AUX LECTEURS
Tai cueilli ce livre comme une fleur ^ en passant dans la vie,,. — Celait sous un coin de ciel natal ^ en tenant le bonheur par la main,,.
Si vous aimez son parfum^ sachez quHl vient du cœur même de V Artois,
Ce livre est une tranche de vie provinciale, — Toutefois^ sur la carte de l'Artois, ne cherchez ni Vergy ni la Fertay, car V imagination a créé ces noms^là.
Si les pages dans vos doigts frissonnent par ins~ tants comme des sensitives, c'est que dans tout le livre c'est mon cœur qui chemine.
Les livres sont comme les fleurs : ils naissent, s^ épanouissent, parfument, et puis s'en vont, feuille a feuille, vers la mort,,.
Mais les fleurs pour mourir ont mille et mille façons^ et j'en sais qui se fanent au corsage des belles, expirant dans l'amour,,.
Subissant pareil sort, que mon livre s'entr^ouvre, s'avance, et puis s'effeuille dans une chanson d^amour,,,
tews^îïiî»i5^f?i
^ La plante humaine ne pousse vigoureuse « et féconde qu'autant qu'elle demeure sou- « mise aux conditions qui maintinrent et for- « mèrent son espèce durant des siècles. »
Maurice Barres.
« Cher Frérot,
« Notre père est très souffrant en ce mo- « ment. Il a été repris de douleurs rhumatis- « maies il y a quinze jours et, bien que le « médecin paraisse rassuré, je commence à « craindre pour notre cher malade. Il ne dort « pas, ne mange qu'un peu de laitage, ne « quitte son fauteuil que pour son lit et vice « versa. Les soins que nous lui prodiguons « ici, et surtout l'affection dont nous Tentou-
« rons, lui font du bien ; mais il y a deux « choses qui lui feraient plus de bien que « tout cela, frérot: ta présence et ton baiser...
« Songe un peu 1... Voilà plus d'un an que « tu n^es pas revenu à la Fertay !...
4( Reviens, aussitôt que tu le pourras, pas- « ser quelques jours près de nous. Ton sé- « jour à la Fertay fera du bien à tous: à ton « père qui demeure toujours fier de toi, mal- « gré votre divergence absolue de goûts, à « toi-même qui dois être bien fatigué par « la vie brûlée que tu mènes à Paris^ et à ta « petite sœur qui te laisse deux gros baisers « avant de signer.
Lucienne. »
P. S. — « Tu trouveras ci-jointes deux jo- « lies pensées du jardin. Elles seront sans « doute bien fanées lorsque la poste te les « remettra, mais si la distance qu'elles vont « franchir leur enlève leur parfum, garde-les « tout de même sur ton bureau ou dans un « coin de tiroir. Elles te portent la sincérité « de deux cœurs ; et c'est encore ce parfum-
« là, vois-tu, qui est le plus précieux dans la « vie. »
« Très Cher,
« J'ai répété tout à l'heure la dernière « scène du troisième acte. Le rôle de Gilberte « me ya très bien. J^aurai autant de succès, « j'en suis certaine, que Tan dernier dans le « rôle de Jacqueline, des Muscadines.
« N'oubliez pas qu'après-demain soir il y « a réunion chez Pschor — 32 couverts — € fleurs — Champagne — musique — toasts « du directeur, du régisseur, etc.
€ On boira à l'auteur. — Donc, préparez « un joli petit laïus de circonstance. J^ap- « plaudis à Favance, car tout ce qui vient de « vous est un régal.
Ghristiane. »
P. aS. — « L'autre matin, vous avez oublié « votre épingle à cravate sur mon guéridon. « Je vous la renvoie par ce courrier. »
Blême, une grande barre de tristesse sur le front, Michel Servaux demeura rêveur...
La première lettre, à laquelle une épingle fixait les deux fleurettes desséchées, demeurait ouverte dans sa main gauche ; mais sa main droite spontanément s'était crispée sur la seconde lettre ; et il semblait au jeune homme que cette lettre chiffonnée, lacérée, tordue, pesait comme une honte et comme du remords...
Michel porta à ses lèvres les fleurs fanées. Il jeta ensuite un regard vers la cheminée où dormaient dans leurs cadres les photographies de son père et de sa mère, et tout aussitôt porta la main sur son cœur. Une douleur venait d'y entrer, intense, infinie, tenaillante... une de ces douleurs indéfinissables que la conscience greffe sur certains souvenirs.
Michel Servaux savait que sa vie mettait du noir dans la vie de son père. — Il savait aussi que les enfants prodigues sont parfois la seule étiologie du mal dont souffrent les vieux...
Aussi là, dans le silence de la chambre et Tinlimité des livres, la conscience frappait
son meâ culpâ... Et cela faisait mal, étrangement I...
Nerveux, surexcité, il prit une plume et se mit à son bureau :
Michel SERVAUX Homme de lettres
« rappelé près de son père malade, ne pourra « prendre part au dîner projeté. — Il prie ses « collaborateurs et amis d'agréer Texpression « de ses regrets et l'assurance de sa sympa- « thie. »
« Ma chère amie,
« Je dois aller ce soir à Amiens dîner chez « des amis. Demain je gagnerai Arras et irai « passer quelques jours près de mon père qui « est très souffrant en ce moment.
« Il me sera donc impossible d^être des vô- « très après-demain soir. Très heureux de « votre enthousiasme pour votre rôle. Vous « devez Tinterpréter très bien, car je Tai écrit « un peu beaucoup pour vous... Je souhaite « de tout cœur le succès pour tous.
« Ne m^écrivez pas à la Fertay ; pas même « poste restante à Vergy. J'ai mes raisons « pour cela. — D^ailleurs je ne serai sans doute « pas parti plus d^une huitaine de jours.
Michel. »
Après avoir placé carte et lettre sous enveloppes, timbré et mis les adresses, Michel sonna la bonne. Il lui remit le courrier pour la poste, lui annonça son départ et lui fit ses recommandations.
Il fit ensuite un brin de toilette, mit dans son sac de voyage une jaquette. un gilet blanc, du linge, des cravates, et descendit sur le boulevard.
La soirée était douce ; le ciel étoilait. Une atmosphère tiède planait sur la chaussée d^où s'élevait le brouhaha de la foule mêlé au bruit des voitures et au tintamarre assourdissant des trompettes des autos et des tramways.
Les vitrines étincelaient du reflet des lampes électriques qui épanchaient sur l'asphalte du trottoir leur clarté blafarde. C'était l'heure de transition : Paris qui avait travaillé s'éten-
dait pour le sommeil ; Paris qui allait s^amuser commençait à sortir.
Michel prit le tramway rue de Sèvres — gare du iVord, et, pendant que la lourde voiture Tentraînait au milieu de Tactivité fébrile de la capitale, le jeune écrivain se prit à songer à la vie familiale, douce et moins tourmentée^ du pays natal.
Quand le rapide qui arrive en gare d^Arras à 7 h. 30 du soir le jeta sur le quai, Michel ne put refouler une émotion intense.
Quelques regards d'amis croisés tout de suite et tout de suite reconnus..., la gare avec son immense hall où des bouffées d^air chaud apportaient la bonne odeur des champs voisins de Saint-Sauveur et de Ronville..., la bibliothèque, les wagonnets, les promenoirs interminables..., tout cet ensemble de choses familières, Michel Servaux le voyait avec attendrissement.
En quittant l'octroi, sur le seuil de la gare, le jeune homme s'arrêta un instant.
Devant lui la bonne petite ville d'Arras apparaissait dans la joie tranquille d'une petite bourgeoise de province. Le calme du soir Tenvahissait déjà... Dans sa ceinture rouge de cafés, l'hôtel du Courrier du Pas-de-Calais dressait sa jolie robe de pierres blanches. Un peu sur la gauche, dans l'ouverture de la rue Gambetta, le clocher des Ursulines émergeait, magnifique, levant vers les cieux sa flèche décapitée. Et sur les toits qui zigzaguaient dans riiorizon, le soleil couchant traînait ses bandes de feu.
Les promeneurs, que la chaleur du jour avait retenus chez eux, cherchaient maintenant la fraîcheur du soir et se frôlaient, doucement, sur les trottoirs, se saluant, au passage, d'un sourire ou d'une poignée de main.
Michel passa devant les voitures de place qui stationnaient en face de la sortie des voyageurs et, parla rue du Saumon, la Grand^ Place et le dédale des petites rues du quartier Saint-Géry, gagna la place de l'^ancien
rivage, puis le nouveau quai qu^il longea jusqu'au pont du chemin de fer. De là, il atteignit récole de natation, franchit Técluse et suivit la berge.
Sur la rive serpentante de la Scarpe où quelques couples enlacés promenaient leur rêverie, Michel ressentait un bouleversement très doux. Cette grande plaine d'Artois que Dieu avait gâtée en la couvrant d'un tapis de prairies et de moissons ; ces champs tout gonflés de sève et de richesses où la rivière, tranquille et douce, attardait son cours et déroulait comme une paresseuse la clarté bleuâtre de ses eaux ; cet air pur et vivifiant du pays natal qui est une caresse pour les terriens mais semble un coup de fouet cinglant pour les déracinés ; ces chants d'oiseaux qui paraissaient remercier Dieu de dorer les moissons ; ce calme religieux de la nature que le soir allait envelopper, qui s'enfonçait dans la nuit comme vers le sommeil... tout cela partait à son cœur délicieusement...
Et puis : tous ces fermiers penchés vers la
terre comme vers une mère, tendus vers les sillons comme vers Tespérance, arrosant de leurs sueurs les blés et les luzernes ; ces travailleurs paisibles qui écoutaient, frémissants, la sève sortir de terre pour éclater en épis serrés et en racines bien grasses... Et puis encore : les sentiers tortueux qui grimpent aux talus et contournent les champs, les vieux buissons d'épines dispersés çà et là au pied desquels on casse la croûte aux heures de repos, les ruisseaux bordés de saules où Teau coule limpide comme de la gaieté qui passe... tout cela ressemblait étrangement à la page d'un livre qu'on aurait pu intituler Le Bonheur et qu'on aurait dû écrire avec de l'encre rose...
Michel sentait un sang nouveau gonfler son cœur. Des pensées suaves tendaient son cerveau, plus pures, plus saines, plus fortes que dans la capitale sous l'air comprimé. 11 vivait dans toute la force du terme.
Le long de la rivière, où Teau semblait avoir la tranquillité et la pureté d'une âme, Michel éprouvait mieux ces mille choses que l'on ex-
prime mal mais que Ton ressent très bien et que le dictionnaire appelle des impressions. Dans les bruits divers qui erraient dans la plaine et venaient jusqu'à lui, il percevait comme une suave mélodie de la nature.., — Et cette mélodie était si douce et si reposante que toutes les notes n'avaient que le bonheur pour écho.
Michel venait de quitter les bords de la Scarpe pour regagner, par un sentier, la grande route qui conduit à Vergy. Soudain ii s'arrêta : un rossignol disait sa prière du soir à l'ombre d'un vieux bosquet de saules. Le jeune écrivain Técouta quelques instants, puis s'engagea sur la grand'route.
Cette route conduisait directement à Vergy et à la ferme de la Fertay, sise un peu sur la droite du village. C'était une superbe route bordée d'arbres. Une légende locale prétendait que la reine Brunehaut en avait ellemême fait le tracé. — A droite, une large bande de bois découpait l'horizon. A gauche, la terre s'inclinait lentement vers les pâturages qui longent la rive de la Scarpe. Et tout
au fond, sur le flanc d'un coteau, le gentil village de Vergy, dominé par le vieux château des comtes de Terrienne, déroulait sa chaîne de haies et de bosquets. Par endroits, on apercevait la couverture rouge d^une grange ou un toit d'ardoises sur lequel le soleil mourant glissait comme sur un miroir.
Un peu avant d'arriver au village un bosquet d'arbres, ceint de pâturages, laissait deviner la ferme de la Fertay. On atteignait cette dernière par un chemin creux où les roues des lourds chariots avaient tracé deux énormes sillons. De chaque côté de ce chemin des hêtres séculaires s'alignaient, majestueux. Ils avaient poussé très droits, à l'unisson, et leurs sommets se réunissant fraternisaient au-dessus du chemin. C^était une voûte pleine d'ombre et de silence.
Michel marchait le long de la ligne des arbres, cassant avec sa canne les herbes tendresses jeunes pousses qui sortaient de terre. Il sentait à travers le cuir mince de sa chaussure la fraîcheur de la mousse. — Que d'impressions, que de souvenirs d'enfance se
levaient dans son cœur, en marchant sur ce tapis de verdure qui étouffait ses pas !...
Bientôt il aperçut, haché par les troncs des hêtres, le toit d'ardoises et la façade blanche de la ferme. Son cœur battit plus vite. Il lui sembla qu^il respirait un air trop pur, que le sang affluait au cœur en trop grande abondance, entraînant avec lui, jusqu^'aux fibres les plus intimes, quelque chose comme de la douceur...
— C'est étrange, pensa Michel, comme les impressions nous dominent. Moi, qui ai vu de la vie l'endroit, l'envers, et les recoins; moi qui ai connu toutes les tortures morales que l'amour peut faire naître, qui ai supporté des angoisses de toute nature, des remords de toute intensité, je me laisse attendrir par un petit coin de terre et une vieille maison plantée au milieu...
Bientôt la façade de la ferme apparut toute nue, sous le voile foncé du feuillage.
Avec son vieux perron de six marches, ses cinq fenêtres en bas et ses cinq fenêtres en haut, exactement superposées aux premières,
à droite la ligne tout unie des écuries et des étables, à gauche les granges, hautes et vieilles, faites de paillotis et coiffées d'un lourd toit de tuiles que la mousse verdissait, la vieille ferme avec son vieux porche ouvert à deux battants ressemblait un peu à une vieille maman qui tend les bras à l'enfant prodigue... Quand Michel franchit le seuil de la cour, deux énormes chiens de garde tirèrent sur leur chaîne et firent un vacarme étourdissant, auquel une compagnie de dindons qui philosophait sur un coin du fumier mêla des glouglous apeurés.
— Eh bien ! mes amis, dit Michel, en s'adressant aux chiens tout en se tenant à distance, vous ne reconnaissez pas votre maître?
Mais les chiens ne paraissaient point convaincus. Ils cessèrent d'être provocants, lorsqu'une voix de cristal, dominant le vacarme de la ferme, cria de loin :
— Philos, Sultan, passez au nid !
C'était Lucienne qui descendait le perron
et accourait de toute la vitesse de ses Jolies jambes.
Tout de suite elle fut dans les bras de Michel. Avec douceur et avec amour elle posa ses lèvres sur le front de l'écrivain. Dans ce baiser passa le meilleur de son âme...
— A la bonne heure ! frère. Je t^espérais bien un de ces jours ; mais pas aussitôt.
Elle ajouta, en serrant fortement les mains du jeune homme :
— Merci pour le vieux père !...
— Gomment va-t-il ?
— Pas plus mal. Situation toujours à peu près pareille... Il a surtout besoin de réconfort moral. Ta présence lui fera du bien.
— Tu crois?
— Si je crois 1... Oh 1 mon Michel 1... Tiens, baisse-toi encore une fois... que je t'embrasse I...
Us se dirigèrent ensemble vers la maison.
Quand, de son fauteuil, M. Servaux aperçut son fils, il ne put retenir une larme. Elle fut discrète, vite séchée, mais elle coula. Michel la remarqua et, après avoir embrassé le vieillard, il demanda ;
— Ça vous fait quelque chose de me revoir
après tant d'absence, n'est-ce pas, père?
— Oui, quelque chose d'immense et d'indéfinissable !... Quelque chose comme ce bonheur tout spécial et très doux que nous éprouvons, nous, les vieux, lorsque nous retrouvons des êtres chéris qui se sont égarés le long de la vie...
Michel comprit l'allusion et, accrochant son chapeau au vieux porte-manteau où pendaient un fusil et une carnassière :
— Ah ! fit-il, il est de fait que je n'ai jamais été aussi longtemps absent de la Fertay.
— Il y aura un an au mois d'août, remarqua Lucienne en regardant son frère.
Michel choisit une chaise et, pendant que Lucienne débouchait une bouteille de cidre, la conversation prit son cours.
— Alors, père, vous êtes repris par les rhumatismes comme vous l'avez été Tan dernier, après la mort de mère ?
— C'est pire. Beaucoup pire ! Mon pauvre Michel, figure-toi qu'il y a quinze jours le premier valet était malade. Le second qui le remplaçait se maria. Alors, comme mes foins
étaient bons à rentrer et comme la maind'œuvre fait disette par ici, j^ai dû moi-même reprendre le cordeau et conduire les chevaux. J^ai lié, fourché, mis en tas, absolument comme un valet. Sur le moment j'avais le cœur à la besogne, de Tentrain, de l'enthousiasme ; tout alla bien. Mais le lendemain je souffris des bras, des jambes, des articulations surtout... Ah 1 tu sais, mon grand, lorsqu'on descend comme moi la pente de la vie, on s'aperçoit que l'hiver est de toutes les saisons et qu'il neige partout, sur les épaules comme sur les cheveux...
— Bah ! Vous exagérez. Vous êtes à peine grisonnant.
— Oh ! que non... je sais ce que je dis. Si mes cheveux tardent à blanchir, c'est parce qu'ils ont senti passer bien des douleurs... La souffrance endurcit, sais-tu 1
Ensemble ils vidèrent leur verre. Puis Michel se leva, essuya avec un coin de mouchoir ses longues moustaches blondes où la mousse pétillante du cidre s'était attardée, et arpenta un peu la pièce.
Il détailla chaque objet, les meubles, fauteuils, rappela les souvenirs qui s'y rattachaient. Puis, voyant que M. Servaux Técoutait avec une manifeste satisfaction, il s'accouda au grand bahut en chêne et se croisa les bras.
