POSITION DE LA QUESTION
21 juillet 1898.
Les journaux de la rue Saint-Dominique ne sont pas contents; l'arrestation de M. Esterhazy et de sa maîtresse sous l'inculpation de faux leur cause des inquiétudes croissantes. Ils essayent, par avance, de transformer les faux dont est accusé le Uhlan en de simples (( fumisteries »; M. de Rochefort badine agréablement à ce sujet. Mais ce badinage cache de véritables angoisses. On a pu observer, l'autre jour, à Versailles, que certains visages étaient fort déconfits.
Cette affaire des fausses dépêches, en apparence très
1. Cette série a paru, dans le Siècle, sous le pseudonyme de Juuius.
embrouillée, est, en réalité, très claire. Elle a été exposée, avec une grande force de dialectique, par M. Trarieux, sénateur, ancien garde des sceaux, à l'audience du 9 février, au procès Zola.
M. Trarieux raconte d'abord (t. i, p. d86) comment il eut l'occasion d'entrer en rapport avec M. Leblois, ami d'enfance et avocat du colonel Picquart. M. Leblois lui avait expliqué (( que le colonel Picquart était, depuis son départ du ministère ( depuis plus d'une année, par conséquent), en butte à des machinations souterraines ».
Il y avait quelqu'un, disait M. Trarieux, uae personne mystérieuse, — il ne s'agissait pas encore d'une dame voilée, — quelqu'un qui s'acharnait à lui tendre des pièges, qui voulait l'intimider, lui former la bouche et, au besoin, menaçait de le perdre s'il osait parler.
M. Leblois m'exposa alors des faits qui me parurent confus, tout d'abord, mais qui, après une courte réflexion, se classèrent d'eux-mêmes et prirent une signilîcation sérieuse.
Le lieulenant-coloncl Picquart, me dit-il, avait été mis au courant de ces menées le jour où il avait comparu, revenant de Tunisie, dans le cabinet de M. le général de Pellieux, qui, vous le savez, avait été chargé, en novembre 1897, des préliminaires de l'instruction du procès Esterhazy. Dès que le lieulenant-coloncl Picquart avait comparu devant le général de Pellieux, ce n'était pas en témoin qu'il avait été' accueilli, mais plutôt en accusé. M. le général de Pellieux avait placé sous ses yeux quatre documents sur lesquels il avait appelé son attention en termes sévères, et c'était bieài naturel : car si ces documents eussent été aulhenliqucs, ils eussent couvert de confusion le lieutenant-colonel Picquart,' ils eussent démasqué de sa part la conduite la plus indigne et déshonoré son caractère.
C'est précisément à l'occasion de ces quatres documents que le colonel Picquart devait, par la suite, déposer une plainte au parquet de la Seine.
C'est à l'occasion de ces documents que M. Esterhazy et la fille Pays ont été inculpés comme auteurs ou complices de ces faux.
N,ous continuons à suivre pas à pas la déposition de M. Trarieux :
Ces documents étaient les suivants : On plaça sous ses yeux la copie d'une lettre qui était arrivée au ministère après son départ, au mois de novembre J896, le 20 novembre. Cette lettre avait été arrêtée par le cabinet noir... Car on a beaucoup reproché au lieutenant-colonel Picquart d'avoir ouvert la correspondance du commandant Esterhazy; mais, après son départ du ministère, on ne s'est pas fait faute d'ouvrir Ja sieune! Cette lettre ouverte, on en avait pris copie et, après l'avoir refermée, on l'avait dirigée sur la "-arnison où il devait se trouver à cette époque.
Cette lettre ne contenait en elle rien de très important : une seule chose expliquait qu'on eût cru devoir en prendre copie,^ c'est cette phrase énigmalique: « Le demi-dieu » — je crois — « désire vous revoir; on s'inquiète de vos nouvelles... » ou quelque chose d'approchant.
Le second document était une autre lettre qui portait, elle, la date du 15 décembre d896, signée Spcranza, norn qui, pour la première fois, apparaît dans l'affaire: « Depuis votre malencontreux départ, votre œuvre est compromise, jle demi-dieu attend des instructions pour agir. » ■ Cette lettre avait été purement et simplement confisquée...
On faisait jouer au demi-dieu, dans ce passage, un rôle singulièrement louche; on disait « qu'il attendait des instructioiu pour agir». Quelles instructions? Pourquoi agir? Evidemment pour faire aboutir l'œuvre interrompue par le malencontreux départ du lieutenant-colonel Picquart. ".^ Les troisième et quatrième documents étaient deux dépêches télégraphiques qui avaient été mises à la poste le 10
novembre 1897. un an plus lard, à lu veille du jour où M. le Ijcutenaul -colonel Picquart était rappelé de Tunisie pour comparaître devant le général de Pellieux ; deux dépèches, dont l'une était signée du nom de Speranza, et la seconde du nom de Blanche.
La première disait à peu près textuellement ceci : Tout est découvert, votre œuvre est compromUe , affaire grave. »
Quant à la seconde, elle était ainsi conçue: « On sait que Georges est l auteur du petit bleu; il faut prendre des précautions », ou quelque chose d'analogue.
Le petit bleu est une des pièces initiales de la procédure qui avait été ouverte contre le commandant Esterhazy. C'était dire, en propres termes, au lieutenant-colonel Picquart: « On sait que vous êtes un faussaire, que vous avez fabriqué les pièces que vous introduisez dans la procédure contre le commandant Esterhazj ! »
Voilà les quatre documents sur lesquels le lieuiteuant-colonel Picquart fut appelé à fournir des explications au général de Pellieux, dès qu'il se rencontra avec cet honorable officier supérieur chargé de l'instruction.
Je le répète, messieurs, ces témoignages étaient accablants pour lui et l'auraient perdu s'il n'avait été en mesure de donner des justifications immédiates.
C'est le 15 novembre que Mathieu Dreyfus dénonça Esterhazy au ministre et à la presse comme étant l'auteur du bordereau.
Les télégrammes Blanche et Speranza sont donc antérieurs de cinq jours à cette dénonciation.
