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LES ÉTAPES DE LA PERSÉCUTION

23 septomla-e 1898.

Le plus grand crime que puisse commettre, en cette fin du dix-neuvième siècle, sous la République, un officier français, le voici : c'est de dire la vérité, de vouloir la justice.

Un tel crime est inexpiable, malheur à celui qui le commet! Aucune vilenie, aucune indignité ne lui sera épargnée.

Voici les faits, nuda facta, les faits nus :

Un officier du plus rare mérite, le commandant Picquart, est nommé chef du bureau des renseignements. Sur la recommandation de qui? Tu colonel Sandherr qui, lui-même, l'a désigné comme son successeur. Un jour, un papier, sans valeur par lui-même, probant seulement par le lieu d'où il vient, le met sur la piste d'un traître. L'homme que ce papier dénonce est-il vraiment un traître, un espion à gages? Il n'y a plus un doute. On sait le salaire qu'il recevait : deux mille francs par mois. Il pouvait poursuivre en dénon-

dation calomnieuse ceux qui l'ont accusé. Il ne l'a pas fait. Plus de la moitié de la France, le monde civilisé tout entier, lui ont craché sa trahison à la face. 11 a courbé la tête. Aujourd'hui il est en fuite. Cette fuite est l'irrémédiable aveu. Donc, sur ce premier point, Picquart avait eu raison.

S'il n'avait découvert que ce côté de la vérité, on l'eût laissé faire ; on le laissa faire, en effet, tant qu'il ne se trouva personne alors, au bureau des renseignements, pas même Henry ou Lauth, pour suspecter l'authenticité du petit bleu.

Par malheur, entre cent et quelques trahisons, Esterhazy en avait commis une pour laquelle un innocent avait été condamné. Picquart découvrit aussi cela, qui sera demain lavérité légale. Ce jour-là, il fut condamné.

Ceux qui avaient commis le premier crime songèrent qu'ils ne pouvaient échapper au châtiment que par un second crime. Tel le héros du roman russe qui, entré dans une maison pour y commettre un vol, en sort assassin, ayant tué les deux femmes qui l'avaient surpris. Après Dreyfus, Picquart.

Il n'a dit d'abord la vérité qu'à ses chefs. Ceux-ci l'invitent au silence. Sa conscience refuse de se taire. Ils l'envoient en exil, sur les routes du désert oîi rôdent les assassins au voile noir, les Touaregs. C'est la première étape de la persécution et de la gloire.

11 tient bon, impassible. La corruption glisse sur lui comme l'eau sur le marbre. Alors, la menace éclate, par la bouche d'un faussaire qui est l'ami du traître et le porte-parole des grands chefs. La conscience haute ne fléchit pas.

La vérité, comme le feu souteirain, a trouvé une autre fissure par oîi elle s'échappe. Scheurer réclame le témoignage de Picquart. 11 faut déconsidérer devant

l'opinion, qui vient d'apprendre son nom, ce témoin, ce soldat. Et Pellieux, à la demande du traître, ordonne une perquisition, d'ailleurs illégale, chez Picquart. Et la presse immonde reçoit le mot d'ordre : outrage et calomnie à jet continu.

Picquart a juré de dire la vérité : il la dit. Il la dit à Pellieux, à Ravary, à Luxer. C'est trop. L'Etat-Major enjoint au ministre, son domestique, d'envoyer au Mont-Valérien, aux arrêts de forteresse cet étrange officier qui refuse d'être un faux témoin.

Il est traduit devant un conseil d'enquête; il y dit encore la vérité. Alors, comme Picquart est témoin au procès Zola, Billot garde secrète la décision du conseil. C'est dire nettement : « Tu tiens entre tes mains ta carrière d'officier, cette carrière si belle, que tu aimes, que tu honores. » Picquart a compris; il reste encore fidèle au serment qu'il a prêté, et, aussitôt, il est chassé de l'armée.

Deux faussaires, le Ulhan, Du Paty, avaient fabriqué d'abominables dépêches qui faisaient de Picquart le chef d'on ne sait quel absurde et ténébreux complot. Picquart croit obstinément à la justice, porte plainte et, par miracle, trouve un juge. Ce juge prononce selon sa conscience; sa sentence est brisée. Comment? par quels moyens? L'histoire le saura.

