‹ Vers la lumiereChapitre 3 sur 4 · L'AMOUR VEILLE · texte numérisé non relu

L'AMOUR VEILLE

Un matin de la mi-novembre, Lucienne vit arriver Marguerite.

— Votre père n'est pas encore levé ?

— Non.

— Tant mieux.

Les jeunes ûlles s'embrassèrent.

— Ecoutez, Lucienne, dit Marguerite ; il faut absolument empêcher M. Servaux de sortir aujourd'hui...

— Quel nouveau malheur nous menace encore ?

Marguerite tira un journal de dedans son manchon :

— Rassurez-vous, Lucienne. Aucun malheur ne vous menace. Mais il s'agit de Michel... Tenez ; lisez.

Du doigt elle indiqua un entrefilet des faits divers :

« Une rencontre à Tépée a eu lieu hier, au « Parc des Princes, entre Michel ServauXjle « romancier bien connu, et le capitaine Tru- « geon.

« A la deuxième reprise Michel Servaux fut « atteint à Tavant-bras gauche. L'arme a tra- « versé de part en part le groupe musculaire « de l'avant-bras, sans atteindre fort heureu- « sèment aucun vaisseau.

« Le blessé a reçu aussitôt les soins du « D'' Arnor.

« On ignore les motifs du duel. On suppose « qu^il s'agit d'une affaire d'ordre intime. »

Les yeux de Lucienne s'emplirent de larmes ;

— Pauvre frère I murmura-t-elle.

Puis, se tournant vers son amie que cette nouvelle atteignait plus directement que toute autre, elle ajouta :

— Marguerite, ma pauvre amie l... Il vous fera donc toujours souffrir ?...

La jeune fille ne répondit pas. Son cœur,

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morcelé par tant de secousses successives, n'avait même plus la force de se contracter pour exhaler son chagrin.

Après un moment de réflexion Lucienne demanda :

— Croyez-vous que la nouvelle soit déjà répandue par ici :

— Non. C'est tout récent. Mais les journaux qu^on colporte dans le pays vont la répandre. Or, il importe d'empêcher la nouvelle de venir à la Fertay. Il importe d'éviter ce nouveau chagrin à votre père.

— Evidemment. Mais le moyen ?

— Passez vite une robe et venez avec moi. Le maire, le notaire, le brasseur. M, le curé, et quelques autres personnes de Vergy sont abonnés à des journaux de Paris... Nous irons ensemble les supplier de garder le secret, par respect pour M. Servaux et pour lui épargner une nouvelle douleur. Ils se rendront à notre désir, j'en suis convaincue-

— Mais les journaux d'Arras reproduiront ce soir ?

— Non. Je viens d'envoyer le domestique

à Arras, avec un mot pour tous les rédacteurs. Je suis certaine que pour m^être agréable ces messieurs garderont la nouvelle dans leur porte-plume.

— C'est une bonne idée. Seulement vous n'empêcherez pas le colporteur qui vend Le Petit Journal et Le Petit Par isien de répandre la fatale nouvelle. Bientôî; tout Vergy saura que Michel s^est battu en duel. On dénaturera les faits ; on exagérera les causes, et un ouvrier maladroit ne manquera pas d^en parler devant père.

— Non, Lucienne. Tranquillisez- vous ; j'ai tout prévu.

— Gomment ferez-vous ?

— Vous verrez. Ne perdons pas de temps, Venez...

A ce moment la porte du corridor claqua. Lucienne chiflfonna précipitamment le journal et le glissa dans le manchon de son amie.

— Cachez-le ! C'est père qui se lève... En effet, Lucienne achevait àpeine saphrase

que M. Servaux entrait :

— Tiens... mademoiselle Marguerite !..•

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Quelle surprise vous voir si matin !...

— N'est-ce pas ! monsieur Servaux. Me donnez- vous Lucienne jusqu'à midi ? J'organise une loterie pour nos pauvres, et j'ai besoin d'une aide pour tamponner les billets.

— Mais très volontiers, mademoiselle Marguerite. Pour la journée si vous voulez.

— Oh ! merci, monsieur Servaux... Vous êtes bien gentil.

Cette réflexion, si naturellement émise, fit rire le vieillard. Marguerite s'approcha de lui et, lui prenant les deux mains dans les siennes :

— Monsieur Servaux, savez-vous ce quMl faut faire pour être tout à fait gentil ?

— Dites.

— Eh bien, il faut venir déjeuner avec nous au château.

— Décidément vous voulez accaparer toute la Fertay ? Allons, c'est entendu. J'irai vous retrouver toutes les deux ce midi.

— A la bonne heure I Nous nous mettrons à table à onze heures et demie précises.

