‹ Vers la lumiereChapitre 2 sur 4 · L'ESSOR · texte numérisé non relu

L'ESSOR

— Vous connaissez bien toute cette régiouj mademoiselle Marguerite?

— Oh ! oui, monsieur Michel. Nous la traversons souvent.

Elle expliqua:

— En face de nous : c'est Berles-au-Bois. A gauche, ce clocher très pointu : c'est Monchy. Au-dessus: le bois d'Adinfer.,.

— Cette ligne sombre, là-bas, sur la hauteur ?

— Parfaitement.

— Et Beaumetz ?

— Nous Tavons laissé sur notre droite en quittant Rivière.

L'auto marchait en troisième vitesse. La

route était bien unie et la voiture glissait silencieusement le long des grands blés d'or, pendant que le soleil, monté au-dessus de Thorizon, gaspillait ses rayons sur la plaine.

— Joli pays, n'est-ce pas, monsieur le comte ?

M. de Terrienne, sans quitter des yeux la route grise où il lançait sa voiture, répondit goguenard:

— Oui... Il y a mieux. Il y a pire. Tout cela dépend de l'angle sous lequel on le voit... Ma fille trouve que TArtois c^est la petite Suisse du Nord de la France. Moi, je trouve que TArtois est comme tous les pays: il a ses beautés, mais il a ses défauts. Il a surtout le triste privilège d'être un pays de retardataires. Les paysans, par ici, sont bêtes à manger du foin !

Marguerite qui, du fond de la voiture où elle causait avec sa cousine et Lucienne, avait entendu la réflexion du comte, intervint :

— Oh ! père... vous êtes injuste ! Nos paysans, sous une écorce un peu rude, sous un

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masque lourd et inesthétique, cachent des trésors de sensibilité et de délicatesse. Elle s'adressa à Michel :

— Par ici, monsieur Michel, vous ne trouverez presque pas de familles désunies. Toutes ces familles de travailleurs, groupées autour d*un clocher, demeurent fraternelles dans leurs détresses comme dans leurs réussites.

— C'est possible, dit le comte ; mais les paysans sont bêtes, routiniers...

— Oh! la routine... Voilà un bien grand mot ! D^abord, la « routine » n'est souvent que le simple surnom de la tradition... Et puis, je trouve que la routine n^a pas que des torts. — Elle est un peu comme une jolie rose tout en haut d'un grand rosier: pour cueillir la rose, il faut traverser pas mal de branches et d'épines... Or, père, vous vous arrêtez tout de suite aux épines...

Michel se retourna vers la jeune fille :

— Très jolie, votre image I Vous permettez que je la mette dans mon prochain roman?

Marguerite sourit à Michel et répondit, en posant sur l'écrivain deux beaux yeux câlins :

— ... Tout ce que vous voudrez.

— Il est certain, reprit à son tour Michel, que les relations intellectuelles ne se trouvent pas dans nos campagnes, mais on peut apprendre cependant de bien jolies choses en lisant dans Tâme de nos paysans. — Parce qu^ils vivent loin de la grande ville où les vies s'entre-choquent dans un immense struggle for life, et que leurs pensées ne sont point troublées par le vague des idées modernes, peut-être gardent-ils un sens plus vrai de la vie, un jugement plus ferme, une notion plus exacte des événements...

— Vous, monsieur Servaux, vous voyez les paysans avec vos yeux d'artiste et vous les aimez à la manière d'un peintre qui cherche des « têtes » pour ses études!...

— Je vous demande pardon, monsieur le comte. Je ne m'arrête pas seulement aux détails du costume ; j'analyse le dedans, et je vous assure qu'il y a de réelles beautés.

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— Bah ! C^est que vous n'avez pas approfondi...

— Si. J'ai causé souvent avec nos paysans : j'ai pu les apprécier. — Toujours ils m^ont paru des arbres vigoureux, bien enracinés, solides sur leurs traditions, peu accessibles aux idées neuves qui n'ont pas fait leurs preuves, durs aux vents et aux frimas...

L'automobile venait d'entrer dans le village de Berles-au-Bois, et M. de Terrienne avait ralenti la vitesse de sa machine.

Michel, tendant le bras vers une prairie toute verte, située à l'entrée du village^ finit sa phrase ;

— ... un peu comme ces pommiers rabougris qui, jusqu'à leur mort, donnent toujours la même espèce de pommes.

Le comte éclata de rire :

— Oh I monsieur Servaux !... Vous aimez les images ; seulement, avouez qu'on pourrait faire pour nos paysans ce qu'on fait souvent pour les pommiers : les greffer.

— A quoi sert de greffer un arbre lorsqu'il donne de bons fruits ?

M. de Terrienne était fort entier dans ses idées. Il n'aimait point la contradiction ; et les reparties de Michel Tagaçaient manifestement.

Gomme l'aato quittait le village, qui vers Bienvillers mesure à peine 400 mètres de longueur, et débouchait dans la plaine, Marguerite détourna la conversation. Montrant du doigt la flèche de pierres blanches, tout épineuse et toute grêle, du clocher de Pommier :

— Oh ! Voyez donc le beau panorama I

— En effet, dit Michel. Tous ces villages verts, embroussaillés autour des clochers, dispersés dans les moissons, sont comme de gros bouquets au milieu d'un cadre rustique. Mais le cadre est superbe 1

— Là-bas, tout au fond, derrière Pommier? demanda Lucienne.

— C'est Hubercamps, avec le bois sur la droite.

— Et plus hjiut encore ?

— C'est le bois de la Bazèque.

Michel demanda à son tour :

— Et Bienvillers ?

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— Là... juste en face de nous, répondit le comte sans quitter des mains son volant.

— Mais pourquoi tous ces pays-ci portentils la même finale : « au-Bois » ?

Le comte se mit à rire :

— Demandez à ma fille. Elle connaît toute Thistoire du Pas-de-Calais.

Marguerite fit une petite moue derrière le dos de son père, comme pour dire : « Qu'il est agaçant !... » Puis elle répondit, en se tournant vers Michel qui l'interrogeait du regard :

— Il y a toute une légende. Dans le temps, — c^est si lointain qu'il est impossible de mettre une date approximative, — les villages de Berles, Bienvillers, Monchy et Sailly formaient les quatre points cardinaux d'un bois immense. Or, le roi de France qui était garçon et cherchait une femme, réunit un jour à sa cour les principaux seigneurs du royaume qui avaient des filles et leur dit : « Vous êtes tous riches de bourses et de fiefs. Je veux que la reine de France vienne d'un de vos castels. Revenez tous avec vos nobles

filles. Je prendrai pour femme celle qui portera la plus riche ceinture comme symbole de sa fortune... »

— C'est original, dit Lucienne.

— En effet. Seulement, n'oubliez pas qu'il s'agit d'une légende.

Marguerite continua :

— Or, au jour fixé, les seigneurs et leurs filles arrivent au palais, tout ruisselants d'or et de pierreries. Seule, une jeune fille qui venait des provinces d'Artois, brune et jolie, dit-on,ne portait ni or, ni pierres précieuses. Elle avait sur les cheveux une couronne de feuilles de chêne et portait à la taille, en guise de ceinture, une branche de chêne tordue. Elle fut accueillie par des rires et des quolibets. Le roi la fît appeler. — Mais elle, sans s'effaroucher, dit simplement : « Sire, les bois de mon père sont si grands et si garnis de chênes, que je porte sur moi le symbole de ma fortune. Et cette ceinture vaut, à elle seule, toutes les ceintures de mes rivales... » — C'est ainsi que la fille du seigneur de Bienvillers devint reine de France ; et c'est pourquoi les

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villages, par ici, ont tous mis, comme un écusson à côté de leur nom, les mots : « au-Bois. »

— C'est fou ! déclara le comte.

— Comme toutes les légendes, monsieur le comte. Seulement, cette légende-ci est si charmante !...

Les voyageurs entraient dans Bienvillers par un chemin creux et sinueux, bordé de vieux têtards dont les tètes, larges et bosselées, piquées çà et là de petits rejets courts et raides, ressemblaient à des têtes de vieilles femmes, osseuses et presque dégarnies de cheveux.

— Attention, père ! cria Marguerite. Il y a un tournant brusque là-bas, dans le bas de la côte, en face de la maison à terrasse.

M. de Terrienne coupa Tallumage et pressa sur le frein légèrement. La lourde voiture vira doucement sur la gauche et descendit dans le village, entre les voitures dételées qui s'alignaient de chaque côté de la route.

Le comte stoppa en face d'une auberge près de réglise et les voyageurs descendirent pendant que le chauffeur s'inquiétait d'un garage.

Il y avait foule autour de l'église. Les pèlerins arrivaient nombreux de toutes les directions et, à la voix des cloches qui chantaient joyeusement, se joignaient les cris des forains, les trompettes des enfants, Torcheslre des chevaux de bois, les fanfares du cirque...

En descendant de voiture, Marguerite perçut une conversation qui venait d'un groupe voisin :

— C'est le châtelain de Vergy ?

— Oui ; avec sa fille,

— Et les trois autres ?

— Les filles, je ne les connais pas. Mais le garçon, c'est Micliel Servaux.

— De la Fertay ?

— Oui. Il paraît qu'il est rudement capable !

Gomme son père l'appelait pour le débarrasser de son cache-poussière, Marguerite n'entendit pas le reste de la conversation. Mais son amour s'enorgueillît tout de suite. — Le cœur des femmes a plus de chauvinisme lorsqu'il s'attache à une renommée en même temps qu'à un homme...

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— Oh ! la jolie tour ! déclara Michel, en désignant la vieille tour massive qui se dressait toute droite sur le bord de la route :

— Oui. Elle date du xiv' siècle, n^est-ce pas? Marguerite.

— Vous vous trompez, père : du xiV siècle. L'église a été brûlée plusieurs fois, mais la tour est toujours la même.

Ensemble ils pénétrèrent dans Téglise.

Il y avait foule. Au fond, sur un autel blanc et doré, trop éclairé par une traînée de feu que le soleil lançait par les fenêtres du chœur, brûlaient quantité de bougies rouges. — Dans la nef latérale de droite les reflets des carreaux de couleur couraient partout en danse serpentine : sur les gros piliers blancs, sur les toilettes claires, sur les visages basanés, sur les dalles, les bancs, les bannières, les statues... Le beau soleil de juillet faisait de cette église de village, blanchie à la chaux, un immense kaléidoscope.

Dans la chaire, un prêtre faisait le panégyrique de saint Etton. Il le faisait sans éloquence, à coups de phrases apprises par

cœur, mais cependant Michel écouta avec intérêt rhistoire de cet évêque qui avait évangélisé l'Artois et qui avait laissé à Dompierre et à Bienvillers des souvenirs si vivaces...

Après le sermon, il se pencha à Toreille de Marguerite :

— Si nous avancions un peu ?

— Attendez... suivez-moi.

Et légère, aimable, M^^^ de Terrienne se faufila entre les épaules des rudes paysans qui se tenaient debout sous la tour.

Les jeunes gens gagnèrent Tallée latérale de droite et trouvèrent un banc vide près du hérisson en fer où brûlaient des centaines de petits cierges. Ils firent signe à M. de Terrienne et aux deux jeunes filles qui vinrent les rejoindre.

Tout bas Michel demanda :

— Pourquoi les pèlerins ont-ils chacun une petite botte de foin et un morceau de pain ?

— C'est une vieille coutume. On fait bénir le pain et le foin pour les animaux.

— Pour leur donner à manger ce soir ?

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— Oui, saint Etton est invoqué par les fermiers pour les bestiaux malades.

M. de Terrienne qui avait entendu la conversation, dit à son tour :

— C'est de la superstition !

Marguerite, d'un signe des yeux, fit comprendre au jeune homme qu'il valait mieux ne pas répondre. Michel se tut.

Après la messe, Marguerite demanda à Michel, en sortant :

— Je parie que vous avez fait des études de mœurs ?

— Beaucoup. Vous ne sauriez croire combien la vie est un champ d'étude pour nous qui écrivons... La plume, c'est la vocation qui nous la donne; mais le coloris, c'est dans toutes les vies qui s'agitent autour de nous que nous Je trouvons.

— Alors, si un jour vous écrivez un roman sur l'Artois, vous y mettrez les impressions que vous venez de glaner ?

— C'est bien possible.

— Mais vous n'oublierez pas de bien fleurir votre livre avec une belle page d'amour ?

Michel se demanda dans quel but Marguerite disait cela. Il crut deviner dans les beaux yeux amoureux qui se levaient vers lui un aveu que les lèvres n'^osaient exhaler... et il se rappela avoir lu quelque part cette pensée de M""' Gottin : « La langue du cœur n'a pas besoin de mots pour être comprise ; c'est dans les yeux qu'elle est écrite. »

Le soir, quand Lucienne et Michel, ramenés en auto par le chaufi'eur du comte, rentrèrent à la Fertay, ils aperçurent les fenêtres du salon éclairées.

— C'est une visite ? demanda Lucienne à

la bonne.

— Oui, mademoiselle : un monsieur,

— Il y a longtemps qu'il est là ?

— Une grosse heure. Il cause avec M. Ser-

vaux.

Elle ajouta, en se tournant vers Michel :

— Il est venu pour vous voir.

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— Quel nom ?

— Je ne sais plus. Mais la carte de ce monsieur est là, sur le coin du buffet.

Michel saisit la carte, et tout de suite s'écria :

— Mais c'est mon éditeur !

Gomme un grand enfant joyeux il entra au salon :

Bonjour, monsieur Vollman. Quelle

bonne surprise de vous voir à la Fertay, dans le vieux nid de ma famille !

M. Vollman serra amicalement les mains du jeune écrivain et dit en riant ;

— On ne vous voit plus jamais à Paris. Alors j'ai pris la résolution de venir moi-même à Vergy.

— Il est de fait que je deviens tout à fait terrien. Je commence à aimer mon Artois comme Maurice Barres aime sa Lorraine et Henry Bordeaux sa Savoie. Je m^'enracine...

— C'est ce que me disait justement monsieur votre père.

Michel indiqua un fauteuil à son ami, et la conversation prit son cours :

— Mon livre se vend ?

— Non. II s'arrache... Les éditions fondent comme des boules de neige I

— Gros chiffre de vente ?

