Observer du 23 septembre
rets pour les avoir accusés, sinon de fraude, du moins de Cécile. Ils doivent toucher aujourd'hui même ces trente deniers. Varinard, Couard et lielhomuie peuvent donner la main à Bertillon et à Teyssonnières, qui la peuvent donner à Méline, à Billot, à Boisdefïre et à Gonse. Avec Cavaignac, le cousin Du Paty et Lauth, la société sera complète.
Pourquoi le misérahle a-t-il fait cet aveu? Ses amis d'hier, qui l'estiment à leur propre valeur, mais qui ne connaissent point sa psychologie, diront qu'il a été payé. Qu'ils disent donc par qui, les drôles! Il y a encore des Cours d'assises en France. La vérité est beaucoup plus simple : Esterhazy s'est vengé, il tient jusqu'au bout la promesse qu'il s'était faite à lui-même, qu'il avait"faite à Mme de Boulancy, — c'est la seule qu'il ait tenue, — de ne pas partir « sans jouer à toutes ces canailles » — à la France, à ses chefs militaires, — « une plaisanterie de sa façon ».
Le tour a été monstrueux, digne de cet atroce forban. Il y a longtemps que je l'ai dénoncé ici, à cette place. Il a fait mieux que d'embraser Paris aux quatre coins, d'y périr, en capitaine de uhlans, dans un rouge soleil de bataille, dans le massacre de cent mille Français. Il a embrasé la France tout entière et a failli la déshonorer dans un noir crépuscule de guerre civile. Il a laissé condamner un innocent qui expie, depuis quatre ans, dans un affreux martyre, le forfait qu'il avait commis lui-même. Pour lui, des ministres et des généraux se sont couverts d'infamie, ont maintenu un soldat irréprochable au bagne, envoyé un héros en prison, préféré entasser mensonges sur mensonges, faux sur faux, crimes sur crimes, que de reconnaître loyalement une erreur. Pour lui, à cause de lui, la patrie de l'Encyclopédie et de la Révolution a subi le
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joug ignoble de l'anlisémitisme. Pour lui, les plus abominables passions se sont déchaînées, des haines fratricides, des fureurs inconnues des antiques Erj'nnies. Pour lui, toute une presse s'est vautrée dans la fange. Pour lui, à cause de lui, le Parlement s'est fait le complice imbécile de ministres scélérats ou stupides. Pour lui, à cause de lui, le pays a été trompé. Pour lui, à cause de lui, il y a une immense tache de boue sur des uniformes qui devaient rester purs et sur des consciences qui devaient rester droites. Pour lui, à cause de lui, le pays de Voltaire et de Danton a risqué de compromettre, devant le monde et devant l'histoire, son vieux renom glorieux de soldat du Droit. Et un petit-fils de Henri IV l'a embrassé, et, dans Paris, a retenti le cri de « Vive Esterhazy » !
Et, quand la coupe immonde a été vidée ainsi jusqu'à la lie; quand — pour qu'il n'y ait plus une erreur à commettre — la commission du ministère de la Jus" tice eut refusé de se prononcer en faveur de la revision d'un inique procès; quand, Picquart étant accusé de faux, il n'y avait plus une ignominie à perpétrer, et quand, Schwarzkoppen ayant parlé, il n'y avait plus une honte à boire : alors, tranquillement, goguenardant entre ses moustaches en croc, te Uhlan dit à un Anglais : « C'est moi qui ai écrit le bordereau. »
Eschyle, et Dante, et Shakespeare sont-ils descendus jamais plus loin dans l'horrible? Y a-t-il un cercle d'enfer au-dessous de celui-ci? Combien peu de chose, auprès de la réalité vivante, la plus tragique imagination des poètes !
Et, pour qu'il y ait eu, au moins une fois, au monde, un scélérat complet, M. le commandant Walsin-r]sterhazy, toujours chevalier de la Légion d'honneur, charge son infâme aveu d'infamies nouvelles. Il con-
tinue à accuser de trahison l'infortuné qui agonise là-bas. Son bordereau, il l'a écrit par ordre. Il continue à salir ses chefs, ses camarades. 11 réalise ce qui ei\t paru l'impossible : calomnier Henry. C'est Henry et Sandherr qui lui ont fait écrire le bordereau. Henry est mort, Sandherr est mort : le faussaire ni le fou ne sortiront du tombeau pour lui cracher leur démenti à la face. H est tranquille.
Je ne m'abaisserai pas à discuter, pour « l'honneur » de Sandherr et d'Henry, cet inepte roman. Quoi ! Sandherr et Henry auraient choisi Esterhazy pour écrire le bordereau parce que son écriture ressemblait vaguement à celle de Dreyfus! Et tout le procès, qui n'a porté que sur le bordereau, ne serait qu'une sinistre comédie! Et Mercier n'aurait rien su, ni Gonse, ni Boisdeffre, ni Billot, ni Zurlinden, ni M. Charles I)upuy, ni le Teyssonnières! Alors, comment se fait-il, brigand, que la trahison a continué après la condamnation de Dreyfus, pendant deux ans, et que des centaines de documents, tous de la même source, sont à Berlin, venant de Paris, ayant été payés au même espion par le même colonel prussien? Alors, pourquoi, bandit, quand le fac-similé du bordereau a paru dans un journal, cette course folle, échevelée, à travers la pluie et l'orage, sous le premier vent du glaive? Alors, pourquoi, bandit, cette démarche sinistre auprès de Schwarzkoppen, il y a un an, le revolver au poing, pour le supplier de faire le plus hideux des mensonges à la femme du martyr, de lui déclarer que son mari est coupable?...
C'est trop de honte, c'est trop d'abjection t Et cette ordure a porté l'uniforme français, et la croix est encore sur cette poitrine, et c'est à cause de ça que tant de Français se sont salis, que tant de larmes ont été versées!
Peut-être la commission du ministère de la Justice eût-elle mieux fait d'attendre, avant de prononcer, ce fait nouveau, après lequel il ne reste plus rien du verdict de 1894, puisqu'Esterhazy avoue le bordereau, seule base légale de la condamnation, que « ce canaille de D... » n'est point Dreyfus, mais un complice du Uhlan, que le reste du dossier n'est composé que de
fclUX.
« Il faut que cela cesse! » comme disait M. 3Iéline de notre combat acbarné pour la Vérité et pour la Justice. Ob ! oui, il faut que ce cauchemar cesse. Vite, vite!