Marguerite lança à Lucienne un regard de

triomphe qui voulait dire: « Nous le tenons... Il ne saura toujours rien aujourd'hui. »

Puis, pendant que Lucienne s^'habillait, Marguerite et M. Servaux causèrent de la joie que les fiançailles allaient ramener à la Fertay, de la vente prochaine de la ferme, des projets d'avenir, et aussi de la santé alarmante de M, de Terrienne.

La toilette de Lucienne fut rapide, et bientôt les deux amies s'engagèrent dans l'avenue sur laquelle les grands arbres, couverts de givre, étendaient leur joli dôme enfariné.

Elles marchèrent vite, dans la direction de la gare. Bientôt elles atteignirent une masure couverte en chaume et qui s^isolait sur le bord de la route.

— G^est ici que demeure le père Placide, le colporteur. Entrons.

Les jeunes filles pénétrèrent sous le chaume .

Autour d un mauvais poêle cassé et boiteux, cinq enfants en bas âge jouaient avec deux jeunes chiens. A côté d'eux, une femme en cheveux, sale et loqueteuse, perdue dans un tas de paille, tressait une chaise. — Quand

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elle reconnut « la demoiselle du château », la mère de famille se leva et dit avec respect ;

— Ah ! c^est vous, mademoiselle Marguerite... Faites excuse... Je ne vous avais d^abord pas reconnue.

Elle ajouta en se tournant vers Lucienne :

— Ni vous non plus, mademoiselle Servaux. Marguerite de Terrienne pénétrait souvent

sous les chaumes. Elle était Fange gardien des intérieurs pauvres. — Aussi, quand elle se présentait quelque part, elle trouvait cet accueil simple mais empressé qui est la façon d'aimer des paysans d'Artois.

— Dites-vous bonjour à M"' Marguerite ? dit la mère à ses marmots.

Aussitôt les aînés s'avancèrent et les plus petits, par esprit d'imitation, se traînèrent à leur remorque.

Marguerite donna sur la joue de chacun une petite tape amicale et demanda ;

— Etes-vous sages au moins ?

— Oh I quant à ça, mademoiselle, répondit la mère, ce sont de bons diables 1

— Eh bien, mes petits amis, tâchez d'être

bien sages, de bien obéir à votre maman et, à la fin de la semaine, vous viendrez au château chercher un gros paquet de chocolat.

— Merci pour eux, mademoiselle, dit la mère, en essayant de mettre du sourire sur ses gros traits de villageoise pauvre.

On entendit au dehors un bruit de carriole.

Marguerite passa la tête dans Tentre-bâillement de la porte et reconnut le père Placide qui arrivait, assis dans sa petite voiture à chiens.

— Voilà justement votre mari qui rentre.

— Oui. Il revient de chercher son paquet de journaux à la gare. Ah 1 par ce temps-là c'est un dur métier!...

Le colporteur entra. Quand il aperçut les jeunes filles, il se découvrit et, tenant entre ses doigts pleins de crevasses et de craquelures sa casquette graisseuse :

— Bien le bonjour, mesdemoiselles 1 Vous osez sortir par ce temps de chien ?

— Mais oui, père Placide. Nous cherchons après vous.

— Si c'est pour un service qui est en mon

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pouvoir, mademoiselle Marguerite^ ça vous est acquis d'avance.

— Eh bien, voici : Je vais organiser une loterie pour les pauvres de Vergy et j^ai besoin de quelqu'un qui connaisse bien les maisons de tous les villages voisins pour me placer des billets. J'ai tout de suite pensé à vous...

Le paysan fit tourner plusieurs fois sa casquette entre ses doigts, hésitant et gêné.

— Ma proposition n^a pas Fair de vous convenir ?

— Si fait, mademoiselle. Au contraire, je ne demande pas mieux. Seulement...

L^homme montra les ballots de journaux qui emplissaient sa carriole :

— ... Tous mes journaux que je dois vendre!...

— Il y a peut-être moyen de nous arranger. Voyons... Combien touchez-vous par journal vendu?

— Un centime et demi.

— Et les journaux que vous ne vendez pas.

— Je les renvoie à Paris.

— Il VOUS en reste souvent ?

— Oh ! oui. Dans cette saison surtout* Cest un moment où il ne se passe rien de sensationnel. Les Chambres se reposent ; les assassins aussi. Ça ne va plus I... Jai bien du mal, allez! pour écouler tous les jours les trois quarts de Tarrivage.

— Et vous avez combien de journaux làdedans ?

— Quatre cents.

Marguerite eut un éclair dans le regard et une joie dans le cœur :

— Eh bien, père Placide, revenez avec moi au château. Vous voyagerez pendant quatre jour pour placer mes billets de loterie, et chaque matin vous m'apporterez toute votre provision de journaux. Je vous achète le tout en bloc. J'ai toujours besoin de papier pour faire des paquets ; vos journaux me serviront.

Marguerite de Terrienne vit passer une flamme dans les yeux du colporteur.