Qui donc avait intérêt, cinq jours avant que le nom d'Esterhazy fût prononcé, à essayer d'intimider le colonel Picquart qui, un an auparavant, avait découvert la trahison de cet officier?
Le colonel Picquarl n'eut pas de peine ù édifier le général de Pellieux sur l'origine de ces lettres et dépêches qu'une scélérate stupidité cherchait à attribuer à ses amis.
Tout d'abord, dit M. Traricux, les deux dépêches du 10 novembre 1897, signées Speranza ci Blanche, il les connaissait; on les lui avait expédiées à Sousse, et, des qu'il les avait reçues, il avait eu soin de les renvoyer à M. le ministre de la Guerre, son supérieur et son protecteur naturel contre les machinations qu'il ilairait, sollicitant à leur sujet une information sérieuse.
Il les connaissait donc, et put faire observer à M. le général de Pellieux combien il était inadmissible qu'un de ses amis eût été assez fou pour lui expédier, après son départ du ministère, quand toutes ses connaissances savaient qu'il n'était plus là, pour lui expédier, d'abord le 20 novembre 1896 la lettre dont on avait pris copie, pour lui expédier surtout, le lu décembre 1896, cette lettre Speranza, si compromettante pour lui. dans laquelle on lui disait que le dèmidieu attendait des instructions pour agir.
Encore une fois, remarquez cette date du 40 novembre 1897 à laquelle furent expédiées de Paris les dépèches S peranza et Blanche. A cette date, les noms d'Esterhazy et de Picquart n'avaient pas encore été prononcés 'par les journaux. Mathieu Dreyfus lui-même ne savait pas encore que l'auteur du crime pour lequel son frère avait été condamné était Esterhazy.C'est le H novembre seulement, le lendemain, que M. de Castro, ainsi qu'il en déposa à la cour d'assises, découvrit par hasard l'identité de l'écriture d'Esterhazy et de l'écriture du bordereau.
220 VERS LA .lUSTICE PAR LA VÉRITÉ
Le colonel Picquart lit ensuite observer au général de Pellieux combien il était inadmissible qu'à cette date du 10 novembre, un ami lui eût expédié en clair, c'est-à-dire en langage découvert, des dépêches aussi étranges : « Votre œuvre est compromise, affaire grave, on sait que vous êtes coupable d'un faux... », dépêches qui. à leur passage, devaient être forcément copiées, et l'avaient été, en effet, pour être communiquées au ministre de la guerre ? Le caractère apocryphe, le mensonge de ces documents n'étaient-ils pas évidents ?
Mais, en y regardant de plus près, ajoutait le lieutenantcolonel Picquart, on voit d'où viennent ces lettres et ces dépèches : car elles contiennent en elles-mêmes la preuve certaine de leur point de départ. Dans la première de ces quatre pièces^ il est question du demi-dieu; dans la seconde (lettre Speranza du 15 novembre 1896). dans l'autre dépêche Speransa du 10 novembre 1897, on retrouve le demi-dieu, mais le demi-dieu auquel on fait jouer un rôle. Le demi-dieu devient un véritable compère, un complice ! Ce de/ni-dieu est, pendant l'absence du lieutenant-colonel Picquart, chargé de conduire son intrigue, de poursuivre son œuvre, d'être, dans l'ombre, son aller ego.
Or, M. le lieutenant-colonel Picquart démasqua vile la supercherie. Le demi-dieu, il le fit connaître; celui qui portait ce nom était incapable de jouer le rôle qu'on lui attribuait; c'était un des officiers d'ordonnance de l'un do nos commandants de corps d'armée, au-dessus de tous soupçons".
C'était le commandant Lallemand, officier d'ordonnance du général des Garets. Appelé aussitôt devant le général de Pellieux, le commandant Lallemand avait reconnu que, dans la société de Mlle de Comminges, on lui avait donné ce surnom de demi-dieu. On y apr. pelait le colonel Picquart le bon dieu.
Il resterait aux défenseurs patentés de l'honneur de l'armée la ressource d'incriminer le commandant Lallemand, de l'accuser de complaisance criminelle, de mensonge et de faux serment. M. le général de Pellieux reconnut, lui, l'absolue véracité des dires du commandant Lallemand et du colonel Picquart. Accusera-t-on le général de Pellieux d'être, lui aussi, vendu au Syndicat ?
Du moment que le demi-dieu, c'est le commandant Lallemand, tout s'eiTondre et l'imposture des auteurs des deux dépêches devient manifeste, elle crève les yeux .
Reste à savoir quels sont les faussaires.
M. Trarieux, continuant sa déposition, expose alors que ces dépêches n ont pu être écrites , que par quelqu'un qui savait qu'un ami du colonel Picquart avait ce surnom de demi-dipu et qui ne savait pas quel rùle jouait ce personnage.
Citons textuellement :
Alors, Messieurs, que fallail-il donc pour expliquer cette lettre, cette dépèche Speranza. dont le pseudonyme va se retrouver plus tard, sous le personnage de la femme voilée? Qui donc pouvait les avoir écrites? Ouelqu'im nécessairemeût qui savait qu'il existait dans les relatious, dans l'entourage de M. le lieutenaut-colonel Picquart, une personne que ses connaissances appelaient le demi-dieu et qui, en même temps, ignorait r[uelle était la réalité de cette personnalité.
Or, ils élaicul plusieurs qui avaient cette science et cette ignorauce. plusieurs qui savaient qu'un ami du lieutcnantcoloucl Picquarl avait etî surnom de demi-dieu, et qui ne sa-
vaieut pas que] rôle jouait ce personnage I C'étaient ceux qui évidemment avaient copié la lettre du 20 novembre 1896, pour en retenir celte expression énigmatiquc de demi-dieu, qui avait éveillé chez eux un soupçon gratuit, et qui, partant de ce soupçon, avaient plus tard imaginé toute une série de documents apocryphes, mensongers et faux.
