Après la suspension do M. Stapfer
historiques. Il y a eu déjà, dans l'histoire, beaucoup de basses époques où l'honneur consista essentiellement à être exclu des honneurs, à être révoqué, censuré, dégradé, outragé, trainé dans la boue, insulté par des drôles. Tacite a décrit une de ces époques. Il y a toujours, quelque part, un Tacite qui attend, à qui n'échappent point les oppresseurs de la justice et de la vérité.
Les noms seuls, les étiquettes seules sont changés. Relisez, dans le Vieux Cordelier, la fameuse paraphrase des Annales : « Crime de contre-révolution au journaliste Crémutius Cordus, d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains. Crime de contre-révolution à Mamercus Scauras d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers à qui l'on pouvait donner deux sens. Crime de contre-révolution à Pomponius, parce qu'un ami de Séjan était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne. Crime de contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du gouvernement. »
Et aujourd'hui : « Crime de lèse-armée à Scheurer- Kestner d'avoir douté de l'infailhbilité des conseils de guerre. Crime de lèse-armée à Zola d'avoir fait un article où il y avait deux mots à qui l'on ne donnait pas leur vrai sens. Crime de lèse-armée à Crimaux d'avoir juré de dire la vérité et de l'avoir dite. Crime de lèsearmée à Trarieux parce qu'il a reçu un soldat sans reproche dans sa maison de ville. Crime de lèse-armée d'avoir rappelé les enseignements de l'histoire. Crime de lèse-armée à Stapfer d'avoir honoré son ami mort comme il eût voulu l'être. Crime de lèse-armée... »
0 grande et chère armée ! qu'as-tu donc fait à ces gens-là pour qu'ils te fassent cette injure de dire, sinon de croire, que ceux qui veulent la justice t'insultent,
2i VERS LA JUSTICE PAR LA VERITE
alors qu'ils ne veulent la justice que pour l'honorer davantage !
Et d'invoquer Tacite et Camille, c'est peut-être encore un crime. Je plains M. Brisson ; je l'ai connu, il ne méritait pas de présider à tant d'indignités. Mais rien ne surprend de M. Bourgeois : n'est-il pas celui qui a décapité l'enseignement classique?
Il y a, en ce monde, deux grandes sources de vertus : c'est la Bible et c'est le Conciones. Les peuples protestants doivent surtout à la lecture constante de l'Ancien et du Nouveau Testament leur notion, parfois un peu âpre, du devoir, leur respect de la vérité, leur souci de la justice. Dans l'Occident latin, c'est la moelle des grands penseurs de Rome qui fait les âmes vertueuses et républicaines. Je disais, il y a quelques années, dans un débat parlementaire, à M. Bourgeois, alors, comme aujourd'hui, ministre de l'instruction publique : « Qu'un tyran chasse de l'enseignement Plu- » tarque, Tacite et Tite-Live, cela se comprend, il est lo- » gique, ce sont des ennemis personnels; mais quoi! » Monsieur le Ministre, c'est vous, un républicain, qui » achevez la proscription de ces manuels incompara- » blés de civisme et d'honneur qui s'appellent le De » Viris, le Selectx el le Coticiones ! »
M. Bourgeois s'est développé selon sa norme. Après avoir proscrit les livres sacrés, il frappe ceux qui les enseignaient. Cela encore est logique.
Cependant il ne faudrait pas se plaindre de ces choses; elles sont nécessaires. Le bronze de la justice n'a jamais été fondu autrement : pour qu'il sorte, radieux, de la fournaise, il est indispensable de jeter dans la cuve, à pleines mains, les iniquités et les sottises. De quoi vous plaignez-vous? La cuve, rouge, n'est-elle pas assez pleine?
PRO iMISERO 25
J'entends bien : a Quand la statue du droit gît à terre, brisée », — c'est M. Couat qui écrivait ainsi, quelques jours avant sa mort, à un ami de M. Brisson, — suffit-il d'avoir le Droit pour soi? » Oui. cela suffit dans x-n pays qui s'appelle la France, qui a fait la Révolution. Seulement, il faut savoir attendre, s'armer de patience, avoir de l'haleine pour plus de trois jours. S'il est devenu séditieux de citer Camille, je le citerai une fois de plus : « La vérité, disait-il, a son point de » maturité et elle était encore trop verte. Cependant » je suis honteux d'être si longtemps poltron. » Il y a beaucoup de gens qui commencent à être honteux d'avoir, eux aussi, été si longtemps poltrons. La vérité, hier, était encore trop verte : elle mûrit singulièrement vite à ce chaud soleil de Messidor.
Elle a mûri à l'arrestation de cet officier, compatriole de Kléber et de la race de Hoche, dont le seul crime est de n'avoir point voulu garder un innocent au bagne et un traître dans l'armée. Elle a mûri à la mesure inique qui a frappé ce penseur, coupable d'avoir dit sur la tombe de son ami que ce mort avait aimé la justice et soufTert de son éclipse. Elle mûrira encore demain quand le monde civilisé apprendra avec horreur que les tortionnaires s'acharnent sur le malheureux qui expie là-bas les forfaits d'un autre, que le dernier acte de M, Lebon a été d'élever un mur de pierre autour de l'étroit enclos où il est enterré vivant — pour qu'il n'ait même plus la vue de la mer — et que ce nmr, ô Brisson ! vous ne l'avez point abattu avec colère et dégoût, qu'on va peut-être l'exhausser encore et fermer à ce malheureux la vue du ciel même.
Vous demandez une preuve, plus éclatante que toutes celles qui ont été déjà fournies, de votre erreur
judiciaire, du crime social que vous vouliez faire commettre à ce peuple et que nous l'empêcherons de commettre, pour l'honneur de la République et pour la gloire de la France; la voici : c'est votre férocité, ce sont les moj'ens dont vous vous servez. La vérité n'a point coutume d'être défendue ainsi, avec les armes de la tyrannie et du mensonge.
Les temps sont proches. Les murailles de Jéricho ne sont tombées qu'à la septième fois. Encore un tour...
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée!