L'ÉCLATANTE VÉRITÉ
23 septembre 1898.
Le Figaro a reçu, hier, de Berlin, la dépêche suivante :
La c( Gazette de Cologne » et le « Berliner Tagblatt », qui vienneut de paraître, déclarent savoir, de source autorisée, que le « petit bleu -■■> dont on a publié le texte n'est pas un faux. Il n'a pas été écrit par le colonel de Schwarzkoppen, mais par l'agent secret de l'ambassade d'.Vllemagne, qui servait d'intermédiaire à l'attaché militaire allemand dans ses rapports avec les espions^.
.Vutre déclaration non moins commentée :
La G'izette nationale {Nationale Zeitiuig) écrit, au sujet de ces mêmes incidents :
(1 On n'a jamais contesté, en Allemagne, que le colonel de S'^hwarzkoppen ait eu des rapports avec Esterhazj. C'est
1. Cette partie de la note allemande était inexacte : c'est le colonel de Schwarzkoppen lui-même qui a écrit le petit bleu.
la mission des attachés militaires d'accepter les renseignements ofTerts par des officiers comme Esterhaz3^
Le colonel de Schwarzkoppen a eu en réalité, avec Esterhazy, les rapports que comportait sa mission. »
Cette déclaration de la Gazette nationale passe, dans la presse de Berlin, comme étant une déclaration officieuse.
Les scélérats qui ont accusé le colonel Picquart d'un crime inepte, qui ont surpris la bonne foi complaisante du général Zurlinden et la signature du général Chanoine, n'avaient point prévu cette conséquence do leur vilenie : c'est que l'auteur du petit bleu, attaché militaire ou agent secret, ne laisserait pas attribuer à un autre, à un innocent, la dépêche qu'il avait écrite.
Ces misérables, amis et collaborateurs d'Esterhazy. avaient pris l'auteur du petit bleu pour un Esterhazy !
La réponse ne s'est point fait attendre. Le gouvernement allemand fait déclarer, par ses journaux officieux, que le petit bleu n'est pas un faux, qu'il émane bien de l'ambassade allemande à Paris, que l'attaché militaire allemand avait bien à ses gages M. le commandant Walsin-Esterhazy, toujours chevalier de la Légion d'honneur, aujourd'hui en fuite.
Il restait à ces bandits un dernier crime à commettre, une dernière humiliation à infliger à l'armée, à la France. C'est fait. Le monde entier connaît à cette heure le démenti allemand, l'aveu prussien.
Ici, comme en toutes circonstances, Picquart a dit la vérité, rien que la vérité. Il a dit que les fragments du petit bleu venaient du même lieu que le bordereau. C'est reconnu par l'Allemagne. Il n'a pas voulu, dans sa probité scrupuleuse, attribuer, sans preuve, l'écriture du petit bleu à telle ou à telle personnalité. C'est l'yVllemagne elle-même qui nomme l'auteur du petit bleu, lequel n'est point le colonel de Schwarzkoppen,
qui ne s'abaissait pas à écrire à un Esterhazy, mais l'agent secret qui lui servait d'intermédiaire dans ses rapports avec les espions.
Ainsi, sur les ruines de tant d'autres échafaudages de mensonges et de calomnies, s'écroule un nouvel édifice de calomnies et de mensonges. Quand Schwarzkoppen vient dire : « J'ai dicté le petit è/ei<àcelui des agents qui avait pour besogne d'écrire à Esterhazy! » il paraîtra assez difficile, même à Gribelin, à Boisdeffre et à Cavaignac, de répondre : « Non, non, vous ne l'avez pas dicté ; ce n'est pas un de vos agents qui l'a écrit; c'est Picquart qui l'a fabriqué! n Et qui pourrait douter, en effet, de la clairvoyance de gens qui ont pris le faux d'Henry pour un document d'une authenticité morale et matérielle si incontestable qu'ils l'ont fait afficher sur toutes les murailles de France, et la dépêche reconnue par Schwarzkoppen pour un faux, et Esterhazy pour un preux, et Dreyfus pour un traître!