— Tenez, père, vous ne pouvez vous figurer rémotion intense que j'ai ressentie tout à rheure là-bas, en quittant la grand'route au coin de l'avenue. Je marchais sur Therbe du bas-côté, pensant à tout et ne songeant à rien, comme cela arrive lorsque les idées se succèdent tellement vite dans le cerveau qu'elles n'ont pas assez le temps d'imprimer leur trace... Tout à coup la ferme m^est apparue... Il m'a semblé qu'on déchirait un voile devant mes yeux et que le passé se relevait tout heureux.
Michel s^arrêta, car M. Servaux pâlissait.
— Vous avez mal ? questionna Lucienne.
— Non. Au contraire, je vais très bien. Ce que dit Michel m'intéresse beaucoup. Continue, mon grand.
— Je disais donc, reprit Michel, qu'en re-
voyant tout d'un coup la ferme je n'ai pu me défendre de ce frisson qu'on doit ressentir lorsque, dans un coin de grenier, par hasard, on retrouve son berceau...
Ils demeurèrent un moment silencieux.
Tous trois sentaient le même amour du sol natal fouiller leur cœur.
Ce fut Mariette, la vieille servante, qui, entrant sans façon et sans se faire annoncer, rompit le silence :
— Doux Jésus 1 C'est donc pas de la farce ce qu'on vient de me dire... Vous êtes revenu, monsieur Michel !
— Mais oui... Vous voyez bien.
— Mais c'est comme une résurrection !
— Vous trouvez ? En tout cas, me voici bien vivant, en chair et en os.
— Oui. Mais vous êtes un peu pâlot, il faut bien le reconnaître.
— Que voulez-vous ? C'est Tair de Paris qui fait ça, ma bonne Mariette.
— A propos, il paraît que vous allez devenir célèbre là-bas !
— Comment ça ?
— Eh oui donc 1 Les gazettes parlaient encore de vous il y a huit jours, rapport à un livre que vous avez fait.
— Oui, j'écris... fit Michel, sur ce ton simple et négligent qui cache cependant bien souvent une très grande ambition.
— Êtes-vous heureux au moins dans ce métier-là ?
— Très heureux, Mariette.
— Ah !... Tant mieux.
Mariette n'en dit pas davantage, mais, en emportant les verres et la bouteille, elle pensa :
— Non, monsieur Michel. G^est pas à des personnes qui ont de l'expérience comme moi qu^on dit tout ça. Vos yeux fatigués déclarent ce que vous ne voulez pas dire. Vous vous étourdissez là-bas, dans le bruit et les plaisirs, mais vous n'êtes pas heureux...
Quand Mariette fut partie, suivie de Lucienne qui allait préparer le souper, M.Servaux tendit les mains à son fils:
— Aide-moi un peu à me relever. Il me semble que mes jambes sont fermes assez
pour me porter... Tu vois, rien qu'en m^aidant un peu, comme cela, avec la main... Voilà ! j')'^ suis... Il me semble que maintenant je pourrai marcher. Passe-moi ma canne.
— Voulez-vous mon bras ?
— C'est cela. Ça ira mieux.
Le vieillard redressa sa taille qu'on devinait avoir été solidement charpentée et déclara tout joyeux :
— Il me semble maintenant que j'irais au bout du monde !...
Cette plaisanterie fit rire Michel qui conseilla la prudence :
— Pour ce soir, allons seulement jusqu'à l'écurie. Ce sera déjà bien.
— Tu as raison. Viens voir mes poulinières. Ensemble ils descendirent le perron, un
peu cahin-caha; mais enfin, après quelques hésitations et quelques grimaces arrachées par la douleur, M. Servaux atteignit la dernière marche.
Ils longèrent la maison et entrèrent à Fécurie. Mais déjà tous les gens de la ferme étaient en émoi :
26 VERS LA LUMIÊBE
— M. Servaux est descendu !
— Le maître remarche 1
— Pas possible ! Où est-il?
— A récurie, avec M. Michel, Mariette, qui plumait des pigeons dans le
fournil, grimpa le perron et appela :
— Mademoiselle Lucienne ! Venez vite...
— Qu> a-t-il ?
— Venez toujours. Vous verrez. C'est trop beau pour vous expliquer.
Lucienne accourut sur le perron.
Mariette, tendant le bras vers Técurie où, par la porte ouverte, on apercevait Michel et son père qui examinaient les chevaux, dit :
— Tenez, le voilà le spectacle! En croyez vous vos yeux?
Mais Lucienne perçut très bien ce que les gens de la ferme ne comprenaient pas. Elle comprit toute la force, toute la résurrection que Michel ramenait dans l'âme de son père en rentrant au bercail. Aussi, quand Mariette, en battant des mains, déclara :
— C'est miraculeux!
— Non^ répondit Lucienne, c'est la joie.,.
Le soir, quand Lucienne conduisit son frère dans la chambre rouge où elle avait préparé un bon lit, elle lui prit les mains el les pressa avec tendresse:
— Michel, as-tu remarqué comme le père a bien soupe, comme il a causé gaiement ?
— Oui. Il paraît heureux ce soir. C'est mon retour qui en est cause peut-être ?
— Mais certainement. Pour père, tu comprends, tu es l'espérance, le lendemain... Et les vieux, vois-tu, qui ont déjà un pied dans la tombe, sourient à la mort lorsqu'ils sentent qu'ils laissent sur terre, avec leur nom, un peu de leur sang, un peu de leur âme. Et tu es tout cela, toi...
— Mais toi aussi, petite sœur ?
— Oh 1 moi, ce n'est pas la même chose. Je suis tout cela, c^est vrai ; mais je suis femme... Un jour ou l'autre je me marierai et mon nom disparaîtra de la circulation... La jeune fille qui se marie est un peu comme un colis qu'on expédie pour une autre gare
en mettant une nouvelle étiquette sur celle déjà existante.
— Tu as des comparaisons !
— Originales, c'est possible ; mais justes...
— Et alors ?
— C'est toi qui es chargé par la loi naturelle de continuer notre nom, nos mœurs, nos traditions... Tu es le porte-drapeau de notre famille; tu es... Et puis, au fait c'est trop long à t'expliquer ce soir !
... Et Lucienne Servaux disparut dans un éclat de rire.
Michel avait laissé entr^'ouverte la fenêtre de sa chambre. De bonne heure le soleil pénétra joyeux, mettant par-ci, par-là, sur le plancher, les meubles et les bibelots de jolies taches d'or.
Une brise très douce fouettait les rideaux et venait jusqu'au lit comme une visiteuse froufroutante qui souhaite le bonjour.
La chambre que Michel n'avait pu détailler le soir, à la clarté vacillante d'un flambeau, lui apparaissait maintenant dans sa coquette simplicité. — Cen^étaitpas la chambre d'hôtel moderne avec lit de milieu, armoire à glace, sonnettes électriques, ampoules étincelantes, radiateur, cabinet de toilette et plafond ripoliné... C'était tout le contraire : une chambre basse, sombre dans les coins,
avec un plafond plié comme une épaule de vieux et traversé par une énorme poutre de chêne, une cheminée fort massive flanquée de chaque côté d^'un placard sans style, un lit de bois blanc enfoncé dans une alcôve et caché par de lourds rideaux bariolés, une porte bancale dans un coin, et deux fenêtres presque aussi larges que hautes, sans impostes, se fermant sans crémone, à l'aide d'un simple tourniquet de bois.
Aux murs salpêtres, où les tapisseries abandonnaient çà et là leurs couleurs derrière les moisissures, pendaient de vieux portraits de famille signés de peintres inconnus qui ignoraient certainement la finesse de l'expression et les jeux de lumière. Les cadres eux-mêmes, étroits et sans ciselures, portant à leurs angles des reliefs anglais mal dégagés, étaient d'une uniformité désolante.
La cheminée supportait une vieille glace pleine de taches, dans laquelle se reflétait une pendule sous globe représentant Archimède, et deux grands vases démodés, empanachés de plumes de paon.
Et cependant, malgré son air vieillot et désuet, cette chambre de ferme était pleine de parfum. Elle avait ce je ne sais quoi d'harmonieux et de reposant qu'exhalent les choses vieillies, démodées, qu'on regarde, le sourire aux lèvres, mais avec respect quand même... comme on regarde dans la rue une octogénaire ridée, desséchée, cassée en deux et affublée d^un châle à grands ramages. — Les vieilles demeures déformées comme les vieilles femmes ridées ont perdu le charme qui captive, mais elles gardent une séduction étrange ; et peut-être la raison de cette séduction vient-elle de ce qu'elles révèlent un passé qui fut grand à son heure et qui a servi de piédestal au présent.
Déjà le réveil avait sonné dans la ferme et Michel avait entendu le pas de Lucienne glisser devant la porte de sa chambre.
Il se leva et se pencha à la fenêtre. Celleci ouvrait sur les champs. — Un rayon de soleil le baisa au front...
La plaine s'éveillait.
Au loin, émergeant de la colline, derrière
un moulin à ventile soleil s^élançait radieux. Sa clarté déchirait Thorizon et s'élevait, ardente, éblouissante, au-dessus des haies et des buissons.
Une buée épaisse estompait les lointains, annonçant une journée de chaleur. Cette buée planait sur les champs comme une fumée paresseuse de feu de bois vert et versait sur les coteaux des teintes opalines et des reflets nacrés.
L^herbe des prairies et du bord des chemins finissait de boire la rosée de la nuit; les têtes des buissons se chargeaient d^me multitude de toiles d^araignées poudrées de fines gouttelettes, et ces toiles artistiques et mignonnes qui s'étageaient de branche en branche prenaient, sous les feux^ du soleil, des petits éclats de miroir.
Dans les prairies, les bœufs et les poulains recommençaient à paître, et sur les champs parés de moissons la fraîcheur du matin s'attardait.
Déjà dans la plaine la vie revenait. Le bruit assourdissant des attelages montait des che-
mîns creux. Le grincement des roues en fer des instruments agricoles courait le long des haies, avec un bruit de ferraille et la monotonie d'un réveille-matin.
Par petits groupes, les paysans passaient devant la ferme, portant sur leurs épaules des faux et des houlettes, et causant des récoltes, de la chaleur probable, des chances de Torage...
Bientôt les groupes s'égrenèrent le long des sentiers qui sillonnent la plaine et se disloquèrent derrière les monts de foin ou les chaînes de lin. Puis, quand les travailleurs furent penchés sur la terre, silencieux, recueillis, Talouette monta vers les cieux, jetant à pleine voix sa prière du matin.
Michel Servaux s'arracha à cette vision de la plaine où sa jeunesse avait enterré tant de souvenirs. Il fit rapidement sa toilette et descendit.
Dans la grande cuisine de la ferme il trouva Lucienne en costume de travail, les manches du corsage relevées, un grand tablier de toile bleue devant elle.
Lucienne s^avança, souriante, pour recevoir le baiser du matin :
— Eh bien, monsieur mon grand frère? On a bien dormi dans son vieux nid de la Fertay?
Elle ajouta sérieuse :
— Tu n'as pas trop regretté les bruits de Paris?
Michel ne répondit pas à ce coup droit lancé sur lui. Il mit son doigt sur les lèvres roses de Lucienne et Tembrassa une seconde fois. Lucienne donna son sourire, ses yeux pleins d'affection et de clarté.
Michel porta ensuite une tasse de café à M. Servaux qui couchait dans un petit cabinet situé au rez-de-chaussée, au bout de la salle à manger, prit lui-même une tasse de chocolat en dépouillant le courrier, et mit en poche un crayon avec quelques feuilles de papier blanc.
Lucienne, voyant que son frère prenait sa canne et ses gants, demanda :
— Tu sors ?
— Oui, jusqu'à midi. Père est un peu fatigué de sa sortie d'hier soir. Il ne bougera
pas ce matin... Alors je vais chercher l'inspiration à Tombre des haies et refaire un peu connaissance avec nos chemins creux de Vergy.
— A la bonne heure ! Mais surtout ne rentre pas plus tard que midi.
— Non, petite sœur, sois tranquille.
Michel s'élança dans la cour au milieu de
Tatfolement des poules et des canards et gagna la porte cochère.
En se retournant, il aperçut, à une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, Lucienne toute droite qui aidait son père à se soulever jusqu'au niveau du châssis pour assister au départ. Il fît un signe d'adieu avec son mouchoir, puis rapidement s'enfonça dans le taillis qui entoure la ferme.
Une larme venait d'éclore sous la paupière de Michel, et cette larme venait de loin, très loin..., d^un petit coin très obscur du cœur où la piété filiale s'était resserrée depuis plus d'un an...
Le soleil déjà était monté au-dessus des arbres et promenait partout son grand manteau resplendissant.
Fouettant avec sa canne les herbes parsemées de pâquerettes et de mélilots, Michel s'engagea dans le chemin qui contourne la ferme et descend en serpentant vers le petit bois de frênes qui dresse sa masse sombre et alourdie entre la Fertay et le village de Vergy.
C'était un chemin charmant, très champêtre et très ombragé, bordé de vieux troncs séculaires^ bosselés, tordus, rugueux, pleins de chancres et de crevasses dans lesquelles les roitelets cachaient leurs nids de mousse.
Dans son enfance, Michel y avait souvent fait récole buissonnière. Chaque tronc d'arbre disait quelque chose du passé et rappelait une page vagabonde de jeunesse : un nid déniché, une cigarette fumée en cachette, une branche cassée pour agacer un hérisson ou martyriser une grenouille...
Le chemin s'enfonçait en zigzaguant dans un ravin. Bientôt Michel se trouva bordé par deux immenses rideaux tapissés de gazons rudes, de touffes de chiendent, de genêts, d'aubépines, et ne laissant voir du ciel
qu'une étroite bande sur laquelle couraient de petits nuages blancs, floconneux et légers, comme des boules de coton sur une longue route bleue...
Par endroits, le long des rideaux, les pluies d'hiver et le dégel avaient produit des éboulements. Les pierres apparaissaient toutes nues, à demi croulantes et retenues seulement par quelques racines enchevêtrées.
Au bout de 300 mètres, se dégageant soudain, le chemin débouchait au milieu d'une large prairie piquée de coquelicots, de marguerites et de bleuets, et coupée en deux par la lame d'argent d'une jolie rivière.
Michel côtoya la rivière. Elle charriait une eau claire et glacée qui avait grossi depuis les dernières pluies et montait au niveau de la berge. Le courant était doux et tranquille. Quelques pailles séchées, quelques branches mortes couraient à la surface. De temps en temps elles s'accrochaient à la berge ou étaient arrêtées par des roseaux ; puis, soudain dégagées^ elles repartaient en traçant à la surface de Teau un petit sillon tremblant.
Michel parvint bientôt au petit bois de frênes. Il laissa la rivière chantante descendre vers le nord et pénétra sous Tombre des taillis.
Ce petit bois de frênes avait été planté sur remplacement d'une ancienne sablière. Aussi le sol s'inclinait brusquement par endroits, marquant les anciennes places d'extraction; et les sommets des arbres qu'on avait plantés au fond de la sablière venaient voisiner très gentiment avec les troncs des arbres plantés sur la terre non fouillée. Certains sommets venaient même, comme de gigantesques plumeaux verts, épousseter les racines des arbres qui bordaient la crête du ravin.
Michel descendit la pente, s'accrochant aux racines des vieux troncs et aux tiges flexibles mais solides des genêts afin de ne pas tomber.
Des gazons épais avaient poussé sur les pentes sableuses et empêchaient les éboulements. Des orties et des chardons s'étaient élevés entre les fissures des pierres. A la bordure supérieure, que les pluies dégradaient et reculaient davantage chaque hiver, penchaient
de jeunes frênes. Ils avaient poussé et grandi là sans être inquiétés et se contournaient avec mille fantaisies sans qu^une main de jardinier ait mis bon ordre à la folle équipée des branches.
Quelques frênes étaient tellement penchés au-dessus de Tabîme qu'ils semblaient suspendus par leurs racines. On eût dit qu'ils avaient peur du gouffre et se cramponnaient à la vie...
Ce coin désert, ombragé et accidenté, était un refuge propice pour les lapins. Ils y villégiaturaient avec enthousiasme et apportaient dans leurs mœurs un vrai raffinement : chacun avait son terrier, chaque famille son lopin de terre. Et cette fosse profonde, tamisée de terriers qui s'ouvraient innombrables et béants, ressemblait aune forteresse aux murs crénelés, parsemée de mâchicoulis, de contreforts et d'auvents.
Dans le temps, on avait extrait de ce coin d'Artois une quantité immense de sable pour construire quelques grandes fermes des alentours, pour rinstallation de la voie ferrée, des
gares, des ponts jetés sur les marais et sur lesquels, à présent, les trains passaient à toute vitesse. Après la démolition des fortifications d'Arras on avait à nouveau fait d'immenses brèches dans le rempart de sable pour construire les maisons des nouveaux boulevards. Michel se souvenait avoir vu de lourdes charrettes, chargées de sable rouge à reflets dorés, s'élever lentement sur la route escarpée. Il se souvenait avoir admiré souvent les efforts des chevaux et la tension de leurs muscles. Mais tout cela, c'était de l'histoire ancienne... A présent la sablière était abandonnée. A peine y venait-on chercher de temps en temps une voiture de sable pour renverser sur un chantier ou dans les allées d'un jardin.
Michel se reposa sur le tronc d'un arbre abattu et laissa son imagination errer comme une sensitive au milieu de la nature bien vivante, bien pure, pleine de gaieté, dans laquelle il se retrouvait comme un coupable et un prodigue qui a rougi de sa mère et, pendant un an, a su fuir ses baisers.
Il tira de sa poche son crayon et ses feuilles de papier blanc, et se mit à transcrire quelques impressions. — Les écrivains glanent ainsi au cours de leurs promenades. Et ces notes prises en courant sur un bout de papier, un jour d'émotion où Tàme vibre, où le cerveau se gonfle de pensées neuves et fortes, sont quelquefois l'ébauche de bien îolis ouvrages.
Pendant que Michel écrivait, avec ses genoux pour pupitre, deux tourterelles des bois, perchées sur un arbre mort, disaient leur ritournelle ; et l'écho rapportait leur chant d^amour extrêmement affaibli.
Quand il se leva, Michel frappa ses mains Tune contre l'autre. Effrayées, les blanches amoureuses s'enfuirent à tire d^aile. Alors Michel Servaux pénétra plus avant dans le coin de terre natale.
