'approbation de son souverain '.

Quelques jours après, fort de l'entente qu'il venait de conclure avec la Russie, M. de Bismarck rompait brusquement les pourparlers avec M. Benedetti ; il gardait toutes S3S conquêtes sans offrir un mètre carré de compensation à la France ; il gardait aussi, dans sa poche, le document autographe de l'ambassadeur français.

C'est ce document que M. de Bismarck fit reproduire par la photographie en 1870, qu'il soumit, après la déclaration de guerre, à l'examun du corps diplomatique accrédité à Berlin, qu'il fit publier par le Times du 25 juillet et qu'il annexa à sa circulaire du 29.

« Le projet qui se trouve entre nos mains, disait le chancelier fédéral, est, du commencement jusqu'à la

1. Rothan, la Politique française en ISG6, p. 383 ; Benedetti, Ma Mission en Prusse, p. 143 ; Grammont, La France et la Prusie, p. 294 ; etc.

fin, écrit de la main du comte Benedetti, sur le papier de l'ambassade impériale française ; les ambassadeurs à Berlin d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Bade, de Bavière, de Belgique, de liesse, d'Italie, de Saxe, de Turquie, de Wurtemberg, auxquels l'original a été montré, ont reconnu l'écriture. »

Il faut se reporter aux journaux de l'époque pour avoir une idée de la stupeur que cette publication provoqua en Europe. Le procédé de M. de Bismarck était assez inusité : il témoignait tout au moins, « d'un mépris des hommes et d'une hauteur de scepticisme dont l'histoire présente peu d'exemples * ». On le jugea pourtant de bonne guerre; toute la colère, toute l'indignation se tournèrent contre Napoléon, — hélas ! aussi contre la France. La conduite de l'Empereur à l'égard des Etats du sud de l'Allemagne, qu'il encourageait à la résistance contre la Prusse et qu'il lui vendait à la même heure, était qualifiée d'abominable trahison. Son projet d'agression contre la Belgique, avec le concours de la Prusse, était le fait d'un chef de brigands. Et quelle basse, quelle odieuse hypocrisie, au lendemain du refus de cette combinaison ! « De tous les griefs invoqués par la France, écrit un historien, il ne paraissait plus subsister que les rancunes d'une ambition déçue; de la jalousie, de la rivalité. Il semblait que la Prusse avait poursuivi une grande idée : l'unité de l'Allemagne; que la France avait obéi à des calculs vulgaires -. »

Le duc de Grammont lui-même, quelque sot qu'il fût, ne put se dissimuler l'etfet que produisait cette révé-

1. SjivI, UlsL dipl. de la gusrrs franco-allemande, tomo I'"', p. 222.

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