— Depuis quinze jours je n'arrive plus à contenter mes libraires habituels. Si cela continue, nous fêterons la centième édition avant la fin de l'année.

— Alors vous m'apportez de l'argent ?

— Oui. Vous ne venez plus jamais me voirl...

— Et dire, s'écria Michel en regardant son père, que cet excellent M. Vollman a fait mille grimaces pour éditer mon premier livre I J'ai dû, je me souviens, lui avancer trois mille francs comme garantie en cas de non réussite... — Maintenant il me paierait presque pour avoir chaque année un nouveau manuscrit !...

M. Vollman ne répondit pas, mais sourit malicieusement en tortillant sa moustache. Puis il ouvrit un portefeuille et rangea sur la table, par petits paquets, deux lignes de billets de banque.

M. Servaux laissa les deux amis régler

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leurs comptes et passa à la cuisine pour prier Lucienne de mettre la table.

— Dépêche-toi, Lucienne. Ce monsieur va dîner avant de reprendre son train.

— Il ne couche pas ?

— Non. Il doit rentrer à Paris pour demain matin et va prendre ici le dernier train de dix heures et demie.

Le soir, Michel prit son chapeau pour reconduire son ami à la gare.

La soirée était douce. Le ciel étoilait.

— Irons-nous à pied ? demanda Michel.

— Moi, je préfère. Nous pourrons causer. Ce sera une délicieuse promenade digestive.

Quand ils furent sur la route de la gare, dans le silence de la nuit, l'éditeur questionna :

— Eh bien, monsieur Servaux, vous ne songez pas encore à fixer votre affection ?.,. Vous allez toujours rester célibataire ?

— Mon Dieu ! je vous avoue que le mariage m'a toujours elfrayé. Il me faudrait à

moi une intellectuelle douce et affectueuse qui puisse vibrer à mon contact, qui puisse aimer comme moi, sentir comme moi...

— Eh bien, monsieur Servaux, j'ai votre affaire : une jeune fille charmante ; vingt et un ans ; fille unique ; grosse dot : deux cent mille francs.

— Parisienne ?

— Oui. Elle épouserait volontiers un jeune homme d'avenir.

— Ah ! fit Michel sans enthousiasme.

— Pensant à vous, j'ai questionné adroitement, et j'ai la certitude maintenant que vous seriez accueilli à bras ouverts par l'intéressée et les parents. Voulez-vous que je prépare une entrevue ?... Chez moi, par exemple?

Michel ne répondit pas.

— Une entrevue n'engage à rien, insista M. Vollman. On se voit, on se cause, on s'apprécie... et si la réciprocité lève facilement, avec joie, sans effort, on se reconduit par la main...

Michel s'arrêta, et saisissant son voisin par le bras :

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— Écoutez, mon cher ami ; je vous suis fort reconnaissant pour celte preuve de sympathie, mais j'appréhende ces entrevues organisées. Le blé ne veut pas être tourmenté pour lever, vous le savez. Or, Tamour est un peu comme le grain de blé...

Surpris de cette résistance à laquelle il ne s'attendait guère^, l'éditeur insista :

— Evidemment, monsieur Servaux. Seulement, je tiens à vous mettre devant les yeux tous les avantages, outre les avantages pécuniaires qui sont exceptionnels. — D'abord, le père a été ministre et le redeviendra^ assuret-on dans les milieux parlementaires. Il vous ouvrirait de grandes et hautes relations. L'oncle est académicien et pourrait avoir une influence des plus heureuses sur votre avenir. Vous avez beaucoup de talent, c'est incontestable. Vous êtes jeune et déjà détenteur d'un nom très en honneur dans le monde des lettres. Il n^y a de doute pour personne qu^unjour vous irez vous asseoir sous la Coupole, mais... cette nouvelle parenté pourrait bien avancer l'heure de votre triomphe... Et

puis, VOUS serez à peine fiancé que tout de suite un joli ruban rouge viendra se fixer à votre boutonnière...

Michel marchait pensif.

— Eh bien, monsieur Servaux ? Vous paraissez rêveur ?

— Oui. Je songe à tout ce que vous me dites ; seulement...

Il hésita :

— Mais quoi ?

— ... Etes- vous bien sûr qu^avec tout cela j'aurai le bonheur ?

— Que vous faut-il donc ? Je ne vous pensais pas aussi exigeant !

— Non, cher ami. Je ne suis pas exigeant. Je me passerais facilement, très volontiers même, des décorations, des ministres, des honneurs et de tout le tremblement!... Mais je tiens essentiellement à être heureux. Je veux bien lier ma vie librement, mais je ne veux pas qu'on Tenchaîne...

— Vous avez parfaitement raison. Aussi, c'est pour cela que je vous propose une jolie fleur pour votre boutonnière. Croyez-moi,

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monsieur Servaux ; ma petite Parisienne est une ravissante petite fleur que vous pourrez épingler avec lier té sur votre cœur...

Michel leva les yeux vers les hauteurs de Vergy où la vieille tour du château dressait sa robe blanche, et où les étoiles, barrées à rhorizonpar la ligne sombre de la forêt, semblaient des boutons d'or piqués dans le sommet des arbres :

— Oh ! dit-il très bas, très bas... comme s'il eût craint de perdre son secret, je connais une petite fleur des champs qui a plus de parfum que toutes les jolies fleurs de Paris...

Intrigué, M. VoUman voulut connaître le nom de cette fleur éclose sur la route que Michel avait parcourue depuis qu'il avait quitté Paris, mais l'écrivain garda obstinément son secret.

Arrivés à la gare, les deux amis se promenèrent le long du quai en attendant le train. Ils causèrent de toutes sortes de choses, du Tout-Paris, des théâtres, des potins, du roman en préparation, de la vie de cam-

pagne, etc., etc. Puis, quand le train fut entré en gare, l'éditeur ouvrit la portière d'un wagon et dit à Michel, en lui tendant la main :

— Allons... à plus tard ! Je suis tout à votre disposition. Si votre projet ne se réalise pas, écrivez-moi : je préparerai de suite Tentrevue-

Comme Michel ne répondait pas, il ajouta :

— Ma petite fleur de Paris est jolie, vous savez...

— Ah !

— J'en connais beaucoup qui, à votre place, ne la laisseraient pas faner sur sa tige...

— C'est que... fit Michel, hésitant, elle a peut-être moins de parfum que celle de chez nous...

— Bah ! Pour pouvoir comparer deux fruits il faut les goûter séparément.

Le train prit sa course lentement, et M. Vollman, qui avait espéré causer avec Michel de son mariage aussi facilement que de l'édition d'un livre, partit désappointé.

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laissant le jeune homme rêveur mais nullement ébranlé, ni dans ses convictions, ni dans son amour. — Il y a des âmes qu'on n'exploite pas...

En quittant la gare de Vergy le chemin descend entre deux haies de pâturages, puis traverse une bande de petites maisons d'ouvriers.

Presque toutes les lumières s^étaient éteintes dans ces intérieurs modestes. Les travailleurs, immobiles dans le sommeil, réparaient les forces perdues et préparaient celles du lendemain. Et Dieu mettait la paix et le silence sur toutes ces vies humaines...

Tout à coup, comme il passait devant la dernière maison d'où, par les volets mal joints, s'enfuyait un filet de lumière, Michel entendit des sanglots. Il s'arrêta net, et prêta l'oreille. — Dans la nature le sommeil avait pris toutes choses et les feuilles des arbres elles-mêmes, fatiguées d'avoir été

tourmentées par le vent, s'appuyaient les unes contre les autres, immobiles et odorantes. La plainte venait donc de la petite maison...

Sur le bout des pieds, afin de ne pas faire de bruit, Michel se glissa près du volet. Ce dernier n'était pas accroché à l'intérieur ; il était simplement poussé. Michel écarta un peu les deux feuillets afin d'agrandir Tangle de lumière. Alors sa poitrine se serra : on veillait un mort !...

La pièce était petite. Au plafond une lampe était suspendue. Tout autour de la place, assis sur des chaises, des hommes et des femmes se serraient. Les hommes, la casquette sur les genoux, les bras croisés, le regard à terre, paraissaient ne penser à rien. — Peut-être leurs cœurs battaient-ils plus vite que de coutume, en sentant que la mort avait frappé près d'eux, qu'elle était dans la place, là... tout près? Mais leurs visages, tout balafrés de rides que le vent de la plaine avait tannées, offraient comme des masques, une impassibilité absolue, — Seule, près de

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la cheminée, une fillette d'une quinzaine d'années se serrait contre sa mère avec de répouvante au fond de ses grands yeux qui fixaient obstinément le visage du mort...

Sur un grand lit, au fond, contre le mur, reposait une longue forme blanche, imprécise à cause des linges qui enserraient les bras et les jambes, un peu fuselée vers les pieds, mais très large vers les épaules, et qui se redressait légèrement sur un petit oreiller où s^appuyait une tète maigre et cireuse, aux traits affreusement contractés... Et sur cette figure de cadavre, que les joies de la vie avaient certainement épanouie jadis et que la mort avait figée en un rictus effrayant, insouciantes et espiègles deux mouches s'étaient posées...

Près du lit : une petite table. Dessus ; un crucifix entre deux bougies plantées dans des chandeliers en cuivre, et une assiette pleine d'eau bénite dans laquelle baignait une branche de buis desséchée.

Au pied du lit, la tête enfouie sous Toreil- 1er du mort, les mains crispées sur les draps.

une femme sanglotait... Et tout là-bas, au fond, dans la pénombre, penchée sur un prie- Dieu, la figure dans les mains, une jeune tille se recueillait devant la mort. — On ne voyait pas son visage qu^elle tenait tout entre ses mains gantées ; et son grand chapeau à larges bords garantissait ses cheveux de l'indiscrétion de la lumière. Mais, à sa taille élancée, à Télégance de son attitude, on pouvait assurer que ce n'était point une femme du peuple.

— Sans doute une parente de la ville... pensa Michel.

Comme il achevait cette réflexion, la jeune fille abaissa les mains sur son prie-Dieu.

Alors Michel Servaux fut secoué jusqu'au cœur... et le volet quMl écartait doucement d'une main se referma avec bruit.

Au tapage que fit le volet, toutes les têtes se tournèrent vers la fenêtre. Une voix dit :

— Il me semble qu'on a frappé.

— A moi aussi.

— Jean-Baptiste, allez un peu voir, dit une troisième voix.

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D'un bond Michel Servaux se rejeta en arrière, gagna à pas de loup le pignon de la maison qui bordait les champs, et se coucha dans un champ de trèfle tout humide de rosée.

II entendit très nettement qu'on ouvrait la porte. Il écouta :

— Non, dit l'homme qui avait passé la tête dehors, il n'y a personne.

... Puis la porte se referma.

Michel sortit de sa cachette, revint près de la fenêtre et, à nouveau, écarta les volets. On causait maintenant à Tintérieur :

— Pourtant, j'ai bien entendu frapper, disait Marguerite.

— Il vous a semblé, mademoiselle, objecta un vieux paysan à cheveux blancs, le menton et la lèvre tout à fait rasés. Quand on veille des morts, on a toujours peur ; on croit entendre des choses qui ne sont pas. Ainsi...

... Et le vieux se mit à raconter une histoire de brigand quelconque.

Mais Michel n'écoutait plus. Tous ses regards étaient pour le joli visage qui s'incli-

nait là-bas, au pied du lit... Toutes ses pensées allaient à cette Marguerite qu'il aimait de façon si intense, si exclusive, et cependant avec une passion si douce, si peu exaltée, avec une passion dans laquelle la voix de la chair et des sens avait moins d'écho que celle du cœur... Tontes ses pensées tendaient vers cette jolie châtelaine qui parsemait sa route de bonté, de délicatesse, de charité, qui voulait son bonheur après celui des autres et qui ignorait si souvent son rang, ses titres, sa beauté, pour aller souffrir avec les malheureux, consoler les malades, prier pour les défunts... Et ce nouvel aspect de l'aimée, Michel ne le dédaigna point. — Il le préférait presque à tous les autres...

Les épaules nues, une fleur dans les cheveux et au corsage, le sourire et la joie sur le visage, Marguerite de Terrienne, dans le tourbillon d^une valse, pouvait avoir autant d'adorateurs que de danseurs. — En amazone, légère et rieuse, spirituelle et amusante, elle pouvait ensorceler les amoureux les plus exigeants. — Chez elle, dans le déshabillé de

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tous les jours^ parmi ses fleurs et les mille parures de son « home », elle pouvait arrêter les plus grands rêveurs : ses beaux yeux, avec leurs mille reflets, étaient pour les cœurs comme deux labyrinthes dont la sortie du premier n'était que la porte d'entrée du second. — Mais Marguerite avait d^autres charmes insoupçonnés que Michel venait de découvrir tout d'un coup, par hasard ; et ces charmes venaient en droite ligne de son cœur : elle aimait les humbles.

Après avoir fait l'aumône de Targent, après avoir fait l'aumône de la poignée de main aux malades, elle savait faire aussi Taumône de la prière... La charité qu^'elle faisait à Vergy, elle ne la faisait point par réclame, mais par amour... Quand elle disait aux pauvres malades : « Je vous aime », elle ne mentait pas, car son amour restait fidèle après le départ des souffreteux...

Après une journée de plaisir, au lieu de faire comme son père et passer agréablement une soirée au milieu de revues et de magazines illustrés, dans Tégoïsme du bonheur.

elle s'était souvenue qu'en bas du village il y avait de la tristesse, de la souffrance, de la misère... Elle s'était souvenue qu'il faut, dans le malheur, prendre un peu de la part du voisin et que la douleur enguirlandée de sympathies creuse dans les cœurs des fissures moins cruelles...

Toute simple, voilant son élégance naturelle d^une robe sombre tout unie, elle avait pénétré dans la chaumière. Elle avait consolé les éplorés, rattaché les cœurs à l'espérance, d^un bon mot raffermi les courages, et réuni toutes les forces de la famille disloquées sous le choc... Et maintenant^ donnant l'exemple aux hommes et aux femmes qui l'entouraient, elle priait avec ferveur mais sans ostentation. Derrière son volet qull entr'ouvrait d'une main frémissante, Michel lui envoya tout bas dans la nuit de doux serments d'amour...

