LA MARCHE DE LA LUMIÈRE
14 septembre 1898.
Le progrès de la Vérité est pareil à celui de la Lumière. A son foyer, elle n'éclaire qu'un petit coin de ciel. Puis, plus les ondes lumineuses s'avancent, plus vaste est l'espace qu'elles illuminent et qui va s'élargissant. Les ténèbres se dissipent; tout sort de l'ombre.
La folie de ceux qui croient pouvoir arrêter la marche de la Vérité est tout entière dans l'ignorance de ce phénomène, le même dans le monde moral que dans le monde physique. Ils s'obstinent en vain, blasphèment en vain; le cône de lumière grandit, se développe, s'étend à droite, à gauche.
C'était, à l'origine, une petite source lumineuse que celle qui avait été découverte, dans Tété de 1896, par le colonel Picquart. Elle n'éclairait que la trahison d'Esterhazy. Un a refusé de la voir, mais ses rayons ont continué d'avancer. Tous les jours, quelque crime nouveau a surgi de l'ombre, quelque complicité ou
quelque complaisance criminelle. Hier, les crimes de Du Paty et d'Henry, les fautes lourdes, terribles, d'un Billot, d'un Gonse, d'un Boisdelïre. Qu'est-ce qui va sortir demain des ténèbres?
Insensés ceux qui croient encore qu'ils pourront éteindre ce soleil, arrêter cette gerbe croissante de rayons! Plus insensés que le roi Kanut, car la marée, qui se riait de la ligne que ce fol avait tracée sur le sable de la grève, a cependant une limite prochaine. Où est-elle, la lointaine limite de la marée lumineuse?
l\ n'y a donc pas moyen de ne pas faire toute la justice, d'échapper à la justice qui jaillit de la vérité comme la chaleur de la lumière. Vers la justice par la vérité. Il n'y a pas d'heure oii par> la force incompressible qui est en elle, la vérité ne progresse. Les obstacles, loin de l'arrêter, aident au contraire à sa dllfusion. Et les soldats de l'ombre travaillent euxmêmes à cette œuvre sacrée. Ils reculent tous les jours et, tous les jours, sèment la route de quelque nouvel aveu. Que d'aveux déjà! Qui crierait aujourd'hui : « Vive Esterhazy ! )> C'est Gavaignac lui-même qui a rejeté Gonse et Boisdeffre, condamné Henry au suicide. C'est Zurlinden qui exécute Du Paty. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux en finir tout de suite, vite, d'un seul coup?
Combien de coupables, au début? Rien que les instigateurs de l'abominable procès, ceux qui ont fait condamner, à tout prix, en violation de la loi et de l'équité, l'innocent qui avait le malheur d'être juif. (Je ne parle pas des juges, ils ont été indignement trom-
pés; j'ai toujours -proclamé leur bonne foi, aussi complète que leur erreur.) Que sont devenus ces hommes? La folie a pris Sandherr, la mort Henry, le déshonneur Du Paty. Un ou deux autres, tremblant que leur nom ne sorte, vivent, si cela peut s'appeler vivre, dans la terreur torturante du châtiment qu'ils sentent sur leur tête, de l'infamie qui monte autour d'eux. Et que sont les nuits du général Mercier?
Mais, tous les jours, le nombre des coupables s'augmente de celui des complices, de ceux qui avaient le devoir d'ouvrir les yeux et qui les ont fermés, de ceux qui, par peur, par ambition, par camaraderie, par manque d'humanité, par dédain de la justice, ont couvert le crime et tenté de sauver les coupables. Et je distingue entre eux, entre ceux qui sont des scélérats et c?ux qui ne sont que des incapables ou des lâches. Cependant ce pays, aux promptes et trop faciles généralisations, ne distinguera pas toujours. Il est temps encore de séparer l'ivraie du bon grain. Rejetez l'ivraie, rejetez-la sans plus tarder, sans pitié, dans l'intérêt suprême de l'armée.
