LES COMPLICES D ESTERHAZY
2i, octobre 1898,
C'est la certitude aujourd'hui, qu'Esterhazy a écrit le bordereau, qu'il est l'auteur du crime pour lequel a été condamné le capitaine Dreyfus, qu'il en a commis bien d'autres, qu'il a été, pendant plusieurs années, un traître de profession, un espion à gages.
On connaît les principales preuves de cette longue trahison : le petit bleu oîi Schwarzkoppen enjoint à Esterhazy une besogne restée mystérieuse; — l'identité entre l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazy; — raffolemcTit du misérable à la première publication du fac-similé du bordereau; — sa démarche comminatoire auprès de Schwarzkoppen quand il apprend les intentions de Scheurer-Kestner et qu'il supplie l'attaché
allemand d'aller attester à Mme Dreyfus la culpabilité de son mari; — les lettres à Mme de Boulancy, où apparaît son àme de forban, sa haine de la France; — ses menaces répétées, par lettres anonymes, à tous ceux qui poursuivent l'œuvre de justice; ses mille mensonges devant Pellieux, llavary et Luxer, l'impudent roman de la Dame voilée, l'affaire du capitaine Brault; — après son acquittement par le Conseil de guerre, son bas et honteux silence devant tous ceux qui, matin et soir, persistent à l'accuser de trahison ; son refus de poursuivre devant la Cour d'assises, en pleine lumière, Mathieu Dreyfus, pour dénonciation calomnieuse; — au procès Zola, sous la torture shakespearienne de l'interrogatoire d'Albert Clemenceau, son mutisme commandé par Pellieux; — même silence, même impuissance de protester, fût-ce par un cri de comédien, devant les révélations de Casella, la lettre de Frédéric Conybeare donnant le chiffre des appointements mensuels du Uhlan; — les demi-aveux devant Bertulus, les dénonciations devant le Conseil d 'enquête ; — la lettre à Boisdeffre sur les experts, indéniable et reconnue; — enfin, au lendemain de la démission de Boisdeffre et du suicide d'IIenry, la fuite en Angleterre, précipitée, définitive, fuite qui crie plus haut que toutes les preuves écrites et que tous les aveux authentiques le crime, l'interminable série de crimes, la peur atroce du châtiment.
Voilà donc la trahison, évidente, manifeste, et l'on en connaît le mobile : un immense, incessant besoin d'argent. Il serait utile de relever dans quelques maisons de banque les principaux coups de Bourse d'Esterhazy pour retrouver ses principaux coups "de trahison. Il recevait de l'attaché prussien deux mille francs par mois, plus, quand il apportait des documents d'une
importance exceptionnelle, de grosses, très grosses gratifications. Tout celaprenaitle chemin de la Bourse, s'en allait par la spéculation et par le jeu. Il reste cependant une question qu'il faut poser : Esterhazy at-il été seul à commettre son crime? Dans cette série, si longue, de trahisons, n'a-t-il pas eu des complices? Et je n'entends point parler des complices moraux, de ceux qui, connaissant ou soupçonnant le crime, ont couvert néanmoins le criminel. Ces complices moraux sont venus après, depuis le grand chef qui combinait, ou, tout au moins, laissait perpétrer le coup du décalquage, jusqu'à cet Ezéchiel de mauvais lieu qui ne pouvait ignorer l'écriture de l'un de ses principaux collaborateurs. Je parle des renseigneurs, qui savaient ou feignaient d'ignorer où allaient les informations et les copies de pièces qu'ils donnaient, de collaborateurs qui touchaient le prix de leur travail. Il suffit d'apporter un peu de sens critique à l'examen des faits acquis pour être certain qu'Esterhazy n'a point opéré seul.
Il y a un mot, singulièrement grave, de Schwarzkoppen : « Si j'avais pu choisir moi-même parmi les documents qu'il m'importait d'avoir, je n'aurais pas pu mieux faire que ne le faisait Esterhazy pour moi. » Or, comment Esterhazy a-t-il pu si bien choisir, pendant toute sa carrière d'espion, et surtout pendant l'année qui a suivi la condamnation de l'infortuné Dreyfus, dans le redoublement d'audace que donnait au traître l'accomplissement de ce crime judiciaire? Jamais la récolte du colonel prussien ne fut plus riche que dans cette période. Qui pourvoyait Esterhazy? Aussi bien, le témoignage de Schwarzkoppen n'est-il
pas plus nécessaire ici qu'ailleurs. Depuis des mois et des mois, nous multiplions nos efforts pour dégager une lumière purement française. Ici comme ailleurs, avec un peu de la logique de Port-Royal, avec un peu de bonne méthode cartésienne, on fera la lumière sans le concours de l'étranger.