— Ohl vous êtes trop bonne, mademoiselle Marguerite. Vous êtes trop bonne !...

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Dans sa joie et sa reconnaissance, le paysan se pencha vers les mains blanches de Marguerite, les prit en tremblant entre ses énormes mains osseuses et les couvrit de baisers.

Puis il enfonça sa casquette jusqu'à ses oreilles et passa le seuil :

— Mademoiselle Marguerite^ dans une demi-heure je serai au château l

— Bien. Vous serez sans doute arrivé avant moi. En m'attendant vous donnerez un coup de main au jardinier qui nettoie la serre.

— C'est entendu, mademoiselle.

— Surtout n'oubliez pas les journaux.

— Non, non. Les ballots sont là, dans ma carriole.

Marguerite, en sortant, se tourna vers Lucienne et lui dit :

— Vous voyez, chère amie, on ne saura jamais à Vergy que Michel s'est battu en duel.

— Oh I merci... murmura Lucienne.

Plus alertes, depuis que leur cœur ne por-

tait plus le lourd poids de l'angoisse. M"® de Terrienne et Lucienne Servaux reprirent le chemin de la gare, afin de descendre dans Vergy et rendre visite à tous leurs amis qui étaient abonnés à un journal de Paris.

Et cette mission, délicate et pénible, les deux jeunes filles partaient la remplir avec une certaine joie, car elles savaient qu'elles allaient défendre une renommée et travailler pour le bonheur de M. Servaux, pour l'honneur de Michel, et pour Thonneur du pays natal...

Après le déjeuner M. Servaux et sa fille regagnèrent la Fertay, et Marguerite se fit conduire en auto à Arras afin de prendre l'express de 4 h. 05 pour Lille. — Le dernier bulletin de santé de son père était très ^ alarmant. Le directeur de Lommelet lui avait écrit : « Ne venez pas, mademoiselle. Une « entrevue entre votre père et vous ne peut

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« qu'être pénible, car M. de Terrienne ne « vous reconnaîtra certainement pas et aura « pour vous les injures qu^il donne à tous « ceux qui l'approchent. »

Mais Marguerite voulait à tout prix revoir son père. Elle savait que M. de Terrienne touchait au terme de sa folie et que la mort le délivrerait bientôt. Elle ne voulait pas le

k laisser partir pour l'au-delà mystérieux sans mettre sur son front le baiser d'adieu... Gomme elle pénétrait dans la salle des pas perdus de la gare d'Arras, elle aperçut sur ip la gauche, près de la bibliothèque, un groupe P de causeurs. — Sur le fond des pardessus noirs se détachaient deux culottes rouges d^offlciers.

D^uncoup d'œil rapide Marguerite diagnostiqua : Des flâneurs qui tuaient le temps en fumant des cigares et en venant faire les quatre cents pas sous le hall de la gare, pour voir et se faire voir...

Pendant qu'elle prenait son billet au guichet, Marguerite aperçut parmi les causeurs le comte de Lurac. Aussitôt, elle ressentit un

frisson courir sur son cœur et de la chaleur lui monter à la joue... Mais elle se raidit, balaya résolument le mauvais souvenir que le comte de Lurac jetait sur sa route, et se dirigea immédiatement vers la porte qui donne accès sur le quai.

Mais, au moment où Marguerite franchissait la gorge étroite qui s'ouvre entre la bibliothèque et la bascule, M. de Lurac lui barra la route :

— Pardon, mademoiselle, dit-il en levant son chapeau et en slnclinant très fort, avec affectation, les journaux de ce matin annoncent un duel sensationnel entre Michel Servaux et le capitaine Trugeon. Mais ils ne signalent pas les causes du duel... Avez-vous des détails ?... C'est une histoire de femmes, sans doute ?...

Marguerite pâlit. La colère gonfla son cœur. Une suftisait pas au comte de Lurac d'avoir été refusé comme prétendant ; il fallait encore à cet être bourru la douceur de se venger !...

Mais le comte n'eut pas le temps de profi-

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ter de sa vengeance. Il n'eut pas le temps de s'apercevoir que sa phrase avait pénétré comme une flèche empoisonnée dans le cœur de la jeune fille, car Marguerite, regardant bien en face son adversaire, déclara :

— Les journalistes, monsieur de Lurac^ sont des attrape-nigauds. Vous avez tort de vous attarder à tous ces potins qui courent dans les petits coins des journaux...

— Mais cependant, le nom de Michel Servaux est imprimé en toutes lettres dans VEcho de Paris et dans le Journal.

M^^' de Terrienne fit contracter son cœur pour, dans un effort suprême, faire monter un éclat de rire jusqu'à ses lèvres :

— Mon pauvre Lurac I C'est une coquille, vous dis-je 1... Et la preuve, c'est que Michel Servaux est à la Fertay depuis trois jours et qu'hier encore il dînait avec nous au château.

