‹ Vers la justice par la véritéChapitre 61 sur 68 · UN HÉROS · texte numérisé non relu

UN HÉROS

28 août 1898, avant-veille de l'arrestation d'Henry.

Ces gens-là ont une pierre à la place du cœur, détestent la vérité comme une ennemie personnelle, bousculent la justice comme une fille d'auberge et se soucient du verdict de l'histoire comme un bon citoyen des injures d'un pamphlétaire. Cependant, ce qui les caractérise, c'est leur ignorance de l'âme humaine.

De tout temps, en tous pays, c'a été une beauté de l'âme humaine, de l'âme des foules, qu'elle va d'instinct vers ceux qui souffrent, qui sont persécutés. La foule ne distingue pas facilement entre la vérité et le mensonge. Mais, quand elle voit des hommes qui pourraient rester tranquillement chez eux à cultiver leur jardin descendre, de propos délibéré, dans la plus rude des batailles, et, pour une cause, quelle qu'elle soit, affronter les périls, les humiliations et les iniquités, les subir sans broncher et, la tète haute, défier le destin, ayant fait le sacrifice de tout ce qui parait enviable dans la vie, hors l'honneur, — alors le doute lui vient, et c'est vers les vaincus qu'elle se tourne. Vous pouviez traiter

ces hommes par le dédain : vous leur répondez par rinjustice, par la force. Merci.

Voici un soldat, un fils de l'Alsace captive, devant qui s'ouvrait le plus radieux avenir. Il n'avait qu'à se taire pour être demain le plus jeune général, comme il était hier le plus jeune colonel de l'armée française. Il a refusé de prostituer sa conscience : il a parlé. Alors, tout s'est effondré autour de lui, sa carrière a été brisée, son épée lui a été enlevée, tous les pouvoirs publics se sont coalisés pour protéger les malfaiteurs qui avaient conspiré sa perte; il a été jeté en prison ; les accusations les plus hideuses sont sorties pour l'accabler du texte torturé des lois; toutes les juridictions partent en guerre pour le frapper encore à coups redoublés. Le voilà bien à bas, n'est-ce pas? Non, c'est lui qui est debout. Il n'était qu'un soldat loyal, un honnête homme. Le voici un héros, un martyr, le héros du Droit, le martyr de la vérité. Merci.

Et vous croyez que le peuple ne commence pas à voir cela? Car ils croient vraiment qu'étant les maîtres de la gendarmerie et de tous les garde-chiourme, ils le sont aussi de l'âme française. Elle dort, disent-ils, on peut tout oser. Tout juste, elle s'éveille. Mais qui la réveille? Ce n'est pas nous, c'est vous. Merci. Continuez. Allons! encore quelques dénis de justice, encore quelques coups de force, encore quelques-uns de ces actes violents, arbitraires, cyniques, qui sont passés de mode en Tartarie.

Ce que j'en dis, ce n'est pas pour diminuer le mérite de ceux qui luttent pour la Vérité. Il leur arrive parfois, à ces lutteurs, aux heures où le ciel est le plus sombre, oii les cris de la populace sont le plus furieux et les railleries de l'étranger le plus amères, il leur arrive de douter de ce pays. Non, cent fois non, il n'en

faut pas douter, et aujourd'hui moins que jamais. Il est d'autres pays, de par le monde, oii des erreurs, des crimes judiciaires ont été commis. Mais où est le pays qui, d'une telle crise, aurait fait une crise nationale? Dans quel autre pays, sous quel autre régime, eût-on seulement compris l'anxiété qui nous étreint depuis de longs mois? « C'est un grand bonheur pour la France, disait Tolstoï l'autre jour, qu'un pareil problème se pose devant sa conscience. » Et, depuis la Réforme, la conscience humaine n'aura pas franchi de plus grande étape que celle qu'elle franchit aujourd'hui. Donc, il faut s'incliner devant une pareille entreprise de faire pénétrer la morale dans la politique.