Tout à coup Michel Servaux fut tiré de sa rêverie.

Au tournant du chemin de la gare venaient d'apparaître les gros phares d^une automobile. Il se rangea de côté pour laisser passer

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la voiture. Mais celle-ci vint se ranger près de la maison mortuaire et le chauffeur bloqua ses freins.

— On dirait Tautomobile du château, pensa Michel.

Il s'approcha tout près et reconnut en effet le chauffeur de M. de Terrienne.

— Bonsoir, mon ami. Vous venez rechercher M^'" Marguerite ?

— Oui, monsieur Servaux.

— Eh bien, voulez-vous entrer là et dire à M^^^ de Terrienne que j'ai deux mots urgents à lui dire.

— Bien, monsieur Servaux.

Le chauffeur pénétra dans la chambre mortuaire et Michel attendit.

Bientôt le domestique réapparut, suivi de Marguerite.

Michel, qui se tenait près de la porte, toucha du doigt le bras de la jeune fille :

— Mademoiselle Marguerite! Venez... j'ai besoin de vous causer.

Us s'éloignèrent à quelques mètres sur la route, derrière l'automobile.

Alors Michel, se raidissant pour refouler tout le sang qui lui arrivait au cœur, serra les mains de M"* de Terrienne et déclara tout bas, les lèvres agitées d'un mouvement convulsif :

— Mademoiselle Marguerite, je vais ce soir vous dire une folie... Vous me la pardonnerez?

La jeune fille ne répondit pas. Mais Michel s'aperçut que ses mains tremblaient. — Tout de suite il ajouta :

— ... Je vous aime I

Comme, en disant cela, Michel serrait nerveusement les doigts de Marguerite, celle-ci se dégagea et répondit doucement comme si elle ouvrait avec bonheur son cœur devant

Taveu :

— Monsieur Michel, ne serrez pas si fort ! Ma main, si vous Taimez, vous ne la perdrez pas... Vous venez de m'avouer votre amour; moi, voilà longtemps que je n'ose Tavouer...

En disant cela Marguerite tendit la main à Michel Servaux. Le jeune écrivain la porta à ses lèvres avec respect et avec amour.

— Alors vous m'aimiez et n'en disiez rien?

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— C'était pour mieux vous le dire à partir de ce soir...

— Chère petite !

Longuement, Tenlevant de terre dans ses bras nerveux, Michel Servaux enlaça sa fiancée dans une étreinte folle. Il lui mit un baiser sur les yeux, puis s'enfuit à travers les champs de seigle qui commençaient à onduler sous la brise de la nuit.

Quand il franchit le seuil de la Fertay,il se souvint de la conversation qu'il avait eue avec M. Vollman. Tout bas il répéta :

— Je ne connais pas la jolie fleur qu'il me destine, mais elle a sûrement moins de parfum que celle de chez nous...

Au lieu de rentrer avec précaution, comme il faisait d'ordinaire, Michel ouvrit les portes et les referma avec fracas. Puis, une lampe à la main, il pénétra chez son père ;

— Père... oh ! apprêtez-vous à recevoir une grande confidence.

L'accent joyeux de son fils rassura tout de suite le vieillard.

— Une confidence ? fit-il.

— Oui ; et une grande nouvelle qui vous comblera de joie.

M. Servaux s'assit d'un bond sur son lit.

— Dans ce cas, va^mon petit; dis vite.

— Eh bien, père, j'aime Marguerite et Marguerite m'aime aussi.

— Tu dis? questionna le fermier stupéfait.

— Je dis, père, que demain vous pourrez aller demander pour moi la main de M"' de Terrienne...

Alors Michel raconta la scène de la maison mortuaire et le dialogue qu^il avait eu avec la châtelaine de Vergy.

M. Servaux ne put répondre de suite, car rémotion l'étranglait. Son vieux cœur, tout usé à force d'avoir souffert, tout resserré sur ses peines comme un vieux rhumatisant, venait tout d^un coup de se détendre comme im ressort, et tout vibrait ensemble : la surprise, la joie, ramour...

Mais, derrière ce grand garçon qui venait de se confesser si vite, si franchement, il sembla à M. Servaux que la tradition se redressait en souriant,..

Le matin, M. Servaux avait dit au premier valet :

— Vous n'irez pas aux champs aujourd'hui. Vous nettoierez le coupé et vous vous occuperez des chevaux et des harnais. Je dois aller cet après-midi au château.

Lui-même avait surveillé le pansage des deux jolis normands au poil fln et luisant, et vérifié l'astiquage des cuirs et des cuivres. — Il voulait que son attelage fût irréprochable pour aller au château demander la main de Marguerite, pour ce grand voyage vers le bonheur...

A midi;, on déjeuna sous la treille. Mais les plats retournèrent à la cuisine moins vides

que de coutume. L^appétit chômait. Les corps s'oubliaient presque... Les cœurs seuls vivaient.

— Que d'événements tout de même depuis mon retour ! dit Michel. Je crois sortir d'un rêve...

M. Servaux acheva de plier sa serviette et répondit, en ofifrant une cigarette à son fils :

— Cher petit! Tu te trompes... C'est dans un rêve au contraire que ce jour va te faire entrer...

Puis il tira sa montre :

— Il est une heure et demie. Je vais m^habiller afin d'arriver au château vers trois heures.

— Lucienne, ajouta-t-il, en se tournant vers sa fille, tu as préparé toutes mes aff'aires?

— Oui, père. Vous trouverez sur votre lit tout ce que vous m'avez demandé.

— Vous mettrez une cravate blanche et des gants blancs, n'est-ce pas? demanda Michel.

M, Servaux posa ses larges mains osseuses sur les épaules de son fils et, le considérant avec amour :

— Ne crains rien, mon petit. Lucienne m'a préparé ma redingote, ma chemise brodée, mes souliers vernis... Je vais être beau comme je ne Tai pas été depuis trente ans peutêtre !... Ah ! Michel ! tu ne peux savoir la joie que tu me donnes aujourd'hui. — Voici que je suis vieux, tout craquant d'ankylose, tout meurtri de rhumatismes, et cependant je suis heureux... Je sens le printemps rentrer dans mon vieux cœur et l'emplir d'espérance bien chaude. Tu sais, Michel, les vieux arbres tout rabougris que les vents de l'hiver ont brisés donnent encore parfois de jolis rejets... Ce qui fait Tarbre, cène sont pas les branches... : c'est la sève.

Lentement, très lentement, comme lorsqu'on embrasse un objet de piété, M. Servaux posa ses lèvres sur le front de Michel et dit, avec un accent d'infinie tendresse :

— Mon petit ! Merci pour le bonheur que tu ramènes à Vergy...

Ensuite, il entra dans sa chambre.

Quand son père fat parti, Lucienne s'approcha de Michel. Depuis le matin, depuis qu'elle

savait la grande nouvelle, elle avait eu mille fois envie de dire à son frère: « Tu es heu- « reux parce que tu aimes et te sens aimé... « Et moi, je suis heureuse de la même façon... « Tu avais bien deviné : de Kerlioz me désire « pour femme. »

Les joies intimes aiment à se confesser, et lorsqu^on les renferme obstinément dans un coin du cœur elles finissent par devenir pesantes et par faire mal... Aussi, c'était avec bonheur que Lucienne allait enfin pouvoir exhaler son secret. — Déjà ses lèvres s'entr'ouvraient.. . Mais soudain, au milieu de cette joie familiale qui emplissait la Fertay, dans cette confiance qui soulevait les cœurs, Lucienne entrevit la possibilité d'un refus... Elle revit comme autrefois son vieux père oublié, délaissé, traînant seul vers la tombe son chagrin, ses souffrances... Et alors, elle éleva son âme très haut, très haut, au-dessus de toutes les aspirations de son cœur, très haut jusqu'au sacrifice... et renferma sa joie.

— Tu allais dire ? questionna Michel qui avait vu les lèvres s'entr'ouvrir.

Délibérément Lucienne biaisa :

— Je me disais : A-t-il de la chance tout de même, ce Michel, de conquérir aussi aisément les jolis cœurs 1...

— Mais, petite sœur, tu connaîtras aussi quelque jour cette joie-là. Quelqu'un te mettra dans sa vie comme je mets Marguerite dans la mienne.

Lucienne s'appuya contre son frère et dit, douce et câline :

— Tu crois?

— Mais certainement. Tu as des yeux si grands, si francs, si purs, qu'une âme fatalement voudra s'y mirer.

Michel disait cela avec affection, en regardant Lucienne dans le fond des yeux. — Mais la jeune fille tenait bien son secret, et Michel ne comprit pas que les jolis yeux noirs disaient :

— C'est déjà fait...

Quand M. Servaux arriva au château, il fut introduit dans le salon.

Sur les guéridons d'énormes potiches débordaient de fleurs, et la pièce s'emplissait de la senteur des giroflées et du parfum des héliotropes. M. Servaux s'assit dans un fauteuil près d'un guéridon. Machinalement son regard se promena sur les objets qui l'entouraient ; mais il s'arrêta vite devant la photographie de Marguerite qui s^offrait, entre un album de l'Exposition de 1900 et une pile de cartes postales illustrées.

Il la considéra attentivement et pensa:

« Elle est vraiment jolie et distinguée... » — Volontiers, avec cette complaisance que mettent les pensées à flâner devant la beauté, il s'attarda dans sa réflexion.

Bientôt une porte claqua et M. de Terrienne entra.

Il s'avança en souriant vers M. Servaux ; mais, comme il lui tendait la main, il aperçut

les gants blancs... Son sourire immédiatement se figea au coin des lèvres.

Sans un mot, d'un geste de la main, il indiqua un fauteuil au visiteur et vint se placer en face de lui. Alors, rapidement, de cet œil exercé aux détails du monde et aux conventions, M. de Terrienne releva le costume, les souliers vernis, le chapeau haut de forme, la cravate blanche... Il eut envie de parler le premier, puis il eut pitié... — Il s'efforça de donner à sa physionomie un masque impassible, prit dans un vide-poche un petit coupepapier pour occuper ses doigts nerveux, surexcités, et attendit,

— Monsieur le comte, commença le père de Michel, je suis bien souvent venu vous trouver pour des questions importantes, parfois confidentielles... Mais aujourd'hui .ma démarche a un caractère plus spécial...

M. Servaux avait beau faire appel à toute son énergie ; malgré lui sa voix était mal assurée. Le comte s'en aperçut, mais, par convenance, n'interrompit pas.

— Monsieur le comte, si vous le permet-

tez, je laisserai à la porte tous les préambules et toutes les phrases détournées pour vous exposer nettement le but de ma visite,

— Gomme il vous plaira, monsieur Servaux. Alors, posant sa main gantée sur le bras

du fauteuil afin de donner comme un point d'appui à son émotion, M. Servaux déclara :

— Monsieur le comte, mon flls m'a prié de venir solliciter pour lui la main de M^^" Marguerite.

A cette phrase que M. Servaux avait prononcée lentement, en scandant les mots, le comte de Terrienne ne répondit pas. Mais le coupe-papier avec lequel il jouait se brisa net sous la pression rageuse des doigts. Le comte jeta les morceaux dans un porte-cartes et se leva. Les mains en poches, il arpenta la portion du salon comprise entre la cheminée et les deux canapés, le regard à terre, le front volontaire.

— ■ Ma communication a l'air de vous bouleverser ? dit M. Servaux, aflFreusement pâle.

— En effet, monsieur Servaux. J'aurais préféré pouvoir donner une réponse à un inter-

médiaire et vous éviter la peine de la recevoir vous-même...

M. de Terrienne s'arrêta. Il jugea, à la pâleur de M. Servaux, que le coup de lance avait été assez profond.

Le père de Michel ne répondit rien. Il demeurait anéanti, disloqué par ce coup de massue si imprévu. Il éprouvait, devant l'écroulement de son rêve, la douleur que doit éprouver l'architecte qui voit disparaître son œuvre en quelques secondes, dans un incendie ou un tremblement de terre.

Tout à coup son cœur se déchira et un sanglot traversa le silence du grand salon. — Mais ce fut tout. M. Servaux eut honte de sa faiblesse ;il se ressaisit aussitôt et sa voix, mal assurée tout à Theure, vibra comme une lame :

— Monsieur le comte, le sort qui n'a jamais été clément pour moi vient de me voler une nouvelle joie... Le coup est dur pour moi, mais je Taccepte. Il sera dur pour mon fils; je l'aiderai aie supporter. Seulement, je dois avouer que je m'attendais à une tout autre réponse...

— II est vraiment fâcheux, monsieur Servaux, qu'avec votre tact, votre jugement, votre connaissance de la vie, vous n'ayez pas songé à rimpossibilité de Tunion que vous me proposez. Vous vous seriez évité une grande peine et vous m^auriez évité, à moi, un véritable regret...

— Quel regret ?

— Eh oui, monsieur Servaux. Il y a des gens auxquels on fend le cœur d'un geste délibéré parce qulls ne méritent que de l'antipathie ; mais il en est qu'on appréhende de faire souffrir... Or, vous êtes de ceux-ci, monsieur Servaux. J'ai toujours eu pour vous une profonde estime, une très réelle amitié. Cette estime et cette affection, je les reporte entièrement sur vos enfants ; mais vous auriez dû comprendre qu'il y a dans nos amitiés un fossé infranchissable... Vous avez essayé de le franchir : Vous avez eu tort.

M. Servaux reprit toute son assurance. Il savait maintenant qull rentrerait à la Ferlay en traînant de la désillusion tout le long du chemin ; il voulait au moins que cette désil-

lusion s^'appuyât sur une raison sérieuse.

— Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir, monsieur le comte.

M. de Terrienne approcha un fauteuil et s'assit près du père de Michel.

— Voyons, monsieur Servaux, je vais vous citer un exemple qui vous fera comprendre le motif de mon refus : il y a un an, Marguerite, qui venait de franchir sa vingtième année, a été demandée en mariage par un riche industriel du Nord. Le père de ce monsieur est venu ici même, comme vous aujourd'hui, me dire ce que vous venez de me dire... J^'ai refusé. — Et notez, cher monsieur Servaux, que le prétendant était un charmant garçon,fils unique, et qu'il apportait une fortune de cinq millions.