Marguerite avait jeté toute cette phrase précipitamment, en élevant la voix afin d'être entendue par les amis du comte qui paraissaient s'amuser de l'aventure.

Elle eut encore la force de rire une seconde

29*2 VEKS LA LUMIÈRE

fois et de gifler M. de Lurac du revers de cette phrase :

— Vous voyez bien que les journalistes sont des attrape-nigauds !

Puis, sentant que la secousse avait été suffisamment forte, que Teffort avait donné son maximum et qull pourrait bien, comme un ressort trop tendu, se briser tout d'un coup dans un sanglot, Marguerite passa vite devant le comte.

Ce dernier, ahuri et assommé par la repartie de sa partenaire, sentit la jolie robe de M"' de Terrienne lui balayer les souliers et le bas des jambes. Il murmura entre ses dents, rageur mais impuissant:

— Pas de chance ! Mais je me rattraperai, va, petite gueuse!...

... Et pendant que le comte de Lurac rejoignait ses joyeux fêtards, la jolie « petite gueuse » passait sur le quai, légère et froufroutante, emportant sur la conscience un gros mensonge... mais qui était suave, parce qu'il défendait Michel et le vengeait sur son rival.

— Qu'est-ce encore? demanda Michel impatienté, en voyant sa bonne s'approcher avec une carte de visite à la main.

— C'est une jeune dame.

— Jolie?

— Jolie et fort distinguée.

Michel Servaux prit la carte et poussa tout de suite une exclamation :

— Mais ce n^est pas possible 1 Il se tourna vers sa bonne :

— Mademoiselle est seule?

— Oui, monsieur.

— Faites entrer.

Pendant que la servante allait ouvrir la porte du salon, le jeune homme donna un rapide coup d'œil au miroir. Il passa la main sur les cheveux qui voltigeaient un peu en

broussailles sur son large front, lissa sa moustache et sa barbiche, puis se rassit.

Quand la visiteuse entra, Michel quitta son bureau et vivement marcha vers elle. Il tomba à genoux devant l'aimée, lui saisit les mains et les couvrit de baisers :

— Marguerite ! Oh ! Marguerite !...

M*^' de Terrienne ressentit un choc au cœur. Une joie immense venait d'y entrer avec la certitude que Michel Faimait toujours ; et cela causait un bouleversement bien doux.

Quand Miche], moins fiévreux, leva ses beaux yeux vers elle, Marguerite dit doucement en présentant une jolie gerbe de marguerites de Nice et d'œillets blancs :

— Oui, c'est moi.., et avec des marguerites pour le blessé.

Michel se leva et mit un baiser d^amour sur les lèvres roses que la petite châtelaine de Vergy lui offrait. Puis, il indiqua un fauteuil à M^^^ de Terrienne :

— Votre visite est un peu comme un coup de soleil qui aveugle les mineurs au sortir de la mine : je n'y vois plus... j'ai trop

de bonheur !... Mais d'abord, comment se fait-il que vous soyez seule ici? M. de Terrienne vous a permis ?

A la tristesse qui s'étendit sur le visage de l'aimée, Michel Servaux comprit qu il venait de soulever le coin d'un drame. — 11 questionna à nouveau, avec douceur :

— M. de Terrienne n'est pas venu à Paris avec vous?

Alors Marguerite, poussant un long soupir comme font les débardeurs avant de décharger un poids énorme, s'approcha de Michel et commença lentement :

— Mon ami, vous souvenez-vous de cette nuit d'adieux, de cette nuit lugubre où vous avez fui, emportant mon amour, me volant toutes mes joies ?

— Je me souviens... J'ai agi comme un sol, par coup de tête... Pardon!

jyjiie (Je Terrienne continua ;

— Cette nuit-là je vous ai confié mes appréhensions au sujet de mon père ; je vous ai fait entrevoir qu'une maladie terrible, qui ne pardonne pas, le guettait...

— Oui. Eh bien ?

— Les prévisions du médecin se sont réalisées. Mon père a fait de la paralysie générale accompagnée de troubles mentaux très accentués. On a dû le faire entrer à l'asile de Lommelet, et actuellement ce n^est plus qu'une question de temps...

Sous les paupières demi-closes de grosses larmes perlaient. Michel les sécha avec ses baisers et bientôt, serrés Tun contre Tautre, les lèvres proches, les jeunes gens se reprirent à sourire.

— Et mon père ? questionna Michel.

— M. Servaux a beaucoup souffert moralement depuis votre départ. Mais maintenant il va renaître un peu au bonheur, car Lucienne se marie...

Michel se leva.

— Vous dites?

— Mais oui... Lucienne va épouser M. de Kerlioz, récemment promu capitaine au Maroc.