Mais ceux qui lui assurent la victoire, c'est ceux qui la lui disputent. Leurs moyens jugent leur œuvre. Ce n'est pas ainsi, par de pareilles armes, empoisonnées ou brutales, qu'on défend une cause qui serait bonne. Ils crient eux-mêmes ainsi que leur cause est mauvaise, détestable, irrévocablement perdue. Si vous détenez la vérité, montrez-la. Ils ne la montrent pas. Le crime, c'est de demander qu'on la montre, c'est d'en avoir soulevé le voile.

Et devant tant de vilenies, d'hypocrisies et de lâchetés, la lumière ne se ferait pas, elle ne jaillirait pas de cette nuit? Allons donci On dirait que ces gons-là n'ont jamais étudié l'histoire d'aucune des grandes révolutions qui ont fait avancer l'humanité dans la voie du progrès. Ils font exactement tout ce qu'ont fait tous leurs prédécesseurs dans la défense du mensonge et de l'arbitraire. Mêmes discours, mêmes actes. Ils oppriment cjmme eux. Comme eux, ils faussent tous les ressorts de la justice. Il leur suffit, comme à eux, d'être la force.

Cela suffisait aussi à de plus grands qu'eux, à de plus puissants. Qu'en reste-t-il?

20 septembre 1898.

On prête ce propos à l'un des officiers qui avaient le plus d'intérêt à maintenir le capitaine Dreyfus au bagne et Esterhazy dans l'armée : « Ah ! Picquart, quel misérable I... C'est lui, tout de même, qui sera généralissime! »

Je ne sais pas si le colonel Picquart sera généralissime. Mais, ce dont je suis certain, c'est qu'au siècle prochain, dans deux ans, son exemple sera cit('; dans tous les manuels d'enseignement civique, qu'il sera l'orgueil de l'armée comme il en est déjà l'honneur — et que ceux-là qui se seront associés aux infamies dont cet admirable soldat a été victime ne se le pardonneront jamais.

Dans cette histoire, si complexe et si embrouillée en apparence, si simple en réalité, simple comme une

tragédie antique, rien de plus simple que l'acte du colonel Picquart.

Un jour, des fragments d'une lettre ramassée dans une ambassade étrangère, le fameux petit bleu, mettent le chef du bureau des renseignements sur la piste d'un traître. Cette pièce, à elle seule, n'est pas une preuve; elle n'est qu'une indication. Le colonel Picquart suit la piste. Il y acquiert, au bout de quelques pas, la certitude que le bordereau, sur lequel Dreyfus a été condamné, n'est pas l'œuvre de l'infortuné qui est enterré vivant à l'Ile du Diable, mais d'un espion, d'un traître depuis longtemps aux gages de la Prusse, d'Esterhazy.

Si les chefs du colonel Picquart avaient fait, eux aussi, leur devoir; si, loyalement, ils avaient ouvert une instruction loyale contre Esterhazy ; plus tard, à la suite de cette instruction, s'ils avaient demandé d'eux-mêmes la revision du procès Dreyfus : le héros, qui est en Picquart, attendrait encore, sans peut-être se soupçonner lui-même, l'occasion de se révéler. On dirait de lui, dans un petit cercle d'officiers et d'hommes informés, qu'il a fait preuve, dans une circonstance grave, de clairvoyance, d'intelligence et de décision. La gloire mémo de la revision, de la réparation spontanément accordée à la victime de la plus lamentable des erreurs judiciaires, appartiendrait à un autre. C'est cette gloire dont M. Billot n'a pas voulu.

Jusqu'ici Picquart n'a été qu'un officier perspicace, dou('' de sens critique. Il va trouver l'un de ses chefs qui lui dit : « Mais, après tout, ce n'est pas vous qui êtes à l'Ile du Diable! » Picquart répond : « Croyez-

VOUS que je descendrai dans le tombeau avec un pareil secret'? »

C'est le même chef, je crois, à moins, hélas! que ce ne soit un autre, qui avait dit : « Il y a peu de chose dans le dossier Dreyfus. » C'est le dossier qui contient aujourd'hui mille pièces. Picquart laissa tomber cette parole; Henry la ramassa.

