LA VICTOIRE DU DROIT ÏOO
J'ai déjà cité ce mot si profond de Tolstoï, au début de la crise : « C'est un grand bonheur pour la France qu'un problème de morale se pose devant elle. » Le problème a été posé, et la France le résout.
Et qu'on n'objecte pas que le problème n'a été posé que par quelques hommes. Car, d'abord, ces quelques hommes, quel est le pays, sinon la France, qui en eût pu produire de tels? Je n'en veux nommer que trois, parce qu'ils sont, tous trois, deux fois Français, Alsaciens : ce noble Scheurer, qui a dit cette belle parole : « Je n'aurais pas pu vivre si je n'avais parlé ! » et qui aura été le Voltaire de ce nouveau Calas, — cet admirable Mathieu Dreyfus dont la vie, depuis quatre années, est un prodige d'énergie et de vaillance, impassible sous l'outrage et la menace, âme haute et fière et qui suffirait, à elle seule, à ramener les plus dégoûtés à l'amour de l'humanité, — et puis, pour que l'armée ait, elle aussi, sa part dans cette gloire, et que ce soit la part la plus grande et la plus belle, Picquart, Picquart qui a tout sacrifié au devoir, à l'impératif catégorique de la conscience, Picquart qui ne sait rien, dans sa prison, de cette éclatante et solennelle justification de tous ses actes, mais qui ne sera jamais plus grand, quelques réparations superbes que lui réserve l'avenir, qu'aujourd'hui dans sa cellule, sous une odieuse accusation, dans cette première revanche de la justice qui est son œuvre et qu'il ignore, dans ce triomphe qui est le sien et dont il est absent. Oui, il y a d'autres pays où ont été commis des crimes judiciaires; mais quel est celui qui a produit, pour les réparer, des hommes comme ces trois-là? J'attends qu'on le nomme : quel est-il?
Et voici la seconde réponse à l'objection : c'est que, dans tous les temps et dans tous les pays, jamais, les
révolutions — et c'en est une que cette entrée victorieuse de la morale dans la politique, — n'ont été entreprises que par une minorité. C'est là une loi historique, aussi sûre que les lois les plus certaines des sciences exactes, qui tient à la nature même des choses et qui ne comporte pas une seule exception. Pourquoi s'étonner que cette loi reçoive ici une nouvelle application? Ce ne sera pas la dernière. Demain, après-demain, dans les crises inévitables qui se préparent, qui traverseront fatalement encore notre vie nationale, ce sera encore et toujours une minorité qui, seule, au débuts verra clair, qui sauvera l'honneur, qui préparera la victoire.
Mais la victoire même, c'est la France elle-même qui la remporte. Elle a été douloureusement déchirée depuis un an, cette pauvre et grande âme française; elle a été trompée, troublée, torturée, plongée dans les ténèbres; rien n'a été épargné pour l'effrayer, pour l'angoisser, pour lui rendre tout suspect, pour la rendre suspecte à elle-même, pour la faire douter de tout. Quoi de plus respectable, d'ailleurs, de plus touchant, que sa longue erreur! Elle ne voulait pas, ne pouvait pas croire que de tels crimes aient pu être commis. Auriez-Yous préféré que, tout de suite, à la première dénonciation, elle eût cru, comme la chose la plus naturelle au monde, qu'il y avait de pareils scélérats dans son armée, que de pareilles vilenies avaient été perpétrées? Elle n'a pas pu imaginer que cela fût possible, et elle a méconnu, dès lors, ceux qui lui disaient la vérité, elle les a honnis, taxés de mensonge, outragés, frappés. Eh bien, ces coups, dont j'ai reçu ma petite part, je la remercie à deux genoux de nous les avoir donnés. Car cet aveuglement, qui a semblé interminable et qui n'a pas duré un an, il avait
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la cause la plus noble, l'impossibilité de croire à un certain degré de perversité et d'indignité. Cette âme française, que quelques-uns disaient fanée et corrompue, elle est toujours simple, ingénue et crédule comme celle d'un enfant. Et c'est pourquoi elle reste si belle. Et c'est pourquoi aussi, parce qu'elle est restée si jeune, qu'elle s'est ressaisie avec tant de force et qu'elle a résolu le problème qui était posé devant elle. Tous les pouvoirs publics étaient d'un côté, appuyés sur la plus formidable coalition d'intérêts et d'appétits. Qui en a triomphé? L'opinion, elle seule. Il n'y a peut-être jamais eu de plus magnifique victoire de l'opinion.
Le destin a fait de la France un pays tragique. Tout y est grand, démesuré, le crime comme la vertu. Les passions qui ravagent l'âme des autres peuples devaient aussi ravager la sienne. Elle aussi, toute fille de la Révolution et de l'Encyclopédie qu'elle soit, devait connaître l'antisémitisme. Il a commis, en France, le plus hideux de ses crimes, un assassinat moral. Mais sa chute^ devant la révélation du crime qui est son œuvre, y sera aussi plus profonde et plus décisive. Les paroles qui sont prononcées devant une paroi sonore éveillent plus d'échos que celles qui sont criées dans la plaine. La France depuis qu'elle existe a toujours parlé devant une paroi sonore. C'est un malheur pour l'humanité tout entière quand les paroles qu'elle dit sont de haine ou de mensonge. Mais, quand ce sont des paroles de vérité et de justice, de liberté et de pitié, le monde tout entier en devient meilleur.
L'affaire Dreyfus aura été la secousse nécessaire. Elle ne marque pas un progrès du crépuscule. Elle est un retour vers la lumière. Elle sera la date d'une vie nouvelle. Elle est une victoire nouvelle de la Révolution.