Dans cette extraordinaire bataille de la vérité contre le mensonge, pas une défaite de la vérité qui n'aide à son progrès. 3Iamtenant, c'est un autre ministre de la Guerre qui porte à la tribune de la Chambre un faux stupide avec deux pièces dont il affirme qu'elles s'appliquent à Dreyfus. Picquart offre de prouver que ces pièces ne s'appliquent pas à Dreyfus, que la troisième pièce est un faux. Le ministre de la Guerre est le gardien des crimes de l'Etat-Major, il ne souffre pas qu'on

ose y toucher. Picquart a eu cette audace : Cavaignac le jette en prison.

A peine Picquart est-il en prison que la lumière fait explosion. Le faussaire avoue son faux et se coupe la gorge; le traître prend la fuite, avouant ses trahisons. En même temps, tout l'échafaudage des accusations portées contre Picquart s'est écroulé, il n'en reste rien. Tout ce qu'il a énoncé, l'événement l'a démontré : les faux d'Henry et de Du Paty, la trahison d'Esterhazy, l'innocence de Dreyfus.

Voilà Picquart sauvé : non, il est perdu. A cette imprudence qu'il avait eue de dire à Brisson, spontanément, sans qu'il fût interrogé, la vérité, Cavaignac n'avait répondu que par une accusation d'espionnage. Cette fois-ci, comme le scandale a été incomparablement plus grand, comme c'est Brisson lui-même qui a interrogé Picquart dans sa prison, voici la réponse du Sabre, à la fois à Brisson qui a voulu savoir la vérité, et à Picquart qui l'a dite : une accusation de faux devant la justice militaire, c'est-à-dire, après la prison, le bagne.

Demain, quand la revision sera ordonnée, de quoi l'accuserez-vous? Il est Alsacien^ deux fois Français; ne pourriez- vous l'accuser de trahison?

C'est à ce prix que s'achète la plus pure gloire, en l'an 1898, sous le règne de M. Félix Faure...

AU CHERCHE-IÏIIDI

24 septembre 1898.

Je ne suis allé qu'une fois à la prison du Cherche- Midi, pour déposer devant Ravary. — J'ai noté, le soir même, le récit de cette conversation; je le publierai peut-être. On y verra ce que peut devenir, entre certaines mains, cette chose sacrée : la Justice. C'est horriJDle. — Ravary occupait, pour y faire sa besogne, l'une des meilleures chambres de l'immeuble. Elle était basse, sale, étroite, lugubre. Je parle de la chambre. Toute la maison est sombre, à la fois moisie et sinistre. C'est bien celle de cette antinomie moyen-àgeuse, la justice militaire. Quand on en sort, oppressé, pour descendre dans la rue, — même par une soirée brumeuse de décembre, on respire à pleins poumons, « tout le grand ciel bleu » vous rentre dans le cœur. C'est dans une cellule de cette prison que le colonel Picquart a été écroué. Il n'y a pas été incarcéré seul. Avec lui ont été livrés la liberté, le droit, ce qui reste de l'idéal républicain.

Aussitôt livré, il a été mis au secret. Pour combien de jours? Trois semaines, un mois? L'autorité militaire en décidera selon son bon plaisir. Pendant tout ce temps, il ne verra pas une personne amie, ni sa sœur, ni iiucun de ceux qui, aujourd'hui plus que jamais, seraient heureux de presser cette main loyale, ni son avocat. Le greffe lira toutes ses lettres. Il sera seul, toujours seul. Il faut qu'il souffre, nioralement, sous le coup d'une infâme accusation, matériellement. Il a voulu la vérité, la justice. Un pareil crime ne saurait être expié par un châtiment ordinaire. Injures, outrages, calomnies, humiliations, rigueurs physiques, rien ne lui doit être épargné.

J'entends d'ici les pharisiens : (( Qu'est-ce que ces petits désagréments matériels? » Ce sont les mêmes gens qui se rient des duels sans résultat et qui trembleraient, de tous leurs membres, devant une épée nue. Je les engage à s'adresser à Uanc, que, lui aussi, en son temps, les persécutions, la prison, la déportation, ont trouvé invincible dans sa foi républicaine. Il leur dira ce que sont ces « petites misères « de la captivité.

La journée est longue, les nuits aussi. A'ous allez à vos affaires, à vos plaisirs. M. le Président de la République chasse avec des seigneurs de vieille et de fr<iîche date. Il n'a pas été surpris, lui, comme l'a été Brisson, par cette abominable machination, par cette main-mise de l'autorité militaire sur la justice civile, si odieuse, si invraisemblable que ceux-là mêmes qui connaissent le mieux l'audace de l'Etat-Major ont refusé d'abord d'y croire. Entre deux coups de fusil ou

de fourchette, M. le Président de la llépublique daignera-t-il élever sa pensée jusqu'au colonel Plcquart, jusqu'à la cellule où il a été enfermé? Je voudrais le croire, je ne le crois pas. L'Ile du Diable oîi agonise, depuis quatre ans, un homme qu'il sait innocent, dont il a dit qu'il avait été condamné en violation de la loi, a-t-elle jamais hanté ses nuits? Il faut une certaine noblesse d'àuie pour être accessible au remords. Ktce serait peine perdue que de lui dire la strophe, éternellement vengeresse, du poète :

Les plus frappés sont les plus dignes.