— Et on ne m'en a rien dit 1

— Que pouvait-on vous dire ? Vous avez

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déserté Vergy et la Fertay. Vous nous avez abandonnés au moment où nous avions tous besoin de nous serrer les coudes afin de mieux étayer notre chagrin. . . Nous nous sommes peu à peu habitués au genre de vie que vous nous avez imposé, et nous avons vécu loin de vous, sans vous...

En disant cela, Marguerite planta son regard dans les yeux de Técrivain, et lui prenant les mains :

— Dites la vérité : vous avez souffert ici, seul, depuis votre coup de tète ? Vous avez souvent regretté Vergy et la Fertay, où votre cœur commençait à fleurir sous la caresse de l'amour ?...

— Oui, Marguerite. J^ai souffert, pleuré et regretté.

— Oh 1 j'en étais bien sûre ! Vous avez trop de cœur pour ne pas avoir été torturé par le souvenir de ceux que vous avez abandonnés et qui vous pleurent là-bas... Ce souvenir-là, j'en suis certaine, a dû entrer chez vous comme du remords... — Seulement, vous n^avez pas eu le courage de reprendre la

bonne route du pays natal et de rentrer à la Fertay comme un enfant prodigue... Vous avez préféré vous raidir dans votre amourpropre et souffrir seul que de vous humilier devant votre père et venir chercher du bonheur près de nous...

— Oui. C'est cela..., fit Michel attendri jusqu'aux larmes. \

jyjiie ^Q Terrienne poursuivit, énergique et douce :

— Savez-vous ce que je viens faire aujourd'hui ? Je viens vous aider à racheter votre faute. Je viens vous rechercher...

— C'est impossible. Mon père ne me pardonnera pas.

— M. Servaux a trop de grandeur d^âme pour refuser le pardon.

— Voici trois mois que je suis revenu à Paris, et père n'a pas encore reçu une lettre de moi ! Je suis étonné moi-même d'avoir eu une telle dureté de cœur.

— Grand enfant ! M. Servaux vous ouvrira les bras tout grands, au contraire. Un cœur

de père aime plus tendrement, après qu'il a souffert...

— Mais vous ? demanda encore Michel.

— Moi, déclara la jeune fille toute frémissante, je vous pardonne tout, car je vous

aime...

— Alors, si je retourne à Vergy, nous pourrons achever notre joli rêve ébauché ?

— Mais oui, mon ami, puisque je suis toute à vous !

Gomme elle serrait le bras du jeune homme, ^ ce dernier fit une grimace :

— Laissez, Marguerite... Vous me faites mal.

1^ Et il se dégagea.

Mais M"" de Terrienne voulait la confession complète. Elle demanda :

— Pour qui ce duel dont les journaux ont parlé ?

Michel Servaux ne répondit pas. Mais il lut dans les yeux de l'aimée Tangoisse qui montait en droite ligne du cœur... Il voulut balayer Tinquiétude qu'il devinait dans toute l'âme de Marguerite.

— Chère petite, mon duel n'a pas eu les causes que vous supposez et que certains journaux, qui veulent toujours paraître bien informés, lui ont données. Aucune femme n^a traversé ma vie depuis que j'ai quitté Vergy. Si je me suis battu en duel avec le capitaine Trugeon, ça n'a pas été pour raison d'amour mais par haine au contraire.

Au sourire qui se promena sur la physionomie de M^^' de Terrienne, Michel eut la certitude qu^il venait d'arracher une terrible angoisse. Il continua :

— J'ai rencontré de temps en temps le capitaine Trugeon dans des réunions littéraires, car il écrit sous le pseudonyme extraordinairement prétentieux de « Jean Davenir ». Or, ce monsieur Jean Davenir manque de galanterie confraternelle. Il m'a éreinté dans un infâme journal sectaire à propos de mon dernier roman à tendance nettement catholique. J'ai jugé que Tinsulte devait être lavée... Vous savez le reste?

Michel ajouta r

— L'épée de Jean Davenir a fait comme

la justice souvent : elle a atteint le moins coupable. — Mais maintenant ma blessure est guérie, et je ne souffre plus.

Marguerite attira dans ses mains blanches la figure du blessé et, l'approchant tout près de ses lèvres :

— Alors, Michel, quand vous avez quitté Vergy, vous m'avez emportée dans un petit coin de votre cœur ?

— Non, Marguerite. Mon cœur n'a pas de coins pour Tamour... Je vous y ai gardée à la place d^honneur. — Mon cœur n'est pas un damier où Tamour volage peut s'amuser à pousser les dames... Vous y êtes restée seule et tout entière. Vous y êtes restée avec vos charmes ensorcelants ; et votre amour, je puis bien l'avouer, est devenu pour moi plus pesant chaque jour. — D'ailleurs, ajouta Michel en ouvrant la porte de sa chambre à coucher et en montrant sur la cheminée une photographie devant laquelle veillait un petit bouquet de violettes d'Algérie : voyez si je vous ai oubliée ! Votre image était trop bien cimentée au milieu de ma vie et de mes re-

mords pour pouvoir s'émietter, comme une maquette en plâtre, sous la caresse d'autres femmes.