M. le général de Pellieux n'avait pas été long à comprendre la portée de ces rapprochements ; mais il ne suffisait pas au colonel Picquart de se justifier. Il vo3'ait, dans ces documents des faux véritables, et il avait demandé qu'on ouvrit une instruction particulière pour vérifier quel en était l'auteur.
Donc, disais-je, le lieutenant-colonel Picquart désirait qu'on recherchât l'auteur ou les auteurs de ces écrits dolosifs, et il avait insisté pour qu'une instruction spéciale portât sur ce point. Il pensait que, si l'on parvenait à découvrir la main du coupable, il en pouvait résulter sur l'ensemble de l'afTiire un trait de lumière définitif.
Maison ne voulut rien entendre, pas plus M. le général de Pellieux, que, plus tard, M. le rapporteur devant le Conseil de guerre, le commandatit Ravary.
Pourquoi M. le général de Pellieux et M. Ravary ne voulurent-ils rien entendre ? Quel intérêt avait-on à ne pas découvrir les auteurs de ces faux impudents? Que craignait- on ? Qui voulait-on ménager '?
M. Trarieux pensa, lui, bien au contraire, qu'il n'était pas possible d'aller devant le Conseil de guerre qui allait juger (ou acquitter) Esterhazy, « dans l'ignorance d'une situation aussi grave ». Il était, selon lui, « absolument indispensable, pour que la procédure Esterhazy fût complète, que ces faits fussent l'objet d'éclaircissements complets ».
Arrivé à ce passage de sa déposition, M. Trarieux expose les démarches qu'il fit alors — au mois de décembre dernier — auprès du g-ouvernement.
Toute la force d'inertie du Cabinet que présidait M. Méline apparaît dans ce récit; M. Trarieux s'exprime en ces termes :
J'allai, le 18 décembre dernier, chez M. le ministre de la .lustice : je lui exposai les laits. Ils frappèrent son attention et il me promit d'en entretenir M. le Président du Conseil.
Quelques jours après, le 23 décembre, il eut l'obligeance de m'avertir que M. le Président du Conseil en avait entretenu lui-même M. le ministre de la Guerre, qui lui avait promis de se faire apporter le texte des dépêches et de les comparer avec l'écriture d'un officier qui avait semblé suspect à M. le lieutenant-colonel Picquart et que celui-ci croyait pouvoir être l'auteur de l'une des dépêches, signée Blanche.
Puis, il me dit que le ministre de la Guerre avait pris l'engagement de 'procéder lui-même à un examen de ces écritures et qu'il ferait connaître plus tard le résultat de cet examen.
Le 28, il m'écrivait de revenir à la Chancellerie, et là, il me fit connaître le résultat des appréciations de M. le ministre de la Guerre. M. le ministre de la Guerre me faisait répondre, qu'il ne croyait pas que les soupçons de M. le. lieutenant-colonel Picquart fussent fondés et qu'il ne voyait pas, comme lui, entre l'écriture qui lui était signalée et celle de l'une des dépêches, des similitudes qui permissent de les croire de la même origine.
Se trompait-il, Messieurs? Je n'ai pas à le rechercher, et ' "l'st une question trop délicate pour que je l'examine;
mais, ce qu'il y a de sur, c'est que si la personnalitc} qui avait été l'auteur de ces documents ne pouvait être désignée avec certitude, il y avait tout au moins un crime trois fois répété, dont on devait se préoccuper et je m'attendais à. ce qu'après cette communication une instruction complémentaire fût ouverte.
Il n'en fut pas ainsi, Messieurs. J'eus le très profond regret, je dois le dire, de constater que le silence continua à se faire sur une situation qui, quant à moi, m'avait paru des plus graves ; il se prolongea plusieurs jours et c'est alors qu'en désespoir de cause, M. le lieutenant-colonel Picquart se décida à déposer, aux mains de AI. le procureur de la République, à la date du 4 janvier dernier, une plainte formelle pour faux en écritures privées.
Dans sa plainte, il donne pour auteur de la dépêche signée Speranza, du 10 novembre, un agent de police dont le nom a été désigné comme auteur probable de ce document ; quant aux autres documents, la plainte est portée contre « inconnu )).
C'est de l'instruction de cette plainte qu'a été chargé M. Bertulus. C'est cette instruction qui a conduit M. 13ertulus à l'arrestation d'Esterhazy et de la fille Pays.
M. Trarieux, lui, ne dénonçait personne; il dénonçait « un complot ourdi pour étouffer la vérité ». Il s'en remettait à la justice du soin de découvrir les criminels.
Messieurs, disait-il, mes inductions ne visent en particulier personne... {Murmura bruyants dans l'auditoire.) Que ceux qui sont habitués à. accuser témérairement trouvent la circonspection de mon langage étonnante, je n'en suis pas surpris ! Quant à moi, qui n'ai pas cette habitude, qui pèse mes paroles, je tiens à ne dire que ce que je sais, et ce que je sais je le dis.
Je dis : « Oii sont ceux que ces faits dénoncent ? D'où viennent ces dépêches mensongères? » Elles viennent d'un
lieu où se trouvent un certain nombre de personnes délimité; je ne puis pas dire quelle es{ celle de ces personnes qui les a expédiées; je ne puis pas dire s'il n'y en a qu'une, .si elles sont plusieurs, et je me borne à tracer un cercle et à dire : « Le coupable, il est là! »
Nous savons aujourd'hui que l'un des coupables, le Uhlan, est à la prison de la Santé, que l'autre est à Saint-Lazare.
.Mais qui donc avait pu informer Esterhazy et la fille Pays qu'il était question, .dans la correspondance du colonel Picquart, dans une lettre saisie par le cabinet noir du ministre de la Guerre, — qu'il y était question d'une personnalité qu'on appelait le demi-dieu?
Et qui donc encore avait pu informer Esterhazy et sa maîtresse de l'existence du Petit Bleti?
Ces indiscrétions, disait M. Trarieux, « viennent d'un » lieu oij se trouvent un certain nombre de personnes » délimité ».
Quel lieu ?
Quelles personnes?
La déposition du colonel Picquart, dans l'audience du 11 février, confirma très exactement celle de M. Trarieux.