Quand il eut gravi le chemin caillouteux qui remonte, en les contournant, les flancs de la sablière et qu'il fut revenu sous bois dans le chemin qui conduit à Vergy, il rencontra un promeneur qu^il reconnut tout de
suite. — C'était Tabbé Mathieu, le curé de Vergy. La canne sous le bras, il disait son bréviaire.
— Tiens !... s'exclama le vieux pasteur en relevant la tête, je ne me trompe pas : c'est monsieur Michel !...
— Parfaitement, monsieur le curé; c'est Michel Servaux, en chair et en os I
Les mains se croisèrent. — Le curé de Vergy avait conservé pour son ancien élève^ auquel il avait eu tant de mal à apprendre les déclinaisons grecques et latines, une affection toute paternelle, Michel, de son côté, avait toujours eu pour le vénérable prêtre une amitié empreinte de respect et de reconnaissance.
— On m'avait bien dit, monsieur Michel, que vous étiez revenu hier soir ; mais je ne pensais pas vous rencontrer déjà le long de nos haies....
L'abbé Mathieu ajouta, avec son fin sourire :
— Elles doivent vous paraître bien changées nos haies et nos prairies depuis que
VOUS les avez fuies ?... Tout le monde vous croit disparu pour toujours et, franchement, si de temps en temps les journaux n'annonçaient vos succès et vos petits triomphes littéraires, je crois bien qu'on parlerait de vous comme d'un mort !
— Il est de fait que j^ai été longtemps ab* sent de la Fertay.
— Oui, monsieur Michel : trop longtemps, pour le bien de tous. Quand un homme a conquis une renommée, voyez- vous, il a des devoirs envers son berceau... Les gens de Vergy sont fiers de vous, mais ils sont fiers sans enthousiasme, car ils sentent que vous vivez en égoïste dans les sourires de la gloire. Revenez plus souvent à la Fertay. Eloignezvous moins complètement de la vie du village. Vous n'avez pas le temps de faire un long séjour ici, je le sais ; alors ne faites qu'une apparition, mais faites-la... Venez de temps en temps entre trains, comme font les militaires, serrer la main des braves gens qui vous ont connu tout petit, de ceux qui ont usé leurs culottes en même temps que vous
sur les bancs de Técole, el vous sentirez alors qu'on vous admire pour votre talent mais qu'on vous aime surtout pour vousmême... La renommée est une belle chose, monsieur Michel, mais je trouve que la renommée qui n'éclabousse pas, qui sait se faire simple et douce jusqu'à la poignée de main donnée aux humbles et aux petits, est magnifique.
L'abbé Mathieu posa la main sur Tépaule de Michel Servaux et ajouta amicalement :
— Il ne faut surtout pas me garder rancune pour ce que je vous dis. Ce sont de simples réflexions qu'il m'est bien permis de faire, puisque je vous ai connu tout petit, monsieur Michel.
— Mais certainement, monsieur le curé.
D'ailleurs je me suis blâmé bien des fois de ma vie d'indifférence et d'égoïsme. Seulement, vous comprenez, la vie m^a entraîné. Le succès m'a soulevé alors que je poussais mes premières feuilles et m'a jeté dans le tourbillon de la capitale. J'ai senti dans mon cœur des aspirations soudaines, des élans
insensés vers tout ce qui brille et décore un nom... Alors j'ai vécu, oublieux des miens, oublieux du passé, du village, de tout 1 J'ai eu tort, je l'avoue...
— Oui, monsieur Michel, car il y a quelqu'un qui souflFre de connaître trop peu vos baisers...
— Mon père ?
— Précisément. M. Servaux a été pour vous le meilleur des pères. Jamais il n^a mis d'entraves à vos plans, à vos goûts littéraires. Il a pleuré de vous voir déserter le vieux manoir où les Servaux se sont succédé de père en fils depuis des siècles, mais il a pleuré loin de vos regards, silencieux, en résigné... Pour cette grande preuve d'amour vous lui deviez une piété filiale plus tendre, plus caressante. Or, vous avez oublié de la lui donner...
Le regard du prêtre se posa doucement sur le jeune homme :
— Sans rancune, monsieur Michel ?
— Mais certainement, monsieur le curé.
Tout ce que vous dites là est très juste.
— Alors, monsieur Michel, pourquoi ne resteriez-vous pas quelques semaines à la Fertay ? Nous sommes à la fin de juin. L^air de Paris devient homicide. La capitale est une fournaise. Les théâtres, les cercles, les bibliothèques, tout est fermé... Prenez des vacances I Ici vous trouverez un air pur, bienfaisant, qui fouette le sang et le cerveau.
— Je sais, monsieur le curé. Seulement je dois absolument retourner à Paris dans une huitaine de jours.
— Absolument ?
— Oui, dit Michel, en soutenant mal le
regard du prêtre.
Un moment ils cheminèrent, silencieux.
L^abbé Mathieu devinait très bien les raisons qui rappelaient Michel à Paris. Les yeux cerclés du jeune homme trahissaient une fatigue dont les veilles étaient moins responsables que les plaisirs. Mais, par délicatesse et jugeant que la conversation avait été suffisamment aigre-douce, il ne dit rien.
Michel, de son côté, sentait la faiblesse de
ses raisons et désirait ne point glisser sur là pente d'aveux pénibles... •
Les herbes du chemin, parsemées de serpolets et de mélilots, craquaient sous les pas des promeneurs. Dans les haies qui bordaient les côtés, déjeunes bergeronnettes essayaient leur voix.
— Vous ne trouvez pas, monsieur Michel, qu'il y a dans nos campagnes de la douceur et du charme, et que cela repose délicieusement ?
— Si, monsieur le curé. Peut-être la piété filiale exagère-t-elle mes sensations ; mais j'aime mon Artois, ses plaines fertiles, doucement vallonnées, sans heurt et sans à-coup, ses villages enserrés de pâturages et de bois qui, vus de loin sous le soleil, ressemblent à de gros tas de fourrage amoncelés çà et là au milieu des champs. Il faudra qu'un jour je fasse un livre sur l'Artois... Qu'en pensezvous, monsieur le curé ?
— Je trouve Tidée excellente. Avec votre plume délicate vous pourriez si bien chanter le sol natal !...
Les promeneurs arrivaient à Textrémité du bois. Un magnifique panorama s'ouvrit devant eux : A mi-côte de la colline, le village de Vergy attachait ses fermes et ses enclos. Plus loin, tout au sommet de la colline, le vieux château des comtes de Terrienne dressait sa tour massive dont la base se profilait sur la ligne sombre de la forêt et le sommet sur un ciel absolument bleu. Les fermes et les granges, disséminées le long des rues du village, pointaient leurs coiffées en tuiles ou en ardoises au-dessus des bouquets d'arbres et, vers le milieu du village, la tour de l'église, percée d'abat-sons gigantesques et coiff'ée d'un toij presque plat, tout à fait disproportionné avec rélévationde la construction, s'élevait comme un gros cierge blanc.
Comme le soleil commençait à devenir ardent, les promeneurs suivirent la lisière d^une haie en charmes entrelacés d'épines, et la conversation continua, aimable et confiante.
— Dans nos campagnes, monsieur le curé, est-ce que la religion s'en va comme dans les grandes villes?
— Pas aussi vite ; mais elle s^en va tout de même. Il y a de moins en moins de monde aux offices. Les gens de Vergy ne sont pas hostiles au prêtre, au contraire ; mais ils se laissentglisser sur la pente de rindifTérence... Or, elle est terrible cette pente-là, monsieur Michel ! Ce sont les indifférents qui perdent une société, car leur attitude flottante encourage les mauvais et décourage les bons.
— Mon père, cependant, me disait hier soir que le peuple était resté bon, par ici.
— Au fond, oui. Ainsi, je n'ai jamais d'enterrement civil. Personne ne voudrait partir pour le grand voyage sans les consolations de la religion. On fait baptiser les enfants. On tient à ce qu'ails fassent leur première communion, qu'ils se marient à Téglise... Mais, — et c'est là ce qui me peine, — pour tout ce qui concerne la pratique journalière de la religion, les devoirs da chrétien, la confession pascale, ^assistance à la messe le dimanche, c^est une désolation !
— Vous m^étonnez. Le vieux Vergy que j'ai connu jadis était tout autre.
— Moi aussi j'ai connu le Vergy dont vous parlez. Aussi vous comprenez le chagrin que me causent tous ces grands enfants qui m'accueillent volontiers chez eux, en ami, en intime même, mais qui me refusent ma meilleure joie de prêtre..,
— A quoi attribuez-vous ce relâchement religieux dans nos campagnes ?
— Mon Dieu, les causes sont multiples. La presse répand des quantités de journaux, livres, revues, etc., où fourmillent des attaques grossières contre la religion, des contes grivois et des anecdotes dont les prêtres font les frais presque toujours. Les politiciens du canton organisent des conférences populaires dans lesquelles des orateurs d'occasion traitent de questions qu'ils ne connaissent pas et qu'ils prétendent apprécier en arbitres. Les instituteurs, — les uns par genre, les autres par crainte des fiches, — prennent nettement position contre la religion. L'école et l'église sont, vis-à-vis l'une de l'autre, en perpétuel état de siège.
— En somme, c'est l'épidémie moderne
qui étend ses ravages jusque par ici ? — Oh 1 absolument. Et puis, monsieur Michel, par-dessus toutes ces causes de désagrégation morale, il y a le manque d'exemple, le défaut d'entraînement. Les riches oublient les devoirs que leur impose leur situation. — Tenez, dans ce village de Vergy qui compte douze cents âmes, il y a un châtelain riche d'un à deux millions, un industriel millionnaire, un brasseur, un médecin, de riches commerçants, de gros fermiers... Eh bien, à part chez votre père, qui malheureusement demeure loin du village et par suite est moins mêlé à notre vie quotidienne, je rencontre chez tous une indifférence absolue. Tout ce monde-là vit dans une véritable fièvre d'argent. Chacun cherche à augmenter sa fortune, à l'augmenter toujours, à Taide de calculs et de roueries qui ne sont pas toujours exempts de vice l...
— Je pensais que le maire et le brasseur étaient des hommes d'œuvres ?
— Ils Tétaient jadis, monsieur Michel, lorsque vous étiez enfant. En ce temps-là je n'avais
qu'à frapper à leur porte pour toutes les initiatives, pour les organisations de fêtes de bienfaisance comme pour les secours privés. Mais aujourd'hui leur mentalité a changé. Le maire est le serviteur très respectueux et très docile de la préfecture qu'il vénère comme la dispensatrice de tous les bienfaits. Dans l'intimité, répanchement d'une causerie, il reconnaît très bien que le préfet prend, à l'égard des maires qu'il considère comme des domestiques, une attitude de tyran, mais en public il se garde bien de le dire !...
— Et le brasseur ?
— Oh ! lui... C'est le plus réactionnaire des hommes ! Mais... comme il vit avec la clientèle des cabarets, il a bien soin de ne jamais prononcer une parole qui fasse de la peine au conseiller général blocard I... En somme, chez tous les deux, le maire comme le brasseur, rintérèt étouffe les convictions.
— Mon Dieu! c'est un spectacle assez courant aujourd'hui...
— Quant à M. Darily, le fabricant de corsets, c'est le type le plus parfait du parvenu
perverti. Il s'est enrichi en vingt ans, grâce
»à ses ouvriers qu'il paye beaucoup moins cher qu'en ville, et maintenant qu'il est cousu d'or, il ne regarde même plus les modestes travailleurs, vieillis et couverts d'infirmités, qui ont façonné jour par jour, minute par minute, son immense coffre-fort.
— Pas possible 1
— Gela vous étonne, n'est-ce pas, monsieur Michel ? Moi, voyez-vous, je trouve que la poussée du socialisme a commencé vraiment à se faire sentir le jour où tous ces parvenus, enrichis trop rapidement pour qu'on ait oublié leur premier veston à 12 fr. 95, se sont mis à courir le monde en auto, joyeusement, avec des chaînes d'or sur le ventre, des bagues et des brillants aux doigts, et en éclaboussant tout autour d'eux... Le peuple n'est point sot. Il n'admet pas qu'un homme qui a eu la chance de tirer le gros lot dans les hasards de l'existence revienne en son village, oublieux du passé, de sa naissance, de ses amis, vivre fièrement et jouer au seigneur, sans jamais un regard de bonté pour
les humbles croisés le long des routes...
Michel regarda le vieux prêtre qui, sans emphase dans le geste ni dans la voix, disait de si belles choses.
Il était divinement beau, ce vieillard chargé d'ans et d*expérience, couronné de cheveux blancs comme d'une auréole de pureté, et qui, en parlant, fixait son œil gris sur le ciel bleui...
— Ah 1 reprit le vieillard avec amertume, elle est toujours vraie la pensée de La Rochefoucauld !... Aujourd'hui, on aime mieux sacrifier l'honneur à l'intérêt, au bien-être, à ce sentiment vil et bas, à cette sorte d'instinct de conservation qui enlève toute dignité. Il y a, dans ma paroisse, une honorable commerçante qui m^a dit un jour :
« Vous comprenez, monsieur le curé, nous sommes dans une situation qui exige beaucoup de savoir-vivre, beaucoup de délicatesse. Aussi, on évite d'afficher ses sentiments, on passe sur bien des froissements... On fait parfois même le sacrifice de ses goûts pour que les affaires marchent bien. »
Michel eut pitié de la lutte intime qui torturait le vieux pasteur. Il questionna :
— Et M. de Terrienne ?
— Oh ! lui, il pourrait vous servir d^étude pour un de vos romans !... C'est le type du seigneur d'ancienne souche, qui porte un très beau nom mais le laisse ternir. Il est amoureux du vieil ordre féodal^ mais amoureux à Texcès. Il veut que les paysans le regardent comme leur chef, mais il ne fait rien pour mériter leur estime et leur admiration. Il exerce l'autorité tière et arrogante et ne comprend pas qu'il soit possible de voisiner aimablement avec les gens du village, de pénétrer dans leur intimité, et d^en rester cependant distinct par le sang.
— Je croyais M. de Terrienne très populaire ?
— Oh 1 Pas du tout 1... C'est un fervent de tous les sports et de toutes les distractions. Il est très aimable causeur, fort galant homme du monde, bien posé dans la haute aristocratie... mais c'est tout. — De la sympathie chez lui, autour de lui, il n a jamais réussi à en faire lever...
Le chemin que Fabbé Mathieu et Michel suivaient quitta brusquement la lisière du bois et versa les promeneurs sur la grand' route qui grimpait à Vergy.
C'était une route large, tout unie et toute grise, qui éblouissait comme une nappe blanche sous le soleil. — Pas d^'arbres sur ses flancs. Seuls, des poteaux télégraphiques dressaient, tous les cent mètres, leur tige grêle.
Dans les champs qui bordaient la route les travailleurs se hâtaient. La sueur ruisselait sur leur front, le long de leurs joues, sur leurs bras musclés et tannés comme des feuilles de tabac séchées.
L^abbé Mathieu et Michel rendaient à tout instant le salut qui leur venait des champs voisins. Ils Raccompagnaient souvent d'un petit mot d'amitié, d^une de ces petites phrases qu'on se jette dans les campagnes, par manière de conversation, et dont le temps fait toujours les frais :
— Il fait beau aujourd'hui, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, monsieur le curé.
— Est-ce que ça va durer, ce temps-là ?
— Faudrait vouloir,., lia plu assez. C'est tout juste si les foins ne sont pas pourris 1...
L'abbé prêta l'oreille. Derrière lui résonnaient des pas de chevaux. Il se retourna et dit à son compagnon :
— Voilà justement M. de Terrienne.
— 11 rentre de promenade à cheval ?
— Avec sa fille. Chaque jour, avant le déjeuner, ils sortent ensemble. Le comte est un excellent cavalier et M"" de Terrienne une amazone très distinguée.
Bientôt les chevaux atteignirent les promeneurs. Michel se jeta sur le bord de la route pendant que Tabbé Mathieu saluait largement, en enlevant son grand chapeau de feutre noir. Mais tandis que M. de Terrienne, ayant répondu d'un petit coup de chapeau, continuait de gravir la côte, sa fille arrêta son cheval et dit dans un sourire :
— Bonjour, monsieur le curé . Rien de nouveau au village ?
Reconnaissant Michel qui, très correct, le chapeau à la main, se tenait contre le talus, elle ajouta :
— Le bonjour à vous aussi, monsieur Servaux. Vous revenez si rarement à Vergy qu'on j finira par oublier vos traits I...
Le jeune homme sourit :
— C^est justement ce que je me suis dit, mademoiselle. Et me voilà !
— Pour longtemps ?
— Je ne sais encore, mademoiselle. Je suis rentré hier soir et compte bien prendre quelques jours de vacances.
— A la bonne heure I monsieur Michel.
Faites provision de bon air et de soleil. Vous devez avoir besoin des deux. Or, Tair de Vergy, — vous ne vous en doutez peut-être pas ? — est le meilleur de France !...
Marguerite dit cela en montrant ses jolies dents blanches et en posant son œil bleu, doucement moqueur, dans le regard de Michel Servaux.
Elle ajouta :
— Alors, si vous êtes de Vergy pour quelques jours, nous aurons Toccasion de vous revoir. Je dois aller demain à la Fertay pas-
ser Taprès-midi avec Lucienne, Je vous y verrai sans doute ?
— Oui, mademoiselle. Ma sœur vous attend ?
— Non, je devais lui envoyer un mot ce soir. Voulez-vous être mon courrier ?
— Très volontiers.
La jument s'impatientait et tournait sans cesse sur elle-même. Marguerite avait peine à la maîtriser.
Elle dit rapidement à Tabbé Mathieu :
— Monsieur le curé, ce matin je suis allée chez le vieux père Placide... Ça ne va pas du tout. Vous feriez bien de le visiter. Il me semble que le pauvre homme ne peut plus aller loin.
— Bien. J'irai cet après-midi et tâcherai de le confesser ce soir.
— Je crois que ce serait sage.