En disant cela Michel abaissa ses lèvres sur celles de Marguerite, et la confession s^acheva dans un baiser d'amour.

Puis Michel Servaux fit apporter deux tasses de thé, et la conversation papillonna au milieu de faits divers. En une demi-heure le pays natal fut passé en revue. Les succès croissants des romans de Michel furent récapitulés. La vente de la Fertay, qui depuis cent cinquante ans avait appartenu aux Servaux, fut déclarée impossible. La vie au château de Vergy fut décidée et les fiançailles projetées pour le même jour que celles de Lucienne et du capitaine de Kerlioz. Mais, à cause de l'état de santé de M. de Terrienne^ il fut convenu que le mariage aurait un caractère de stricte intimité.

— Et si, par hasard, M. de Terrienne guérissait ? questionna tout à coup Michel.

Marguerite balança lentement la tête ;

— Mon père ne peut guérir. — Tant qu'il

a vécu raisonnable, je lui suis restée soumise, soumise jusqu'à lui sacrifier mon bonheur. Maintenant, il a cessé d'être un homme raisonnable ; il n^est plus qu^une ruine physiologique, une tige sur laquelle la folie a enlevé toutes les fleurs... Je suis donclibre de mettre ma main dans celle que j'aime d'avoir pour appui.,.

Marguerite disait cela sans emphase, simplement. Elle ouvrait son cœur ; et Michel savourait cet amour si pur, si franc, si entier, qui envahissait son âme et mettait sur sa vie une tonalité si douce et si lumineuse...

Quand Marguerite quitta Michel, elle détacha de la gerbe qu'elle avait apportée une jolie marguerite largement ouverte et, la passant à la boutonnière de l'écrivain :

— Fleurissez-vous, cher fiancé... Quand vous reviendrez demain à Vergy, nous l'effeuillerons ensemble...

— C'est cela, Marguerite. Et tout le long de notre vie nous tâcherons d'avoir toujours des marguerites à effeuiller, car, lorsqu'on s'aime, on est jeune toujours...

Gomme la jeune fille franchissait le seuil, Michel demanda :

— C'est demain matin que le notaire doit venir estimer la Fertay ?

— Oui. A dix heures. Arrivez à Arras par le rapide de neuf heures et demie. Je vous enverrai chercher en auto. Le domestique vous ramènera au château ; vous prendrez une petite collation ; et nous descendrons ensemble à la Fertay.

— C'est entendu. A demain !

Des locataires passaient sur le palier.

Michel termina l'entretien. Il serra la main de Marguerite, lui adressa un baiser du bout des doigts, et rentra dans son cabinet de travail.

Quand Marguerite fut descendue sur le boulevard, elle se renseigna pour la station télégraphique la plus voisine et y courut, avec la joie d'une fillette qui vient de passer avec succès un examen et se hâte de télégraphier la nouvelle à ses parents :

« Servaux père,

« ferme de la Fertay

« Vergy (Pas-de-Calais).

« Suis Paris vingt-quatre heures. Ne ven- « dez pas la Fertay avant retour. Ai trouvé « acheteur que vous préférerez à tous les « autres. Vous l'amènerai demain. C'est mon « meilleur ami. »

« Marguerite. »

« Capitaine de Kerlioz,

« Détachement français,

« Casablanca (Maroc).

« Reviens France aussitôt possible. Gran- « des nouvelles. Lucienne Servaux épouse « de Kerlioz et Michel Servaux se marie avec « châtelaine de Vergy. Gros baisers.

« Marguerite. »

M"' de Terrienne glissa ses petits bleus sous le guichet du préposé au télégraphe, paya, puis regagna la gare du Nord, marchant vite, à petits pas, sans prendre garde aux

omnibus qui Téclaboussaient et sans entendre la cacophonie du boulevard.

Un seul souvenir enserrait son âme : celui de Michel ; et ce souvenir continuait de la poursuivre, à travers les tintamarres de Paris, dans sa course vers le bonheur.

Une seule voix avait de Técho pour son cœur : celle de l'aimé qui venait de la serrer contre lui, et qui allait rentrer à Vergy, apportant du bonheur pour emplir le vieux berceau familial et de la sève pour nourrir la bonne vie provinciale.

L'ENVOLEE

M* Fouinard était un notaire d'un type qui tend à disparaître de plus en plus de la vie moderne : long et mince comme une lame, tout cassé, tout bossu^émacié et malingre, frileusement emmitouflé dans un large pardessus noir, le visage entièrement rasé, le teint blême et cireux comme celui d'un ascète ou d'un cachectique, les pommettes saillantes, les joues creuses, le front dégarni et sillonné de rides, le nez petit et retroussé, assis en pied de marmite sous deux petits yeux malins et fureteurs qui se cachaient derrière le miroitement d'une paire de lunettes en or, tour à tour grave, obséquieux, sec ou cassant... tel était le rasé et richissime M® Foui-

nard que les mauvaises langues du pays accusaient de s'être enrichi en prenant en mains les intérêts de ses clients...