Voici d'abord le récit du colonel Picquart en ce qui concerne les lettres du 20 novembre et du 15 décembre 4 896 . — La lettre du 20 novembre, qui avait été décachetée au ministère de la Guerre et réexpédiée au destinataire, est le premier faux oii apparaît le nom de Speranza, la fausse dame voilée aux culottes routes.
.Vprès ijue j'ous quitté Paris, dit le colonel Picquart (c'est
le général de Pellieux (jui me Ta appris), on décachetait mon courrier à mon ancien bureau. Gomme je ne devais dire à personne où j'allais, j'avais dit chez moi qu'on adressât toutes mes lettres au ministère de la Guerre. Cela faisait que tout mon courrier passait par le ministère, que toutes mes lettres étaient décachetées. M. le général de Pellieux m'a. montré la copie d'une de ces lettres. J'avoue à ma honte que Je ne m'étais pas aperçu qu'elle avait été décachetée. Cette copie parait bizarre, La lettre émane d'un brave garçon que j'aime beaucoup, que j'ai mis comme secrétaire chez une dame dont il a été parlé ces jours-ci, Mlle de Gomminges. Cette lettre parle d'un demi-dieu, parle d'un Cagliostro, d'un tas de choses qui sont très simples par elles-mêmes, mais qui semblent extraordinaires, quand on a l'esprit prévenu.
J'expliquerai quand on voudra ce que veulent dire les termes de cette lettre.
Mais ceci n'est rien. On m'a montré en outre une lettre que je n'avais jamais reçue; la copie dont je viens de parler est des environs du 20 novembre ; la lettre dont je parle maintenant est du 15 décembre. Le général de Pellieux me l'a montrée, c'est chez lui que je l'ai vue pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi on ne me l'a pas réexpédiée, car, autant que je m'en souviens, elle avait été ouverte suivant le procédé du cabinet noir, c'est-à-dire de façon à pouvoir, au besoin, être refermée. Q^and le général de Pellieux m'a montré cette lettre, je lui ai dit : « Je ne sais pas de qui elle est. »J1 m'a répondu : « Regardez la signature. »
— C'était Speranza. Quand j'ai lu cette lettre, j'ai compris, ou je me suis rappelé beaucoup de choses qui m'étaient arrivées auparavant... Je donne à peu près le texte de cette lettre :
« Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi, l'œuvre est compromise » — ou quelque chose comme cela,
— « parlez et le demi-dieu agira. » On avait pris ce mot de demi-dieu dans la copie du 20 novembre, sans se douter que c'était un sobriquet que je donnais à un officier de mes
amis. Je pense qu'on voulait désigner par là un cliet" du syndicat ou quelque chose comme cela.
Mais, je le répète, je n'ai eu connaissance de cette lettre que par le général de Pellieux, parce qu'on l'avait gardée au ministère. Maintenant, je suis à me demander pourquoi on ne me l'a pas envoyée; en la recevant, j'aurais réclamé ou je n'aurais rien dit. Si je n'avais rien dit, on aurait pu m'en demander compte plus tard, et si j'avais réclamé, on se serait expliqué.
Avez-vous lu les Mémoires de Rocambolc et les Souvenirs de M. Lecocq? 11 y a certainement, quelque part, au ministère de la Guerre, quelqu'un qui préfère cette lecture à celle des Mémoires de Napoléon et des Commentaires de Jules César. C'est ce quelqu'un qui, après avoir lu la lettre interceptée du 20 novembre 1896, a fabriqué lui-même ou fait fabriquer par un complice la fausse lettre du d5 décembre de la même année. La lettre du 20 novembre 4896 lui fournissait le sobriquet du « demi-dieu ». Il l'applique à on ne sait quel mystérieux personnage, alors que ce surnom est celui du commandant Lallemand. Il invente ensuite, à lui tout seul, l'insaisissable Speranza.
Quant à la signature Blanche, elle ne constitue pas, comme la signature Speranza, ce 'que les légistes appellent le « faux idéal » , lequel, au surplus, comme le faux simple, entraîne la peine des travaux forcés. Ceux qui fabriquèrent la dépêche Blanche savaient que ce nom est le prénom de Mlle la comtesse de Comminges.
Mlle de Comminges était une amie du colonel Picquart et du commandant Lallemand. Elle avait eu encore, probablement, d'autres relations dans le monde militaire.
Voici, enfin, en quels termes le colonel Picquart a raconté, à l'audience, comment il reçut, au mois de novembre 4897, en Tunisie, une lettre d'Esterhazy et une dépêche Blanche et Spr.ranza :
La lettre du commandant Esterhazy me disait en substance : c( J'ai reçu ,ces temps derniers une lettre dans laquelle vous êtes accusé formellement d'avoir soudoyé des sous-ofiiciers pour vous procurer de mon écriture. J'ai vérifié le fait, il est exact »...
Je ne sais pas comment il Ta vérifié, on n'en a pas parlé aux enquêtes... « On m'a informé aussi du fait suivant: Vous auriez distrait des documents de votre service pour en former un dossier contre moi. Le fait du dossier est vrai, j'en possède une pièce en ce momont-ci. » Alors une longue phrase pompeuse : « Je ne puis croire qu'un officier supérieur de l'armée française soit allé jusqu'à pratiquer.... », etc." Une explication s'impose. »
En même temps, je recevais un télégramme signé Speranza, me disant: Arrêtez demi-dieu, tout est découvert, affaire très grave. »
Ce qui m'a semblé très grave, à moi, ne l'a pas semblé à l'enquête ; c'est curieux ! On n'a pas été frappé du fait que le commandant Esterhazy écrivait mon nom, Piquart, sans c, et que sa lettre était adressée à Tunis, alors que le télégramme portait même adresse et même faute d'orthographe à mon nom. Pour rnoi, j'ai fait un rapprochement entre les deux choses.