La jeune fille rendit les rênes, et la jument partit au grand trot. Bientôt Marguerite eut rejoint son père qui, fier et hautain, droit sur son cheval mis en travers de la route, attendait à trois cents mètres plus loin.
— Elle est charmante ! déclara Michel.
— Oui, mon cher ami. C'est une perle ! Elle et son père, c'est le jour et la nuit !... Et puis, M'^" de Terrienne n^est pas seulement une beauté physique qui attire les regards lorsqu'elle est en amazone comme aujourd'hui ou lorsqu'elle fait salon au château. Elle est mieux que tout cela : c'est une beauté morale. — Elle est charmante et ne s'en doute pas ; modeste, simple, toujours prête à s'oublier et à se dévouer pour les autres. L'an dernier, elle a, pendant plusieurs semaines, fait le ménage d'une pauvre poitrinaire qui avait six enfants tout jeunes, et s'est ainsi attiré les bénédictions d'une famille dont le père a été converti par sa charité.
Pendant que l'abbé Mathieu parlait, Michel suivait du regard les deux points noirs qui disparaissaient là-bas, de l'autre côté de la colline. Et sa pensée filait derrière comme un rêve...
La cloche de Vergy égrenait sur le village les premières notes de V Angélus, et VAçe
Maria montait harmonieusement au-dessus des champs.
Michel, surpris d'avoir été entraîné aussi loin par le charme de la conversation, serra la main du curé de Vergy et redescendit vers la Fertay.
II coupa en droite ligne à travers champs, par un tout petit sentier de moissonneurs. — Et, pendant qu'il marchait sous la caresse du soleil, parmi les seigles qui le fouettaient au passage, il y avait toujours devant lui, sur récran diaphane de la pensée, une amazone charmante, avec deux grands yeux bleus d'une douceur infinie, deux jolis yeux d'amour...
Quand Marguerite arriva à la Fertay, Lucienne était au piano. Elle alla vers elle en souriant, lui saisit les mains, et, d'un air mystérieux :
— Bonjour, Lucienne. Vous êtes seule?
— Oui. Père et Michel fument leur cigare au fond du jardin.
— Alors, c^est parfait...
Après avoir fermé la porte, Marguerite entraîna son amie dans un coin du salon, vers deux fauteuils qui tendaient leurs bras ber^ ceurs.
— Ma chère Lucienne, j'ai à vous causer de choses très sérieuses et puisque nous avons le bonheur d'être seules un instant j'aborde
la question tout de go, sans préambule. Vous permettez ?
— Mais oui, fit Lucienne, devenue subitement inquiète.
— Oh ! rassurez-vous ; il ne s'agit que d'un événement heureux. Voici en deux mots : Mon cousin, le lieutenant de Kerlioz^que vous avez rencontré au château et avec lequel, je crois même, vous avez dansé, aime une jeune fille que vous connaissez bien. Il désire répouser, et je viens vous prier de vouloir bien être intermédiaire... Mais qu'avez-vous donc, Lucienne ?
La jeune fille subitement était devenue très pâle. Sa tête s^était reportée contre le dos du fauteuil et une sueur froide lui perlait aux tempes,
— Vous avez mal, Lucienne? répéta Marguerite.
— Non ; ce n'est rien. Un simple étourdissement. Gela va passer...
Marguerite planta son regard dans les yeux de son amie, et lui serrant affectueusement la main :
— Chère petite I Ne souffrez plus... C'est vous qu^il aime.
Les deux jeunes filles demeurèrent un moment silencieuses, les yeux dans les yeux, les lèvres proches, les poitrines également haletantes.— Leurs regards se causaient, et dans le silence de la pièce leurs âmes communiaient pleinement.
Lucienne voulut paraître forte et formuler une phrase quelconque d'étonnement. Ses lèvres s'entr'ouvrirent... Mais aussitôt le joli doigt rose de Marguerite les ferma :
— Ne dites rien, Lucienne. Ne protestez pas. M. de Kerlioz vous aime et vous venez d'avouer qu'il y a chez vous réciprocité complète. Voilà ce qui pouvait vous arriver de plus heureux à Tun comme à Tautre 1... Ma chère Lucienne, toutes mes félicitations et tous mes vœux !...
Marguerite, dans un éclat de rire, montra ses jolies dents blanches :
— Comme vous tombez facilement dans le piège ! J'avais à peine ébauché Finterrogatoire que vous en étiez aux aveux. Réelle-
ment, il n'est point malaisé d'être votre juge d'instruction !
Elle approcha plus près son regard. Sa 1^ main devint plus caressante et sa lèvre se posa sur le front de Lucienne.
— Alors, vous Taimez tant que cela !
— Je l'aimais beaucoup, oui. Mais depuis un instant je l'aime beaucoup plus encore...
— Eh bien, ma petite Lucienne, remettezvous de votre émotion et causons un peu des choses essentielles: Vous savez que M. de Kerlioz est ce qu'on appelle dans le monde « un blason usé ». — Il vous apporte un grand nom, une vie faite de probité et d'honneur, une main loyale et forte qui sera, durant votre vie, celle d'un ange gardien, mais c'est là presque toute sa dot. J'ai dit à M. de Kerlioz que M. Servaux vous faisait une dot de cent mille francs et que peut-être il désirerait un gendre plus fortuné...
Un peu de rouge s'épancha sur les joues de Lucienne :
— Vous avez dit ça ?
— Mais oui. Je ne voulais pas donner d'illusion à ce pauvre garçon.
— Oh ! c'est bien mal apprécier mon père.
— M. Servaux ne mettra pas d'opposition,
vous pensez ?
— J'en suis certaine. Mon père m'aime trop pour briser mon rêve, et il a trop confiance en moi pour penser que j'aie pu me laisser entraîner à la légère.
— Seulement il croira peut-être que M. de Kerlioz est un coureur de dot ?
— Je me charge de lui assurer le contraire. Le lieutenant de Kerlioz a trop d'âme pour envisager le mariage comme une question financière...
Marguerite,étonnée de rencontrer tant d'enthousiasme dans le cœur de Lucienne, interrompit :
— Qu'en savez-vous ?
— Je le sais par tout ce que j'ai pu toucher de cette âme dans les causeries que nous avons eues ensemble. M. de Kerlioz est un charmant homme, un superbe officier ; tout le monde le reconnaît. Mais, derrière Tunî-
forme, derrière le prestige du galon et le panache, c'est lui que j'admire !
— Lucienne 1 Mais vous parlez avec exaltation!...
— Non, Marguerite. C'est mon cœur qui dit sa chanson...
Frémissante, elle se dressa devant la glace. Elle avait de la rougeur sur le visage, de la clarté dans le regard.
— Mon Dieu 1 que va dire père en ma voyant si rouge ?
— Mettons-nous là, près de cette fenêtre enlre-bâillée... Quand vous serez remise de votre émotion, nous passerons au jardin.
Lucienne s^assit sur le marbre de la fenêtre, donnant sa joue à la brise qui entrait, et Marguerite se tint près d'elle, accoudée au rebord d'un canapé. Et ainsi, communiant de confiance et de joie, elles étaient charmantes : Lucienne, avec sa forte chevelure noire dont les bandeaux largement ondulés descendaient près des tempes; Marguerite, sous ses boucles blondes qu'elle relevait avec grâce par un joli ruban de satin bleu.
— Vous n'aviez jamais compris que j'aimais le lieutenant de Kerlioz ?
— Si. Depuis cette soirée dansante offerte au château. Dans le tourbillon d'une valse, vous avez perdu la branche de mimosa que mon cousin avait détachée d^une corbeille pour vous Toffrir. Or, quand on ramasse avec piété comme vousTavez fait une pauvre fleur que les valseurs ont piétinée, c'est que cette fleur-là parle d'amour... N'est-ce pas, ma grande enfant?
— Oui, Marguerite, J'aurais souffert vraiment si M. de Kerlioz ne Tavait plus aperçue à mon corsage. Il aurait pu croire que je n'y attachais aucun prix.
— Je parie que vous l'avez conservée cette branche de mimosa?
— Oui. Elle est là.
Lucienne ouvrit le tiroir d'un guéridon et ramena de tout au fond un petit coffret en peluche rouge. Elle l'ouvrit. Il y avait là les choses les plus disparates et les plus insignifiantes, les plus sérieuses et les plus enfantines : une faveur bleue, un petit crucifix
d'ivoire, une branche de réséda fanée et décolorée, un petit mouton cassé et une trompette en fer-blanc, souvenirs des jouets d'enfance, une photographie jaunie, une épingle de cravate, des cartes postales illustrées, un bracelet en or, un petit éventail en papier, des lettres, deux bagues, deux menus, un ruban rose, un petit mouchoir de dentelles, une robe de poupée... tout le meilleur des souvenirs et du cœur!... Et tout au fond, enveloppée dans du papier de soie: la branche de mimosa du lieutenant de Kerlioz...
Marguerite reprit la première la conversation :
— C'est curieux la vie» Vous ne trouvez pas, Lucienne? — Qui aurait pu prévoir que les deux bonnes petites amies de pension deviendraient un jour deux cousines!...
— Oh ! vous allez vite en besogne, fit Lucienne, en remettant le coffret dans le tiroir. Il y a loin de la coupe aux lèvres...
— Pas dans votre cas. Je vous avoue que je ne prévois aucun empêchement à ce projet de mariage. Le seul point noir, vous venez
de l'effacer, puisqiie vous aimez M. de Kerlioz même sans dot.
— Oui, Marguerite. C'est évident ; seulement...
La jeune châtelaine fut surprise de ce mouvement d'hésitation, de cette sorte de recul que Tenthousiasme de Lucienne subissait manifestement.
— Peut-être n'aimez- vous pas la vie un peu nomade des officiers qui sont obligés, tous les six ou huit ans, de changer de garnison et de déménager ?
— Non. Ça n'a aucune importance. Au contraire, j'aime le changement, les voyages, les émotions d'une vie mouvementée. Seulement...
La jeune fille hésita.
— Eh bien ?
— Il y a un obstacle: mon père. Vous le savez, Marguerite, je suis toute sa joie, un peu aussi sa providence depuis que l'âge le rend infirme. Si je le quitte, il ne saura survivre longtemps à mon départ.
— Bah ! La Providence a arrangé bien d'au-
très difficultés I... Votre père pourra vous suivre.
— Non. D'abord mon mari n^aimera sans doute pas de jouer le rôle d'infirmier. Et puis, mon père aime trop ses champs pour porter en ville ses cheveux blancs. Il est né à la Fertay. Il y a toujours vécu. Son plus grand chagrin, j'en suis sûre, serait de ne pas y mourir.
Les jeunes filles se turent, car le jardinier venait d'appuyer son échelle contre le mur afin d'écheniller le grand rosier grimpant dont la mosaïque de boutons encadrait la fenêtre.
Elles passèrent au jardin.
Il n'était pas bien, bien joli le jardin de la Fertay. Il était tout plat, tout uni, sans pelouses et sans corbeilles, sillonné de sentiers étroits bordés de guirlandes de buis, qui se coupaient à angle droit et qui enserraient de larges parcs de légumes. Les bordures de buis étaient doublées, sur la largeur de plus d'un mètre, d'une bande de fleurs vivaces, d'où émergeait de temps en temps un arbre à fruits
taillé en forme de chandelle. Mais s'il n'avait pas les allures d'un parc, le jardin de la Fertay avait cependant beaucoup de charme et de poésie, car, derrière cette ligne de potager s'étendait à perte de vue une pépinière pleine d'oiseaux. Au milieu de cette pépinière serpentait une délicieuse petite rivière que traversait de distance en distance un pont rustique formé par l'entrelacement de branches tortueuses de chêne. Vers le milieu de son cours cette rivière portait sur un de ses flancs une gentille hutte faite en bois et en plâtre et coiffée d'un toit en paille.
Au pied de cette hutte, dans l'hémicycle formé par des tilleuls taillés, étaient installés des bancs de repos et des chaises de jardin.
C'est dans ce coin d'ombre enchanteur que M. Servaux et son fils étaient venus, après le dîner, fumer un cigare et prendre quelques heures de lecture.
Quand Marguerite et Lucienne débouchérent du sentier couvert, Michel avait un livre en mains et M. Servaux parcourait les
colonnes d'un journal. Tous deux paraissaient très absorbés.
Rieuses et froufroutantes, elles s'annoncèrent :
— Bonjour, monsieur Servaux !
— Ah ! mademoiselle Marguerite !... Vous m^excuserez... je ne vous avais pas vue arriver, dit le vieillard en soulevant son chapeau et en serrant la main fine qui se présentait dans un geste aimable.
— Mais certainement, monsieur Servaux.
D'ailleurs, c'est notre faute. Lucienne et moi, nous marchons si légèrement qu'on ne nous entend pas. Nous passons comme des anges,..
En riant elle-même de sa réflexion, Marguerite s'avança vers Michel et lui tendit la main ;
— Quand je vous serre la main, monsieur Michel, il me semble que je serre quelque chose de lointain... Oui, de très bon mais de très lointain...
— Pourquoi donc, mademoiselle ?
— Eh bien, vous êtes si souvent loin de Vergy, vous êtes si peu de chez nous qu'il y
a toujours entre nos poignées de main et nos causeries une longue chaîne de jours. — Vous savez... ces orangers du jardin des Tuileries?...Vous devez connaître ça, puisque vous êtes de Paris ?
— Oui. Eh bien ?
— Vous leur ressemblez. On les amène avec mille précautions aux Tuileries lorsque le soleil est le plus chaud de Tannée et les jours le plus longs. Puis, dès que Fautomne ramène la rosée, on leur fait reprendre le chemin de la serre. Vous, vous faites de même. Chaque année, aux plus beaux jours, lorsque Vergy a mis sa robe de fête, vous revenez passer quelque temps ici, et puis, un soir, vous regagnez la serre parisienne. Ai-je raison?
— Oui, mademoiselle. Seulement, c^est ma vie qui Texige.
— Votre vie ! Mais, monsieur Michel, vous avez au contraire le genre de vie qui vous permet le mieux d'arranger vos journées à votre guise et de demeurer où bon vous semble. Voyons, ne pouvez-vous écrire vos romans, vos nouvelles, vos pièces de théâtre,
à Lille ou à Marseille aussi bien qu'à Paris?
— Evidemment.
— Eh bien, pourquoi pas à Vergy ?
Marguerite, en disant cela, fixa le jeune
homme. Elle comprit son embarras et, sans lui laisser le temps de chercher une réponse, elle lui tendit une perche de sauvetage.
— Que lisiez-vous donc quand nous sommes arrivées? Vous paraissiez très studieux.
Michel prit le livre qui dormait sur la table :
— C'est La Terre qui meurt, de René Bazin.
— Ah 1 oui... C'est joli, cela. Mais je trouve qu'il y a de la tristesse sur chaque page. Bazin a trop bien senti et exprimé Tagonie des campagnes. Il a trop bien entendu la voix du clocher de SouUans; c'est attristant jusqu a la souffrance.
— J'ai eu la même impression que vous, dit Lucienne, la première fois que j'ai lu le livre. Et puis, un soir d'hiver, j'ai entr 'ouvert à nouveau... j'ai été charmée 1 II y a de la tristesse d'agonie, c'est vrai, sur tout le livre ;
mais il s'en dégage en revanche une immense pitié pour ces vieux terriens, comme Toussaint Lumineau, qui pleurent sur les champs abandonnés mais les regardent toujours avec amour. Et bientôt on se prend à pleurer avec eux et, comme eux, à chérir la terre.
— Monsieur Michel, si j'avais votre plume et votre talent, savez-vous ce que j'écrirais?
— Dites ?
— Un roman magnifique qui serait tiré à des centaines de mille d'exemplaires et que j'intitulerais : La Terre qui çit, — Tout le monde lui tourne le dos à cette bonne terre; vous devriez redresser Terreur.
Marguerite regarda M. Servaux. Le vieillard, très ému, l'encourageait du regard.
Mais Michel ne répondit rien. Il se contenta de sourire en tortillant sa moustache. Puis la conversation prit un autre cours.
— Vous serez encore à Vergy dans huit ^ours, monsieur Michel ?
— Je ne pense pas, mademoiselle.
— Vous retournez à Paris ?
— Dans quelques jours, oui. J'ai affaire.
— C'est urgent ?
— Indispensable. Je dois voir mon éditeur au sujet de mon prochain roman.
— Ohl C'est vraiment dommage! Il y a chasse au château de demain en huit et je me faisais fête de vous présenter à nos invités. Ecoutez, il y a moyen de tout arranger : allez à Paris cette semaine et revenez pour notre réunion. Vous verrez, vous aurez beaucoup d'agrément car le soir, après la chasse, il y aura dîner suivi d'une petite sauterie. Et puis, vous ne pouvez faire autrement que d'accompagner Lucienne. M. Servaux est trop souffrant pour le faire. Et puis, enfin...
— Enfin?...
La jeune fille esquissa un radieux sourire dans lequel partait un peu de son âme :
— ...Vous me feriez un grand grand plaisir.
Michel cessa de balancer la tête et son indécision s'arrêta devant cet aveu envolé dans un élan de simplicité charmante.
— C'est dit? reprit Marguerite, en regardant Michel avec des yeux dans lesquels des-
cendait quelque chose de doux et de suppliant.
— Oui, mademoiselle. G^est entendu. J'irai à Paris à la fin de la semaine et dans huit jours je serai des vôtres,
— A la bonne heure ! Faudra-t-il vous faire seller un cheval au château?
— Merci, mademoiselle. Je prendrai ma jument noire. Voici plus d'un an que je ne Tai montée: mais je suis bon cavalier et tiens bien les arçons.
— D'ailleurs les chasseurs mettront pied à terre pour pénétrer dans les fourrés. En somme ce sera plutôt une promenade d'agrément pour mettre les estomacs en appétit et les cœurs en gaieté.
— Ce sera délicieux.
— Je Tespère. Et vous, Lucienne? Prendrez-vous part à la chasse?
— Oh I moi, Marguerite, je n'irai que le soir pour le dîner et la sauterie. Ma présence est indispensable ici pendant la journée.
— Eh bien, mes amis, vous me donnez de la joiel...