M. Servaux saisit cet aveu comme une planche de salut et s'y cramponna :

— Je savais, en effet, que vous faisiez de la fortune une question secondaire, et c'est pourquoi j'avais espéré que la démarche de mon fils...

M. de Terrienne interrompit :

— Voyons, voyons, monsieur Servaux,ne revenons plus sur cette question, je vous prie. J'estime M. Michel. C'est, je le sais, un jeune homme de grand avenir. Il rendrait ma fille heureuse, j^en suis persuadé ; mais, vous ne Tignorez pas, monsieur Servaux, il y a dans la noblesse française une vieille tradition qui domine les alliances...

— La question du sang ?

— Précisément, monsieur Servaux.

Le comte de Terrienne regarda M. Servaux, et son œil avait quelque chose de provocant sous une fierté mal dissimulée.

M. Servaux releva le gant :

— Je sais parfaitement que la noblesse désire rester homogène jusque dans ses titres, mais vous avouerez, monsieur le comte, qu'il est fâcheux de faire du mariage une question de particule.

— Je n'ai pas, monsieur Servaux, à vous suivre sur une question d'appréciation toute personnelle. Ma décision est irrévocable, et je m'étonne de votre insistance à vouloir Fébranler.

En disant cela, le comte se leva, signifiant à son visiteur qu'il voulait clore Tentretien. Mais M. Servaux demeura assis :

— Monsieur le comte, je vais partir, le cœur brisé... Vous n^en doutez pas, car vous êtes père et vous savez combien les douleurs qui atteignent le cœur des enfants s'enfoncent en même temps dans le cœur des parents... Mais avant de quitter ce salon, j'ai une demande à vous adresser. La voici en deux mots : Vous venez de solutionner avec aisance une question qui, à mon avis, vaut bien quelques jours de réflexion... C'est votre droit ; je n^ai rien à dire. Mais vous oubliez que cette question-là intéresse M^^' Marguerite plus directement que vous-même. Vous pourriez, ce me semble, prendre le temps de la consulter.

— Je n'ai pas à consulter ma fille, répondit froidement M. de Terrienne.

— Il y va cependant de son bonheur.

— C'est précisément son bonheur que je défends.

M. Servaux jugea qu'il était temps de quitter ce salon où il était entré, le soleil dans

le cœur, et où, en quelques minutes, il venait de voir son espoir mis en miettes.

Il se leva^ et très correct, dressant sa grande taille devant le comte :

— En tout cas, monsieur le comte, je pourrai dire à mon fils que vous n^avez pas osé faire paraître M^^' de Terrienne devant moi. Je sais bien ce qu'elle aurait répondu, elle, car elle a le sens très exact de la vie : elle voit les hommes et non les particules !...

— Ah 1 monsieur Servaux, s'écria le comte devenu pourpre, ne me provoquez pas... ou je vous fais chasser de chez moi !...

En disant cela, M. de Terrienne s'était approché d'un guéridon. Il mit le doigt sur un timbre.

— C'est cela, monsieur le comte, faitesmoi chasser par vos laquais. Ce sera un honneur de plus pour mes cheveux blancs...

Les deux hommes se mesurèrent un instant du regard.

M. Servaux, comme un lion blessé qui défend son petit, redressait tant qu'il pouvait ses épaules ankylosées et comprimait les lar-

mes que le cœur affolé envoyait dans les yeux.

Blême et surexcité, M. de Terrienne appuya sur le timbre.

Un valet de chambre vint aussitôt.

Le comte se tourna vers lui, et désignant du doigt le beau vieillard endolori:

— Joseph, reconduisez monsieur à sa voiture !...

Quand M. Ser vaux eut regagné son coupé, il s'effondra sur les coussins, et se mit à sangloter.

Les paroles dures et autoritaires du comte lui avaient frappé sur le cœur comme des coups de marteau et la douleur avait jailli comme l'eau d'une éponge qu'on exprime.

Dans le premier moment, il ne prit pas garde à son chapeau qu'il écrasait dans l'angle du coupé ni à ses gants blancs qui étaient tombés sur le tapis et que la semelle des souliers salissait. Il n'avait devant lui que le souvenir cruel d'un homme arrogant, injuste et

méchant, qui Tavait cravaché d'une phrase cinglante et Tavait mis à la porte de chez lui.. Et ce souvenir d'une blessure que Famourpropre ne pouvait supporter devenait atroce. — Le vieillard fuyait le château comme une bête fouettée qui cherche un refuge...

Quand la voiture atteignit les derniers arbres de Favenue, M. Servaux passa la tète par la portière et cria au cocher :

— Prenez à gauche, par Vergy.

Il ajouta ;

— Vous arrêterez au presbytère.

Puis il s'épongea les yeux et serra ses tempes où les artères battaient une charge folle.

Lorsque les chevaux s'arrêtèrent devant le presbytère de Vergy, M. Servaux entra vivement par la porte basse du jardin,

La vieille servante du curé sarclait dans un parc. M. Servaux demanda, de loin:

— Monsieur le curé est là?

— Oui, monsieur Servaux. Il est dans son bureau.

Le père de Michel poussa la porte du corridor. ~ L'abbé Mathieu, qui Tavait aperçu

par la fenêtre de son bureau, venait au-devant de lui. Tout de suite il lut sur le visage du visiteur qull s'agissait d'une chose grave et referma avec soin la porte.

Alors, d'une voix haletante et précipitée, M. Servaux raconta ce qui s'était passé. Ensuite il pleura comme un enfant.

— Voyez-vous, monsieur le curé, j'ai déjà traversé bien des crises, car je suis un familier de la souffrance... Mais jamais je n'ai été meurtri aussi profondément. Cette journée est une brisure dans mon existence 1... Dieu paraît oublier que je suis las de souffrir...

Uabbé Mathieu, profondément ému, considéra le vieillard avec pitié. Il connaissait la force de volonté de M. Servaux et il comprenait qu'il avait fallu un terrible choc pour mettre si bas une énergie qui n'avait jamais plié dans la vie.

— Monsieur Servaux, dit-il, même dans les plus grandes épreuves, même dans celles qui paraissent tellement imméritées que nous les déclarons injustes, il ne faut jamais montrer le poing au ciel. La secousse est terrible, je

l'avoue. Elle a ébranlé votre pensée et votre cœur. Mais elle n'est pas de celles qui détruisent irrémédiablement. M. de Terrienne veut jouer au tyran ; c'est dans ses cordes habituelles. Mais je connais sa fille : elle n'est pas de celles qui laissent disposer de leur cœur... M. Michel est encore jeune ; qu'il laisse faire le temps. Vouloir brusquer les événements serait, à mon avis, assurer la défaite... Il faut absolument convaincre de cela M. Michel.

M. Servaux prit la main du prêtre :

— Monsieur le curé, je vous en prie, allez vous-même à la Fertay. Préparez peu à peu Michel à recevoir la nouvelle. Ce sera moins cruel pour lui et moins pénible pour moi.

-^ Volontiers, dit le prêtre, en prenant son chapeau et sa canne qui pendaient au portemanteau.

Avant de sortir, M. Servaux leva vers son compagnon des yeux pleins de douleur :

— Et puis, monsieur le curé, tâchez surtout de mettre Michel en garde contre sa nature impulsive. Je le connais. Il est prompt

dans ses décisions... Pourvu que son chagrin ne le chasse pas de Vergy !...

L'abbé Mathieu comprit l'appréhension de M. Servaux.

— C'est surtout pour cela, dit-il, que je vais vous devancer à la Fertay.

— A la bonne heure ! monsieur le curé... Je me réjouissais de sentir Michel près de moi; et depuis que Paris me Tavait rendu, la joie et la santé étaient rentrées chez moi... Mais maintenant j'ai peur...

— Bah ! Le chagrin traîne toujours après lui des craintes exagérées.

— Oh ! non... J'ai le pressentiment que je vais perdre mon fils une seconde fois...

L'abbé Mathieu ne laissa pas aux larmes le temps d'apparaître. Il poussa M. Servaux vers son coupé et lui dit tout bas, afin de ne pas être entendu du cocher :

— Je vais descendre à la Fertay en droite ligne, par le sentier des moissonneurs. Vous, rentrez tout doucement et faites un détour par le chemin'dela gare.

— C'est entendu. A tout à l'heure.

VERg LA LUMIÈRE

M. Servaux monta dans sa voiture et dit à son domestique ;

— Nous rentrerons par le chemin de la gare. Allez doucement, car les chevaux ont chaud.

Le coupé glissa lentement sur la route grise, entre les champs chargés de moissons d'où s'élevait Téternelle chanson de la terre.

Et pendant que la voiture s'enfonçait dans la plaine, M. Servaux se faisait tout petit, tout petiî, dans un coin du coupé, afin que les moissonneurs qui goûtaient sur le bord du chemin ne vissent pas qu^il était en toilette... et qu^il avait pleuré...

Après le départ de M. Servaux, le comte de Terrienne était monté à la chambre de sa fille.

La chambre de Marguerite ouvrait directement sur le parc, de sorte que la jeune fille n'avait vu ni M. Servaux ni le coupé qui stationnait dans la cour d'honneur. De plus, comme sa chambre était située tout à fait à Tangle du château, elle n'avait pas entendu les éclats de voix qui montaient du salon. Aussi, M. de Terrienne la trouva très calme, occupée à broder devant sa fenêtre. Il se fît aimable, caressant même, et proposa une promenade à cheval sous les bois.

Marguerite fut surprise de cette sollicitude

soudaine, car M. de Terrienne était d'ordinaire très froid, même dans Tintimité. Elle comprit qu'il s'agissait d'une communication importante et que son père, en diplomate, opérait un mouvement tournant. Elle posa son ouvrage et demanda ;

— Vous avez à me parler, père?

Gomme le comte regardait par la fenêtre

sans répondre, elle ajouta :

— Vous tournez autour de moi comme un gros pécheur autour d'un confessionnal I — C'est donc bien grave ce que vous avez à me dire?

M. de Terrienne se pencha vers sa fille et dit, en s'efforçant de sourire pour cacher son souci :

— Grande enfant !... Je viens tout simplement te proposer une promenade à cheval. La journée a été chaude ; j'ai mal à la tête et ne serais pas fâché de sortir un peu. A la tombée du jour, sur la lisière du bois, ce sera délicieux.

Marguerite comprit que cette phrase en cachait une autre que le cœur retenait avec

peine. Elle voulut Tarracher. Mais elle n'y parvint pas, et quand, se levant, elle dit ;

— Vous paraissez souffrant, père? contrarié même...

— C'est possible, répondit le comte sans sourciller, car j'ai des ennuis avec mes fermiers. Ces gens-là ne sont jamais contents! Us voudraient que je renferme mes bois afin d'empêcher les lapins d'aller s'amuser dans leurs luzernes el leurs betteraves !...

La jeune fille s'apercevait bien que son père dissimulait. Mais les secrets que le comte gardait obstinément dans son cœur, Marguerite savait qu'ils étaient comme des clous rouilles dans une vieille barre de chêne. On ne les arrachait pas : on ne pouvait que les briser...

Elle n'insista pas et mit sa robe d'amazone.

Toute la soirée M. de Terrienne demeura avec sa fille. Il ne voulait pas la laisser seule un instant, de peur qu'un domestique indiscret parlât de la visite de M. Servaux et... de son départ...

Après avoir fait une partie d'échecs avec

M. de Terrienne, Marguerite alluma un flambeau et vint prendre sur les lèvres paternelles le baiser qu'elle cueillait chaque soir.

Mais elle rendit le baiser plus longuement que d^'habitude et demanda :

— Père, ne jouez pas avec ma curiosité... Vous avez quelque chose à me dire, je le sens...

M. de Terrienne serra sa fille dans ses bras et répondit, rieur et bon enfant, insistant sur les trois premiers mots :

— Mademoiselle de Terrienne, vous avez raison. J'ai un grand secret à vous confier. Je vous le donnerai demain matin.

— Et ce secret, demanda encore Marguerite, me fera sourire?

— Mieux que cela, petite fille ; il fera ton bonheur...

Marguerite dormit mal. La curiosité veillait dans son cœur, et cette veilleuse-là brillait trop pour que les yeux ne s'ouvrissent pas comme au grand jour.

Le matin, elle se leva de bonne heure et descendit.

Elle trouva son père dans son bureau. Il était en robe de chambre et dépouillait son courrier.

— Bonjour, ma fille, dit le comte en caressant les boucles blondes qui folâtraient sur les épaules de Marguerite.

— Bonjour, père !

Tout de suite, Marguerite embrassa son père, et, s'approchant tout près de son oreille, lança comme un souffle :

— Votre secret? père... Vous m'avez promis pour ce matin.

M. de Terrienne attira sa fille près de lui dans Tangle du canapé et commença lentement, en soupesant les mots et en cherchant à lire dans les yeux de Marguerite la façon dont ils entraient dans son cœur :

— Ma chérie, tu sais que j'ai déjà reçu beaucoup de visites à ton sujet... Depuis un an les partis se sont présentés nombreux, j^oserais même dire trop nombreux... Je les ai toujours éconduits, les uns avec ton assen-

tîment, les autres sans même t^avoir consultée parce qu'ils ne méritaient pas de retenir Tattention. Mais aujourd'iiui je me trouve en face d'une demande qui laisse les autres bien loin derrière elle...

M. de Terrienne fixa son petit œil gris dans les yeux bien clairs de Marguerite pour voir si ces derniers allaient trahir quelque chose.

— Il s'agit d'un jeune homme charmant avec lequel tu as dansé ici à notre dernière réunion.

Un éclair de bonheur traversa les beaux yeux de la jeune fille. Elle demanda, craignant que Michel ne Tentraînât vers Paris :

— Ce serait pour rester à Vergy ?

— Oui. Je sais que pour le mariage c'est ta première condition. Je l'ai donc exposée au prétendant qui accepte avec joie. Le château est très grand. Je vous installerai dans la partie centrale et la partie ouest, et je garderai pour moi les appartements de la vieille tour qui regarde Tétang.

Marguerite écoutait son père en souriant. La joie brillait dans ses yeux. M. de Ter-

Tienne le remarqua et s'en félicita ; mais il fut très surpris de constater que sa fille ne demandait ni le nom, ni l'âge du prétendant. Il la dirigea donc dans cette voie ;

— Tu devines sans doute de qui je veux parler ?