Le télégramme signé Blanche différait sensiblement du premier. D'abord, l'orthographe de mon nom était exacte, ensuite, ma garnison était bien indiquée : Sousse ; et enfin, la personne était très certainement au courant de mes recherches sur Esterhazv, car ce télégramme était ainsi
conçu : « On a des preuves que le bleu a été fabriqué par Georges... » Le bleu..., j'ai immédiatement pensé que c'était le bleu qui m'avait mis sur la trace d'Esterhazy. Le tout était signé Blanche.
Ayant ces trois pièces entre les mains, je n'ai pas hésité une seconde : j'ai télégraphié ù Tunis pour demander l'autorisation d'aller voir le général. J'ai été lui porter la copie des trois pièces avec une lettre au ministre, lui disant : {( Je viens de recevoir ces trois pièces; cela vient du commandant Esterhazy ou de quelqu'un de son entourage ; je demande une enquête. » La lettre est partie ; cela n'a pas empêché le commandant Esterhazy de dire qu'il m'avait écrit une lettre dont je ne me vanterais pas auprès du ministre.
Il y a un fait qui m"a frappé plus tard, parce que la lumière ne s'est faite que peu à peu dans mon esprit ; c'est que, ayant reçu ces deux télégrammes et cette lettre le dO ou le 11 novembre, la Libre Parole des lo, 16 et 17 novembre a parlé de celte affaire en termes très clairs. Or, télégraphier au général, aller à Tunis, écrire au ministre, tout cela m'a pris jusqu'au lundi 15 ; ma lettre n'a pu arriver h Paris que le vendredi 19. Ainsi donc, les lundi 15, mardi 16 et mercredi 17, on publiait à Paris ce qui ne pouvait y parvenir, de mon cliif, que le vendredi 19.
On ne saurait assez insister sur la gravité du dernier fait signalé, à l'audience du 11 février, par le colonel Picquart.
Qui donc, dira-t-on, a pu informer la Libre Parole, les 15, 16 et 17 novembre, des dépêches Blanche et Speranza ?
La réponse s'impose : c'est celui qui a écrit ces dépêches, l'auteur du faux et ses complices.
On sait qu'Esterhazy a collaboré souvent à la Libre Parole; il a avoué lui-même être l'auteur de l'article du 15 novembre qui était signé « Dixi ».
On sait aussi que d'autres officiers ont collaboré au journal de M. Druraont.
Le cercle n'est pas bien large : il suffît de chercher — pour trouver.
LE « DEIIIII-DIEU »
22 juillet 1898.
Je vais prouver, avec les pièces qui ont été produites au procès Zola, et rien qu'avec ces pièces, que, depuis le premier jour de l'affaire Dreyfus, il s'est trouvé à l'Etat-Major une ou plusieurs personnes qui n'ont pas cessé de trahir les secrets du bureau des renseignements et d'aider, par tous les moyens, moyens déloyaux et même criminels, Esterhazy et ses amis.
Le capitaine Dreyfus avait été arrêté le 15 octobre 1894. Cette arrestation avait été tenue absolument secrète par M. le général Mercier; elle n'était connue, au ministère de la Guerre, que des chefs de l'Etat- Major général, du colonel Sanherr, chef du bureau des renseignements, du commandant Henry, attaché à ce bureau, du commandant Du Paty de Clam, qui avait
été chargé d'instruire l'aflaire, peut-être encore de deux ou trois oftisiers. Ni le Président de la République, M. Gasimir-Périer, qui l'a dit à plusieurs témoins, ni les autres ministres, ni le général Saussier, alors gouverneur de Paris, n'en avaient été avisés. Le général Mercier voulait, fort honorablement, se donner le temps d'examiner une alï'aire si grave.
Il y avait des gens, au ministère de la Guerre^ qui avaient,- au contraire, intérêt à brusquer les choses, à lancer au public le nom d'un officier juif accusé de trahison, à rendre le scandale inévitable, à déchaîner la campagne antisémitique.
Que font ces gens "?
Ils avertissent les journaux, leurs journaux, les journaux qui n'ont pas cessé de faire campagne pour l'Etat-Major.
D'abord la Libre Parole : dès le lundi 25 octobre^ sous la signature de M. Papillaud, elle annonce l'arrestation d'un officier pour crime de trahison.
Puis la Patrie et VEelair qui nomment l'ofiîcier Israélite, le capitaine Dreyfus.
Le jeudi 1'^'' novembre, l'article de la Libre Parole est intitulé : Haute Trahison, arrestation de V officier juif A. Dreyfus.
Et, dès lors, le torrent est déchaîné, le crime judiciaire va s'ébaucher sous la pression des antisémites et de l'opinion publique, systématiquement trompée.
Je passe sur les incidents du procès, de l'instruction, sur l'épisode des prétendus aveux. Le capitaine Dreyfus est condamné, dégradé, déporté à l'île du Diable. Quand le colonel Sandherr parle de cett'; con-
damnation, il l'appelle : « Le chef-d'œuvre de l'Etat- 3Iajor ». Parole sacrilège, alors même que le condamné eût été coupable !
Le colonel Sandherr est atteint de paralysie générale; il est remplacé à la tête du service des renseignements par le colonel, alors commandant, Picquart. Le colonel Picquart découvre la trahison d'Esterhazy ; il en avise ses chefs : le général Billot, le général de Boisdelïre, le général Gonse; il leur révèle que le bordereau qui a été attribué à Dreyfus est l'œuvre d'Esterhazy.
On connaît les résistances de l'Etat-.AIajor, le mot horrible : « Ce n'est pas vous qui êtes à l'ile du Diable! » et l'admirable réponse du colonel : « Croyezvous que je descendrai au tombeau avec un pareil secret sur la conscience ? »
Le colonel Picquart tient bon ; il écrit alors au général Gonse les lettres prophétiques qui ont été produites au procès Zola (septemTare 4896).
Le général Gonse cherche à tirer l'affaire en longueur; d'autres agissent. A tout prix, il faut sauver Esterhazy, consommer la perte de l'innocent qui est à l'île du Diable. Rien du procès de 1894 n'a transpiré encore. Le doute est né de ce mystère. Il faut tuer le doute en crevant le mystère.