Ne voyez-vous pas le terrible travail qui se fait dans l'âme populaire, dans cette âme qui a cru à toutes vos solennelles affirmations jusqu'à méconnaître pendant de longs mois ses traditions séculaires de bonté et de pitié, — devant qui, brusquement, tout à coup, tout s'est effondré dans une atroce tragédie, et qui sera sans doute excusable, après tant d'invraisemblables horreurs qui sont, hélas ! des faits, de prendre tous ses cauchemars pour des réalités?
Vous lui avez fait prendre pour l'honneur de l'armée l'intérêt de quelques bandits à cacher la vériL.'. Ces bandits sont démasqués. Qu'en conclura-t-elle, cette pauvre âme troublée, si vos tempo) isations et vos demi-mesures l'amènent à croire que ce qui vous préoccupe n'est pas la vérité, qu'il s'agit pour vous, une fois de plus, de sacrifier un innocent à des coupables? Il vous est facile encore de faire la part du feu. Que feriez-vous donc si vous vouliez étendre l'incendie à toute la maison ?
Je suis de ceux qui ont toujours refusé de faire à l'armée cette injure de distinguer sa cause de celle de la justice. Ce n'est donc pas aujourd'hui le seul intérêt de la justice quijdoit vous solliciter, mais celui de l'armée. D'heure en heure, ils sont plus étroitement liés. Ce que vous ferez pour la justice, vous le ferez pour l'armée. Et chaque minute de retard que vous apportez à l'œuvre de la justice, c'est une blessure de plus que vous faites à cette armée qui, vraiment, ne l'a point mérité.
Si vous aviez cru, dès le premier jour, à la loyale parole du colonel Picquart, quelle gloire, presque unique au monde, que celle de cette armée qui eût d'ellemême reconnu son erreur, rouvert joyeusement ses bras au fils qui avait été calomnié, qui n'avait pas cessé d'être un bon soldat, un bon Français ! Un politicien galonné, entouré d'intrigants et d'imbéciles, dupe de quelques faussaires de bas étage, l'a privée de ce grand titre d'honneur. Avez-vous pesé, Monsieur le Président de la République, le mal que cette vilenie a fait à cette
armée dont la Constitution vous a fait le chef suprême? L'aveu sincère, spontané, d'une erreur, non seulement n'eût pas fait de mal, même aux juges qui s'étaient trompés, qui étaient de bonne foi, qui n'avaient pas la prétention d'être infaillibles. Il les eût honorés. Veuillez récapituler quelles ont été les conséquences de ce refus obstiné, détestable, de reconnaître une erreur, de la réparer. Peu de défaites, sur les champs de bataille, ont accumulé plus de ruines, plus de hontes. iV'en avez-vous pas assez? Vous en faut-il plus? Pourquoi?
Vous savez bien que Dreyfus a été illégalement condamné, puisque vous l'avez dit vous-même, au lendemain de sa condamnation, à un témoin qui n'a jamais dit que la vérité, et qu'il est innocent, puisque c'est l'évidence pour tout le monde civilisé et que vous avez lu ses lettres qui doivent vous hanter parfois au milieu des fêles et des apothéoses, et que la revision de ce procès infâme est inévitable, et que ce grand foyer de lumière qui a été allumé par les hommes justes ne peut plus être éteint. Alors pourquoi dit-on que Pobstacle à cet acte de réparation, que la France réclame, que le monde attend, c'est vous? C'est déjà trop qu'on le dise à tort. Quand donc confondrez-vous ceux qui vous diffament? Quels sont ceux qui ont intérêt à ce que cette agitation se continue, à ce discrédit des pouvoirs publics, à tant de laides compromissions de la justice, à cette méconnaissance des principes de la Révolution, à toutes les hontes qui sortent de ce crime comme les vers d'un cadavre, parce que d'un crime patent, tant qu'il n'a pas été réparé, il ne peut sortir que de la honte ?
Dans l'intérêt de cette armée que vous allez passer en revue, dont les drapeaux frissonnent au vent, qui
est l'armée de la justice puisqu'elle est l'armée de la FraQce, il n'y a pas une minute à perdre pour faire la revision.
Et, encore une fois, à ce tournant tragique de l'histoire, il n'y a plus una faute à commettre.