La jeune fille rougit :

— Mais oui... père. Depuis longtemps j'aimais la franchise de son regard, le charme de sa voix... et puis surtout son intelligence si vive, sa plume si fine, si délicate...

Le comte tressaillit. Brutalement il interrompit :

— Tu dis ?

— Je dis que depuis longtemps, avant même d'être assurée de réciprocité, j'aimais Michel Servaux.

D'un geste rageur, M. de Terrienne repoussa sa fille. Puis il quitta le canapé sur lequel il se prélassait.

Ah I c'était donc une comédie ! et M. Servaux avait raison de réclamer la décision de Marguerite... Les jeunes gens s'aimaient ?...

La jeune fille, constatant le désarroi moral

2î8 VERS LA LUMIÈRE

du comte, se leva, pâle et craintive. M. de Terrienne se planta devant elle et dit, en s'efforçant d'apaiser sa voix et de retenir la colère tout au fond de son regard :

— Mais non... Il ne s'agit pas de Michel Servaux. C'est le comte de Lurac qui demande ta main...

— Ah ! Celui-là, jamais !...

... Et Marguerite tomba, en pleurant, dans les bras de son père.

Celui-ci, sachant que les femmes sont faites de nerfs et non de volonté, sachant aussi que les nerfs sont comme des cordes de violon auxquelles un bon archet fait rendre tous les sons et toutes les expressions, se fit caressant afin de mieux persuader :

— Voyons, voyons... Marguerite. Je ne comprends ni ton amour, ni tes larmes.,. Que tu aies senti ton cœur battre spontanément et qu^à plaisir tu Taies empli d^amour, c'est tout naturel à ton âge... Qu'un jeune homme qui valse à ravir, possède une âme d'artiste et sait se servir des meilleurs mots pour dire habilement unechansond'amour,t'aitpoussée

dans son filet, c'est encore très naturel, car ta jeunesse ne manque ni de grâce, ni de séduction... Mais qu'à la légère, sous le choc d'une première impression, tu te sois laissée glisser insensiblement sur une pente dangereuse, sans essayer de réagir contre le courant de la passion, c'est inconcevable !...

Marguerite leva vers son père deux yeux très doux, mais obstinés :

— Je ne vous comprends pas, mon père.

J'aime Michel Servaux librement et à plein cœur. Je Taime de toute mon àme, comme ie me sens capable d'aimer quelqu^un.

— Tu le crois, parce que tu es jeune et n'as pas l'expérience de la vie. Tu le crois, parce que tu es franche et sensible et que tous les calculs de Michel Servaux échappent à ton regard.

— Je vous répète, mon père, que j'aime Michel Servaux de toute mon âme !

Monsieur de Terrienne connaissait le cœur de sa flUe. Il comprit, à cette réplique simple mais résolue, qu'il allait à une défaite... Néanmoins, il continua :

— Je te crois, chère petite. Mais ton erreur est celle de toutes les jeunes filles qui sont peu sorties, qui n'ont vu qu'un tout petit coin de la vie et s'accrochent désespérément au cou du premier Don Juan qui passe...

— Il n'y a pas d'erreur dans mon amour, mon père. Et c'est précisément parce que cet amour n'a été ni provoqué, ni calculé qu'il surpasse tous les autres. Il a jailli dans mon cœur, comme les grands lis blancs sortent de terre à l'entrée du printemps ; il a jailli pur et embaumé, parfumant mes pensées et soutenant ma vie.

Le comte arpenta la pièce, visiblement déçu et mécontent :

— Je t'en prie, Marguerite, ne fais pas de littérature ! Les jolies phrases n'ont rien à voir dans une question aussi sérieuse que celle-ci.

— Vous avouez donc, père, que vous faites de mon mariage une question financière, puisque vous laissez la sensibilité à la porte et n'admettez pas la part du cœur...

— Si. J'admets fort bien la part du cœur,

mais le cœur, à ton âge, est comme un enfant qu^il faut continuellement tenir par la main. Marguerite se redressa :

— Père, vous saurez qu'à mon âge le cœur ne fait plus de faux pas...

— Oh ! oh ! Tu es bien prétentieuse !...

— Parfaitement. Et j'ai le droit de l'être^ devant votre attitude inconcevable !

Monsieur de Terrienne sentit la colère monter sous sa langue. Mais il serra les dents et l'arrêta. Il savait que les menaces le mettraient vis-à-vis de sa fille, résolue mais calme, dans une infériorité morale.

— Gomment! mon père... Vous m'avez, souvent contre mon plaisir, traînée à votre remorque dans tous les salons du nord de la France. Vous vous êtes servi de ma beauté, j^ose le dire, pour faire valoir votre nom et vos titres, pour satisfaire votre vanité et entendre les éloges qui me suivaient dans le monde... Vous avez, — oh 1 ne protestez pas ! — mis adroitement devant mes pieds des adorateurs par douzaines, des héritiers jeunes et beaux, des couronnés de toute taille... Je n'ai jamais

222 VERS LA LUMIÈBE

rapporté à Vergy qu'un cœur lourd d^ennui et de mépris. — Or, maintenant, parce que j'aime Michel Servaux, je sens mon cœur léger et plein de vie. Le bonheur y chante tout le long du jour... — Alors, mon père, pourquoi dites-vous que je n^ai vu qu^un tout petit coin de la vie et qu'il y a de Terreur dans mon amour ?

Drapée dans un peignoir mauve, pli Watteau, garnie de flots de rubans, la jolie châtelaine se tenait droite devant son père. Sous les cheveux d'or pâle que le sommeil avait desserrés et qui retombaient, souples et ondulants, sur les épaules, sa figure avait une pâleur de cire et son regard une expression de douleur immense :

— Mon père, je vous le répète, j'aime Michel de toute mon âme. Il n'y a pas d'erreur dans mon amour. Les cœurs qui vibrent à l'unisson et qui se rencontrent dans la vie se reconnaissent vite... Michel m'a tendu la main : j^ai compris que je pouvais en toute confiance y appuyer mon âme...

— C'est possible. Mais tu as eu un grand

tort : tu as oublié que le sang des Servaux n'a pas d^histoire...

Marguerite eut un rire saccadé et bruyant, comme un spasme de la gorge et du cœur :

— Ah ! vous voilà bien, vous, avec vos préjugés stupides, vos manies des grandeurs !... Vous trouvez que ce sont les blasons qui décorent les hommes ? Moi, je trouve que ce sont leurs âmes 1

M. de Terrienne, cette fois laissa échapper sa colère ; il frappa sur son bureau un coup de poing terrible :

— En voilà assez l Tu épouseras M. de Lurac.

— Jamais !

— Nous verrons bien !... D'abord il est comte et Michel Servaux n'est qu'un roturier...

Marguerite laissa son cœur venger sa souffrance ;

— Les titres sont souvent faits pour ennoblir la médiocrité 1

— Il est riche de trois millions...

— Michel Servaux est riche de cœur et

d'esprit. Demain il sera riche de gloire !

— lia une distinction que n'a pas ton Servaux I

— Les portes usées, mon père, ont beau être bien vernies ; elles ne valent plus jamais rien 1...

— Que veux-tu dire?

— Je dis que le comte de Lurac a épuisé toutes ses caresses et tous ses baisers dans des relations que tout le monde connaît..., que vous-même connaissez. — Son cœur est vide d'amour et de sincérité. Or, mon père, si j'accepte le mariage, c^est pour cueillir le bonheur. Je ne veux pas être un mannequin d'étalage I...

— Assez I rugit le comte, pourpre et hors de lui. M. de Lurac m'a demandé ta main : je la lui donne. — Tu peux rentrer dans ta chambre.

... Et M. de Terrienne, le bras tendu nerveusement, montra la porte à sa fille.

— C'est bien, père. Je vais sortir ; mais retenez ceci : sans me consulter, vous avez mis ma main dans celle de M. de Lurac.

Mais il y a loin de la promesse à la réalité. Vous avez engagé ma main... J'empêcherai qu^elle se serre !...

Quand Marguerite monta le grand escalier d'honneur, traînant derrière elle un chagrin immense, elle croisa le valet de chambre.

— Pardon, mademoiselle, dit celui-ci. Ce matin, de très bonne heure, on m'a remis cette lettre pour vous.

Il ajouta de suite :

— On m'a bien recommandé de ne la remettre qu'en vos propres mains.

Marguerite reconnut récriture et demanda :

— C'est M. Michel qui est venu lui-même? -^ Oui, mademoiselle. 11 a frappé contre le

carreau de ma chambre. Le jour se levait à peine.

Marguerite monta quelques marches afin que le domestique ne vît pas ses larmes. Mais Joseph reprit :

— M. Michel m'a dit qu'il y avait une réponse. Il est convenu que je la lui remettrai à l'estaminet de la gare cet après-midi^, en conduisant M. le comte.

— Bien, Joseph. Je vous la donnerai tout à rtieure.

La jeune fille se tourna vers le domestique et dit très bas :

— Merci, Joseph.

— Vous avez du chagrin, mademoiselle ?

questionna le serviteur qui devinait un coin du drame.

— Oui^ Joseph; beaucoup...

Ce fut tout... M. de Terrienne sortait de son cabinet en claquant la porte avec violence.

Le valet de chambre descendit, avec sa brassée de tapis ; et Marguerite se glissa dans sa chambre.

Quand elle eut fermé la porte, la pauvre enfant tomba à genoux au pied de son lit, devant le grand crucifix d'ivoire et sanglota :

— Mon Dieu ! Vous avez été témoin de mon amour et de ma souffrance... Ne m'abandonnez pas...

Puis les larmes, trop longtemps contenues, coulèrent abondantes, descendant tout le long des jolies joues rosées et allant se

cacher dans les plis du peignoir mauve. Quand, après la période de surexcitation, le calme fut rentré dans son cœur, Marguerite s^approcha de la fenêtre ouverte dans laquelle le soleil encadrait ses rayons d^or et décacheta la lettre de Michel :

« Vergy, 8 heures, soir,

« Chère petite,

« Mon père est allé, cet après-midi, au châ- « teau demander votre main.

« M. de Terrienne, après un entretien re- « grettable, a sonné son valet de chambre et « a dit : Reconduisez monsieur à sa voiture ! . . .

« Un tel soufflet, M. de Terrienne n'était « pas de taille à le lancer, et mon père ne « méritait pas de le recevoir.

« Depuis cet instant réellement tragique « une fissure immense s'est ouverte dans « noire destinée. Comme cette fissure ne « pourra désormais se combler, je vais vous « quitter pour toujours.

« Vous avez, pendant quelques semaines.

« retenu mon cœur à Vergy. Je vous en re- « mercie pour mon vieux père et pour moi. « G^est à cause de vous que je suis resté à « Vergy : c'est donc par vous que mon père « et moi avons été heureux...

« Il vous sera facile de m'oublier,cap votre « vie de château sème sans cesse sur votre « route des plaisirs et des admirateurs. — « Quant à moi j'emporterai, emprisonné dans « la brisure de mon âme, le souvenir délicieux « de la charmante étoile de Vergy qui a su « mettre tant de bonheur dans une petite « partie de ma vie...

« Je pars pour Paris après-demain matin. « — Avant de partir, je désire revoir une « dernière fois vos jolis yeux... Ils mettront « dans mon cœur leur suprême adieu ; et leur « infinie douceur soutiendra mon âme dans « les batailles de la vie...

« Dites-moi où et quand je pourrai vous « dire mon adieu... »

Marguerite saisit un crayon dans un videpoche et ajouta rapidement sous la signature de Michel :

« Je ne vous comprends pas, monsieur Mi- « chel !... La vie vient de vous atteindre « douloureusement, et tout de suite je trouve « le désarroi dans votre âme !...

« Réfléchissez avant de pleurer sur votre « sort. — On pleure sur les morts, monsieur « Michel, mais non sur les vivants. Or, mon « amour pour vous est plus vivant que ja- « mais... Il vient, au contraire, de se fortifier « au contact de l'épreuve et, si vous avez la « patience de vous confier au temps, vous le « retrouverez un jour plus pur, plus sublime, « plus auréolé.

« Rappelez-vous que Vergy compte sur « vous, que vous portez sur vos épaules, un « nom, une tradition, une destinée... Ne per- 4c dez pas tout cela hâtivement, sans réflexion; « bientôt vous souffririez de votre décision...

« Marguerite. »

P. S. — « Mon père part pour Nancy, cet « après-midi. Ce soir, je serai donc seule.

« Quand les domestiques seront couchés, « vers onze heures, je vous attendrai dans

« le fumoir. Vous n^aurez qu'à entrer par la « porte du salon qui ouvre sur le parc. Je la « laisserai entre-bâillée. »

M^^' de Terrienne plaça sous enveloppe et sonna Joseph. Elle lui remit la missive avec mille recommandations et prit un livre au hasard dans sa petite bibliothèque.

Elle voulait chasser ses pensées d'amour par des pensées d'un autre genre. Mais, à la première page qu'elle entr'ouvrit, elle lut cette phrase de M"" de l'Espinasse :

« Aimer, c'est faire un pacte avec la douleur... »

Vers onze heures, tout dormait autour du vieux château des comtes de Terrienne. La lune se promenait lentement entre les nuages, comme un énorme disque de crème laiteuse, et ses montagnes estompaient d'une ligne irrégulière et bleutée sa pâle phosphores-

cence.Les feuilles des peupliers frissonnaient sous un petit vent mutin qui venait du sud, elles fleurs des acacias, détachées par le froid de la nuit qui coupaient la sève, tombaient lentement en tourbillonnant, comme à regret... embaumant leur chute de leurs derniers parfums.

L^ombre emplissait les fenêtres qui, sur la longue façade toute blanche du château, marquaient de distance en distance de grandes taches noires.

Soudain, à une fenêtre du rez-de-chaussée un éclair jaillit, rapide et faible comme le feu d'une allumette qu^on craque... Puis une lueur apparut, pâle comme celle d'un flambeau.

— Marguerite est fidèle au rendez-vous, pensa Michel.

Il sortit de dessous le grand rhododendron qui lui avait offert une guérite improvisée.

En rasant les murs il gravit les degrés du grand perron de granit et arriva vite devant la porte du salon. Tout était silencieux et obscur. Dans chaque carreau biseauté la lune

se mirait des multitudes de fois, comme à plaisir.

