‹ Vers la justice par la véritéChapitre 58 sur 68 · LA REVISION · texte numérisé non relu

LA REVISION

27 septembre 1898.

Le Conseil des ministres a pris la décision que la conscience française attendait, qui refait de la République une réalité, que le monde civilisé va accueillir d'un immense applaudissement. L'air va redevenir respirable. Tant qu'une obstination féroce maintenait cette iniquité, ce n'était pas seulement les hommes qu'on prenait en haine ; la nature elle-même, l'impassible et divine nature, en semblait décolorée. Et pas seulement en France, mais jusqu'aux rivages les plus lointains, partout où la sainte pitié n'est pas morte, où il y a encore des cœurs sous les poitrines et des larmes dans les yeux. Ce drame était devenu l'affaire de l'humanité tout entière. Des millions et des millions de regards étaient fixés sur la scène où il se débattait. Il obsédait toutes les pensées, hantait tous les rêves. Des événements qui, en d'autres temps, auraient passionné tous les esprits, ne les occupaient que pendant de courts instants. Le vieil Ibsen, comme autrefois le vieux

Kant, changeait l'heure de sa promenade pour avoir plus tôt des nouvelles de Paris. Les poètes en oubliaient leurs vers et les jeunes filles leurs songes. Et les peuples, étonnés, se demandaient quand finirait cette éclipse de la France. Aujourd'hui, les derniers nuages se dissipent. Merci, Brisson.

De tous ceux qui accueilleront comme une délivrance la résolution qui honore si grandement le gouvernement, c'est l'armée qui la recevra avec le plus de joie. Le silence de la grande muette avait été exploité indignement par une poignée d'hommes qui prétendaient parler en son nom et exploitaient son honneur pour couvrir leurs crimes. C'est de cette exploitation cynique, d'où pouvait sortir un irréparable malentendu, que les vrais patriotes ont le plus cruellement souffert. Faire de la cause d'un Esterhazy, d'un Henry, et d'un Du Paty, la cause de l'armée, était un inexpiable sacrilège. Ceux qui connaissent nos officiers, les vrais soldats qui travaillent, qui vivent dans les régiments et dans les camps, dont les épées et les sabres ne traînent pas dans les antichambres et les salons, savent qu'ils en ont pleuré de rage. Quoi! cette armée qui, depuis plus d'un quart de siècle, ne vit que dans la pensée de l'immanente Justice, elle ne serait pas l'armée du Droit ! La voilà, la véritable injure à l'armée, l'injure pour laquelle il n'y a de châtiment que dans l'histoire. Cette injure en se prolongeant devenait meurtrière, autant et peut-être^plus encore pour l'armée, qui est la nation sous les drapeaux, que pour le peuple, qui est l'immense armée de demain. Le ministre de la Guerre l'a compris, a dit nettement que cela devait cesser. C'est cette injure qui a été réprimée hier. Merci, Brisson.

Et comme il faut que, dans ce drame extraordinaire,

dont le cinquième acte commence, tout soit étrange, il n'y a que deux hommes aujourd'hui qui ignorent encore que l'heure de la justice a sonné, celui qui a été la victime de l'abominable erreur et celui qui a tout sacrifié pour la réparer : Dreyfus au bagne, où il est interdit à ses gardiens de lui parler; Picquart dans sa prison, au secret. Il n'y a que ces deux soldats irréprochables, ces deux fils de la terre sacrée d'Alsace, le martyr et le héros, qui ne savent pas. Et ils sauront demain, et celui dont la joie alors sera la plus pleine, ce ne sera peut-être pas celui qui est attaché, là-bas, sur son rocher, depuis quatre années éternelles, devant qui vont se rouvrir tout à coup la vie et la patrie, mais celui qui a donné à la Vérité tout ce que peut donner un homme, le triomphateur enchaîné. Il y a encore, Brisson, une grande léparation glorieuse à accomplir.

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