EsterhazY recevait, en outre des gratifications, deux mille francs par mois. C'est une somme invraisemblable pour un espion qui n'a point d'associés à rétribuer, pour un espion ordinaire. Le chiffre seul de cette somme indique l'importance des services que rendait EsterhazY. Le marquis de Moustier, ministre de France à Berlin, paya tout juste 500 francs, au mois de mai i855, le document capital qui révélait que la Russie était à bout de ressources, que la garnison de Sébasfopol était décimée par le typhus, que le point vulnérable de l'héroïque cité était ce bastion Malakoff que les assiégeants avaient précisément considéré jusquelà comme imprenable et par où, précisément, Pélissier et Mac-3Iahon devaient entrer plus tard dans la ville. La valeur vénale de toutes choses a beaucoup augmenté depuis 1855. Il n'en reste pas moins que, pour 2,000 francs par mois, Esterhazy ne devait pas livrer des broutilles.
Parmi les documents vendus par Esterhazy à la Prusse et, sans doute, à une autre puissance, il y en a qu'il pouvait se procurer sans collaboration. Telles les copies de certains dessins confidentiels faits, au printemps de 1896, sur de certains fusils. Telle la copie de certain cours fait ù l'école de tir du camp de Chàlons. Telles les notes sur la mobilisation du troisième corps d'armée, dont le siège est à Rouen, où Esterhazy tenait garnison.
On sait encore de quelle façon, par quel faux auda-
cieux, Esterhazy se procura le projet de manuel de tir de rarlillerie dont il est fait mention dans le bordereau. Le récit, si documenté, de V Aurore à ce sujet, n'a été l'objet d'aucun démenti; un démenti d'ailleurs appellerait une enquête qui ne serait pas stérile. Mais ces documents ne sont pas les seuls qu'Esterhazy ait livrés ; il yen aplus de 160, à Berlin, qui proviennent de lui. Les bureaux du 74° régiment de ligne ne sont pas, ne peuvent pas être la seule source à laquelle il a puisé. Il puisait ailleurs, à l'Etat-Major. Il était le contrebandier qui a lié partie avec un douanier.
Il faut observer, d'autre part, que l'enquête qi i a abouti à l'arrestation du capitaine Dreyfus et à la condamnation illégale de cet innocent avait pour origine la constatation d'une fuite dans les bureaux de l'Etat- Major de l'armée. On recherchait l'auteur de ces trahisons, et diverses pistes avaient déjàété suiviesquand le bordereau fut apporté au ministère. Comme par un fait exprès, les documents qui y étaient énumérés étaient de ceux qu'un officier de troupe pouvait se procurer avec plus de facilité qu'un officier d'Etat-Major. Un raisonnement un peu serré aurait du, dès le début, conduire à cette conclusion qui eût été la vraie. Notamment, le manuel de tir ne pouvait guère avoir été livré à l'attaché prussien que par un officier de troupe, et c'est ce que l'événement a démontré. Mais le ministère était tellement dominé par la pensée des fuites qui s'étaient produites dans les bureaux de l'Etat-Major qu'il décida a priori qu'un officier d'Etat-Major pouvait seul être l'auteur du bordereau. Or, le capitaine Dreyfus une fois condamné et déporté à l'Ile du Diable, les fuites continuèrent à l'Etat-Major. Comme il est avéré que le colonel de Schwarzkoppen n'a jamais eu de rapports qu'avec Esterhazy, il en résulte donc
qu'Esterhazy avait un complice à l'Etat-Major. On peut admettre que ce renseigneur ne savait pas exactement ce qu'Esterhazy faisait des informations et des pièces qui lui étaient communiquées. Mais il est impossible que ce renseigyieur n'ait pas existé : sinon les fuites, qui continuèrent après la condamnation du capitaine Dreyfus, seraient inexplicables — et inexplicable également la richesse des informations vendues par Esterhazy à la Prusse, surtout pendant l'année qui suivit le départ de Dreyfus pour l'Ile de Diable.
Je signale l'existence de ce renseigneur avec la certitude d'un astronome qui, apercevant certaines perturbations dans l'orbite d'une planète, en déduit l'existence d'un autre astre dont l'influence est la cause de ces irrégularités. Il m'est d'ailleurs matériellement impossible de préciser davantage. Seul, un magistrat, armé de pouvoirs étendus, pourrait, avec quelques chances de succès, rechercher ce complice inconnu et, pourtant, certain. Il rencontrerait, au surplus, de terribles difficultés sur sa route.
Ah! si Henry n'avait pas été envoyé au Mont-Valérien, si une négligence savante n'avait point laissé des rasoirs dans sa trousse, que de lumière dans ces ténèbres oii la Justice tâtonne encore, oij l'Histoire elle-mêrifie sera peut-être condamnée à tâtonner pendant des années! Quand le colonel Picquart fut envoyé en Tunisie, sa succession, à la tête du 2° bureau, fut dévolue à Henry. Les indices que le colonel Picquart avait réunis contre Esterhazy étaient très graves. On sait combien ils ont été justifiés par l'événement; la faite du TJhlan ne laisse plus place h aucim doute.
