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LA VICTOIRE DU DROIT

29 octobre 1898.

Ceux qui ont été humiliés et offensés sont déjà trop vengés; hélas! ils le seront encore plus. Depuis deux jours, la France et le monde lisent, avec un sentiment d'horreur, le long procès verbal des crimes qui ont précédé et suivi le plus effroyable des cruiies judiciaires.

Ce procès-verbal est lumineux comme l'évidence, implacable comme un théorème de géométrie. Aucun doute, aucune contestation ne sont possibles. Ce sont les faits qui parlent, et les documents. La réalité dépasse de cent coudées la lettre de Zola au Président de la République. Le poète avait vu la vérité, mais à travers un brouillard qui s'estompait. Le brouillard s'est déchiré. Il n'est pas encore dissipé tout entier. Or, il sera dissipé tout entier. Henry a été dix fois parjure avant d'avouer son crime, qui n'était pas le premier. Il y a d'autres parjures, il y a d'autres complicités; il y a eu d'autres crimes. Et tout sera connu,

tout. Tous les mensonges craqueront, tomberont en poussière. Esterhazy n'a pas fini de trahir : après la France, ses protecteurs; demain, ses complices. Il y a d'autres hommes que les Furies poursuivent de leurs aboiements, qui ne dorment plus, dont le visage se contracte en une atroce grimace. Il faudra bien qu'ils parlent. Et les pierres elles-mêmes parleront.

On voudrait être tout entier à la joie de la victoire, de la justice reconquise, de l'éblouissante lumière, de la réparation qui commence pour le martyr de l'île du Diable, de la gloire qui auréole le nom de Picquart. On ne peut pas. Cette série de crimes, de faux, de lâchetés, de complaisances et de bassesses de toute sortes, de trahisons, de mensonges et de forfaitures, elle est trop longue, trop affreuse ! Quoi ! tout ce qui semblait invraisemblable est vrai, au-dessous de la vérité! Quoi ! toutes ces infamies ont été commises en France, sous la République, plus d'un siècle après la Révolution, par des hommes qui portent l'uniforme de notre armée! Et il s'est trouvé des ministres pour couvrir ces criminels, et des juges pour mériter jusqu'au mépris d'Esterhazy!

Et nous ne sommes pas à la fin ! Et les forfaits qui sont dans l'ombre, qui en sortent à peine," sont plus hideux encore que tous ceux qui ont été révélés I C'est à pleurer de douleur et de honte. C'est à se voiler la face.

Eh bien! non, il ne faut pas se voiler la face. Oui, tout cela est abominable. Oui, cette vérité est amère, trop amère. Mais, si la vérité n'était pas toujours amère, quel mérite y aurait il à la vouloir? Et qui donc, sinon la France, eût été capable de la vouloir, de la faire, dans un pareil drame? Qui donc, sinon la France, eût fait d'une affaire judiciaire une crise nationale?

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