Le 14 septembre, YEclair publie le fameux article qui raconte, en détail, l'instruction de l'affaire de M. du Paty de Clam, donne le texte du bordereau, révèle l'existence et la communication de la pièce secrète.
Tels que les publie YEclair, le récit de l'instruction est mensonger, le texte du bordereau est inexact, la pièce secrète est falsifiée par la substitution éhontée du nom de Dreyfus à l'initiale D...
-Mais qui a pu faire cette communication à VEclab^ ?
Quelqu'un qui connaît l'instruction, qui a vu le bordereau, qui a vu la pièce secrète, qui sait qu'elle a été communiquée aux juges en dehors de l'accusé et de son défenseur.
Et qui peut être ce divulgateur, sinon un officier de l'Etat-Major général du ministère de la (îuerre, un officier qui a été mêlé à l'instruction du procès Dreyfus, qui veut que Dreyfus soit et reste coupable?
Ce singulier, d'ailleurs, pourrait être un pluriel; mais il importe peu au raisonn3ment.
La révélation de l'^c/a/r avait pour objet de dissiper le doute naissant; il l'augmente. Il en sera de même jusqu'à la fin. de toutes les divulgations officielles, de tous les coups de massue. En 1896, l'article de V Eclair ; hier, le discours de M. Cavaignac.
Le jour même où paraît l'article de VEclair, le colonel Picquart écrit au général Gonse, en le lui envoyant : « Je crois devoir affirmer encore une fois qu'il faut agir sans retard; si nous attendons encore, nous serons débordés, enfermés dans une situation inextricable, et nous ne trouverions plus les moyens d'établir la vérité vraie. »
Décidément cette grande conscience devient gênante. Le colonel Picquart est envoyé en mission, loin de Paris, d'abord à la frontière, puis en A.frique. Il remet son service au général Gonse. Et aussitôt arrive au ministère de la Guerre, par on ne sait quelle voie mystérieuse, à la veille de l'interpellation Castelin, le faux ridicule et grossier que le général de Pellieux a produit devant la cour d'assises de la Seine et M. Cavaignac à la tribune de la Chambre.
L'interpellation Castelin a eu lieu, le ministre de la Guerre a eu son ordre du jour, le colonel Picquart a été éloigné de Paris. Il va des gens cependant qui restent inquiets.
Avoir voulu la lumière, la vérité, la justice, est un crime qu'ils ne pardonnent pas. Picquart a commis ce crime. Il faut surveiller ce malfaiteur. Le bureau des renseignements, ce cabinet noir du ministère de la (juerre, ouvre ses lettres.
Dans l'une d'elles, du 20 novembre 1896, il est question de quelqu'un qu'on appelle le demi-dieu : quel peut être ce demi-dieu? Evidemment, un personnage considérable qui s'intéresse, lui aussi, à la revision du procès Dreyfus. Ainsi raisonne celui qui a décacheté, ouvert, lu la lettre adressée au colonel Picquart. Celui qui raisonne ainsi, quel est-il? Il n'y a qu'un officier, attaché au ministère de la Guerre, qui ait pu prendre connaissance de cette lettre.
Quelques jours après, le 15 décembre, une autre lettre est ouverte au cabinet noir. Elle porte, pour la première fois, la signature énigmatique, romanesque, de Speranza. Il y est question du (( demi-dieu ». Mais comme celui qui a fabriqué cette lettre ignore que, dans la société de la comtesse de Comminges, c'est le commandant Lallemand qui est désigné sous ce nom, il fait jouer au <( demi-dieu », dans cette lettre, le rôle étrange dont a rêvé sa propre imagination malade. Il fait écrire par Speranza au colonel Picquart : « Votre brusque départ nous a mis tous dans le désarroi, l'œuvre est compromise, parlez et le demi-dieu agira. »
Cette lettre, une fois décachetée, n'est pas recachetée au bureau des renseignements et réadressée au colonel Picquart. Le colonel eût découvert tout de suite l'imposture. Mais on la montre aux grands chefs comme la preuve des intrigues coupables de Picquart, de ses accointances avec un chef du futur Syndicat.
Cette lettre n'a pu être écrite, ce faux n'a pu être fabriqué que par un homme qui avait ouvert, décacheté, lu la première lettre oxi il était question du demi-dieu.
Et cet homme ne peut-être qu'un officier.
Près d'une année se passe. On a eu le temps de respirer : l'affaire est enterrée. Oui, mais com.me une bombe. Au mois d'octobre, on apprend, à n'en pas pouvoir douter, au ministère de la Guerre, qu'elle va éclater de nouveau, que Scheurer-Kestner a acquis, lui aussi, la preuve de l'innocence de Dreyfus, qu'il va parler.
Alors, aussitôt, Speranza rentre en scène.
C'est le 20 octobre qu'Esterhazy prétend avoir reçu à la campagne une première missive de la « dame voilée », de Speranza, qui l'avertissait du danger menaçant. Esterhazy mentait; il était, le 20 octobre, à Paris, depuis deux jours, chez ^lUe Pays, ainsi qu'en témoigne une lettre d'Esterhazy à M. Autant, lettre qui a été produite devant le Conseil de guerre et à l'enquête Ravary; il n'avait, par conséquent, reçu à la campagne, à la date indiquée par lui, aucune lettre signée Speranza.
Mais comment ce nom, ce même nom, se retrouvait-il dans sa bouche, ce nom qui avait figuré, pour
lii première fois, au bas de la fausse lettre, relative au dcini-dleu, qui avait été adressée d'abord, puis décachetée au ministère de la Guerre, par un officier de l'Etat-Major?
C'est cette même Speranza qu'Esterhazy aurait rencontrée, aux termes de sa déposition, devant le Conseil de guerre, le 29 octobre, puis le l"^'" novembre, au pont Alexandre III et au Sacré-Cœur. On n'a jamais, et pour cause, retrouvé ni la damo voilée, qui se défendait d'ailleurs, on ne sait pourquoi, d'avoir écrit la lettre du 20 octobre, ni le cocher qui l'a conduite. C'est elle qui lui remet le document libérateur, la photographie de la pièce secrète.