— De la joie? releva Lucienne.
— Mais oui, ma petite. J'aime de vous revoir tous deux à Vergy. Gela me rappelle un passé qui fut heureux... Vous savez, quand vous étiez toute petite et que vous veniez jouer avec moi sur la terrasse du château et sur les pelouses. ..A ce moment-là j^avais encore ma mère et ses caresses.
Les beaux yeux bleus se voilèrent d'une larme et leur expression infinie de tristesse acheva la phrase commencée.
Lucienne souffrit de la douleur de son amie. Elle y fit diversion en disant à son frère :
— Cours à la maison. Tu diras à Mariette de nous apporter une tasse de thé.
Michel disparut dans le sentier où le soleil, filtrant au travers des taillis, venait poser de-ci de-là des taches d'or, et les jolis yeux bleus vidèrent peu à peu leurs larmes.
Monsieur Servaux pressa tendrement la main de Marguerite :
— Mademoiselle Marguerite, je vous remercie de ce que vous avez dit tout à l'heure.
— De quoi donc, monsieur Servaux ?
— Oui, tout à l'heure, là... devant mon
fils, VOUS avez parlé de Vergy, des douceurs qu'il donne à ceux qui Thabitent. Vous avez fait entrevoir à Michel la possibilité de continuer sa carrière d'écrivain en continuant la tradition... Vous l'avez décidé à revenir dans huit jours près de nous... C'est pour tout cela que je vous remercie, mademoiselle Marguerite.
— Oh I monsieur Servaux, j'ai tant peur que M. Michel devienne un déraciné et que Paris le conserve tout à fait !...
La jeune fille craignit d'avoir ouvert un peu trop son cœur. Elle se reprit aussitôt.
— Sa présence doit vous faire beaucoup de bien, monsieur Servaux ?
— Oui. Elle me guérit. Depuis que Michel couche à la Fertay et s'assied à notre table, la douleur des jambes s'en est allée avec la douleur du cœur. Il y a eu liquidation générale, et je sens très bien que sous mes soixante-cinq ans il y a beaucoup de joies qui se trémoussent.
M. Servaux posa la main surTépaule de Lucienne et continua :
— Cette chère petite, voyez-vous, c'est mon bras droit ; mais il me faut l'autre bras pour être complètement heureux...
Marguerite ne put répliquer, car Michel apportait triomphalement un plateau chargé de tasses et une assiette bourrée de gâteaux secs.
— Me voilà garçon de café !... dit Michel en posant, avec une gaucherie voulue, le plateau sur la table. Mais j'avoue que c'est une profession que je ne porte point dans le sang.
Il se tourna vers Marguerite :
— Mademoiselle, une gaufrette ?... un suprême ?... une Frida?...
— Mais votre thé ? monsieur Michel, Vos tasses sont en deuil !...
— Un tout petit instant, mademoiselle.
Mariette prépare la théière.
La conversation s'aiguilla vers Tactualité politique, la chute du cabinet et les nouvelles combinaisons ministérielles. Puis, lorsque Mariette, coiffée d^un bonnet tuyauté dont les rubans pleuraient dans le dos, et
drapée d^un large tablier blanc, tout fraîchement déplié, apporta le thé fumant, les causeurs se resserrèrent autour delà table en fer.
— Vous sucrez, mademoiselle ?
— Volontiers.
Marguerite enfonça sa jolie main blanche dans le sucrier et s^adressa à Michel :
— Que préparez-vous en ce moment ?
— Un roman, mademoiselle.
— Le titre ?
— La Sèçe qui part.
— Tiens... C'est original. Et le schéma ?
— Très simple : Un écrivain de grand talent, Jean Kéras, a un encrier pornographique. Il rencontre sur sa route une charmante créature, Gilberte de Kroisset, dont il s'éprend éperdument. Gilberte consent à l'épouser parce qu'elle a découvert en lui un coin d'âme ensoleillé ; mais elle exige qu'il brise sa plume pour en prendre une nouvelle, plus idéalisante. Jean Kéras y consent avec bonheur, car, au fond, il se sent plein d'honnêtes aspirations et s'il s'est laissé entraîner dans la mauvaise presse, c'est parce que le vent
des passions a soufflé sur son cœur et en a chassé toutes les traditions. — Le nouveau converti, dégagé des amitiés néfastes qui Finfluençaient et ternissaient son talent, enfante des chefs-d'œuvre. Et tout cela, c'est la Sèçe qui part.,.
Pendant qull parlait, Marguerite attachait son regard sur le visage de Técrivain et sa physionomie était celle d'une femme en extase.
— Oh 1 que ce doit être joli 1 monsieur Michel.
— Pas mal. Assez peu romanesque pour être vécu. C'est de la psychologie très moderne.
— Et pour quand la mise en librairie ?
— Pour la fin de Pautomne. Le manuscrit est chez l'éditeur depuis quinze jours.
— Mais dites-moi, monsieur Michel : où trouvez-vous l'inspiration pour concevoir de si belles choses ?
— Nulle part. La plume est un don, mademoiselle. L'écrivain qui charme par son style ne fait pas plus d'effort que le peintre
de génie qui; d'un coup de pinceau, idéalise un regard. Il exhale les qualités dont Dieu Ta comblé, tout simplement.
— Alors vous croyez à la vocation littéraire ?
— Absolument. Écrire est pour moi une joie ; et je ne suis jamais aussi heureux qu'après une veille prolongée, lorsque je m^endors en me disant : Encore une jolie page de faite !,..
Marguerite se tourna vers M. Servaux :
-— Au train dont il marche, votre fils, avant quarante ans, sera au bout du pont des Arts.
— Oh ! mademoiselle... fit Michel, en rougissant. L^ Académie Française est une vieille maman très sévère qui n'est accueillante que pour les cheveux blancs.
— Mais aussi, ce me semble, pour les jeunes qui ont du talent.
— Mes enfants, conclut Lucienne en riant, si vous commencez le chapitre des compliments réciproques, nous risquons fort de ne pas l'avoir lu tout entier pour ce soir.
Cette répartie fit rire. On se leva.
— Vous êtes venue en voiture, Marguerite ?
— Oui, Lucienne ; avec la voiture anglaise et ma bonne petite Lisette.
Elle expliqua, en se tournant vers Michel:
— Lisette... c'est la petite jument que je montais hier.
— Ah 1 oui... Elle m'a paru très jolie.
— Oui, une bonne petite bête pleine d'ardeur, et surtout assez douce.
— Vous avez aussi une auto, je crois ?
— Elle nous sert seulement pour les voyages et les excursions. C^est une énorme voiture de quarante chevaux et, franchement, pour les petites promenades, ce n'est guère pratique.
— C'est vrai, mais pour les excursions je trouve que l'auto est le véhicule de rêve.
— Vous Taimez ?
— J^en raffole !
— Alors venez avec nous de dimanche en huit. Nous devons aller à Bienvillers. C'est un charmant pays, planté presque à égale distance d'Arras, de Doullens et d'Albert, où, chaque année, le dimanche le plus proche
du 14 juillet, on va vénérer saint Etton.
— On y va en pèlerinage ?
— Oh ! de très loin. C'est un pèlerinage très ancien et très connu. Les paysans invoquent saint Etton pour leurs moissons et pour leurs bestiaux. Si un jour vous écrivez quelque chose sur les légendes et sur les saints de l'Artois, vous pourrez vous rappeler votre pèlerinage à saint Etton. Allons... c'est dit?
— Mademoiselle, j'accepte volontiers. Seulement vous aurez peut-être des invités ?
— Une petite cousine,une gamine de quinze printemps.
Marguerite se tourna vers Lucienne :
— Vous viendrez avec nous, n'est-ce pas?
— Mais votre voiture ne sera jamais assez grande !
— Si, si. Vous, ma cousine et moi, nous nous mettrons en arrière. Mon père et monsieur Michel, en avant.
— Et votre chauffeur ? objecta Michel.
— En chien de fusil sur le marchepied. Il a l'habitude.
— Mais qui tiendra le volant ?
— Mon père, c'est toujours lui qui conduit.
— Alors, mademoiselle, c'est accepté.
Marguerite lança un rapide coup d'œil à
M.Servaux ; et dans ce regard, brillant comme un éclair, il y avait toute une phrase... Et cette phrase était joyeuse et triomphante :
— Voyez-vous que je sais vous garder votre fils !...
M. Servaux comprit la pensée délicate de Marguerite. Il la remercia :
— A la bonne heure 1 mademoiselle. Vous savez très bien arranger les choses pour que tout le monde trouve son agrément.
— Sauf vous, monsieur Servaux, puisque j'ai oublié de vous inviter !...
— Oh ! moi... Vous avez bien fait de m'oublier. Je ne sors guère. — Mais je jouis de vos joies et je suis heureux de vous voir heureux près de moi, autour de moi...
Le regard de M. Servaux rencontra encore celui de Marguerite. Et ce regard disait :
— Oui, oui, je vous comprends...
Le soleil descendait déjà à Fhorizon et
incendiait les troncs d'arbres. Marguerite prit congé et regagna sa voiture où le cocher s'était endormi.
Lorsqu'elle quitta la ferme,Michel demeura longtemps sous le porche, les yeux rivés sur la gentille voiture anglaise qui disparaissait sous l'ombre de Tavenue. — Il lui semblait qu'il venait de laisser partir de la gaieté très jeune, très vive, très franche... et qu'il avait frôlé quelque chose comme du bonheur...
Quand Lucienne conduisit M. Servaux dans sa chambre, comme elle le faisait chaque soir, elle Tembrassa longuement. Ses lèvres avaient une tendresse des jours de fête.
M. Servaux sentit passer dans ce baiser le frémissement d'une âme en joie..*
— Tu es contente de ta journée, Lucienne ?
— Ohl oui, père. Remarquez-vous comme Michel devient gai, rieur, enjoué, espiègle
même ? Il n'a plus son air figé de Fautre soir.
— Oui. Je Tai remarqué. Je t'avoue que je craignais le contact de Michel avec son vieux berceau de Vergy, car les cœurs sur lesquels a passé le bruit des villes et des plaisirs souffrent souvent du calme de nos campagnes... Mais Michel paraît renaître avec joie à notre vie pastorale. Tu vois, il a accepté la réunion au château, Texcursion à Bienvillers... — Tout cela suppose un séjour prolongé.
— Quinze grands jours !
— Oh ! ma chère petite... C'est plus qu'il n'en faut pour me remettre tout à fait.
Lucienne embrassa son père une seconde fois, puis, très gamine, lui dit :
— Père, il faudra que j'aille à Arras demain matin pour faire arranger ma robe. Je dois faire changer les garnitures pour aller à la sauterie dans huit jours, chez Marguerite.
— Chère petite... Tu ne sais donc pas que la plus jolie toilette c'est la beauté que la na-
ture t'a donnée... Tu ne seras pas la dernière à être remarquée, je t^assure.
Lucienne se fit caressante :
' — C'est possible, père, seulement si je n'étais pas coquette, je ne serais point femme,..
M. Servaux sourit aux jolis yeux qui se penchaient vers lui et conclut :
— Tu as raison, petite. Va demain à Arras. Le désir de plaire, c'est de ton âge. — Mais sais-tu si les invités seront nombreux ?
— Beaucoup de messieurs, mais peu de
dames.
— Tu sais des noms?
— Marguerite n'a pas détaillé. Mais je suppose qu'il y aura comme la fois dernière : les de Kusbeck, les Dufortrain, le colonel del Barras et sa femme, les d'Ambrières, le comte de Lurac... ah ! et puis le lieutenant de Kerlioz.
— Le cousin de Marguerite?
— Oui. C'est un charmant garçon. Il danse à ravir.
— Tu as dansé avec lui le mois dernier^ je crois.
— Oui, plusieurs fois... fit Lucienne, en ne
pouvant dissimuler le rouge que rémotion amenait sur ses joues.
M. Servaux remarqua le trouble de sa fille. Il continua d'interroger :
— C'est un lieutenant de dragons?
— Oui.
— II est beau garçon?
— Oh ! oui. Très, très bien.
— Grand?
— Je lui viens à l'épaule. C'était certainement le plus svelle et le plus distingué de tous les jeunes gens qui étaient là.
M. Servaux ne perdit pas des yeux sa fille. Il devinait de l'enthousiasme sous cette poitrine de vierge qui recelait mal son secret. Il continua, l'air indifférent :
— On m'avait en effet dit que M. de Kerlioz était très bien.
— Oh ! quant à ça on ne peut pas dire le contraire.
— Malheureusement il y a plus de qualités que de fortune, à ce qu'on dit.
— C'est possible. Mais ce n'est pas la fortune qui fait les hommes.
Cette fois M. Servaux redressa sa belle tête encerclée de cheveux blancs :
— Mais^ ma chère petite, sais-tu qu'on ne tient pas un autre langage lorsqu'on est amoureuse...
Lucienne instantanément devint pourpre...
Sa timidité s'effarouchait devant le premier aveu d'amour. — Pour dissimuler son trouble, elle se mit à rire et se tourna vers la commode placée de l'autre côté du lit, sous prétexte de moucher la bougie.
Tout aussitôt sa pensée découvrit les incertitudes du lendemain. Elle se vit errant de ville en ville à la suite de son mari^ loin, très loin de Vergy. Elle vit son frère, incertain et chancelant dans le tourbillon parisien, son vieux père traînant sa vieillesse dans la solitude et l'abandon... Alors, brusquement, elle voulut détruire chez son père le soupçon qu'elle venait de faire naître. Elle eut un rire bruyant pour mieux dissimuler le trouble de sa voix :
— Que vous êtes amusant avec vos idées !... Je ne peux pas dire du bien de quelque jeune
homme à marier, sans que tout de suite vous ébauchiez un plan pharamineux I...
— Alors, tu n^es pas éprise ?
Lucienne revint, légère, vers son père. Ses
doits caressèrent les tempes du vieillard. Son visage se fît tout proche du sien et, dans un rire argentin, la jeune fîUe déclara :
— Moi ? Pas le moins du monde !...
...Et elle disparut dans un frou frou soyeux. Quand elle ouvrit la fenêtre de sa chambre,
le vent du soir passa sur son front, mettant un peu de fraîcheur sur son cerveau en feu. La nuit était étoilée. Lucienne offrit au ciel ses grands yeux noyés de larmes et murmura dans un sanglot :
— Mon Dieu !... Pardonnez ce mensonge... Il est immense, mais c'est pour le père que je Tai fait...
Michel était parti à Paris le dimanche soir Quand il rentra, le mardi soir, il avait la gaieté d^un collégien qui revient en vacances j En apercevant son père et Lucienne^ il eut un geste espiègle et tira de son portefeuille un billet de consigne.
— Savez-vous ce que je ramène avec moi?... Non, je vous le donne en mille !... en dix mille 1... Je rapporte une immense malle pleine de linge et de vêtements 1
Il regarda son père :
— Cette fois vous ne me reprocherez plus de faire de rares et courtes apparitions. J'ai Tair de m'installer pour une saison !...
M.Servaux posa les mains sur les épaules de Michel et, après Tavoir considéré avec amour :
— Mon grand garçon, dit-il, soyez le bienvenu !
Michel reçut le baiser paternel et il lui sembla qu'avec ce baiser une larme descendait sur son front. Il releva les yeux.,. Son père pleurait en effet.
Lucienne, qui comprenait Téclosion du bonheur dans le cœur du vieux père et voulait la laisser silencieuse, entraîna Michel dans sa chambre à coucher :
— Cher frérot, dit-elle, en caressant les belles moustaches de Técrivain, si tu savais la joie que tu ramènes ici !...
— Tu crois que père est heureux de ma décision ?
— Tu as vu. Les larmes ont trahi son bonheur.
Un instant le frère et la sœur demeurèrent silencieux. Puis, tirant de son corsage une lettre rose^ Lucienne déclara avec finesse...
— Oui, oui, monsieur Técrivain, je sais pourquoi vous revenez si volontiers à Vergy maintenant : un œil bleu a traversé votre horizon...
— Que veux-tu dire, Lucienne ?
La jeune fille mit ses mains en porte-voix devant sa bouche et souffla tout doucement à l'oreille de Michel^ avec un air mutin :
— Elle est gentille, hein, la petite châtelaine de Vergy ?
Pas un trait du visage de Michel ne trahit Tombre d'une émotion.
— Lucienne, je t'avoue que je ne comprends pas ce que tu veux dire.
— Tenez, mon grand cachotier : voilà une lettre, arrivée d'hier, qui vous aidera à comprendre. J'ai reconnu l'écriture de Marguerite. Ce doit être charmant à l'intérieur...
... Et Lucienne Servaux,très comiquement, déclara :
— Adieu. Je me sauve !...
Michel, bouleversé, considéra l'écriture.
C'était une main fine et légère qui l'avait tracée.
D'un coup d'ongle il fit sauter l'enveloppe. Un parfum discret, très discret, s'échappa. C'était comme un soupçon d'héliotrope... Et
Lucienne avait dit vrai : Celait charmant à rintérieur.
« Monsieur Michel,
« Je viens vous dire des choses désagréa- « blés et vous sermonner.
« Ce n^est pas à une petite (ille comme « moi à faire la morale à un homme de let- « très célèbre, je le sais, mais j'ai toutes les « audaces...
« Quand vous aurez lu ces lignes, ne les ou- « bliez pas ; mais pardonnez-les-moi. J'agis, « croyez-le bien, avec franchise et en amie^ « Accueillez bien ma lettre rose.
« Dimanche soir, un brave homme de « Vergy, qui m'a parlé de vous, m^a dit : « C'est égal, la génération nouvelle est bien « changée... Jusqu'au fils de M. Servaux qui « n'a pas été à la messe !... — Ce fut tout. La « réflexion était toute simple, mais elle por- « tait en elle des pages de philosophie...
« Il m'était impossible de prendre votre « défense. Je me suis contentée de mentir « dans votre intérêt et de répondre évasi-
« vement : Il aura été retenu à la Fertay, « car son père est très souffrant.