Ici, à cette minute précise, quand Picquart invoque sa conscience devant le chef qui a deux ou trois galons de plus que lui, naît le héros. Il naît, encore comme dans la tragédie, du conflit des devoirs. D'une part, le devoir [rofessionnel, de l'autre, le devoir moral.

Le problème est redoutable entre tous : comment le résoudre? De ces deux devoirs qui s'opposent, qui sont en lutte, quel est le plus haut, le plus impérieux?

« Je dois plus à l'humanité qu'à ma patrie, a dit Fénelon, à ma patrie qu'à ma famille, à ma famille qu'à mes amis, à mes amis qu'à moi-même, »

Il faut sacrifierceci à cela. Que va sacrifier Piciiuart? Il ne sacrifiera que lui-même.

Et, ainsi, ne sacrifiant que lui-même, il conciliera ses deux grands devoirs, son devoir d'homme, son devoir de soldat, en apparence inconciliables, — inconciliables, en elïet, dans les régions basses ou uk'diocres, mais qui se confondent dans les sphères élevées où il n'y a qu'un devoir, le devoir kantien : « Agis d'après une maxime telle que tu puisses vouloir qu'elle soit une loi universelle. »

Il s'épuise d'abord à convaincre ses chefs de la vérité, à les convertir à la justice. Il se heurte à un mur d'iniquité. Il descend jusqu'à leur prouver f{ue la jus-

IJNK CONSniKNCK 417

lic(',c'('sl, liMir iiil('T(''l , le plus viil^.iii'c de leurs iiil(''i('ls, riiilrirt persniiiK!!. il se hcui'le à iiii mur d'iiiibécillilé. il iKî se Lléc()ur;ii;(î |>;is : il |>;ii'l(!, |)liii(l(!, conjun' sans so Insscr.

A la veille du joui' où le i^i'iiéiai llillol, \;i faire Ji la Irihune de la (lliaiiil)r(! sou preuiier |iar|uce, \(\ voisiua,i;(! de ("elle consciencfî riu((uièl('. « L'ieil (''laiL d.iiis la louil)e... » Il Faut (''ioi,:^uer ce ^éu(!Ui-. Alors couinieiiee celle loii.^tie mission, mensongère d'ahord, liienliU meiiilrièi'e, à je n(! sais (|ueil(! IVoulièrc!, puis, eu y\IVi(|U(', au déserl, sur la l'oule où p('.ril Moi'ès, la mission (pi(! I(^ l'oi David confia ;\ Ifii.

I'ic(piai'l oli('il . lin ^rand cU'ondremeul s'est l'ait en lui. ijcs voilà donc, ces cliefs empanachés diivant qui s'inclinent les drap<!aux, (jni conunandtml i\ l'armée do i"'rancc, au sif^ne de qui des milli(>i-s el des milliei's d'hommes mourront demain, joyeusemenl, — (^l (pii savent (pi'uu iuiioceut expie dans un hor rihle mai'tyre le crime il'nn autiM!, et qui l'y laissent. Il leur oln-it c(!pendant — et il se tait.

Ses amis s'étonnent de rr. (h'îpart sulùt, inexplicahle. Il ne leur en pouiT'ait donner la l'aison (iu'cmi déslionorant ses chefs. Il dcivore celle amertume et si; tait cucore.

i)(î loin, sur' un autre contiiKml, de l'autre coté de la, .M(';(literran(''e, sa p(ms(''(î trouble toujoui'S ceux (jui l'ont fait partii'. il faut chercher à mettre la pédale sourd(ï àsa coiis(;ience. Sa ('ai'i-ière militaire a, été belle, brillante, i'a|)ide. On la lui l'ei'a plus belle, ]>lus brillante, plus i-apide (Micore. (In le fait le plus jeune cobuiel (le rarni(''e française. Sa c(jnscien<'e l'cste intacte.