Le mystère de la dame voilée a occupé Paris et le monde pendant plusieurs mois. Aujourd'hui, ce serait faire injure, même au plus crédule, au plus naïf, que de discuter cette fable. Un. seul point à retenir, mais celui-là capital : le nom de Speranza qu'Esterhazy a donné à sa prétendue informatrice, le nom qui figure dans la lettre du 15 décembre i89o, dans la lettre qui a été retenue par le cabinet noir du ministre de la Guerre.
Celui qui avertissait Esterhazy, qui lui donnait le document libé-rateur, connaissait donc cette lettre.
Et qui donc, sinon un officier de l'Etat-Major, aurait pu faire sortir de la caisse en fer du ministre de la Guerre la fameuse pièce secrète du procès Dreyfus?
Mais suffit-il à ceux qui ont participé au crime judi-
claire, qui veulent que Dreyfus soit et reste le Traître, qui craignent la lumière et qui tremblent devant l'immanente justice, leur suffit-il d'avoir averti et armé le véritable traître, le Uhlan, Esterhazy^
rs'on; il faut encore inquiéter, si possible, le principal témoin du futur procès en revision et, si on ne peut l'inquiéter, chercher à le compromettre, à le déshonorer.
De là, le 10 novembre, cinq jours avant la dénonciation de Mathieu Dreyfus, cinq jours avant que le nom d'Esterhazy ait été prononcé, les deux dépêches Speranza et Blanche.
Qui a fourni ù l'expéditeur de ces dépêches le nom de Speianza? On le sait déjà. Qui lui a fourni le nom de Blanche sinon quelqu'un qui sait que ce nom est le prénom de la comtesse de Comminges?
Le cercle se restreint effroyablement.
La première dépêche est mal adressée: à Tunis où le colonel Picquart n'est plus depuis quelque temps; le nom du colonel y est mal orthographié, Piguart, sans c. Or, le même jour, le colonel Picquart recevait une lettre d'Esterhazy qui était également adressée à Tunis et où le nom du destinataire portait la même orthographe défectueuse.
Cette dépêche vient donc bien d'Esterhazy. Mais qui a pu parler à Esterhazy du demi-dieu, du demi-dieu de la lettre interceptée en 1896, le 20 novembre, par le ministère de la Guerre, du demi-dieu qui est le commandant Lallemand, officier d'ordonnance du général des Garets et qu'on voudrait faire passer, aux yeux du ministre qui verra la dépêche, à qui elle sera nécessairement remise, pour M. Scheurer-Kestner?
La dépêche est, en effet, ainsi conçue : « .\rrêtez demi-dieu, tout est découvert, affaire grave. »
I\Iais celui qui a inspiré la première dépêche est informé, sans doute, qu'elle a été mal adressée et, le même jour, une seconde dépêche est adressée au colonel Picquart, cette fois à Sousse, où il se trouve, en ellét, où l'on sait au ministère de la Guerre qu'il tient garnison, cette fois avec un nom correctement orthographié.
C'est cette dépêche qui est signée du nom de Blanche; donc, son auteur connaît Mlle de Comrainges. Et elle est ainsi conçue : « On a des preuves que le jjellt bleu a été fabriqué par Georges »; donc, son auteur, le premier qui lança cette imposture, sait que la preuve de la trahison d'Esterhazy, c'est le petit bleu découvert par le colonel Georges Picquart en 1896.
S'il fallait une preuve décisive, irrécusable, de l'authenticité d\i petit bleu, et aussi de l'infamie de ceux qui accusent le colonel Picquart de l'avoir fabriqué, soit dit en passant, la voilà!
Mais qui donc pouvait parler du petit bleu, sinon un officier attaché au ministère de la Guerre, un officier au courant de l'enquête de 1896'?
Le but que se propose l'auteur de ces dépêches est manifeste, il crève les yeux. Il sait que copie de cette dépêche sera transmise par l'administration des postes et télégraphes au ministère de la Guerre; le ministre la verra, il en conclura que Picquart est l'âme d'un infernal complot.
On se dit peut-être aussi que Picquart haussera les épaules, qu'il jettera ces dépêches au feu. Alors, plus tard, quand on l'interrogera, la destruction de ces dépêches sera invoquée contre lui comme l'aveu de son
crime. S'il a détruit ces dépêches, c'est qu'il les savait redoutables, de nature à le perdre.
Or, tranquillement, tout de suite, le colonel Picquart, qui connaît ces drôles qui ne comprendront jamais cette grande âme, Picquart a communiqué les dépêches, avec la lettre d'Esterhazy, au général qui commande à Tunis et il en a envoyé les originaux au ministre de la Guerre : « Cela vient, lui écrit-il, du commandant Esterhazy ou de son entourage; je demande une enquête. »
L'entourage avait commis, en attendant, une autre sottise : il avait communiqué à la Libre Parole, qui les publiait en substance, les dépêches qu'il avait adressées au colonel. C'était avouer qu'on en était l'auteur.
La démonstration est faite; il ne reste plus qu'à trouver les noms des complices d'Esterhazy.
C'est ce petit mot: « le demi-dieu », qui les perd, qui les perdra.
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux I
disait le vieil Horace. Pour ces gens-là, un « demidieu )) suffit.
ou L ON RETROUVE LEIÏIERCIER-PICARD
23 juillet 189S.
J'ai établi, à l'actif de M. Esterhazy ou de ses complices, l'existence de trois faux caractérisés: 1° La lettre Speranza du 45 décembre 4893; 2" La dépèche Speranza du 40 novembre 4896 ; 3" La dépêche Blanche de la même date, au soir. Les faussaires ne s'en sont pas tenus là.
L'instruction de l'aflaire Esterhaz y, ù la suite de la dénonciation de Mathieu Dreyfus, avait été confiée, le 15 novembre, au général de Pellieux. Le frère du condamné invoquait l'identité entre l'écriture d'Esterhazy et celle du bordereau.