« Monsieur Michel, je vais vous dire un mot « bien grave : En n'assistant pas à la messe « dimanche, vous avez commis un crime, « car vous avez donné à nos pauvres paysans « l'exemple de Tindifférence religieuse.
« Vous allez vous fâcher tout rouge, peut- « être ?... Vous auriez tort, car je vous donne « à cette minute une très grande marque « d'estime et d'affection. C'est seulement à « ceux que Ton aime que l'on a le courage « de parler ainsi. Et je vous aime vraiment, « pour tout ce que j'ai touché de votre âme « et de votre talent dans vos ouvrages. Et je « vous aime encore, pour ce que je sens en « vous de spontanéité franche et ingénue. « C'est pour cela que je n'ai pu retenir ce « gros mot. Pardonnez-le-moi pour aujour- « d'hui ; vous m'en remercierez plus tard.
« Monsieur Michel, dites-moi, avez-vous « vraiment une objection sérieuse contre « les choses de la foi ? Cela se discute et se « raisonne. Il peut bien se faire qu'entre
« VOUS et le devoir il n'y ait que des ombres, « un nuage, presque rien. Vous plaît-il de « me le confier ? J'étudierai ce point et « peut-être arriverai-je à dissiper un malen- « tendu.
« Il y va de votre bonheur. Et ce bonheur « est solidaire de quelques autres. — L^au- « tre jour, à la Fertay, j'ai surpris une « larme au bord d'une paupière... Si vous « Taviez vue, cette larme du père, si dis- « crête et qui venait de si loin, elle vous « eût ému, plus encore qu'elle ne m'a émue... « Et là-haut il y a votre mère dont la joie ne « peut être complète en ce moment, car « elle vous aimait trop pour jouir de son « ciel à plein cœur tant que quelque chose < vous manquera sur cette terre.
« Monsieur Michel, entre vos mains vous « portez plus d'une destinée et vous n'avez « pas le droit de vous distraire de ce dépôt.
« Je vous laisse sur ces graves pensées « Méditez-les un peu le long de vos prome- « nades, en face de nos grands blés qui frisée sonnent sous le vent, au coin de ces haies
« OÙ passèrent vos aïeux. Elles vous feront
« du bien.
« Pardonnez ma hardiesse. Je vous ai
« parlé avec franchise, comme je le fais
« toujours. Jamais je ne vous rappellerai
« cette lettre. Vous pouvez venir au château
« jeudi sans craindre de l'hostilité de ma
« part. Je vous accueillerai comme par le
« passé et ne ferai même pas allusion à
« celte lettre. Mais j'ose espérer que pour
« dimanche prochain votre conscience aura
« rendu son jugement.
Marguerite. »
Lentement, très lentement, Michel relut la lettre, s'attardant sur un mot, au coin d'une phrase, derrière une ligne. Un suave parfum s^exhalait de cette feuille rose, et Fâme du jeune homme s'en imprégnait avec bonheur.
— Chère petite ! dit Michel, en posant avec dévotion ses lèvres sur la signature.
Gomme Michel remettait la lettre dans son enveloppe, Lucienne entre-bâilla la porte et questionna, légèrement moqueuse :
— Est-ce qu'il y a une marguerite à effeuiller ?
— Petite sotte ! répliqua Michel, en tendant la lettre à sa sœur. Lis, et tu verras qu'il n^est pas du tout question de ce que tu penses,
Rapidement Lucienne parcourut la lettre.
Puis elle leva vers son frère ses grands yeux qu'une larme traversait :
— C'est plein de cœur, dit-elle. Conserve cette lettre, Michel, et tâche de la relire de temps en temps lorsque tu glisseras sur le bord du chemin... Ce que Marguerite te dit là, nous le ressentons tous. — Ce fait d'aller ou de ne pas aller à la messe n'a pour toi aucune importance, je le sais. Tu te places sur un terrain de large indépendance. Tu t'es tracé une ligne de conduite dans la fantaisie et le bon plaisir. Mais tu oublies qu'à Vergy tu es chef de file et que les chefs doivent montrer Texemple... Tu prétends être un écrivain traditionnaliste, et tu oublies le chemin le plus droit et le plus large de la tradition... Tu ne veux pas être un déraciné, et
tu coupes délibérément la plus grande racine: celle de la foi...
Michel ferma par un baiser les lèvres de sa sœur :
— Petite sœur, ceci ne regarde que moi. Il ajouta triomphalement, heureux de jeter
un voile sur la perspicacité de Lucienne :
— En tout cas, tu vois bien que celte lettre ne contient pas un mot d'amour. Marguerite ne songe pas plus à moi que je ne pense à elle !...
Michel n'aimait pas d'ouvrir son âme et ne permettait pas non plus qu^on lui rendît visite... — Certain que maintenant il gardait pour lui seul le secret de son cœur, il descendit avec sa sœur rejoindre M. Servaux.
Quand Michel arriva au château, les chevaux piaffaient dans la cour d'honneur.
D'un vigoureux coup d'éperon le jeune homme enleva sa jument qui franchit à belle allure la grille et la ligne des parterres.
Réunis par petits groupes, les chasseurs causaient sur le perron et dans le grand salon. Michel salua avec élégance, serrant de temps en temps des mains amies, et se dirigea vers l'angle du salon où se trouvaient le comte de Terrienne et sa fille.
Il s'inclina devant Marguerite et serra la main que le comte lui tendait.
— Soyez le bienvenu, monsieur Servaux, dit le comte.
Il ajouta, en présentant le jeune homme aux invités :
— Monsieur Michel Servaux, homme de lettres.
Des sourires gracieux et des propos flatteurs entourèrent aussitôt l'écrivain, car Michel Servaux^ malgré ses vingt-neuf ans^ avait déjà conquis dans la littérature une place large et brillante. Ayant du talent et de l'originalité, il s'était faufilé tout de suite jusqu^au premier rang dans la foule des romanciers contemporains. Aussi sa jeune renommée lui ouvrait toutes les sympathies. On pressentait en lui un de ces écrivains de race qui, avant quarante ans, prennent la gloire d^assaut.
Bientôt les groupes s'égrenèrent le long de la terrasse et les chasseurs montèrent en selle, aux aboiements assourdissants des chiens.
Quand la mousse du bois étouffa le pas des chevaux, Marguerite donna de la cravache et vint se placer à la hauteur de Michel :
— Eh bien, monsieur Michel, aurons-nous bonne chasse ?
— Évidemment, mademoiselle, puisque vous en êtes.
Marguerite sourit à ce coup droit de galanterie et continua :
— Père a lâché celte année beaucoup de lapins dans ses bois ; mais il y a tant d® braconniers que les lerrie rs sont souvent en deuiL
— Vous n'avez pas de garde-chasse ?
— Si. Nous en avons même plusieurs. Seulement il est bien difficile de surprendre les braconniers exercés, les professionnels, car ils tendent des lacs le soir à Tentrée des terriers fréquentés et filent au petit jour avec leur butin.
Comme les chasseurs commençaient à se distancer le long d'une avenue bordée de vieux ormes, Michel tira sur les rênes et rapp procha sa jument de celle de Marguerite afin que la voix fût moins élevée et la causerie plus intime :
— Mademoiselle Marguerite, merci devo- ^' tre lettre rose. Elle était charmante.
La ^olie châtelaine se tourna vers Mi-
chel et lui offrit la clarté de son regard :
— Vous ne m'en voulez pas ?
— Puisque je vous en remercie, au contraire...
— Je suis heureuse de vous entendre dire cela, monsieur Michel. J'aurais eu peine si vous vous étiez froissé à cause de cette lettre, car c'était une poignée de main très franche, très sincère, très amicale aussi, que je vous offrais.
— Je n'en doute pas. C'est une sincérité que je sais apprécier.
— Remarquez, monsieur Michel, que je ne suis nullement intransigeante ; mais j'aime la tradition et j'estime qu'il ne faut pas semer ses principes au fil des jours, au hasard des caprices.
La jeune fille enveloppa Michel d'un regard plein de finesse :
— Or, avouez que c'est un peu ce que vous faites...
— Mon Dieu ! oui... un peu, dit Michel en riant.
— Vous ne m'avez jamais ouvert votre
âme, et cependant je la connais par cœur, car elle se reflète sur chacune des pages de vos livres. Voulez-vous que je vous dise mon opinion en deux mots ?
— Allez ! Vous m'intéressez...
— Eh bien, vous êtes un adolescent en pleine crise de doute. Oh ! parfaitement... Vous doutez de tout, sauf du plaisir ; et vous vous abstenez de tout ce qui ne satisfait pas votre égoïsme.
— Ah I bah !...
— Oui, oui, monsieur Michel. Je comprends très bien votre état d'âme. Vous avez subi l'accès de fièvre qui vous a jeté en bas du lit des traditions et vous êtes tombé dans le doute. Mais vous savez, franchement, le doute est un manteau qui ne vous va pas du tout !...
— Pourquoi cela?
— Parce que votre âme est trop fière et trop grande pour être à Taise sous un habit ridicule. Oh! vous pouvez protester... Je maintiens mon diagnostic ; vous avez voulu goûter un peu au doute par genre, par sno-
bisme, parce que c'est très parisien, très bien porté en ce moment dans un certain monde. Seulement vous ne faites pas du tout belle figure...
— Mais dites donc, vous avez de moi une bien triste opinion.
La jeune fille éclata de rire !
— Pas du tout, monsieur Michel. Je vous connais jusque dans les plus petits coins de vous-même et je sais parfaitement que vous n'êtes pas dangereux. La vie a pour nous tous plus d^épines que de roses, et j'imagine qu'un jour où une désillusion vous a atteint violemment, vous vous êtes rebitîé au lieu de vous résigner. — Ce jour-là vous avez donné un grand coup de poing sur le passé et arboré le doute à votre boutonnière. ..Vous guérirez de ce mal-là, monsieur Michel. En tout cas, si vous allez loin dans la vie avec le doute pour compagnon, vous n'en serez jamais sa victime.
— Au moins c'est consolant, repartit Michel, visiblement intrigué, fit pourquoi donc ne serai-je jamais une victime du doute?
D un coup sec de sa cravache, Marguerite cassa une branche de bouleau qui allait accrocher au passage le chapeau de Michel et abaissa lentement les yeux dans ceux de son compagnon.
— Eh bien ? demanda Michel, gêné de ce regard qui pénétrait jusqu'à sa conscience.
— Mon ami, vous ne sombrerez jamais dans les abîmes du doute parce que Vergy a mis trop de bonheur autour de votre berceau et que la voix caressante du pays natal est un peu comme la voix de la conscience... Le souvenir du clocher devient douloureux dans les faux pas de la vie morale... Or la douleur, vous le savez, monsieur Michel, trempe les caractères puis aide à mieux reconnaître le chemin du devoir,
Michel Servaux regarda Marguerite. Il était surpris de trouver tant de sagesse, de jugement et de fermeté sous une aussi frêle écorce.Lui, qui avait frôlé des mondaines et des demi-mondaines, qui avait analysé tant de femmes dans les causeries et l'intimité,
qui avait disséqué tant de fois le cœur féminin pour en connaître les fibres et tous les petits coins où nichent les sentiments les plus subtils, il venait de découvrir tout à coup une fibre qu^il n'avait jamais rencontrée et qui vibrait comme une âme...
Marguerite continuait :
— A Paris, monsieur Michel, dans la foule, dans le tourbillon cosmopolite, vous pouvez agir à votre guise sans craindre de laisser un sillage qui traîne comme une longue tache sur votre vie. Mais à Vergy, voyez- vous,vous êtes lié par tout ce que le passé a mis autour de votre nom. Vos ancêtres ont tous été des hommes d'exemple, des chefs de file, des jalonneurs... Renier leur programme ne serait-ce pas renier leur sang ? Or, ce sang-là, vous pouvez être fier de le sentir couler dans vos veines, monsieur Michel.
— C'est vrai, mademoiselle. Je suis très fier de m'appeler Michel Servaux. Mes aïeux n'ont pas, comme les vôtres, versé leur sang sur les champs de bataille, mais ils ont tous été des hommes d'œuvre, et vous avouerez
LES AILES QUI POUSSENT lU
bien que raction sociale est aussi une espèce de champ de bataille.
— Oh ! je crois bien. C'est même le vrai champ de bataille moderne. Les vainqueurs, à mon avis, seront ceux qui savent mettre régoïsme derrière eux et ouvrir largement les bras aux misères de toutes sortes. Je voudrais que mon père se pénétrât de cette idée. Chaque jour mes efforts tendent à ce but, mais hélas 1...
— M. de Terrienne, je crois, est un peu, — permettez-moi l'expression, — ancien régime ?
— Oh ! absolument. Mon père a trouvé un blason dans son berceau et il a le tort de se figurer que, d'un seul coup, il a trouvé toutes les qualités avec tous les droits au respect et à Testime. Si pourtant il élargissait un peu l'angle sous lequel il regarde la société, il comprendrait que le secret de Testime est dans la bonté et que le respect ne vient pas sans Testime.
Marguerite, en disant cela, avait de la douleur dans la voix. Michel le remarqua, et la
sympathie qu'il avait pour la jolie châtelaine s^augmenta subitement. Il dit, en martelant chaque mot de sa phrase:
— Mais, mademoiselle, savez-vous que c'est très profond ce que vous dites là ?
— C'est possible, monsieur Michel. Le cœur exhale souvent de jolies choses sans s'en douter...
Michel ne répondit pas. Il sentait un trouble étrange envelopper son cœur. Peu à peu il se rendit mieux compte : c'était l'amour qui venait d'en enfoncer les portes... — Il avait déjà éprouvé bien des fois de ces émotions qui fouettent le sang et bouleversent l'équilibre de tout l'être, mais jamais, devant une femme, il n'avait ressenti une attraction aussi vive, aussi entière, aussi pure...
Les chasseurs qui marchaient en tête venaient de s'arrêter devant un fourré et mettaient pied à terre.
— Mademoiselle, dit Michel, en descendant lestement de cheval et en présentant sa main à Marguerite, voulez- vous que je vous aide ?...
LES AILES QUI POUSSENT ll3
— Volontiers, répondit la jeune fille en appuyant légèrement sa main gantée dans celle de Michel.
Légère et souple, elle sauta à terre.
Pendant que la meute joyeuse se dispersait dans les fourrés, le comte de Terrienne rassemblait les chasseurs.
— Je vais attendre ici, monsieur Michel, car les fourrés sont remplis de ronces sauvages et d'épines. D'ailleurs, ces dames feront comme moi, je pense, ajouta Marguerite en se tournant vers deux amazones qui les rejoignaient avec M. de Kerlioz.
— Oh ! oui... A tout à Theure, messieurs ! Michel Servaux et le lieutenant de Kerlioz
confièrent leurs chevaux à un garde et s'enfoncèrent dans le taillis.
Après le dîner, qui avait été Joyeux, on entra au salon.
Lucienne saisit Marguerite au passage :
— Merci de m^avoir placée près de votre cousin. Il est vraiment charmant.
— Il a été sentimental ?
— Non; à cause des voisins. Mais il m'a déjà demandé de lui accorder la première valse. Aussi je m'attends à Tébauche d'un aveu, ce soir même. Vous ne lui avez pas fait part de notre entretien?
— Non. Il ne sait pas que vous Faimez.
— Vous avez bien fait. Il vaut mieux qu'il ne sache pas...
Comme les cousines de Marguerite la réclamaient au piano Jes jeunes filles se séparèrent.
Lucienne ouvrit son éventail et mit à son corsage les deux magnifiques boutons de rose que le lieutenant de Kerlioz, à la fin du repas, avait détachés d une corbeille.
Michel rapidement vint trouver sa sœur :
— Attends, Lucienne. Je vais te fixer ces fleurs.
Et, profitant de cet instant de tête-à-tête, Michel dit tout bas:
— Kerlioz me paraît bien prévenant pour toi...
— Tu trouves?
— Oui. Méfie-toi, petite sœur, et ne mets pas trop vite le pied dans le piège. Il est peut-être très bien, ce monsieur de Kerlioz, mais enfin nous ne le connaissons pas. Attends au moins que nous ayons des renseignements avant de t'engager.
Lucienne fit effort pour paraître étonnée:
— Tu parles sérieusement?
— Mais certainement. Tu plais au lieutenant, te dis-je.
— Qu'en sais-tu ?
— Je l'ai compris à la façon dont il m'a parlé de toi ce matin, dans le bois.
— Oh ! Tu crois comprendre souvent bien des choses !... Si M. de Kerlioz m^'aimait, il Taurait dit nettement.
— En tout cas, petite sœur, tiens-toi sur tes gardes. De Kerlioz paraît gentil garçon. Il est très bien, dit-on. C'est possible. Mais il est officier.
— Et alors ? repartit Lucienne, en rougissant un peu.
Michel, qui avait fini d'attacher les roses
au corsage de sa sœur, regarda celle-ci fixement :
— Lucienne, tu oublies donc que les officiers sont des nomades, que chaque nouveau galon pousse plus loin sur la carte de France. . . Tu oublies donc qu'il faudra quitter Vergy et laisser seul le vieux père...
Lucienne, fouettée ainsi jusqu'au cœur et sans raison, sentit se redresser toute sa fierté. Elle riposta :
— Tu le laisses bien, toi, le vieux père !
Michel perçut toute la justesse de la repartie mais essaya quand même de justifier sa conduite.
— Certainement. Seulement moi, je dois habiter Paris. C'est ma vie qui l'exige.
Mais Lucienne se rebiffa encore et, regardant son frère dans le milieu des yeux :
— Alors, en supposant qu'un jour je sente mon cœur battre pour quelqu'un, je devrais lui refuser le bonheur parce que toi, que tout rappelle à Vergy, tu sèmes ta vie dans les plaisirs de Paris...; je devrais vivre en sacrifiée parce que toi, porteur d'un nom qui
s^est transmis ici de père en fils, tu désertes le pays natal en même temps que tu lâches ton devoir !...
Michel sentait les mots entrer dans son cœur comme des flèches... Et cela faisait comme une fissure où la douleur pénétrait.
Le piano expirait les dernières notes d^un morceau à quatre mains, et dans le silence qui commençait à s'étendre de nouveau dans le grand salon, Michel se trouvait mal à Taise.