Michel poussa doucement la lourde porte et pénétra dans l'obscurité du salon. Un rayon de lumière s^enfuyait par la porte du fumoir restée entr'ouverte et projetait sur tout un pan de mur, parmi les tableaux et les tentures, des lignes géométriques lumineuses et brusquement coupées.

Rapide et souple, Michel atteignit la porte du fumoir. — Marguerite, serrée dans une jolie robe tailleur, se tenait debout près de la cheminée. En apercevant une ombre dans Tentre-bâillement de la porte, elle ne put retenir un petit sursaut de frayeur.

— Rassurez-vous. C'est moi, dit Michel en fermant la porte.

Tout de suite il fut aux pieds de Marguerite. Saisissant la main de la jeune fille il la baisa longuement et murmura très bas, très

bas :

— Marguerite... Oh I que j'ai du chagrin!...

Ils demeurèrent ainsi, un moment silen-

cieux. Le même amour empoignait leurs cœurs. La même angoisse les torturait. — On avait brisé leurs âmes... mais elles demeuraient quand même enchaînées dans leur morcellement.

Marguerite se baissa vers Michel et, l'attirant doucement à elle :

— Relevez-vous, monsieur Michel. Ne vous laissez pas abattre ainsi et ne me donnez pas la peine d'avoir de l'énergie pour deux... L'épreuve est dure, c'est certain. Elle brise nos cœurs et met par terre toutes nos aspirations, toutes nos joies, tous nos lendemains... Mais les épreuves passent et, si on les regarde passer de pied ferme, sans plier Téchine, sans laisser fondre sa volonté au creuset du chagrin, on triomphe lorsqu'elles sont passées...

— Marguerite !... Vous oubliez qu'il y a des épreuves qui tuent du premier coup.

— Non, mon ami. L^amour dénature vos sensations et jette un faux jour sur l'écran de vos pensées. Les épreuves, voyez-vous, sont comme ces nuages qui tout à l'heure, lorsque je suis arrivée dans cette pièce, m'ont volé la

clarté que la lune envoyait ici... Elles volent le bonheur, c'est certain... Mais c'est pour un instant seulement. Les épreuves, monsieur Michel, viennent et s'en vont dans la vie comme les nuages !...

— Mais je vous aime, moi ! Et mon amour, depuis que votre père lui a barré la route, est si intense, si exclusif, qu'il est plus douloureux que toutes les épreuves et que toutes les douleurs humaines I

Michel, la figure crispée comme celle d'un blessé qui a reçu une balle en plein cœur et vient souffrir près de son drapeau, se traîna à genoux devant Marguerite et supplia :

■-^ Marguerite ! . . . Faites-moi vivre. . . Fuyons ensemble !...

Soudain la jeune fille redressa tout en elle : son cœur, ses pensées, ses désirs, sa fierté.

— Fuir serait folie I Notre amour n'a pas le droit d'être égoïste. Nous ne sommes, ni vous ni moi, des inconnus perdus dans la foule, sans attaches et sans histoire, sans conscience et sans devoirs... Notre bonheur, nous avons le droit de le garder pour nous.

mais vous oubliez que le bonheur est pour Ja vie ce qu'est la fleur dans les jardins : si on coupe la tige pour porter la fleur bien loin^ il n'y a bientôt plus de parfum... Or, la tige pour nos deux vies, c'est tout ce qui nous entoure ; c'est Vergy, le clocher, le berceau, les voix mystérieuses qui montent de tous les coins de notre petite patrie...

Elle ajouta, douce et caressante, en prenant le front de Técrivain entre ses mains fiévreuses.

— Oh! mon ami... Élevez votre âme plus haut que la passion qui vous torture. Elevezla jusqu^à la hauteur d'un beau geste, d^une bonne action. Souvenez-vous qu'il y a près d'ici un cœur qui ne bat que pour vous, qui ne vit que par vous, et auquel il faut épargner la plus légère émotion... Souvenez- vous qu'il y a là, tout près, dans ce coin d'Artois que vous chérissez malgré vous, — parce que, sans vous en douter vous portez dans le cœur un grand coin du ciel natal, — des cheveux blancs, de Thonneur, de l'amour... Souvenezvous que vous êtes le pivot autour duquel

tournent toutes sortes d'espérances de notre vie intime comme de notre vie sociale... Souvenez-vous que Vergy vous aime, vous attend, vous espère... Oh ! mon ami !... Pour tout cela plus que pour moi, restez I...

Les yeux levés comme vers un rêve, Michel regardait Marguerite. Les paroles qui s^exhalaient des lèvres de Taimée descendaient comme des gouttes de rosée sur son cœur endolori. Il demanda, en serrant les mains de Marguerite :

— Et si je reste, me suivrez-vous à la Fertay?

M"' de Terrienne ne s'attendait pas à cette insistance. Mais elle entrevit tout de suite le chemin de son devoir :

— Monsieur Michel, tant que mon père s'opposera à notre bonheur, et tant qu'il vivra, je ne pourrai être à vous.

Le jeune homme tressaillit comme si son cœur venait d'être horriblement cravaché :

— Alors vous ne m^aimez pas !

— Comment pouvez-vous dire cela ? répondit Marguerite avec de la tristesse et du

reproche dans les yeux. Je vous aime, mon ami, autant qu'on peut aimer sur terre... Librement et avec joie je me suis juré de ne mettre que vous dans mon cœur et près de mon nom ; mais je n^oublie pas que le comte est mon père.

— Il vous a brisé le cœur ! Il n'a pas d'entrailles I...

— Il n'en est pas moins vrai qu'il est mon père, monsieur Michel. Je suis majeure et puis, je le sais, franchir sa décision. Mais je préfère ne pas traverser brutalement la route qu'il a refusé de m'ouvrir...

— Mais vous n'arriverez jamais à lui arracher son consentement ! Plus vous le presserez de supplications, plus il s'obstinera...

— C'est possible, monsieur Michel. Mais vous oubliez que la Providence joue avec les volontés humaines et qu'elle renverse souvent les obstinations les plus violentes.

— Oh ! s'écria Michel, en battant l'air de ses grands bras, la Providence n'a rien à voir dans cette affaire !

M"" de Terrienne ne répondit pas. Michel

s'approcha tout près d'elle ; à la lueur du flambeau, il vit qu^elle pleurait.

— Marguerite? questionna- t-il, subitement apeuré.

— Oh ! mon ami, votre phrase m'a fait mal...

— Et c'est pour cela que vous pleurez ? Marguerite regarda Michel Servaux avec

des yeux que traversaient de grands éclats d'amour tout voilés de douleur. Puis, serrant les mains de Taimé tout contre ses lèvres, elle murmura :

— Je pleure au souvenir de ce que le médecin m'a encore dit cet après-midi.,.

Très bas, elle ajouta :

— Mon père est sérieusement malade... il ne le paraît pas. Personne ne le sait... Mais il est à la première période d'une affection qui l'entraînera, a affirmé le docteur, insensiblement mais fatalement. •.

— ^ Mais le comte paraît se porter très bien?

— Ecoutez, Michel ; croyez-moi. Je n^ai pas de détails à vous donner ; je ne dois pas vous en donner... Mais vous supposez bien

qu'il s'agit d'une affection grave et très sérieuse puisque le docteur a déjà jugé utile de m'avertir.

Elle continua avec tristesse :

— Or, les médecins n'avertissent pas souvent la famille d'un malade longtemps avant l'issue fatale...

La châtelaine de Vergy regarda Michel Servaux. Elle attendait les paroles douces et bienfaisantes qui devaient rafraîchir son angoisse... Mais Michel^ tenaillé par son amour et enraciné dans sa décision, répéta coup sur coup :

— Non, non... Je ne puis plus rester ! Je ne puis plus!...

En disant cela, il s'approcha de la jeune fille, brusquement Tenlaça dans une étreinte folle, et, collant ses lèvres contre les siennes pour prendre le baiser suprême, il murmura :

— Marguerite!... C'est parce que je vous aime que je m'en vais !...

Gomme un voleur, il s'enfuit ;

]y|iie ^Q Terrienne traversa rapidement le

grand salon où, par les fenêtres la lune entrait en pâle visiteuse, et cria, bouleversée et haletante :

— Michel I Michel ! Ne faites pas cela. C'est un détour que vous regretterez dans votre vie...

Mais sa voix, comme une plainte, se perdit dans la nuit.

Alors la pauvre enfant, rejetée seule dans sa souffrance, tomba à genoux sur le seuil en suppliant :

— Mon Dieu ! Faites qu'il se souvienne de moi et remettez-le un jour dans ma vie...

Dans les campagnes de l'Artois, le jour de la commémoration des morts est une sorte de fête nationale du souvenir... Les cimetières s^emplissent de fleurs et de prières. Les tombes sont comme de gros bouquets devant lesquels le regret s'agenouille...

Le jour de la Toussaint et le 2 novembre, les livres d'heures remisés dans un coin d'armoire sortent de leur retraite, et les longs voiles de crêpe descendent sur les visages... — Les champs sont délaissés, les enclos sont fermés. Dans les fermes, la vie ellemême se suspend... Toutes les voix des villages se taisent devant la voix des cloches qui monte, plaintive, vers le ciel.

Après Toffice des morts, M. Servaux, appuyé sur le bras de sa fille, avait tenu à porter au cimetière, comme tout le monde, sa prière et sa gerbe de fleurs. Mais tout à coup, comme il terminait son De Profundis devant la tombe de M"'' Servaux, un sanglot éclata ; c'était son cœur qui se brisait !...

Gênée par les regards qui venaient des tombes voisines, et surtout brisée elle-même par le contre-coup de la douleur paternelle, Lucienne saisit le bras de M. Servaux:

— Père ! Partons... Voulez-vous?

— Tu as raison, Lucienne ; partons...

Il ajouta, en désignant les paroissiens de Vergy qui allaient de tertre en tertre rendre visite aux parents ou amis disparus :

— Je ne veux pas que tout ce monde-là voie mes larmes. Je n'ai jamais pleuré en public à Vergy...

M. Servaux poussa un soupir et acheva sô pensée :

— Il est vrai que je n'ai jamais autant souffert...

— Ne ravivez pas ainsi votre chagrin, sup-

plia Lucienne. Cela nous fait mal à tous deux.

— La douleur, vois-tu, Lucienne, c^est mon élément ; c'est désormais ma vie.

— Mais non, père. Gomme toutes choses ici-bas votre douleur aura son terme... Nous ne savons rien de l'avenir.

Peut-être cet avenir pour vous est-il gros de surprises.

— Oh ! Il faudrait qu'elles viennent coup sur coup les surprises..., sans quoi, je n^aurai plus le temps de les connaître !...

Lucienne coupa cet entretien qui entrait dans le cœur comme une vis dans une barre de chêne et que chaque phrase enracinait davantage. — Cela faisait mal comme une tenaille que Ton fixe sur les lèvres d'une plaie et que l'on tord progressivement.

— Nous rentrons à la Fertay par la garé ou par le bois ?

— Descendons par le bois. Nous verrons moins de monde.

M. Servaux et sa fille se dirigèrent vers la petite porte du cimetière que fermait un tour-

niquet en bois. — Ce tourniquet, analogue à ceux qu^on place à l'entrée des expositions et des cirques pour faciliter le contrôle, permettait aux paroissiens de passer un à un et préservait le cimetière de l'invasion des grands bœufs blancs qui. Tété, erraient en liberté dans les pâturages voisins,

— Oh ! comme les feuilles tombent !... constata M. Servaux, lorsque sa fille et lui eurent atteint le chemin creux qui, contournant le château, traverse toute une bande de bois puis descend à travers champs vers la Fertav.

— C'est la gelée de la nuit dernière qui les a avancées.

— Mais vois donc comme elles tombent ! reprit M. Serveaux, en désignant avec sa canne le centre de Tallée où les feuilles s'amoncelaient. Il semble que les arbres s^associent à notre chagrin... Ils jettent leurs feuilles comme des larmes sur la terre, absolument comme nous venons de porter sur les tombes nos souvenirs et nos pleurs...

Comme M. Servaux et sa fille arrivaient

à un croisement de chemins, ils aperçurent débouchant du sentier qui remonte en droite ligne de Tégiise de Vergy, une silhouette de femme. A sa démarche et à sa sveltesse, Lucienne reconnut de suite M"^ de Terrienne.

— Attendons un peu, père. Voici Marguerite.

jyjiie (Jq Terrienne, reconnaissant ses amis de laFertay, pressa le pas et s'avança tendant la main :

— Bonjour à tous deux !

Les mains se serrèrent.

— Vous revenez du cimetière ?

— Oui, répondit M. Servaux ; nous venons de pleurer nos morts...

Marguerite remarqua cette expression :

« pleurer nos morts ». Elle comprit que le cœur du vieillard portait côte à côte les noms de M"' Servaux et de Michel. . Elle ne releva pas Tallusion. — D'ailleurs, avec intention, Lucienne détournait déjà la conversation :

— Vous faites comme nous, Marguerite :

vous prenez les petits chemins déserts afin

d'être plus seule et croiser moins de monde?

— Oui, Lucienne. Le chagrin n'aime ni le bruit, ni le monde... Aujourd'hui les gens de Vergy sont en deuil, c'est vrai; mais leur deuil ne ressemble pas au mien...

Elle ajouta, avec une infinie tristesse dans le regard :

— Moi, je pleure des vivants ; et ce deuillà, peut-être, est plus lourd à porter que Tautre...

Marguerite évoquait les souvenirs de Michel et de M. de Terrienne.

M. Servaux ne s'arrêta pas au premier, mais s'inquiéta du second :

— M. de Terrienne ne va pas mieux ?

— De mal en pis !.,. Avant-hier, étant de passage à Lille, je suis allée à l'asile de Lommelet pour le voir. Mais l'état de surexcitation de mon père était tel ce jour-là que le directeur m'a conseillé de me retirer.

Marguerite conclut, à travers ses larmes :

— Oh ! oui, monsieur Servaux ; ce deuil-là est lourd !...

— Je le comprends, mademoiselle Margue-

rite. Mais vous vous alarmez peut-être à tort, M. de Terrienne reprendra un jour ou l'autre ses facultés.,.