Alors, après la tentative de corruption, la menace, rin|ui'e. ('/est l'infernal réseau de machinations scélérates où i)u l'aty essaie de le pei'di'e. licînry, jilus

grossier, plus rude, lui adresse une sommation comminatoire, l'accuse, l'insulte, lève, -pour l'intimider, un coin du voile qui cache les crimes que prépare, dans l'ombre, l'usine dont ce faussaire est devenu le chef.

Et que fait Picquarf? Simplement, seulement ceci : il prend respectueusement conseil de quelques personnalités militaires, puis, devant le danger croissant, charge de sa défense un avocat qui est son ami d'enfance. 11 lui montre la lettre d'Henry, lui contie que, s'il est en butte à de telles menaces, c'est qu'il a découvert que le bordereau n'est point de Dreyfus, mais d'Esterhazy. Il ne lui en dit pas plus, ne lui confie même pas le texte, d'ailleurs si inoffensif, du petit bleu.

Voilà son crime; cet acte de défense personnelle, si discret, si naturel, c'est cela que M. Cavaignac, tortur.' . jusqu'au faux le texte de la loi, a dénoncé comme un crime, un acte d'espionnage.

Est-il besoin de dire que ce n'est pas là le crime de Picquart ? Le voici :

Quand Scheurer-Kestner eut pris en main la cause de la revision, quand Mathieu Dreyfus eut dénoncé Esterhazy, une instruction fut ouverte; le colonel Picquart fut appelé comme témoin.

Il est interrogé par le général de Pellieux : il dit la vérité. Par Ravary : il dit la vérité. Par le général de Luxer : il dit la vérité. Par le président Delegorgue : il dit la vérité.

Et toujours, partout, le misérable dit la vérité, rien que la vérité.

UNE CONSCIENCE hlO

11 n'y a pas d'injures, d'outrages, de calomnies hideuses que ne déverse sur ce soldat la presse qui exploite l'honneur de l'année et en trafique. 11 n'y a point d'aflYonts, de vilenies, d'injustices dont il ne soit l'objet de la part des hommes qui détiennent le ministère de la Guerre. Ses camarades d'hier, qui l'estiment, qui l'admirent, reçoivent l'ordre de se détourner de lui. Il est chassé de l'armée, il est jeté en prison. Et, toujours calme, impassible, il dit la vérité, rien que la vérité.

11 a découvert un espion, un traître à gages : l'exil.

Il affirme l'innocence d'un martyr : la mise en réf ifme.

11 s'offre à prouver que le gouvernement de la République a été trompé par toute une bande de faussaires : la prison.

Et comme toutes ces humiliations, toutes ces souffrances, il les subit pour la cause sainte de la Ve'-kî, elles lui sont douces. Rien ne vient troubler sa sérénité. 11 a fait tout son devoir de soldat, il fera tout son devoir de citoyen, et de la même manière tranquille. Un seul regret, mais pas pour lui-même. Que de hontes, que de douleurs eussent été épargnées ù l'armée, [à la patrie, si ceux qui avaient des yeux pour voir ne les avaient pas volontairement fermés!

Demain, il va être jugé.

S'il était possible à un républicain de ne pas aimer la République, qui est la France, par dessus tout, je lui souhaiterais une nouvelle condamnation qui le grandirait encore.

Etre condamné pour la ^ érité quand elle est abat-

tue, pour la Justice quand elle est foulée aux pieds, cela est logique. Mais quoi! la Vérité éclate comme un soleil, la Justice triomphe, et il serait frappé encore!

Il y a des crimes qu'on ne peut commettre que dans la nuit. Or, l'aube se lève et voici le jour...

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