Ce fut M. de Terrienne qui, s'étant approché fort à propos, le tira d'embarras :
— Monsieur Servaux, vous êtes musicien, je crois ?
— Amateur, monsieur le comte ; mais pas artiste !...
— Oh ! vous êtes modeste... Ayez la bonté de rejoindre ma fille ; elle vous demande au piano.
Michel Servaux laissa Lucienne en causerie avec le comte de Terrienne et traversa le salon.
— Monsieur Michel, dit Marguerite, voulez-vous nous jouer quelque chose ?
— C'est que... je joue si rarement du piano 1
— Mais votre violon est là, répondit la jeune flUe en montrant Tétui sur le casier à musique.
Constatant Tétonnement de Michel, elle se mit à rire et expliqua :
— J'avais prié Lucienne de l'apporter.
Tout de suite elle ajouta, rieuse :
— Vous n'êtes pas fâché, au moins ?
— Contre vous ce serait difficile, répondit aimablement Michel.
Le jeune homme prit son violon et l'accorda.
Pendant que Marguerite lui donnait le Za, Michel percevait une bribe de conversation voisine :
— M. Servaux est musicien ?
— Oh ! il joue admirablement du violon. Je Tai entendu Tan dernier. Les cordes parlent sous ses doigts !...
— Au fait, ce doit être, car c'est une âme
d'artiste. Avez-vous lu son dernier roman ?
— L'Engrenage ?
— Oui.
— Oh ! je crois bien. C'esl d'une psychologie si fine !...
— Ce jeune homme a bien du talent.
— C'est incontestable. D'ailleurs tous les critiques lui sont bienveillants,
— J'estime qu'il est dans le train qui mène à la renommée. Et vous ?
— Je le pense aussi.
Quand son éloge fut parti dans la finale de la conversation, Michel Servaux s'approcha du pupitre. Il prit la partition que Marguerite lui offrait et jeta un coup d'œil rapide. C'était une fantaisie sur le Trouçère.
Bientôt, aux accords du piano se joignit la voix chantante du violon. Michel joua à ravir. Il nuança délicieusement les jolis passages et sut mettre dans son exécution toute la finesse d'expression que Verdi lui-même, s'il eût été présent, aurait pu souhaiter. Ses cordes vibraient comme des voix humaines.
Quand il eut terminé, Michel Servaux fut
l'objet d'une véritable ovation. — Puis jeunes gens et jeunes filles glissèrent sur le parquet brillant les premiers pas d'une valse de Métra.
Michel chercha des yeux sa sœur... Elle était dans les bras du lieutenant. Il n'attarda ni son regard ni sa pensée sur le coin de salon que M. de Kerlioz avait sans doute choisi pour avouer son amour et, laissant Marguerite au piano, il alla inviter la jeune et jolie baronne du Tell qui attendait, debout, près de la porte du fumoir.
— La valse ne vous déplaît pas ?
— J'en raffole ! monsieur Servaux.
Ensemble, et causant joyeusement, ils se
perdirent dans la vague ondulante des riches toilettes.
Vers onze heures, la voiture de la Fertay arriva devant la terrasse.
— Vous allez déjà nous quitter, monsieur Servaux ?
— A regret, monsieur le comte ; mais nous avons promis au cher père d'être de retour avant minuit.
— Dans ce cas je n'insiste pas. Mais tout le monde regrettera votre départ, car si vous êtes un virtuose du violon, vous êtes aussi un prince de la danse... N'est-ce pas, madame de Kusbeck ?
— Oh ! certainement. Monsieur Servaux valse à ravir.
Pendant que Michel faisait ses adieux en donnant à chacune des dames qui lui avaient accordé une danse un mot aimable et spirituel, M. de Kerlioz s'approcha de Lucienne :
— Alors, vous préférez que je n'en dise rien, ni à votre père, ni à votre frère ?
— Je ne préfère pas. J'y tiens absolument, dit Lucienne.
Le lieutenant fut surpris de rencontrer tant d'énergie dans cette voix de jeune fille qui, tout à rheure, dans le tourbillon d'une valse, exhalait si joliment son âme. Il insista .*
— Cependant c'est à votre père que je dois avouer tout d'abord...
Il ne put achever. Lucienne tourna vers lui ses grands yeux pleins de franchise ;
— Ne vous ai-je pas dit tout ce que vous désiriez savoir ?... Je vous aime I...
Elle ajouta tout de suite :
— Oui, je vous aime sans détour, sans calcul... pour vous-même. Je vous aime de toute mon âme I... Mais en me donnant à vous, en cherchant le bonheur près de vous et en vous l'apportant, j^aurais du remords si je savais que mon vieux père a des larmes plein les yeux... Mon ami, emportez l'assurance que je suis à vous, toute à vous, rien qu^à vous... Mais laissez-moi le temps de préparer doucement mon père à l'idée de la séparation... Dans quinze jours je vous dirai peut-être moi-même de venir. Allons... adieu. Gardez mon souvenir.
— Dans quinze jours ?... rappela vivement de Kerlioz.
— Oui.
— Ne Foubliezpas... ^m Lucienne saisit les doigts de M. de Kerlioz
dans sa main fine et caressante et, laissant
tomber de ses prunelles d'amoureuse des regards veloutés, répondit très bas :
— Soyez tranquille, bel officier. Mon cœur est plein de vous...
Puis elle prit sa mantille et commença, comme son frère Tavait faite, la tournée des adieux.
Pendant que Lucienne retenait toute Tattention, Marguerite passa au fumoir où Michel enfilait son pardessus.
— Vous êtes satisfait de votre journée, monsieur Técrivain ?
— Enthousiasmé ! mademoiselle. Je ne me souviens pas d'avoir jamais rencontré en une seule journée autant d'agréments.
— Alors revenez-nous bientôt, monsieur Michel. Vous serez toujours le bienvenu ici.
Michel Servaux se campa tout droit devant Marguerite et dit, avec un peu de trouble dans la voix :
— Mademoiselle, je ne doute pas de la cordialité de votre accueil, mais je préfère ne venir que très rarement au château, car...
Il hésita.
— Car ? questionna la jeune fille.
— •.. J'aurais peur d^y laisser quelque chose....
Marguerite se mit à rire.
— Que vous êtes amusant et énigmatique, monsieur Michel ! Mais que pourriez-vous donc oublier ici ?
Michel s'approcha de Taimée. Effleurant de ses lèvres les boucles blondes qui jouaient sur Toreille de Marguerite, il murmura très bas, très bas, comme si son âme tout entière se confessait :
— Mon cœur...
En même temps il eut un geste rapide pour enlacer de ses bras nerveux la taille de celle qu'il adorait, mais la jolie châtelaine se dégagea de l'étreinte. Elle donna sa main blanche sur laquelle Michel déposa hâtivement un baiser brûlant, puis rentra au salon pour embrasser Lucienne.
Quand M^^' Servaux se fut blottie dans le coupé à côté de son frère, les chevaux tirèrent sur leurs traits. Alors, rapide comme réclair, Marguerite serra encore une fois la
main de Lucienne et celle de Michel. Mais ce dernier, en ouvrant la main sentit quelque chose glisser dedans . Par la portière il regarda. A la clarté de la véranda, près de laquelle la voiture passait, il constata que c'étaient des fleurs. Il les mit dans la poche de son pardessus et regarda avec Lucienne par la portière, dans la direction du château.
Les larges fenêtres étincelaient du reflet des lustres et versaient sur les pelouses de longues bandes de lumière qui dévoilaient, par-ci par-là, une portion fleurie d'un massif.
Sur la terrasse, Marguerite s'était attardée et sa jolie robe claire se détachait comme une silhouette toute blanche sur les pierres drises gu vieux castel descomtes de Terrienne.
— Qu'elle est gentille ! n^est-ce pas ? dit Lucienne.
— Marguerite ?
— Oui.
— Oh! Elle est ravissante 1...
Et, tout en fixant avec amour la silhouette blanche qu'un pâle rayon de lune venait caresser d'une teinte opaline, Michel vit sou-
dain une autre silhouette traverser son souvenir et se dresser à. côté de Marguerite... : celle de Ghristiane,.. Factrice^ la Parisienne. .. l'ancienne...
Mais, d^'un brusque effort de volonté, Michel Servaux renversa ce souvenir tristement décoré de remords. Puis, s'enfonçant dans les coussins, il garda toute sa pensée pour cette Marguerite, si pure de beauté, si riche d'intelligence et de cœur, qui venait de briller si soudainement dans sa vie...
. Quand sa sœur fut entrée dans sa chambre et que la Fertay fut tout endormie dans la nuit, Michel Servaux descendit sans bruit au salon. Il ouvrit la bibliothèque et tira d'un rayon un petit livre tout maculé et tout déchiqueté, qui appartenait à Lucienne. C'était un petit recueil de sélamographie. Il chercha :
Œillet : Amour pur.
Immortelle : Amour sans fin.
Chèvrefeuille : Vous m'enchantez.
Liseron : Vous m'enchaînez.
C'étaient les quatre fleurs que Marguerite lui avait jetées à l'heure des adieux. Michel remit le livre à sa place, ferma la bibliothèque, regagna sa chambre à pas de loup, et se coucha en livrant son âme à la douceur des rêves... des grands rêves d'amour.
A cause de la chaleur accablante, Lucienne avait servi le déjeuner sous la treille, à rentrée du jardin.
Michel y fit honneur, car il avait fait une promenade matinale dans les pâturages de Vergy et le grand air lui avait fouetté le sang et stimulé Tappétit.
— Que signifient donc, père, ces affiches rouges qu'on colle à profusion depuis hier à Vergy ? Il y en a partout : sur les murs, à Feutrée des fermes, sur les portes des granges, les troncs d^arbres, les poteaux télégraphiques . . . absolument comme en temps d'élection !...
— Oh ! dit Lucienne, ils sont fous avec leurs conférences républicaines I
— Voici, expliqua M. Servaux : il s'agit d^une organisation politique qui étend ses ramifications dans toute la France. — La société des Conférences républicaines populaires possède un comité par département. Le département est divisé en sections, et il y a autant de subdivisions que de cantons. Dans chaque canton il y a un délégué qui, cela va sans dire, est une sorte de pivot autour duquel tourne toute la vie politique du canton. — Par ici, nous avons pour délégué un nommé Kharton. C'est un parfait imbécile qui, n'ayant jamais réussi à briller dans le monde intellectuel, s^est lancé sur le terrain politique. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois : aussi le fameux Kharton est monté tout de suite au pinacle. On dit même qu'il va se présenter à la députation aux prochaines élections.
— C'est un ambitieux ?
— Rien que cela. Mais un ambitieux brutal qui trace son sillon à coups de cravache. Comme un conquérant, il piétine les vaincus et, chaque fois qu'il a mis bas un adversaire,
il continue de le harceler et de le poursuivre de sa haine. Ainsi, il y a deux ans, aux élections générales, il va trouver un brave homme de Vergy, ancien sous-officier de Tarmée de la Loire, qui, blessé à la guerre, a obtenu un bureau de tabac. — Kharton savait que le vieillard était réactionnaire et qu'il n^aurait pas sa voix. Brutalement, il lui pose le marché en mains : « Ou bien vous voterez pour moi à bulletin ouvert, ou bien on vous retirera votre bureau de tabac.» — Alors le vieux zouave se redresse, La révolte Tempoigne. Le bureau de tabac, c'est son gagne-pain... mais qu'importe ! Il saisit Kharton au collet, lui montre accroché à la cheminée le portrait de Napoléon III, et s'écrie :
— Faites tout ce que vous voulez. Moi... v'ià mon patron 1
— Mais c'est superbe, de la part de ce brave homme !
— C'est un héros de village... Ah ! il y en a bien de ces héroïsmes obscurs qui ne reçoivent pas leur récompense ici-bas...
— Et le bureau de tabac ?
LES AILES gui BATTENT 131
— Quinze jours après, il était donné à un cabaretier de Vergy, un églantinard pur sang.
— Mais c'est infect I
— Oui ; il paraît que c'est ainsi en République...
— Mais vous oubliez la suite, père, remarqua Lucienne.
Elle se tourna vers son frère :
— Figure-toi, Michel, que le pauvre vieux avait trouvé une place de jardinier dans une maison d'horticulture. — Kharton l'apprend : il prend le train pour la Préfecture et va expliquer le cas au préfet. Le préfet, qui est souvent le petit garçon des politiques influents de son département, et qui ne tenait pas à se fourrer Kharton dans les jambes, avisa tout de suite. Il fît savoir au fleuriste que s'il ne renvoyait pas immédiatement son nouvel employé, il n'aurait plus une seule commande officielle. Le malheureux fleuriste, qui gagnait une grosse somme chaque année avec les fleurs des banquets et des fêtes, se garda bien d'oublier Tinjonction préfectorale. Et le pauvre vieux est revenu à Vergy, désolé
mais pas ébranlé, avec toutes ses convictions. Pendant un mois nous l'avons employé ici à de petits travaux et Tavons hébergé par charité. — Kharton savait que la Fertay était une forteresse imprenable : il a cessé de poursuivre sa victime. Mais, lorsque notre vieux fut rentré au service du brasseur de Vergy pour faire Tembouteillage des bières fines, Kharton revint à la charge...
— Mais c^estune sale bête que cet homme I s'écria Michel.
La réflexion fit rire. Puis Lucienne continua :
— Le brasseur nous a raconté lui-même la scène : Kharton arrive souriant, aimable, en bon camarade. Il cause des champs, de la récolte qui s'avance, s'informe delà santé de madame et des enfants, et déclare qu'il vient chercher des boutures de rosiers. Le brasseur, qui possède une superbe collection de roses, rinvite très aimablement à faire un tour de jardin. Kharton s'extasie devant les roses, surenchérissant ses éloges devant chaque nouveau coloris découvert.
Tout à coup, au beau milieu d^un sentier, Kharton se plante devant le brasseur :
— A propos... On ma dit que vous avez pris à votre service l'ancien buraliste... Ce n'est pas vrai, au moins ?
— Mais si, monsieur Kharton. G^estuntrès brave homme.
Alors Kharton s'exclama :
— Un brave homme, lui ! oh ! la la !... Vous n'allez pas le garder, je suppose ?
— Pourquoi pas ? J'en suis content.
— Eh bien, mon cher monsieur, si vous le gardez — retenez bien ceci — vous perdrez la moitié des cabarets dans lesquels vous livrez de la bière.
— A cause ?
— Parce que mes amis et moi ne ferons plus de réunion politique ni de conférences dans vos cabarets... C'est à choisir : ou bien renvoyer votre embouteilleur, ou bien consentir à la saignée dans vos recettes...
— En voilà un animal ! déclara Michel.
— N^est-ce pas ?
— Et alors ?
— Alors, mon Dieu... Le brasseur, qui est un froussard et qui tient avant tout à ses intérêts, a mis dehors le pauvre vieux...
Lucienne ajouta, en se levant pour débarrasser la table :
— Et le malheureux, que personne n'osait plus employer, est revenu se réfugier ici. Actuellement, il garde nos moutons.
Michel se renversa dans son fauteuil en osier, alluma un cigare et dit, en regardant son père :
— Réellement, c'est incroyable. Il faut vivre sous un régime de liberté comme le nôtre pour voir de pareilles tyrannies !...
— Oh ! oui... La devise républicaine est un hochet merveilleux pour amuser les gens. C'est la boîte à double fond de nos escamoteurs politiques. On martyrise dans le tiroir du fond, mais on ne montre que le tiroir du dessus...
Comme Michel riait de cette réflexion, la porte de la véranda s'ouvrit et Tabbé Mathieu entra ;
— Bonjour, mes amis. Je viens prendre le café avec vous.
Il ajouta, en se tournant vers Lucienne ;
— Mademoiselle en a encore pour moi ?
— Mais oui, monsieur le curé. Il y en a toujours pour le curé de Vergy...
Le prêtre s'assit près de M. Servaux et, acceptant un cigare que Michel lui offrait :
— Savez-vous^ monsieur Michel, ce que je viens faire ?... Je viens vous prier d'aller ce soir à la conférence. Vous pourrez ainsi me renseigner sur ce qui s'y dira. Moi, je ne puis assister à ces sortes de réunions. Ma robe de prêtre réveillerait les passions qui mijotent dans ces foules avinées. Il pourrait s'ensuivre des bagarres et des conséquences désastreuses...
— Si cela peut vous être agréable, monsieur le curé...
— Très agréable, monsieur Michel. J'aime à savoir exactement ce qui se dit et ce qui se fait à Vergy. J'aime à me rendre compte de Tenlizement progressif des âmes dans ma pauvre paroisse...
L'abbé Mathieu disait cela avec amertume. Michel comprenait la douleur de ce vieux prêtre de campagne qui avait passé toute sa vie à élever Vergy dans la tradition et auquel des marmots, à peine sortis du catéchisme, faisaient des pieds-de-nez en criant : « Couac » !...
— C^est entendu, monsieur le curé. J'irai. Comptez sur moi.
Il demanda, en tirant sa montre :
— A quelle heure exactement cette conférence ?
— Ce soir, à 7 heures, dans le bal du café de VUnioriy en face de la mairie.
— Sur quoi ?
Les affiches portent la mention : « Le bonheur d'après la religion et d'après la libre pensée. »
— Et qui fait cette conférence ?
— Un publiciste de Paris.
— Quel nom ?
— César Kouilh.
— Connais pas... fit Michel.
M. Servaux passa le sucrier à Tabbé Mathieu et dit, en regardant Michel :
— Voilà une excellente occasion de connaître Kharton. C'est lui qui préside la conférence...
— Gela tombe bien. Je ne serai pas fâché de voir un peu cet oiseau-là.
Pendant une dizaine de minutes le malheureux « oiseau » fut tiraillé dans la conversation. L'abbé Mathieu, M. Servaux, Lucienne, Michel... personne ne se relâcha. Chacun voulait tirer une plume à soi, et bientôt le pauvre Kharton se trouva déplumé, entièrement déshabillé, gisant dans sa fange et dans sa médiocrité.
