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LE RÊVE DE BRISSON

2 août 189R.

M. Brisson a fait, la nuit dernière, ce rêve...

... Tout à coup, au bout de l'un de ces longs passages noirs qu'on traverse en songe, il avait retrouvé son âme de la vingtième année. 11 restait physiquement le même, au seuil de la vieillesse, à cette heure grave oij les actes qu'on accomplit décident du verdict de l'histoire. L'àme qu'il retrouvait était ardente, forte et généreuse. Elle avait le mépris des choses passagères et le respect de celles qui sont éternelles. Les choses passagères sont le pouvoir, les honneurs, l'applaudissement des foules, le suffrage des mandarins et des domestiques. Les choses éternelles sont l'amour, la justice, la liberté, la sainte pitié. Cette âme détestait, d'une haine vigoureuse, toutes les tyrannies, les contempteurs du droit, les exploiteurs des faibles, les

hypocrites, les fourbes, les basses complaisances, les compromissions de conscience, toutes les lâchetés. Elle était large ouverte à l'idéal, aux viriles passions, aux purs enthousiasmes; elle vibrait à la plainte de ceux qui soutirent, qui sont persécutés ; elle aspirait au bien, au dévouement; elle était courageuse et forte. Cette àme jeune, étrange, voulait la justice égale pour tous; elle rêvait d'une société humaine et bonne, d'une République aussi puissante que les plus glorieuses monarchies, mais grande par sa fidélité aux principes qui en doivent faire le plus noble des gouvernements, redoutable aux seuls méchants, compatissante aux faibles, secourable à tous les opprimés. Elle adorait l'armée, le drapeau sacré qui avait fait le tour du monde et brillé sur l'émancipation de vingt peuples; mais elle avait l'horreur du sabre et le dégoût de la botte. Elle était prête à tous les courages, à tous les sacrifices; elle avait la soif du martyre pour les belles causes.

Il entrait, avec cette àme républicaine en lui, au Conseil des ministres. La question qu'on discutait était celle-ci : Un officier avait été condamné il y a quatre ans; il l'avait été irrégulièrement, en violation de la loi; les meilleurs, les plus sages des citoyens, et tout le monde civilisé, étaient convaincus qu'il était innocent. Mais la foule, la vieille plèbe éternelle qui avait choisi Barrabas, voulait qu'il fût coupable et se réjouissait de son supplice, le plus horrible qui soit, là-bas, sur un roc calciné, au milieu de l'Océan, sous un soleil de feu et une honte imméritée. On entendait des clameurs féroces qui venaient de la rue, et aussi, dans les antichambres, un cliquetis d'éperons qui sonnaient.

Les ministres, consultés l'un après l'autre, répondaient : « Il ne faut pas nous brouiller avec la ca-

naille. » Quelqu'un dit : « Qu'il y ait là-bas, dans un bagne infâme, un innocent, cela est possible ; mais ce qui est certain, c'est qu'il y a ici, à Paris, une sentine hideuse dont le tenancier est armé d'une plume empoisonnée. Il faut ménager ce drôle. »

Alors Brisson sentit frémir en lui son âme de vingt ans, qui venait de renaître, et il s'écria : « Que le sang de ce juste soit sur vos mains, je n'en veux pas sur les miennes! » Il se leva, déposa son portefeuille sur la table verte, et, lentement, relevant la tête, avec une grande joie et une grande sérénité qui rayonnaient sur son front, quitta le palais aux portiques de marbre, aux lambris dorés, pour rentrer dans le modeste logis oij il avait appris, en lisant Plutarque et Tacite, à mettre le Devoir par-dessus tout.

A peine était-il rentré chez lui qu'on lui apporta les feuilles publiques, qui savaient déjà l'étonnante nouvelle et qui l'accablaient d'injures. Il les parcourut en souriant, se sentant hors d'atteinte. Il éprouvait un sentiment qu'il n'avait pas connu depuis longtemps. Il était content de lui, fier de ce qu'il avait fait; il était en repos avec celle qu'on n'endort jamais tout à fait, la conscience. Il se disait que la page qu'il aurait dans l'histoire ne serait pas salie. Il était heureux.

Un peu plus tard, un flot de visiteurs envahit sa chambre. Ce n'étaitplus ceux quil'avaientvisitéla veille quémandeurs et mendiants de toutes sortes, courtisans du pouvoir, flagorneurs et laquais. Mais c'était les hommes qu'il estimait le plus, des savants épris de vérité, des artistes épris de beauté, des républicains épris de justice, des soldats qui avaient plus de cicatrices que de croix, ses compagnons des vieilles luttes, des grandes batailles "d'autt^efois pour la Liberté. Il avait retriliK^é le chemin fié leurs cœurs; ils avaient retrouvé le

chemin de sa porte. Ils lui serraient la main; quelquesuns l'embrassèrent. Ils étaient émus, lui répétaient qu'il avait fait acte de grand citoyen, donné au peuple, qui en a tant besoin, une belle leçon de morale. Il leur répondait : « Mais c'est tout simple, je n'ai fait que mon devoir. » C'était son âme de vingt ans qui parlait ainsi. Enfin, une- femme entra; elle était très pâle, vêtue de deuil. Il ne la connaissait pas; certainement, il ne vl'avait jamais vue. Il remarqua que tous ses visiteurs s'écartaient respectueusement, la saluaient très bas. « Je vous bénis, lui dit-elle, au nom de mes enfants. Je suis la veuve de celui qui a été condamné injustement, qui n'a pas cessé de crier son innocence, qui n'a continué à vivre, au milieu des plus atroces souffrances, que pour son honneur et pour moi. Par vous, son honneur lui sera rendu, et sa patrie, et son épée. L'acte que vous avez accompli aujourd'hui, c'est le signal précurseur de l'immanente justice. Maintenant, il est sauvé, il me sera rendu. Vous serez grand devant l'histoire et devant le monde. Vous êtes bon et juste. Soyez béni ! » Et comme les sanglots coupaient la voix de cette femme en deuil, lui aussi, il se prit à pleurer, mais ces larmes étaient très douces...

Et M. le Président du Conseil se réveilla.

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