‹ Vers la justice par la véritéChapitre 22 sur 68 · SoiT'l, p. 2i · texte numérisé non relu

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lation de la duplicité impériale. « Rien ne pouvait être mieux calculé, avoue-t-il dans son plaidoyer i, pour soulever contre nous l'opinion publique encore indécise. » En vain, pour parer le coup, essaya-t-il de nier l'authenticité du projet. Le fac-similé photographique, publié par M. de Bismarck, ne laissait subsister aucun doute, faisait des démentis de M, de Grammont autant de mensonges. Un peu plus tard, quand l'état-major allemand s'empara à Cerey des papiers de Rouher, le chancelier fédéral y trouva la preuve, qui est aujourd'hui aux archives prussiennes, que le projet de traité avait été apporté de Paris, tout libellé, par M. Chauvy, attaché au ministère d'Etat, que le débat entre Bismarck et Benedetti s'était engagé sur ce document.

Dans les huit jours qui suivirent cette publication, la Russie s'entendait avec la Prusse en vue d'une intervention éventuelle; l'Autriche proclama sa neutralité, ne se souciant pas de s'engager avec un gouvernement qui venait d'être convaincu de fourberie; la presse anglaise se tourna contre la France et le cabinet de Londres montra plus que de la défiance à son égard; enfin, lesparlicularistes de l'Allemagne du Sud, écœurés et révoltés, se jetèrent dans les bras de la Prusse.

La France n'avait plus seulement devant elle la Prusse armée jusqu'aux dents, mais toute l'Allemagne, frémissante, et, derrière l'Allemagne, malveillantes ou même hostiles, la Russie, l'Autriche, — l'Angleterre, toute l'Europe.

Et pendant que je retrace ce chapitre désolant de

■1. La France et la Prusse, p. 299.

l'histoire d'hier, je songea ce que pourrait être l'histoire de demain; mon inquiète pensée va vers d'autres papiers, plus redoutables cent fois que celui de M. Benedetti, qui sont, eux aussi, à Berlin.

Est-ce que les ministres, est-ce que M. le Président de la République n'y pensent pas, eux aussi, quelquefois? Peuvent-ils y songer sans de terribles angoisses?

Ils savent, puisque nous le savons, quels sont ces papiers, plus de cent cinquante notes, dessins et croquis, bordereaux de tous genres, qui ont été payés, à beaux deniers comptants, par M. le colonel de Schwarzkoppen à un homme qui porte encore l'uniforme de l'armée française avec la croix de la Légion d'honneur.

Et ils savent aussi ce qui en fait la terrible gravité. Non pas qu'il n'y ait, d'un bout à l'autre de l'Europe, dans tous les bureaux de renseignements et dans tous les ministères de la guerre, des centaines de papiers de ce genre, achetés, aux mêmes conditions, à des espions et à des traîtres; il y a eu, de tout temps, chez tous les peuples, dans toutes les armées, dans les plus braves et les plus disciplinées, des misérables qui ont vendu des documents secrets pour quelques pièces d'or.

Mais ces papiers, qui sont à Berlin, sont la preuve éclatante, irrécusable, qu'un innocent expie le crime d'un autre — et que cet autre est protégé contre l'évidence par ceux qu'il a eu l'atroce audace d'appeler (( ses pairs ».

Celui qui a été condamné l'a été par des juges de bonne foi, — je le dis comme je le crois, — et je n'aurais pas écrit de ceux qui ont acquitte l'autre qu'ils l'ont acquitté « par ordre ». N'étant pas romantique comme l'illustre poète de Germinal, j'eusse écrit.

dans la vieille langue classique, « comme par ordre ». Ce petit mot de plus, c'était toute la vérité, l'incontestable vérité. Il n'en reste pas moins que l'homme dont le colonel de Schwarzkoppen disait au colonel Panizzardi : « C'est mon homme ! », c'est le même dont le général de Pellieux se félicitait d'avoir provoqué l'acquittement, contre lequel le général Billot, ministre de la Guerre, n'a pas osé sévir, même après l'aveu des lettres à Mme de Boulancy, et à qui les officiers de l'Etat-Major, témoins à la Cour d'assises, ont été condamnés, par ordre cette fois, à donner la main.

Alors, qu'un jour ou l'autre, que demain — DU talem avertite... — un conflit éclate entre la France et l'Allemagne. Ces papiers ont été photographiés, comme l'avait été la note de M. Benedetti sur la Belgique. Ils paraissent en fac-similés dans tous les journaux. Un successeur de M. de Bismarck les annexe à quelque circulaire diplomatique. Et voilà, devant le monde entier, accusés d'imposture et de félonie, convaincus en tout cas de la plus injustifiable des erreurs, les chefs mêmes de cette armée qui va se battre !

Qui ne frémirait d'horreur à cette pensée d'un Sedan moral avant que ne soit tiré le premier coup de fusil? Cette pensée vient pourtant à l'esprit. Elle hante le mien depuis de longs mois. C'est une idée, dira-t-on, qu'il ne faut pas exprimer, qu'il faut chasser. J'entends bien : c'est la politique de l'autruche qui cache sa tète dans le sable pour ne pas voir le danger. Le danger arrive quand même. L'Alsace-Lorraine la connaît, cette politique : c'est la politique du second empire, qui se fâchait contre les avertissements angoissés de StofTel, de Ducrot, de Trochu, de Thiers. Peut-on voir le gouffre et se taire? On ne doit pas que sa vie à la patrie : c'est aisé de la lui donner. On lui doit la vérité, toute

la vérité. C'est plus difficile. Mais, coûte que coûte, il faut la dire, surtout quand il est temps encore déparer au danger, à l'abominable humiliation.

Libercwi animam meam.

Qu'était auprès des cent et quelques papiers qui sont aujourd'hui à Berlin, celui que M. Benedetti avait laissé à Bismarck? Sans vouloir»diminuer la faute de l'empereur, il n'avait proposé, après tout, que ce que bien d'autres avaient fait avant lui, sans provoquer tant de scandale, et Bismarck lui-même, qui avait bien commencé par offrir, avant la bataille, cette Belgique qu'on lui réclamait niaisement après sa victoire t On a vu cependant quelles furent les conséquences de cette révélation. On pardonne à un coquin ce qu'on ne souffre pas d'un honnête homme. La France porte le poids d'un trop noble, d'un trop glorieux passé. Elle est prisonnière de sa renommée. Ses moindres défaillances deviennent, rien que par comparaison, des crimes.

Mais où seraient les circonstances atténuantes si l'affreuse menace se réalisait? Depuis huit mois, quelles sont les preuves, quels sont les avertissements qui ont fait défaut ? Il n'est pas jusqu'à cette menace même d'une éclatante révélation allemande dont une voix amie, très autorisée, venant d'Angleterre, n'ait averti, hier encore, les pires sourds qui ont trompé ce généreux peuple.

M. le ministre des Affaires Etrangères ne saurait' ignorer quelle est, parmi les grandes revues anglaises, la situation de \dL National lievieiv de Londres. Or, voici ce qu'il a pu y lire, le 1" juin, dans un article sur l'affaire Dreyfus : « L'amour de la nation française

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» pour son armée est aussi ardent, aussi romanesque » que celui d'une femme pour son amant. Ilélas ! que » se passerait-il le jour où. ces foules qui s'en vont criant » ;\ travers les rues : « Vive l'armée! Mort aux Juifs ! » » apprendraient, à n'en pouvoir plus douter, par une .) déclaration venant du dehors, que leur confiance a » été trompée, que ces chefs qu'elles acclamaient si » follement au procès Zola ne lui ont pas dit la vérité, )) que Dreyfus est une innocente victime ? L'empereur » Guillaume tient, en effet, entre ses mains une arme » avec laquelle, quand il trouvera une occasion favora- » ble, il pourra briser l'Etat-Major et détruire, pour une » génération, la foi du peuple français, dans les chefs » de son armée. » — J'atténue, en le traduisant, le texte anglais; il est là, cependant; il a déjà été lu par des milliers de lecteurs, et la conspiration du silence la mieux organisée ne fera pas que ces lignes n'aient point été écrites.

u La série des documents secrets vendus par Ester- » hazy ne cesse pas avec le mois d'octobre 1894, date » de l'arrestation de Dreyfus; elle s'étend jusqu'en » 1896, comprenant nombre de documents importants, » d'une date postérieure à celle d'octobre 1894, tous » de la même écriture que le bordereau. Dreyfus n'a pu » les écrire, puisqu'il était déjà en prison... Eh bien ! » l'empereur Guillaume n'a qu'à communiquer à la » presse française ou européenne quelques-uns de ces » documents, pour pouvoir, quand il lui plaira, rom- » pre et déchirer le tissu de mensonges sous lequel » l'Etat-Major cherche àcacherses méfaits. Le dénoue- » ment viendra probablement de cette façon. Il paraî- » trait que Schwarzkoppen était déjà autorisé par » l'Empereur, quand il communiqua au comte Casella » les quelques bribes de vérité, qui ont paru dans le

» Siècle du 8 avril. A quel moment Guillaume II tire- » ra-t-il le lacet où tant de généraux et d'officiers fran- » çais, où presque tous les chefs des partis politiques, » à l'exception des socialistes, ont si complaisamment » enfermé leurs cous? »

Et cet Anglais qui sait tant de choses, qui lit si bien dans les desseins de ce petit-fils de la reine Victoria, dans l'âme complexe de ce Lohengrin couronné, cet Anglais n'est pas un ennemi de la France. C'est un ami, puisqu'il nous montre le noir nuage qui se forme à l'horizon. C'est un ami, puisqu' après avoir lancé cet avertissement, il s'écrie : « Heureux les Français s'ils » peuvent faire justice sans une pareille intervention ! » Et plus loin : a Les juges de la Cour de Cassation, en » annulant le jugement qui a condamné Zola, ont in- » diqué clairement qu'ils attendent que l'occasion leur » soit donnée d'annuler également la sentence illégale » qui a frappé Dreyfus. Il y a donc encore quelque es- » poir ijour la France. La Cour suprême garde envie » la conscience française. Tous les vrais amis de la » France souhaitent que le jour soit proche où l'on )) entendra la voix de ces magistrats, où le pays sera » forcé de s'éveiller au sentiment de la justice, échap- » pant à l'horrible cauchemar qui pèse maintenant sur » lui. »

C'est la solution que j'ai, pour moi, toujours indiquée. Dreyfus n'a pas été condamné qu'injustement; il a été condamné irrégulièrement. L'intérêt de la loi prime tous les autres. On sait d'ailleurs que le gouvernement seul peut demander cette revision dans l'intérêt de la loi.

Et, sans doute, beaucoup devront se dédire qui affirmaient que Dreyfus a été justement et régulièrement

condamné. Mais quoi de plus honorable que l'aveu loyal d'une erreur! Et tout ne vaut-il pas mieux que cela ?. . .

Rien que le vent de la justice, balayant le ciel, peut dissiper ce nuage qui monte.

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