— Mais enfin, reprit Michel, comment se fait-il que des hommes sans valeur comme Kharton parviennent à une réputation aussi prépondérante ?
L'abbé Mathieu cessa d'aspirer la fumée de son cigare et s'appuya sur le bras de son fauteuil.
— Cela vient, monsieur Michel, de ce que les avancés ont toutes les audaces et qu'ils
emploient, pour atteindre leur but, des moyens malhonnêtes auxquels nous ne voulons pas avoir recours. Leur force vient de leur témérité, tout simplement.
— Voilà une fondation bien peu solide pour supporter une carrière !
— En efiet. 11 suffirait d'un coup d'épaule d'un homme de valeur pour mettre par terre tous ces politicaillons. Seulement, tant que quelqu'un se lève résolument, les gaillards ont les coudées franches. Leurs échafaudages, qu'ils dressent à grand renfort de phrases creuses et de promesses... ne tiennent guère. Ils croulent de temps en temps. Mais cela ne les gêne pas. Ils ramassent les matériaux, remettent le mieux possible bout à bout, boulonnent le tout avec de belles promesses... et le tour est joué : vive la République comme devant !...
— C'est étrange. Je pensais nos campagnes moins exploitées et nos paysans plus clairvoyants.
— Oh ! vous savez, monsieur Michel, Terreur pénètre insensiblement. — Et ce qu'il y
a de malheureux, c'est qu'elle s'enracine plus vite et plus solidement que le bien.
Michel se tourna vers son père :
— Mais enfin, père, comment se fait-il que tous les honnêtes gens sommeillent pendant que les autres gesticulent ?
— Parce que, Michel, on pourrait coller sur la porte de tous les propriétaires et bourgeois richeslamaxime de La Rochefoucauld : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. »
— Il y a des peureux aussi à Vergy ?
— Oui ; tous ceux qui n^ont pas une profession indépendante : les fonctionnaires, les commerçants, tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent être atteints par quelque vexation de la part des avancés. Ainsi, quand après douze ans de Conseil général je me suis retiré du domaine politique, je rencontre un riche rentier de Paris qui vient passer Tété à Vergy. Je lui dis : « Prenez ma place. Mes amis et moi ferons votre élection. Vous passerez haut la main, et plus tard nous vous pousserons à la députation. » — Le brave
homme m'a répondu : « Moi !... Je ne peux pas ; je suis retraité comme ancien commandant. D'ailleurs, j'aime ma tranquillité. J'ai tout ce qull faut pour vivre... Je ne veux pas entrer dans la mêlée. » Comme j'insistais, le digne propriétaire m'a dit : « Pourquoi ne restez-vous pas, vous, monsieur Servaux ? C'est votre place Vous êtes aimé comme un dieu dans le pays. Vous êtes sûr de passer député. »
M. Servaux leva les bras au ciel :
— Comme si on fait un député avec un I vieillard de soixante-cinq ans !.,.
L'abbé Mathieu intervint :
— Evidemment, monsieur Servaux. Il faut être jeune, en pleine force physique et en pleine vitalité intellectuelle, pour se charger de tenir à la Chambre une place honorable. Vous, vous avez rempli votre rôle tant que vous avez pu. Vous avez bien mérité... Vergy vous est reconnaissant. — Malheureusement, depuis que vous êtes rentré sous votre tente, le bien que vous avez fait a été étouffé peu à peu par le sectarisme.... Les âmes sont en
déroute : elles redeviennent en friche. Il y a à Vergy beaucoup de chiendent et presque plus de pâquerettes...
M. Servaux répondit, en jetant vers son fils un regard rapide :
— C'est la faute des jeunes qui aiment le plaisir et leurs aises, et qui délaissent le devoir...
Michel ne releva pas l'allusion. Mais il sentit qu'elle portait du regret et de la douleur, et il la reçut avec peine dans son âme.
La salle de conférence était une salle basse, mais très longue, traversée de distance en distance par une énorme poutre sur laquelle s^asseyait un plancher qui n'était ni recouvert d'enduit, ni blanchi, et montrait ses barres de bois nues et alignées comme de longs barreaux d'échelle.
Sous chaque poutre pendait une lampe à pétrole, sertie dans une lyre en cuivre poli
qui se refermait sous un abat-Jour en porcelaine blanche. Une tourtière en fer-blanc, fixée au piton d'attache, servait de fumivore.
Les murs de la salle, blanchis à la chaux dans les trois quarts de leur hauteur et goudronnés à leur base, se perçaient, de distance en distance, d'une fenêtre étroite et sans rideaux dans laquelle la lumière se perdait comme dans un trou noir.
Tout autour de la pièce pendaient des trophées de drapeaux tricolores et des gravures allégoriques, d'une lithographie grossière, bariolées de teintes crues et criardes, et qui représentaient : L'humanité en marche çers le Progrès, la République et la Paix, la Démocratie libérant le monde, la Résolution donnant l'essor à l'Humanité, la Science pourchassant la soujffrance.
Des guirlandes de papier frisé, aux couleurs nationales, couraient au-dessus des auditeurs, s'accrochant par-ci par-là à une lampe, à une suspension, à une poutre, et allaient mourir, aux deux extrémités de la
salle, autour d*un buste de la République coiffée du bonnet phrygien.
Sous Tun des bustes, à Textrémité opposée à la porte d'entrée, se dressait une estrade,
— oh ! pas élevée, car l'orateur aurait heurté du front le plafond, — qui portait une petite table sur laquelle se trouvaient une carafe pleine d^eau et un verre à pied. Cette table était entourée d'un drap blanc sur lequel on avait cousu, en haut et en bas, deux ceintures de flanelle, — Tune bleue, l'autre rouge,
— comme en portent les ouvriers terrassiers. Au centre, sur le blanc immaculé du drap, on avait épingle, en lettres de papier doré, les trois mots fascinateurs : Liberté^ Egalité, Fraternité.
Derrière la table étaient assis les membres du bureau. Sur le bord de Testrade, entre les auditeurs et la petite table, l'orateur se promenait en parlant et gesticulant des bras et des jambes comme un moulin à vent...
Quand Michel arriva, la conférence était commencée. Il constata, d'un coup d'œil, qu'il y avait beaucoup de monde, et se glissa
sur Tun des bancs tout au fond de la salle.
— Bonsoir, monsieur Servaux, dit tout bas un vieux paysan qui reconnut Michel.
— Bonsoir, mon brave. Il y a longtemps que c'est commencé ?
— Cinq minutes à peu près.
Le paysan ajouta, faisant un porte-voix de sa grosse main ridée qu'il mit en paravent entre ses lèvres et l'oreille de Michel :
— Vous allez entendre du joli I
— Bah !...
Michel écouta :
— « Oui, citoyens, clamait l'orateur, je « sais que j'arrive dans un milieu travaillé « par la réaction, dans un pays où tous les « efforts des curés et des bourgeois proprié- « taires se sont ligués pour arrêter la marche « bienfaisante du Progrès et les bienfaits de « la civilisation moderne. Je sais qu'on éteint « chez vous toutes les lumières de la raison « avec les sornettes du catéchisme et les « inepties religieuses. Je sais, — permettez- « moi l'image, — que vos campagnes sont « pleines de chiendent religieux et que la
« routine éteint chez vous toutes les aspira- « tions pour un idéal plus pur, plus beau, « pour cet idéal de bonheur vers lequel la « République, en généreuse dispensatrice, < veut pousser tous ses enfants... Je sais tout « cela, citoyens ! Mais je sais aussi que c'est « un devoir pour ceux qui portent la lumière « de la donner à leurs frères qui croupissent « dans l'ombre... Et c^'est pourquoi je suis « venu ce soir parmi vous. »
Michel était suffoqué ! Jamais il n'aurait imaginé tant de haine, tant de bêtise, tant de cacophonie, tant de phrases creuses I...
Il demanda à son voisin :
— Et c'est comme cela depuis le commencement ?
— Oui, oui. Il a un toupet ce c...-là !
— Mais il se paie notre tète à tous... Il nous insulte à plein jet 1
— On sait bien, monsieur Servaux. Seulement, il parle bien ; personne n^ose lui répondre.
Michel arrêta le dialogue et écouta, résolu
à poursuivre rintéressante étude de mœurs que le hasard lui offrait.
L'orateur était pourpre, mais ne s'arrêtait pas. On sentait, à ses phrases à clichés tout préparés, à ses périodes longues et enchevêtrées, à toute cette phraséologie sociale, et à tout ce galimatias, qu'il récitait une leçon banale, apprise dans une arrière-boutique de francs-maçons, et quïl servait toujours pareille dans les réunions politiques où on rappelait.
En une demi-heure, le bandit fit table rase de tout ce qui est respectable.
D'une plaisanterie grossière il jeta Dieu par terre. — Non content de l'avoir détrôné si facilement, il lui substitua un matérialisme grossier dans lequel il fit passer tour à tour: la génération spontanée, les émanations panthéistiques, le transformisme expérimental, révolutionnisme, l'adaptation des cellules, etc., etc.. — Il railla les saintes croyances, piétina les traditions, déchira le drapeau, plaisanta la famille, émietta toutes nos gloires, renversa nos héros, et jeta comme un
hoquet suprême un appel au collectivisme et à l'anarchie !...
Cravaché jusqu^'au fond du cœur, cinglé sur toute son âme, Michel Servaux eut l'impression que le passé se levait tout d'un coup en lui... — Les tendresses que sa mère avait versées sur son berceau, les joies et les douceurs que la maison paternelle avait épinglées sur sa mémoire, les parfums de la terre qui s^étaient élevés autour de ses premiers pas, le grand soleil et les beautés de Vergy que Dieu avait mis dans son premier regard, les chansons douces et berçantes de la terre natale... tout protestait... Aussi, quand l'orateur, en terminant déclara :
« Partout s'élève, dans la magnifique ave- « nue du Progrès, le soleil de la Démocratie. « — Tous, nous le regardons avec amour, < avec espoir, et, à Vergy comme ailleurs^ « je suis heureux de constater que pas un 4L n'ose défendre le passé...»
... Une voix vibrante au fond de la salle cria :
— Moi!
Il se fit un silence de mort. La voix de Michel avait claqué comme un coup de tonnerre, et Forateur, arrêté au milieu de sa péroraison,demeurait hébété..., les lèvres paralysées, le bras en Tair comme un de ces mannequins d'osier que les cultivateurs plantent dans un champ de colza pour effrayer les pigeons.
La fumée qui emplissait la salle Tempêchait de distinguer rinterrupteur.Ilcrut avoir affaire à un bon villageois facile à mettre en déroute avec quelques périodes ampoulées. Espérant asseoir solidement son triomphe sur la déroute de Tinterrupteur, il déclara :
— Citoyens, la réunion est publique et contradictoire. Que celui qui ose défendre la routine avance !
Khartonquittaprécipitamment son fauteuil présidentiel et saisit le bras de Torateur :
— Maladroit! C'est Michel Servaux... Vous n'êles pas de taille !...
Mais il était trop tard. — Souple comme un chat, Michel Servaux avait traversé la salle et enjambé l'estrade.
Grand, bien sanglé dans sa jaquette à Ion-
gues basques, la taille fine et dégagée, le col haut et droit sur des épaules bien charpentées, la cravate blanche nouée en torsade, le front haut et bien découvert, l'œil franc et clair comme un miroir, le geste facile, Michel Servaux était prêt à la riposte...
— Monsieur, dit-il, j^avais jusqu'ici Tavantage de ne pas vous connaître... Puisque le hasard nous pousse Tun vers Tautre, permettez qu'en homme du monde je me présente. . •
Alors, d'une voix claire et vibrante, le jeune homme annonça :
— Michel Servaux, homme de lettres et enfant du pays...
Un enthousiasme indescriptible souleva la salle. Tous ces braves paysans qui étaient venus à la conférence, les uns par crainte,d'autres sous la pression d'une menace, d'autres enfin par curiosité, et qui avaient écouté en silence, stoïquement, une profession de foi qu'en réalité ils désapprouvaient, voyaient avec joie qu'une main énergique saisissait tous leurs drapeaux et les relevait.
Les applaudissements ne cessèrent qu'au
î50 VERS LA LUMIÈRE
moment où Michel étendit la main pour annoncer qu^il allait parler.
— Monsieur, reprit Michel en s^adressant au conférencier, ces applaudissements qui éclatent spontanément prouvent que vous avez perdu votre temps. Vous avez voulu faucher une moisson qui n^était point mûre... Vous avez voulu jeter bas nos clochers, nos familles, notre idéal et toutes les traditions que nous aimons... Mais vous avez oublié que tout cela a poussé comme des fleurs autour de notre berceau, que tout cela a parfumé notre vie. ..Vous avez oubliéque la conviction c'est comme Tamour : on ne Tarrache pas ; et, si on veut la renverser de force, on ne réussit qu'à la grandir, la fortifier et Tenraciner davantage. — Gardez pour vous vos discours démagogiques, vos visions et vos utopies... Nous, nous gardons nos clochers, nos champs et nos cimetières.
A Vergy, il n'y a pas de révolutionnaires ; il n'y a pas d'anarchistes... Il n'y a que des travailleurs et des braves gens 1
A ces mots, toute la salle se leva. Les uns
applaudissaient, d'autres montaient sur les bancs, d'autres agitaient leurs casquettes... De toutes les poitrines exaltées sortait le même cri :
— Vive monsieur Michel 1
Ce dernier s'aperçut que le conférencier pâlissait. — Il l'acheva d'un coup de massue :
— Une autre fois, restez avec vos amis les anarchistes et ne venez pas nous donner la peine de vous renvoyer chez vous 1...
A travers les applaudissements frénétiques quelques voix crièrent :
— A Teau ! A la lanterne !...
Une véritable trombe humaine se poussa vers l'estrade.
Alors, pris de terreur, l'orateur avisa une fenêtre ouverte à proximité. Sans même prendre le temps de ramasser son chapeau, il enjamba le châssis et tomba dans la nuit...
Au milieu de l'hilarité générale les premières notes de la Marseillaise s'élevèrent dans la salle.
Kharton, jugeant la défaite complète pour l'orateur et désastreuse pour son prestige à
lui, essaya de ressaisir la faveur du public :
— Mon cher monsieur, dit-il d'un ton goguenard, en regardant Michel Servaux, vous ne savez pas à quoi vous vous exposez I... Si j'ai un sage conseil à vous donner, c'est de partir illico.
Mais Michel croisa les bras et se campa bien fier et bien droit devant Kharton :
— Si je m'expose à quelque chose ici, c'est à l'estime de tous 1
Un instant les deux adversaires se mesurèrent du regard. Puis, se sentant incapable de battre en brèche la dialectique de son jeune partenaire, Kharton prit la résolution de s'imposer par la force.
L'œil méchant, le front courroucé, il avança la main pour prendre Michel au collet ; mais celui-ci, saisissant les poignets du politicien, s'écria :
— Ne me touchez pas,., ou je vous fais jeter dehors !
— Attendez, monsieur Michel... On y va I crièrent plusieurs voix.
Avant même que Michel ait eu le temps
d'intervenir, quatre solides paysans avaient enjambé Testrade et empoigné Kharton. — Puis, comme un lapin qu'on change de cabane, ils le jetèrent dehors et refermèrent la porte à clef.
La victoire était complète. Toutes les mains cherchèrent celles de Michel, et le jeune homme, à travers la peau rugueuse et tannée des travailleurs, sentait très nettement que de Tamour passait...
Peu à peu la salle se vida et les groupes se dispersèrent dans les rues du villagCjjoyeux et rieurs. De temps en temps des cris partaient dans la nuit comme des explosions de joie : € Vive monsieur Michel ! Vive Vergy !... »
Michel Servaux fraternisa avec les paysans dans quelques estaminets de Vergy. Puis, vers dix heures du soir, il reprit le chemin de la Fertay, escorté par une trentaine de jeunes gens qui portaient des lanternes vénitiennes et chantaient joyeusement.
Quand Michel rentra à la Fertay, il trouva la grande cuisine de la ferme pleine de monde. G^étaient des paysans de Vergy qui étaient
venus tout de suite raconter à M. Servaux l'exploit de son fils.
Dès que le vieillard aperçut son enfant, il ouvrit les bras, et Tembrassant avec amour :
— Cher petit ! Tu es bien de chez nous... Michel releva la tête et dit simplement :
— Père, il était sale... Je l'ai lavé à la mode de Vergy !...
Quand les paysans furent partis, Lucienne monta se coucher et M. Servaux alla fermer la porte cochère.
Gomme il poussait le premier panneau de la lourde porte, il aperçut, au bout de Tavenue, les phares éblouissants d'une automobile. Il attendit.
En quelques secondes Tautomobile arriva près de lui :
— Bonsoir, monsieux Servaux !
Le fermier s'avança près du chauffeur et reconnut le domestique de M. de Terrienne.
— Voici,dit celui-ci, une lettre que M"'Mar-
guérite envoie pour M. Michel. Elle m'a recommandé de la lui remettre ce soir.
— Bien. Je vais la lui porter.
Le chautfeur fit virer sa machine, jeta un « bonsoir » au passage ; puis la lourde voiture s^enfuit à toute vitesse^promenant devant elle réclat argenté de ses phares.
M. Servaux rentra et remit la lettre à son fils:
— Michel, voici une lettre qu'on apporte du château.
— Pour moi?
— Oui. C'est de Marguerite.
Michel décacheta d'un coup d'ongle :
« 10 heures, soir.
« Monsieur Michel,
« J'apprends à l'instant votre beau geste « et votre triomphe!...
« Je veux vous féliciter dès ce soir, car « vous avez été grand et vous avez bien mé- « rite de Vergy.
« Monsieur Michel Servaux, merci au nom
« du pays ; et permettez-moi de vous dire : « Bravo I Soyez toujours un cerveau !...
« Marguerite de Terrienne. »
P. S. — « N'oubliez pas que nous allons « à Bienvillers dimanche prochain. Nous vous « prendrons, Lucienne et vous^ en passant « à la Fertay. »
Michel tendit la lettre à son père et dit : — Père, j'ai reçu ce soir bien des félicitations, mais voici celles que je préfère...