Ou l'exil, ou l'Afrique eu fou!

i'rince, Conipiègne est plein de cygnes ; Cours dans les bois, cours dans les vignes, Vénus rayonne au plafond bleu...

Oue lui importe que les plus frappés soient les plus dignes ! Lui aussi, comme l'autre, il se sera bien amusé.

Ce n'est pas qu'il faille l'envier. La marqu^, des âmes basses ou simplement médiocres est l'indilférence au jugement de l'histoire. Cependant, on y vit, dans l'histoire, et d'une vie autrement longue que celle d'icibas. Qui ne voit, déjà, la place qu'y occupera Picquart? Elle était belle hier : combien plus belle elle sera demain ! Combien de cachots déjà qui sont des lieux sacrés de pèlerinage, d'oîi le visiteur le plus banal sort lui-même avec une conscience plus haute! Cette longue liste s'est allongée d'une cellule de plus.

Et tous ceux qui connaissent Plcquart, hors les scélérats qui tremblent avec raison devant ce prisonnier

comme devant un impeccable témoin, savent où va sa pensée. Aujourd'hui comme hier, il ne pense pas à lui-même, mais à l'autre innocent qui expie là-bas, sur son rocher, le crime d'un autre. Il n'était pas son ami; il l'avait eu simplement, pendant quelque temps, sous ses ordres; il avait été le spectateur, presque impassible, du drame affreux oii il avait sombré, du moins jusqu'à la parade d'exécution oii le cri strident du malheureux, cette déchirante et lamentable protestation, ce grand sanglot, cet appel suprême à la France, avait éveillé dans son cœur, comme dans celui du général qui présidait au supplice, la première angoisse. Puis, un jour, il découvrit que ce maudit est innocent, entièrement, absolument innocent. Alors il lui sacrifia, parce que cette misérable ruine d'homme incarne la justice, la plus brillante et la plus heureuse carrière. Aujourd'hui encore, tranquille et doux, sans un regret, il lui offre sa misère et ses peines.

Le jour oi!i il fut emprisonné pour la première fois, en sortant de l'hospitalière demeure de Trarleux, une noble femme, quelques heures avant son arrestation, lui disait toute sa douloureuse sympathie. (( Il ne faut pas me plaindre, répondit-il; après tout, j'ai bien fait quelque chose : j'ai écrit ma lettre au Président du Conseil pour lui dénoncer les faux qui ont été portés à la tribune de la Chambre. C'est l'autre qu'il faut plaindre, celui qui est écrasé sous un forfait qui n'est pas le sien, qui n'a rien fait, rien, rien. » Et les larmes montaient aux yeux de celle qui lui parlait; il gardait, lui, son impassible sérénité.

Il y a dans les choses une logi(iue plus forte que

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toutes les forces brutales coalisées, même avec les plus savantes fourberies. Or, cette logique souveraine combat pour la justice. Aveugle qui ne verrait pas les victoires qu'elle a remportées depuis un an ! Tout était ténèbres il y a quelques mois : aujourd'hui, la lumière déborde de toutes parts. Eclatante celle qui est sortie du procès Zola, terrible celle qui est sortie du suicide d'Henry, décisive celle qui est sortie de la fuite du Uhlan. Celle qui sortira de cette arrestation Picquart, illégale autant que frauduleuse, de cette accusation portée contre lui, plus stupide encore qu'infâme, cette lumière sera plus vive encore. C'est elle qui dissipera les derniers nuages, qui plongera aussi au plus profond de l'abîme où tant de crimes contre le droit, contre l'armée, ont été perpétrés. Je la vois déjà, et le peuple la voit aussi. Il se dit, dans son bon sens simpliste, que l'homme qu'on arrête ainsi, dans l'ombre, par une signature escamotée, ne peut pas être un coupable. 11 n'y a que les justiciers, les vengeurs, qu'on arrête ainsi.

Notre génération, si elle a assisté à d'inoubliables tristesses et aux pires ignominies, avait déjà eu ses grands hommes, qui étaient son orgueil et sa joie : poètes, penseurs, citoyens, savants. Il lui manquait un héros. Elle l'a.

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