11 n'y a plus, dans cette dernière machination, qu'un point qu'il importe d'éclairer; c'est le procédé par lequel on a démontré, dans le dossier de quarante-huit pages que M. Cavaignac a légué au général Zurlinden, que le petit bleu avait été fabriqué par le colonel Picquart. Cela, il faut le connaître. 11 faut savoir de quels faux se compose ce dossier, quels sont les faux témoins et les fourbes qui l'ont établi. La défense nationale, l'intérêt sacré que ces brigands de nuit allaient invoquer demain pour un nouveau huis clos, n'aura rien à voir à ce nouveau procès. La pudeur nationale tout au plus. 11 ne s'agit plus, là, que de faux, serments et de faux. Et, au-dessus de la pudeur nationale, il y a la justice.
Et son heure, l'heure de la justice, sonnera demain ; elle sonne déjà.
Quelque éLuJe approfondie que l'on ait faite de l'histoire, on ne fait jamais, dans le calcul des choses humaines, une part assez grande à la bêtise. Elle était stupide autant qu'infâme, la manœuvre qui a été tentée contre Picquart; elle a soulevé la colère de tous les bons citoyens, le dégoût du monde civilisé; il n'y aura pas de flétrissure assez atroce pour ceux qui l'ont préparée et perpétrée. Elle a porté cependant, puisqu'à l'heure même où l'impeccable véracité de Picquart recevait une nouvelle consécration, la commission consultative, unanime l'avant-veille, se divisait en deux fractions égales sur la revision du procès Dreyfus. 0 faiblesse lamentable de l'esprit humain ! Il suffit de quelques drôles qui jettent un peu de leur boue sur un héros pour que celui-ci devienne suspect à trois hommes sur six. Hier, son témoignage triomphait de tous les doutes; aujourd'hui il ne compte plus. Que n'avezvous attendu, pour prononcer, vingt-quatre heures de plus? Que resle-t-il aujourd'hui de cette boue, après la dépêche du Figaro?
Que l'anonymat qui couvre ces trois hommes leur soit léger !
Par bonheur, pour le repos de la conscience de ces trois hommes, la loi, cette fois, a été sage. Leur avis n'est que consultatif. Déjà, dans l'affjiire Jamet-Léger, ils avaient été les mêmes, trois contre trois. Le ministre de la justice a passé outre. S'il n'avait point passé outre, deux innocents, que la Cour d'assises a acquittés presque sans débat, à qui la société, coupable d'une douloureuse erreur, sera à jamais impuissante à payer toute sa dette, seraient encore au bagne. Vous penserez à ce précédent, monsieur le garde des Sceaux; il est impossible que vous n'y ayez pas déjà pensé.
Ce que je sais, c'est que le ministère républicain est
résolu invinciblement à faire son devoir; qu'il ne chargera pas sa conscience d'une forfaiture, par peur d'une o-lorieuse responsabilité; qu'il marche, d'un pas allègre et ferme, vers la justice; que rien ne l'arrêtera plus, — et que celui qui est le chef de l'armée n'est pas moins ardent à réclamer la revision que ces républicains, jeunes ou vieux, qui s'appellent Crisson, Bourgeois, Delcassé, dont l'âpre fatalité des luttes politiques a fait tantôt des amis, tantôt des adversaires pour les uns ou pour les autres, mais qui sont d'honnêtes gens et qu'attend demain, après un dernier effort, avec la haine honorable des scélérats, l'applaudissement immense de toute la France, de la vieille France de l'Encyclopédie et de la Révolution.
0 Brisson ! la gloire est devant vous, une gloire si belle et si pure que vous n'en avez jamais pu rêver de telle dans vos plus ardentes ambitions: quelque chose de la gloire de Voltaire, vengeur et défenseur de Calas! Elle est là, cette gloire. Vous n'avez qu'à tendre lamain pour la saisir. Et vous ne tendriez pas la main ! Vous ajourneriez la sainte réparation, l'inévitable réparation que rien au monde n'empêchera plus de sortir du Droit !
Je vous ai souvent combattu, monsieur le président du conseil, et, certes, il m'arrivera encore de ne point partager toutes vos idées, de ne pas m'associer à toute votre politique. Mais je n'ai pas un doute aujourd'hui sur ce que vous déciderez demain. Vous saisirez la Gloire et vous ferez Justice.