D'ores et déjà, ils avaient paru si graves à Gonse et à Boisdeffre qu'ils avaient prescrit au colonel Picquart de poursuivre méthodiquement son enquête, si graves à Billot qu'il autorisa, un certain jour, l'arrestation d'Eslerhnzy. Or, comment, pourquoi, l'enquête, commencée par Picquart, ne fut-elle pas poursuivie par Henry? Il avait toute la confiance de Gonse, qui avait toute celle de Boisdeffre, qui semblait avoir toute celle du ministre de la Guerre. Il paraît certain que ni Billot, ni le chef, ni le sous-chef de i'Etat-Major général n'eussent, alors, empêché Henry de continuer h surveiller Esterhazy. Ils n'avaient, alors, aucun intérêt à le sauver. Pourquoi Henry n'en a-t-il rien fait?
C'est, bien au contraire, pendant cette période oij Henry était chef du 2'' bureau, que le dossier secret, qui ne comprenait, au moment du départ du colonel Picquart, qu'une demi-douzaine de pièces, a tout à coup, dans l'espace de quelques mois, enflé d'une manière prodigieuse, et s'est grossi des mille faux, rapports apocryphes et antidatés d'agents, lettres de l'Empereur d'Allemagne et de M. de Munster, qui ont fait la conviction de Cavaignac. — J'observe, en passant, que M. Cavaignac, qui s'écriait si fièrement, le 7 juillet : « Nous sommes maîtres de traiter nos affaires chez nous comme nous l'entendons ! » déclare aujourd'hui qu'il est impossible de soumettre ces pièces aux juges de la Cour suprême, comme s'il les soupçonnait de ne pas être dignes d'approcher des secrets qui ont été connus de son cousin Du Paty et d'Henry. — Comment expliquer que les pièces secrètes se soient à tel point multipliées pendant ces quelques mois? Comment expliquer que l'enquête contre Esterhazy ait été, en même temps et si brusquement, abandonnée ? Ce n'est certainement pas sur Tordre de Billot; il disait préci-
sèment alors à un député qu'Esterhazy, qui demandait i\ changer de garnison, à venir à Paris, était une affreuse canaille.
ilenry, sans le coup de rasoir, aurait pu expliquer ces choses, entrer dans la voie des aveux. Il aurait pu dire également si, à l'époque du procès Dreyfus, il y avait, à l'Etat-Major, des gens qui connaissaient déjà l'écriture d'Esterhazy, celte écriture tellement semblable à celle du bordereau que Bertillon n'hésita pas une minute à la déclarer identique, et que Du Paty, plus tard, quand le colonel Picquart la lui montra, feignit de la prendre pour celle de M. Mathieu Dreyfus, et que M. de Castro, la première fois où son regard tomba sur un fac-similé, n'eut pas un doute. Si, par hasard, sinon par impossible, il en a été ainsi, ce n'est pas un coin du voile, mais le voile tout entier qui se soulève. Alors on comprend sans peine pourquoi M. Gobert, l'honorable expert de la Banque de France, qui refusait de reconnaître dans l'écriture du bordereau celle du capitaine Dreyfus, a été aussitôt et si violemment dessaisi de son expertise.
Henry aurait pu expliquer encore l'affaire si suggestive du capitaine Brô. On sait qu'Esterhazy avait imaginé cette fable que le capitaine Dreyfus aurait décalqué son écriture pour faire le bordereau et que Dreyfus se serait procuré de son écriture à lui, Esterhazy, en s'adressant à lui, sous la signature du capitaine Brô, pour demander un récit manuscrit du combat d'Eupatoria oii le général Esterhazy avait commandé une brigade. Or, comment ce nom de capitaine Brô avait-il pu être avancé par Esterhazy ? Du Paty seul pouvait le lui avoir fait connaître, parce qu'au cours de l'un des interrogatoires qu'il fit subir à Dreyfus, celui-ci avait dit qu'il lui semblait vaguement
reconnaître dans le document incriminé l'écriture de cet officier, allégation qu'il avait d'ailleurs, presque aussitôt, retirée. Le nom du capitaine Brô ne figure pas dans le rapport de M. Besson d'Ormescheville, qui ne mentionne que l'incident. Comment, pourquoi Du Paty avait-il machiné cette histoire avec Esterhazy?
Enfin, Henry aurait pu dire dans quel intérêt mystérieux Du Paty et lui avaient fabriqué tant de faux, fausses pièces et fausses dépêches. Etait-ce seulement pour laisser un innocent au bagne, pour empêcher la revision d'un infâme procès, pour sauver le l'hlan? Cela est possible, bien qu'à la réflexion cela paraisse invraisemblable. S'agissait-il pour eux de sauver un autre coupable, le complice d'Esterhazy? Ce n'est peutêtre pas vrai, mais combien, si c'était vrai, tout cet abominable roman deviendrait plus plausible ! Mais qui? qui voulaient-ils sauver au prix de tant de crimes? pour qui donc risquaient-ils la dégradation et le bagne?
Le rasoir du Mont-A'alérien n'a point coupé que la gorge d'Henry; il a coupé aussi le fil qui conduisait à la vérité.
Cependant, on le renouera...
(!■••' Série.) DU PATY DE CLAM