A dix heures précises. M' Fouinard arriva à la Fertay.

M. Servaux et Lucienne étaient sur le perron.

— Allons..., dit M. Servaux en regardant sa fille, voilà donc Theure de quitter tout ça. ..

...Et son grand bras s^étendit lentement, comme pour une bénédiction, sur toutes les choses de la ferme : les granges, les hangars, les écuries, les remises, les étables... sur toutes ces choses vieillies, démodées, pleines de fissures qui les marquaient pour la ruine mais qui parlaient de jours passés que le bonheur avait teintés de rose...

— Bonjour, monsieur Servaux, dit le notaire de sa voix nasillarde, en glissant ses doigts squelettiques dans la main du fermier.

Il ajouta, en s'inclinant avec une galanterie comique devant Lucienne :

— Mes hommages, mademoiselle!

l'envolée 309

Puis il se faufila dans la salle à manger où M. Servaux le priait d^entrer.

— Quel froid atroce 1 monsieur Servaux. Nous n'avons pas eu d'été ; mais Thiver, lui, n'oublie pas de venir. Brr 1... Je suis tellement habitué d'hêtre surchauffé dans mon étude que je frissonne dès que je sors... Brr!...

Tout en causant ainsi, M« Fouinard avait ouvert sur la table sa grande serviette bourrée d'actes et de paperasses.

Il rangea par ordre tous ses documents, invita M. Servaux et Lucienne à s'asseoir près de lui et commença, avec la bonhomie dont il ne se départait pas, mais qui masquait une véritable astuce :

— Voyons... Nous disons que vous vendez séparément :

1° Le bois de peupliers (Superficie de 4 hectares exactement).

2° Les pâturages des Huhlans (7 mesures). — Mais il faudra faire arpenter, car je suis passé par là hier et j'ai constaté que tous vos voisins ont empiété sur vous. Ils labourent au moins à 20 centimètres en dehors de leur limite.

— C'est possible. Mais, comme ma haie a été plantée à distance réglementaire, il sera facile de retrouver les bornes.

— D'accord. Je continue...

3° Les bergeries dites Les Bertonnes, soit : deux étables en paillotis pouvant contenir chacune cent bêtes; une grange en briques, presque neuve, haute de 14 mètres et contenant deux tas latéraux d^une superficie chacun de 25 mètres carrés ; quatre parcs de brebis ; deux voitures de bergers...

Le notaire s'arrêta, regardant par-dessus ses lunettes :

— Comprenez-vous dans la vente des Bertonnes le troupeau de moutons ?

— Il me semble que c'est préférable. Les Bertonnes sont isolées, en pleins champs. Il n'y a pas de maison d'habitation. — Un fermier ne peut guère s'y installer. J'ai donc plus de chance de céder le tout en bloc à un berger.

— C'est bien mon avis aussi.

— Alors, marquez.

M^ Fouinard prit un stylographe et ajouta :

l'envolée 311

— Plus le troupeau de moutons. De... combien de bêtes ?

— Cent quatre-vingts. Cent quarante brebis et quarante agneaux.

Le notaire inscrivit. Ensuite il reprit :

— Nous passons maintenant à la Fertay proprement dite : Vous faites, n'est-ce pas? deux ventes. Vous vendez aux enchères publiques les chevaux, les bêtes à cornes, les volailles, etc.. Vous vendez de même les fourrages, les pailles, les graines et les plantes fourragères ?

— C'est bien cela. Et je vends en bloc la ferme et tous les instruments de culture.

— Fort bien. Mais, dites-moi : par instruments de culture, vous entendez les instruments agricoles, les rouleaux, les herses, les brabants, les chariots, tombereaux, etc.?

— Parfaitement.

— Et votre voiture de luxe, qu'en faites vous? demanda incidemment M* Fouinard qui s'était promis d'acheter le beau coupé et les deux superbes chevaux normands.

— Je la garde, répondit M. Servaux.

— Les chevaux aussi ?

— Voiture et chevaux. Je donnerai le tout à Lucienne et à mon gendre.

M^ Fouinard ne put s'empêcher de se mordre les lèvres. — C'était chez lui un signe classique de désappointement.

Néanmoins, il continua :

— Passons à la ferme... Vous faites un lot avec : maison d'habitation, écuries, remises, étables, granges, bergeries et basse-cour ?

— Oui, monsieur Fouinard.