Les protecteurs d'Esterhazy imayincrent aussitôt la combinaison suivante : ils feraient tenir à l'un des membres du (( Syndicat » une pièce accablante pour le commandant; M. Scheurer-Kestner ou l'un de ses amis
s'empresserait de porter cette pièce au général de Pellieux; celui-ci aurait vite fait de reconnaître que cette pièce était un faux; le (( Syndicat » serait convaincu de l'avoir fabriqué, tout au moins d'en avoir fait usage; une huée considérable se serait élevée : toute l'œuvre de réparation se serait écroulée sous le ridicule et le Uhlan, ses amis, eussent été sauvés.
L'homme qui eut l'idée de cette machination avait, parmi ses relations, un faussaire émérite. 11 fit fabriquer par lui une prétendue lettre chiffrée qui aurait été adressée, en 1893, à Esterhazy, par un diplomate allemand. Il lui dicta sa leçon : Lemercier-Picard — c'était le faussaire à gages — raconterait à Tun ou l'autre membre du « Syndicat » qu'il avait volé cette pièce à la maîtresse d'Esterhazy, que le ministère de la Guerre l'avait récompensé de ses services par la plus noire ingratitude et que, pour se venger, pour servir aussi une sainte cause, il lui livrait maintenant ce document décisif pour être remis au général de Pellieux.
La combinaison n'était pas mal imaginée; elle ne péchait que par un point : il fallait, pour qu'elle réussît, que le membre du « Syndicat » auquel on s'adressait fût aussi naïf qu'un luinistre de la Guerre et ne découvrit point le faux.
On sait ce qu'il en advint : Lemercier-Picard alla raconter son petit roman à un rédacteur du Figaro; celui-ci alla trouver 31. Joseph Reinach; M. Reinach refusa de recevoir Lemercier-Picard, mais consentit à prendre connaissance du document ; la lettre dite « Otto » lui fut remise ; M. Reinach, au bout de cinq minutes, reconnut que le document était un faux ridi-
cule : il avisa ses amis du guet-apens qui lui avait été tendu et Lemercier-Picard revint bredouille auprès de celui qui l'avait envoyé.
Il est probable que le misérable fut mal reçu par l'auteur de la combinaison qui venait d'échouer si piteusement, et surtout mal payé. On avait d'autant plus sujet d'être mécontent de lui que, dans le récit qu'il avait été chargé de faire, il avait eu mission de mettre en cause un officier d'un rare mérite qui se trouvait, comme par hasard, être un ami du colonel PIcquart. Le fourbe avait, en effet raconté que le jour oii il avait dérobé à la maîtresse d'Esterhazy la pièce « Otto », le commandant était accompagné du capitaine M. M. Ce nom seul, qu'il est inutile d'imprimer pour le moment, aurait suffi à révéler l'imposture à ceux qui examinèrent le document fabriqué. Il n'avait d'ailleurs pas été étranger à la découverte qu'ils firent du piège qui leur était tendu. On avait voulu faire coup double : le ratage était complet.
Quoi qu'il en soit de cette déception, Lemercier- Picard, qui ne voulait pas, lui, en être pour ses frais, essaya de tirer par ailleurs quelque argent de son papier, ou plutôt de la photographie qu'il en avait fait tirer. Faut-il raconter la suite? Lemercier-Picard s'adressa à M. Kochefort, et lui débita que la pièce « Otto» avait été fabriquée par le « Syndicat ». Et, naturellement, le vieux marquis le crut sur parole. Lemercier- Picard lui soutira quelques billets de cent francs. M. Rochefort en a fait depuis l'aveu devant le tribunal correctionnel do la Seine.
Vers la fin du mois de décembre. M. Rochefort, tout
2i'\: VERS LA JUSTICE PAR LA VERITE
fier, mais ayant négligé sans doute de consulter ses amis de la rue Saint-Dominique, dénonça le faux du « Syndicat » et accusa M. Joseph Reinach d'avoir fabriqué la pièce pour perdre « le brave commandant ». M. Reinach répondit par le récit circonstancié de la façon dont il avait éventé le piège, intenta un procès en diffamation à M. Roehefort et porta plainte au parquet de la Seine contre le prétendu Lemercier-Picard et ses complices. « Et consorts », comme on dit en style de droit.
M. le marquis de Roehefort fut condamné j^i la prison et à l'amende.
Quant à Lemercier-Picard, bien qu'il ne se cachât point, la police ne réussit pas à le découvrir. Cet homme était évidemment détenteur de pas mal de secrets. Un beau jour on le trouva pendu, tout comme le prince de Coudé, à l'espagnolette de sa fenêtre.
Lemercier-Picard n'avait-il fabriqué que la fausse pièce « Otto ))■? En était-il à son coup d'essai?
Le philosophe Zadig, — qui reconnaissait à quelques traces sur le sable et parmi les arbres que le cheval du roi, cheval qui s'était échappé, qu'il n'avait jamais vu et dont il n'avait jamais entendu parler, avait le galop fort régulier, cinq pieds de haut, le sabot fort petit, une queue de trois pieds et demi de long, des bossettes d'or ;\ vingt-trois carats à son mors et des fers d'argent à onze deniers, — le philosophe Zadig conclurait certainement que Lemercier-Picard avait dû déjà travailler pour le compte des amis d'Esterhazy.
Je.ne suis pas, hélas ! le philosophe Zadig. Je ne puis cependant m'empéfher de penser à la pièce que
31. le général de Pellieux a révélé k la Cour d'assises, que M. Gavaignac a eu le tort grave de porter à la tribune de la Chambre des députés. « J'ai lu — c'est le texte de cette pièce — « qu'un député va interpeller » sur Dreyfus. Si..., je dirais que jamais j'avais des » relations avec ce Juif. C'est entendu. Si on vous de- » mande, dites comme ça, car il no faut pas que on » sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui ». N'est-ce pas aussi bête que la pièce « Otto»?
Ce problème mériterait d'être soumis à quelque personne compétente, à un historien, par exemple, habitué à la critique des textes, ancien élève de l'Ecole des Chartes. Peut-être, en cherchant bien, pourrait-on trouver cet OEdipe parmi les quarante, à l'Académie française.