Marguerite branla la tète :

— Non, monsieur Servaux. Quand mon père reviendra à Vergy, ce sera pour aller là-bas...

Et elle indiqua le cimetière.

— Le chagrin vous exagère la situation, répondit Lucienne pour consoler.

— Non, Lucienne, Je n'écoute pas mon chagrin ; mais je crois le directeur de Lommelet, qui ne m'a pas caché la vérité : mon père est irrémédiablement perdu. Cette folie qui a commencé insensiblement par de la mégalomanie, et qui maintenant atteint son paroxysme,peut se prolonger longtemps encore, quelques années peut-être, mais ne subira pas de régression.

Marguerite prit son mouchoir et le mit devant ses lèvres pour recueillir le sanglot qu'elles retenaient difficilement ;

— C'est désormais pour moi la vie d'une isolée dans la douleur...

M. Servaux et les deux jeunes filles se turent. Ces trois êtres avaient souffert ensemble; tous trois sentaient ensemble les souvenirs s'amonceler autour d^eux...

Un coup de vent balaya le chemin et les feuilles mortes tourbillonnèrent. — Un gros paquet de feuilles rousses vint se blottir sur le manchon de Marguerite. La jeune fille le prit dans sa main gantée et, le jetant au vent, dit :

— Ma vie est un peu comme cela : un paquet de jours qui se succèdent, gris et sans reflets comme des feuilles mortes, et que le vent emporte au hasard...

— Mademoiselle Marguerite, reprit M. Servaux, je comprends très bien que votre chagrin soit immense... Mais ne dites plus que vous êtes une isolée dans la douleur ; vous oubliez que nous sommes là...

— Vous êtes là, et vous êtes pour moi deux vrais anges gardiens... Vous permettez souvent à ma tristesse de s'appuyer sur vous... Merci.

M. Servaux, plus ému encore que Margue*

rite qu'il aimait et que M. de Terrienne lui avait refusée pour fille, serra la main de la châtelaine en pleurs et continua son chemin vers la Fertay.

Marguerite, attirant vivement Lucienne, lui murmura à l'oreille :

— J'ai reçu ce matin une lettre du Maroc.

— Ah I Nouvelles heureuses ?

— Très. M. de Kerlioz vient de se couvrir de gloire autour de Settat. Il est décoré et nommé capitaine 1

— Pas blessé, au moins ?

— Non ; et il vous aime toujours !... Dans un baiser rapide Marguerite donna

toute sa tendresse et ajouta :

— Courage! Lucienne... Dieu sait que vous avez souffert. Il vous rendra un jour le bonheur.

Les jeunes filles se séparèrent, car M. Servaux s'était déjà avancé quelques mètres plus loin.

Lucienne soutint le retour chancelant de son vieux père, emplissant son cœur de Tes-

pérance que Marguerite venait de lui jeter au passage...

Quant à M^^' de Terrienne, rendue toute à ses pensées, elle s^achemina lentement vers le cimetière.

Elle s'avança entre les grands arbres presque dépouillés de feuilles et qui tendaient vers le ciel leurs gros balais de branches, marchant contre le vent qui lui cinglait le visage et lançait, par instants, de gros paquets de feuilles mortes qui frémissaient...

Dans la nature qui expirait sous les coups de Thiver, Marguerite de Terrienne promena son cœur délabré, percé et croulant comme une tombe, mais une tombe toujours ouverte, j amais refermée, où le souvenir de Michel Servaux s'enterrait chaque jour et chaque jour renaissait...

Quand le facteur apporta le courrier du soir, M. Servaux et Tabbé Mathieu causaient

dans la salle à manger où Lucienne venait de leur verser une tasse de thé.

— M"' Lucienne n'est pas là ?

— Vous avez besoin d'elle ?

— (yest rapport aune lettre recommandée. Il faudrait qu^elle signe.

M. Servaux se leva et entre-bâilla la porte de la cuisine :

— Lucienne ! Le facteur te demande.

— Voilà 1

Légère comme une fauvette, Lucienne Servaux arriva.

Elle prit la lettre que le facteur lui présentait, et tout de suite l'émotion empourpra ses joues.

— Il faut signer ?

— Oui, mademoiselle; si vous voulez bien...

— Où ?

— Là, répondit le facteur en indiquant du doigt une des cases de son livret de contrôle.

Lucienne prit une plume et promena son paraphe d'une main agile mais un peu tremblante.

Puis, pendant que le facteur remettait à l'abbé Mathieu les quelques journaux et revues qui étaient arrivés à son adresse, elle ouvrit la lettre et la parcourut rapidement.

Pendant qu'elle lisait, M. Servaux ne la quitta pas des yeux :

— Ce n'est rien de mal pour nous ? demanda-t-il, lorsque sa fille eut achevé de lire.

— Non, père. C'est une lettre de Casablanca. M. de Kerlioz m'écrit au sujet de Marguerite. Il s'inquiète de son état de santé et de son état moral depuis que son père est parti à Lommelet.

Lucienne ajouta, en mettant la lettre dans son enveloppe :

— M. de Kerlioz vient de se signaler au siège de Settat. Il est décoré et nommé capitaine. Marguerite va être bien contente !...

Pâle, le visage contracté et figé comme un masque, les yeux à terre, évitant de regarder son père, Lucienne se dirigea vers la cuisine.

Lorsqu'elle eut refermé la porte, M. Servaux se pencha vers son voisin et dit tout bas, sur ce ton voilé qui porte les confidences :

— Monsieur le curé, cette petite-là me cache quelque chose...

— C'est mon avis aussi, déclara Tabbé Mathieu en allumant un cigare que M. Servaux venait de lui offrir.

— Depuis longtemps déjà je m'aperçois que Lucienne est changée. Elle a perdu son entrain, sa gaieté. Elle ne rit plus jamais, sourit rarement, cause peu, mange de moins en moins...

M. Servaux suspendit sa phrase et, regardant l'abbé Mathieu :

— N'est-ce pas sous la signature de cette lettre que gît le lièvre ?

L^abbé Mathieu s^enfonça dans son fauteuil, aspira plusieurs fois de suite la fumée de son cigare dont la cendre prenait des proportions gigantesques et, brusquement, dans une expiration bruyante, jeta devant lui un lourd panache de fumée.

— Monsieur Servaux, je crois que vous êtes sur la bonne piste... M. de Kerlioz a déjà rencontré plusieurs fois votre fille dans le monde. A la dernière soirée donnée au

château on a même, paraît-il, remarqué les prévenances que le lieutenant avait pour M"* Lucienne...

— On me Ta dit aussi.

— Or, M. de Kerlioz est lieutenant sans fortune ; M"' Lucienne Jolie jeune fille fortunée... De part et d'autre il y a tout un trésor de sentiments élevés... Alors concluez !...

— Oh I II est certain, monsieur le curé, que M. de Kerlioz et Lucienne sont deux âmes admirablement faites pour se comprendre.

L'abbé Mathieu s'accouda sur le rebord de la table, posa son menton dans le creux de sa main, et, fixant M. Servauxde son petit œil malin :

— Êtes-vous sûr, monsieur Servaux, qu'elles ne se sont pas comprises déjà?... A votre place je m'informerais.— Marguerite de Terrienne est Tamie intime des jeunes gens: elle doit avoir reçu dans chaque oreille pas mal de confidences. Interrogez-la donc adroitement.

— Cest vrai. J^y songerai dès que je la verrai.

La conversation bifurqua sur un autre terrain, car Lucienne venait de rentrer. — Son visage était moins pâle, mais exprimait toujours la même lutte intime. Son cœur certainement avait reçu un choc violent et les secousses continuaient de i^ébranler...

— Monsieur le curé, demanda la jeune fille, vous reprendrez bien une tasse de thé ?

— Merci, mademoiselle. Votre thé est délicieux; mais je préfère ne pas récidiver. D'ailleurs, comme Voltaire Ta dit: Toujours du plaisir n'est pas du plaisir...

— Oh 1 oh ! monsieur le curé ; vous êtes un lettré!

-^ Pas tant que cela, mademoiselle. Documenté, tout simplement...

Lucienne rangea les tasses sur le plateau, près de la théière, et remporta le tout à la cuisine.

— Surtout, recommanda Tabbé Mathieu en se penchant à Toreille de M. Servaux, ne la questionnez jamais. Ce serait le moyen de

ne rien savoir. — C'est par M^^' de Terrienne que vous pourrez connaître quelque chose.

— Je Tespère.

A ce moment Lucienne rentra, portant sa boîte à ouvrage :

— Monsieur le curé, vous permettez qu'en causant près de vous je travaille à ma broderie ?

— Mais certainement, mademoiselle. Seulement, nous allons vous enfumer avec nos cigares ; ce sont de véritables cheminées d'usines I...

— Soyez sans crainte, monsieur le curé : j'aime la fumée de tabac.

L'abbé Mathieu se pencha vers la broderie que Lucienne tenait sur ses genoux :

— Oh ! Mais c'est joli ce que vous faîtes là !

— Vous trouvez ?

— Certes.

— C'est un chemin de table que j'avais commencé pour Michel, espérant son mariage... Malheureusement, j'ai maintenant tout le temps de le terminer.,.

Un silence glacial emplit la salle. — En évoquant le souvenir de son frère, Lucienne venait tout d'un coup de briser les cœurs et de fermer les lèvres.

Au bout d'un moment, M. Servaux reprit la conversation :

— Michel a souffert, c'est vrai, quand le comte lui a refusé la main de sa fllle : mais il a eu tort de fuir en désespéré comme il Ta fait.

— La douleur égare... Le chagrin ne raisonne pas son premier mouvement...

— C'est possible, monsieur le curé. Mais Michel a eu tort de se regimber ainsi contre la destinée. Il a souffert, c^est certain. Mais ma fille et moi n'avons-nous pas pleuré autant que lui ? Son malheur nous a frappés tous les trois.

Lucienne essaya d'excuser son frère :

— Après une forte secousse morale, on se trouve bien de changer d'atmosphère...

— Lucienne, je ne reproche pas à Michel d'avoir cherché à noyer son chagrin dans les fêtes, les soirées, les plaisirs, tout le tinta-

marre du monde !... Seulement, je lui reproche sa façon de procéder. — Il n'aurait pas dû quitter Vergy comme il Ta fait, un beau jour, sans presque prendre le temps de nous prévenir. Il faut n'aimer ni son pays, ni les siens pour agir ainsi !... Au surplus, si Michel se souvenait encore tant soit peu, nous Taurions vu aujourd'hui ; il aurait apporté des fleurs sur la tombe de sa mère...

M. Servaux regarda Tabbé Mathieu et dit, avec un grand geste las :

— Oh ! non... Michel est bien mort pour moi !...

— Voyons, voyons. . . père, reprit Lucienne, vous êtes d'un pessimisme désolant ! Michel reviendra un jour ou Tautre. J'ai conflance.

M. Servaux désigna sa fille au curé de Vergy :

— Cette petite-là, c'est un trésor ! Elle pense comme moi, j'en suis certain ; mais, pour chasser le chagrin qu'elle voit dans mes yeux, elle chante quand même Tespérance...

Lucienne posa son ouvrage sur la table,

et, se faisant légère et mutine, courut se blottir sur les genoux de son père.

Gomme lorsqu'elle était petite, elle glissa ses doigts fuselés dans la barbe de M. Servaux et dit, doucement autoritaire :

— Ce soir, monsieur le curé va souper avec nous ; il est défendu de dire un seul mot attristant...

M. Servaux embrassa sa fille sur le front;

— Chère petite ! Tranquillise-toi. C'est fini pour ce soir... Allons ! Mets vite la table.

Le repas fut exempt à la fois de mélancolie et de gaieté, car si M. Servaux et sa fille avaient fait appel à toute leur énergie pour refouler la tristesse qui insensiblement enlisait leurs cœurs, il leur avait été impossible d'installer subitement la gaieté dans leurs âmes. — La joie ne s'acquiert pas au gré des désirs... Dans les cœurs endoloris, qui portent des plaies mal cicatrisées, elle éclôt mal et ne résonne pas.

Pour distraire, Tabbé Mathieu avait ouvert son armoire aux anecdotes. Il avait narré

260 VEÎ^S LA LUMIÈRE

les histoires les plus originales et les plus risibles de son répertoire. Lucienne était venue à la rescousse en racontant certains faits de la vie privée d'un notaire des environs, millionnaire mais avare, qui venait de mourir dans un véritable galetas. M. Servaux luimême s'était prêté de bonne grâce au récit des souvenirs gais et des aventures fantastiques de sa vie de caserne. — Mais on sentait que les cœurs faisaient effort pour briser le cercle de tristesse qui les enserrait, et que le rire n'avait pas un écho bien net.

Après le café, Tabbé Mathieu quitta ses hôtes.

La nuit était descendue, toute noire, sur la Fertay. — C'était une de ces nuits froides et bruineuses de novembre, où les étoiles sont en grève et où le ciel pleure, sur la terre qui meurt, une versinette très fine, très ténue comme du brouillard, mais qui glace et que le vent, par instants, vous envoie au visage comme de froides gifles.

— Monsieur le curé, voulez vous qu'on vous reconduise ?

— Merci, mademoiselle Lucienne. Je connais le chemin comme ma poche.

— Mais vous allez être mouillé^ objecta M. Servaux.

— Non; j^ai ma pèlerine.

— Vous retournez directement à Vergy ?

— Je dois passer chez les Dulormier.L^aîné des enfants a une angine, et la mère m^a prié de le revoir ce soir.

— Mais c'est un détour énorme que vous allez faire là !

— Cinq à six cents mètres seulement par le sentier. Et puis, c'est un détour qui fera plaisir à ces pauvres gens... je dois le faire.

L'abbé Mathieu serra la main de M. Servaux et de Lucienne et s'enfonça dans la nuit, modeste et silencieux, portant devant lui Toubli absolu du bien-être ettoat le rayonnement de son apostolat sublime.

M. Servaux ferma la grande porte cochère et revint vers la ferme en s'appuyant contre sa fille.

Gomme il posait le pied sur la première marche du perron, des feuilles mortes, chas-

sées par le vent, le fouettèrent au visage.

— Oh I ces feuilles mortes I... Comme leur chanson me semble triste aujourd'hui !... Tu ne trouves pas, Lucienne, que toutes ces feuilles qui courent autour de nous passent un peu comme des plainteis ?

— La chute des feuilles, père, est toujours attristante. Elle met de la mélancolie dans les cœurs comme dans la nature. Mais quand viendra le printemps, sous le manteau des feuilles mortes les bourgeons renaîtront...

Lucienne se pencha vers son père et l'embrassa avec tendresse :

— Et chez nous, père, sous le manteau de nos souffrances le bonheur renaîtra un jour...

M. Servaux rendit à sa fille son baiser et dit, en la serrant longuement et avec affection:

— Chère petite! Que Dieu t'entende!...

Le père et la fille se séparèrent et gagnèrent leurs chambres, pendant que Mariette vérifiait la fermeture des portes et des fenêtres.

L'été, quand M. Servaux avait souffert de rhumatismes, il avait fait descendre son lit dans un petit cabinet du rez-de-chaussée situé à l'extrémité de Thabitation, Depuis qu^il était guéri, il continuait de coucher en bas. Il pouvait ainsi faire du feu dans sa chambre pour réchauffer ses vieux membres, qu'irriguait un sang trop clair et trop froid.

M. Servaux dormait ordinairement d'un sommeil léger, entrecoupé, qui n^était en quelque sorte qu'une insomnie intermittente; mais, en cette nuit du 2 novembre, les paupières du vieillard refusaient complètement de se rejoindre... II y avait trop de souvenirs au fond de ses yeux, trop de tristesse au fond de son cœur : Michel qu'il adorait, et dans la main duquel il espérait remettre le gouvernail de sa maison^ était parti sottement à la suite d'un coup de tête, emportant sur son cœur une grande plaie, une plaie d'amour en-

core toute saignante, que le foyer seul aurait pu recoudre... Marguerite, qu'il aimait de tout son cœur et qu'il avait rêvé d'avoir pour fille, portait héroïquement sa belle âme endeuillée... Lucienne, qull voulait heureuse et gaie, était ballottée de tristesse en tristesse et cachait un secret..., un mal peut-être qui allait la briser à son tour... Et ainsi^ autour du vieillard, le vide se faisait, la peur de vivre tombait, élargissant ses ondes dans le malheur comme fait un caillou qu'on jette à la rivière... Et toutes ses joies, toutes ses espérances, se détachaient ainsi une à une de son cœur, un peu comme les feuilles jaunies qui avaient quitté les branches..., qui, hier encore, étaient vertes comme de Tespoir et aujourd'hui jonchaient le sol, décolorées, desséchées, anéanties... — Et puis ce vent lugubre que l'hiver poussait déjà sur le seuil de novembre I... Ce vent froid et bourru qui courbait les arbres, brutalement, par assauts, en sifflant furieusement et en giflant tout ce qu'il rencontrait sur sa route !... Tout cela jetait dans la Fertay de la peur, du frisson, de Tépouvante.

Au milieu de la nuit M. Servaux se leva pour remettre du charbon dans son feu. En passant près de la fenêtre il écarta les rideaux : dehors, tout était sombre. Les toits des granges découpaient sur Thorizon une bande de ciel gris et lourd, tourmenté comme un ciel d'opéra ; et contre les vitres, une petite pluie fine et cinglante venait battre méchamment.

— Quelle triste nuit! pensa M. Servaux. Mais soudain, son attention fut attirée par

une traînée de lumière qui, partant de la maison, allait se jeter sur le côté contre les portes de la remise.

M. Servaux écarta davantage les rideaux et constata que le faisceau de lumière partait de la chambre de sa fille.

A la clarté de la veilleuse il regarda sa montre : elle marquait deux heures.

— Deux heures ! Et Lucienne ne dort pas I... Que veut dire tout ceci ?

Il enfila un pantalon, jeta sur ses épaules sa lourde robe de chambre et, sans mettre de chaussures afin de faire moins de bruit.

monta jusqu^à la chambre de Lucienne.

Arrivé près de la porte, par la serrure de laquelle passait un cordon de lumière, le vieillard perçut très nettement des sanglots. Alors il n'hésila plus et, sans frapper, ouvrit la porte.

Lucienne, qui était à genoux au pied de son lit, devant le crucifix, se leva, surprise et épouvantée.

— C'est vous, père ?... Oh ! vous m'avez fait peur !...

M. Servaux ne répondit pas ; mais il saisit la lettre qu'il venait d'apercevoir sur la table de nuit, à côté du bougeoir :

« Mademoiselle,

« Après le départ de M. Michel vous m'avez « écrit une de ces lettres qui font mal parce « qu'elles tordent le cœur à coups de phrases.

« Vous me disiez : Je vous aime. — Vous « êtes le premier qui soyez entré dans mon « cœur; vous y resterez toujours... Mais mon « devoir me retient à Vergy : je ne puis « abandonner mon vieux père. Brisez donc

« votre épée et venez à Vergy, ou bien oubliez- « moi...

« Mademoiselle, je n'ai pu faire ni Tun ni « l'autre. Je n'ai pas eu la force de vous rayer « de ma pensée ni le courage de briser ma « carrière. Je suis né soldat ; j'aime ma vie « de soldat. — A Vergy j'aurais été incapa- « ble d'aimer assez la vie des champs pour « être aimé de vous... Alors je me suis réfu- « gié sous les plis du drapeau : pour vous « oublier j'ai sollicité tous les postes dange- « reux. Je suis venu au Maroc. J'ai offert ma « poitrine aux balles et mon front aux coups « de sabre. J'ai couru au danger et j'ai chérie ché la mort... En vain! La mort a frappé « tout autour de moi mais n'a pas voulu de « moi. — Par une faveur de la Providence, « ou par un hasard inexplicable, je me re- « trouve, à la fin de cette campagne, absolu- « ment sain et sauf. Mais je suis capitaine, et 4c j'ai la croix...

« Mademoiselle, le vent de gloire n'a pas « éteint dans mon cœur le beau passé d'a- « mour. — Votre image était devant moi, au

« Maroc comme en France ; et c'est sans « doute pour ne pas mettre de larmes dans « vos yeux que les balles ont sifflé près de « moi sans m'atteindre...

« Chère étoile de ma destinée, vous êtes « toujours dans mon cœur. Vous y êtes plus « brillante que jamais... Oh! je vous en « supplie, acceptez de scintiller toujours dans « ma vie... Ma croix je vous la donne ; et « ma main, je vous l'offre. — La carrière « maintenant s'ouvre toute grande devant « moi, et si Dieu me prête vie, j'aurai quelque « jour une couronne de lauriers à mon képi. « Si vous m'aimez toujours, ne me dites plus « de briser mon épée... Je vais rentrer en « France ; vous me donnerez la main... Nous « monterons à l'autel ensemble et je dirai à « M. Servaux : père, vous avez perdu un « fils... Dieu vous en rend un autre... Vous « êtes vieux et fatigué : louez votre ferme de « la Fertay et venez habiter près de vos en- « fants.Enles voyant heureux vous redevien- « drez joyeux... »

Pâle et tremblante, les cheveux flottant sur

les épaules, Lucienne regardait son père. Ce dernier, lorsqu'il eut achevé de lire, ouvrit ses bras tout grands... Lucienne s^y précipita en pleurant et M. Servaux, la serrant avec tendresse, murmura ;

— Ma fille !... Ma chère petite fille I...

Se dégageant doucement de Tétreinte, Lucienne questionna, les yeux baissés :

— Vous me pardonnez, père ?

— Mais, chère petite, de quoi veux-tu que je te pardonne? Tu t'es sacrifiée pour moi... Tu as souffert pour moi, simplement, en silence, héroïquement, et tu demandes pardon ! Non, Lucienne, je ne te pardonne pas : je t'admire...

— Mon père 1

— Lucienne ! Remercie Dieu qui m'a conduit ici ce soir...

M. Servaux ajouta, en s'approchant de sa fille et en lui baisant les paupières :

— Mignonne, tu seras bientôt madame de Kerlioz...

— Que dites-vous là, père !

— Je dis ce que je dois dire, Lucienne.

Dès demain j'écris au capitaine de Kerlioz qu'il peut rentrer en France et que sa fiancée l'attend au vieux manoir de laFertay...

Lucienne se serra contre M. Servaux et dit, au travers de ses larmes :

— Oh! non, père. Ne faites pas cela !

— Tu ne l'aimes donc plus ?

— Si. Plus que jamais... Seulement...

— Mais quoi ?

— Je ne veux pas quitter Vergy.

Lucienne, en disant cela, se redressa en

face de M. Servaux. Mais celui-ci, lisant au fond des grands yeux noirs l'aveu que les lèvres retenaient, répondit dans un baiser:

— Si, petite. Tu quitteras Vergy, car nous partirons ensemble...

Lucienne tressaillit :

— Vous parlez sérieusement, père?

— Très sérieusement, Lucienne. — Je ne pensais jamais quitter Vergy. Mon rêve eût été d^y mourir. Mais, puisque le malheur m'y écrase, et puisque le bonheur m'ouvre les bras ailleurs, je partirai...

— Et vous ferez cela sans regret ?

— Sans regret, oui ; car je suis certain que de Kerlioz et toi serez heureux.

^ — Mais vous, père?

— Moi, je serai heureux de votre bonheur...

Pendant quelques instants Témotion bloqua les lèvres. Puis Lucienne reprit :

— Alors, vous viendrez près de nous ?

— Oui, puisque ton fiancé vient vers moi comme un fils...

— Mais, reprit encore Lucienne, avez-vous réfléchi à la gravité d^une telle décision ?

— J'ai réfléchi à tout, chère petite. Ecoute ; Couvre-toi et viens dans ma chambre. Il y a du bon feu. Nous serons mieux pour causer.

Lucienne passa un peignoir et descendit avec son père.

Lorsque M. Servaux fut enfoncé dans son grand voltaire, les pieds sur les chenets, la jeune fille s'assit légèrement sur ses genoux et encadra de ses bras nus sa belle tête de vieillard :

-^ Je vous écoute, père.

— Lucienne, ma conviction est faite main-

tenant : Michel est bien mort pour la Fertay et, en supposant que le malheur le pousse de temps en temps vers nous pour panser ses plaies, il traînera toujours sa vie loin de Vergy... Michel est désormais un déraciné pour lequel le chemin du pays natal sera un chemin d'hôpital... Or, bien que Michel m'ait fait souffrir cruellement, il reste mon fils. — Je veux qu'après ma mort il ne puisse pas dire : « Père m'a oublié autant que je Tai oublié moi-même... »

M. Servaux, an disant cela, ne put retenir ses larmes.

— Père, dit affectueusement Lucienne, ne ravivez pas ainsi vos souvenirs...

— Si, ma fille. Ce m'est une joie d'épancher ma souffrance. De Kerlioz et toi allez désormais mettre du bonheur dans mon cœur ; permets-lui auparavant dévider sa tristesse...

— Père ! dit encore Lucienne en se serrant plus près et en embrassant plus tendrement.

M. Servaux reprit :

— Notre fortune globale s'élève à huit cent mille francs. — C'est une jolie fortune pour

cette région. — Je veux que plus tard Michel et toi ayez exactement chacun quatre cent mille francs. Aussi, pour faciliter le partage et l'éviter des ennuis avec ton frère, je vais réaliser cette fortune en biens fonciers et en valeurs mobilières. Les champs, je les garde ; le partage en est facile après estimation. Mais je vais vendre la Fertay.

— Pourquoi ne pas vous contenter de la louer ?

— Pour plusieurs raisons : D'abord notre ferme est vieille. Le fermier qui la reprendra réclamera sans cesse des réparations ; or, les réparations seront onéreuses pour celui de vous deux à qui la ferme écherra. Et puis, il est bien difficile d'évaluer une ferme comme la nôtre. Elle vaut au moins soixante-quinze mille francs pour un cultivateur de cespays-ci, habitué à cultiver notre sol et qui possède un certain nombre de mesures de terre sur le territoire de Vergy. Mais elle vaut à peine quarante mille francs pour un cultivateur étranger au pays^ qui ne connaît pas notre genre de culture et qui serait obligé de louer

toutes ses terres. Non, Lucienne ; crois-moi, il vaut mieux vendre et réaliser de suite. Le partage de ma succession sera ainsi plus facile. Lucienne leva vers son père deux beaux yeux noyés de larmes :

— Pauvre Fertay ! La voilà donc condamnée...

— Que veux-tu? Lucienne. Le berceau ne sert pas toujours de tombe. Quand le malheur vous chasse du nid familial^on le quitte moins à regret...

— C'est vrai, père.

Soudain la jeune fille se leva :

— Nous pensons aux lendemains et aux joies que la vie va désormais nous offrir, mais nous oublions qu'en abandonnant la Fertay nous laissons Marguerite toute seule...

— Pauvre petite 1 En effet, c'est elle qui de nous trois souffrira le plus longtemps. Écoute, Lucienne : dès le matin tu iras au château et tu raconteras à Marguerite la façon dont nous avons passé la nuit. Et puis, tu lui diras de venir souvent nous voir et que, de notre côté, nous reviendrons de temps en temps à Vergy . . .

Après une pause, M. Servaux ajouta :

— Au fait, n'est-elle pas un peu ma fille aussi ?

— Oh I oui. Et c^est un trésor...

Ensemble, blottis Tun contre l'autre près

du feu, comme des oiseaux que les giboulées ont meurtris et qui se réchauffent à l'abri de tout danger, le père et la fille achevèrent la nuit... Ils causèrent des lendemains et des ennuis partis, de la douceur d'aimer et du bonheur de vivre en se tenant la main...

Quand le jour arriva autour de la Fertay, la même pluie fine et cinglante battait contre les vitres, le même vent lugubre balançait les volets mal fixés au mur, les mêmes bourrasques emportaient autour de la ferme des nuages de feuilles mortes... Mais l'espérance était rentrée au cœur de la maison. Tout devenait gai dans la nature en deuil, et Tespoir remontait dans les cœurs plus vivants...

M. Servaux désigna à sa fille les feuilles que le vent chassait dans l'embrasure de la

fenêtre et que la pluie collait par instants aux carreaux ;

— Tu avais raison hier soir, petite : quand le printemps reviendra, sous le manteau des feuilles mortes les bourgeons renaîtront...

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