Ce dernier enleva ses lunettes comme il faisait lorsqu'il posait les jalons d'une combinaison importante, et demanda, en serrant ses paupières si fort qu'on voyait à peine briller ses petits yeux malins :

— Et vos terres ?

— Je les garde.

Les paupières de M" Fouinard s'ouvrirent d'un seul coup et toutes grandes, comme si elles s'étaient mises à bâiller d'ennui.

— Vous avez tort, monsieur Servaux. Une ferme comme la vôtre gagne à être vendue

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en bloc. On ne morcelle pas une ferme comme la Fertay !

— Ce n'est pas mon avis, monsieur Fouinard. Mes terres sont bonnes ; je peux les louer un bon prix et je suis toujours certain de trouver preneur, car il y a par ici trop de petits cultivateurs et pas assez de petites terres cultivables. Or, je morcellerai mes grandes pièces de terre en petits champs très faciles à louer et je réaliserai de suite un total de location assez élevé.

— Vous réaliseriez de la même façon en vendant tout en bloc.

— Oh ! que non, monsieur Fouinardl L'expérience est là : chaque fois qu'une grande ferme est vendue en bloc avec ses champs? les champs sont payés mais la ferme est donnée par-dessus le marché.

M' Fouinard se mordit encore une fois les lèvres et fit claquer la langue :

— C'est dommage que vous persistiez dans cette idée, car j'avais preneur à vous offrir. Seulement, Tamateur met comme condition sine qua non : la vente globale.

— Je regrette pour votre client, mais Lucienne et moi préférons la vente par morcellement. — Au surplus, ajouta M. Servaux, j'ai reçu ce matin un télégramme de Paris m'annonçant un acheteur pour aujourd'hui même...

— Vous le connaissez ?

— Non. C'est M"' de Terrienne qui m'annonce sa visite. C*est un de ses amis, paraît-il.

M" Fouinard haussa les épaules et se mit à rire :

— Un Parisien à la Fertay !.. Ce serait tout au moins très drôle !... Allons, reprenons notre sommaire. Nous irons ensuite visiter la ferme pour faire l'estimation.

M* Fouinard remit ses lunettes, reprit son stylographe, et se pencha sur ses papiers.

Mais, comme il recommençait Ténumération des lots, un grand vacarme envahit la cour de la ferme. Les chiens de garde aboyèrent à pleine voix. Les dindons gloussèrent et s'enfuirent, affolés^ au milieu des poules, pendant qu'une automobile décrivait dans h

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cour une courbe élégante et venait se placer devant le perron.

— C'est Tauto du château, dit Lucienne qui avait reconnu les roues et le châssis jaune paille.

Elle courut à la fenêtre et écarta les rideaux. — Mais aussitôt elle se retourna vers son père :

— Père, c'est Michel !...

Elle achevait à peine sa phrase que Michel ouvrait toute grande la porte et s'écriait :

— Père, ne vendez pas ! Nous gardons la Fertay !...

Avant que M. Servaux ait eu le temps de se remettre de son ahurissement, Michel était près de lui et le couvrait de baisers, sans trouver d'autre supplication pour être pardonné que cette protestation d'amour.

Longuement le père et le fils se tinrent embrassés, se serrant cœur à cœur comme deux exilés qui ont souffert, séparés, et qui font passer toute leur âme dans la première étreinte.

Quand M. Servaux fut un peu remis de son

émotion, Marguerite prit Michel par la main et, s'adressant à M' Fouinard :

— Monsieur Fouinard, je vous présente mon fiancé... Il n'est plus question de vendre la Fertay. — Brûlez tous ces papiers-là et préparez-vous à faire bientôt notre contrat de mariage.

Puis se faufilant entre les chaises jusqu^à M. Servaux, elle murmura tout bas à Toreille du vieillard :

— Eh bien, vous plaît-il mon acheteur ?

— Vous êtes un ange !...

Marguerite montra ses jolies dents blanches, en épanouissant son plus gracieux sourire :

— J'ai bien travaillé, dites 1

— Oh! chère petite !... Vous m'avez rendu le bonheur...

Les questions essentielles furent réglées d'un commun accord : De Kerlioz et Lucienne

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partiraient quelque part, dans une ville de garnison où le capitaine allait être nommé. Michel et Marguerite habiteraient le château de Vergy où, dans la vieille tour qui borde Tétang, Michel pourrait installer sa bibliothèque et son cabinet de travail.

Quant à M. Servaux, qui aimait son vieux manoir de la Fertay,il continuerait d'y vivre, en ayant sous ses ordres un chef de culture. Chaque jour la voiture du château irait le chercher et il viendrait déjeuner avec ses enfants.

La nouvelle du retour de Michel Servaux fut accueillie avec joie dans toute la région. Les vieux disaient :« Monsieur Michel? C'est un futur grand homme, et c'est Vergy qui Pa vu naître...» Et ils relevaient la tête avec fierté, comme s'ils sentaient grandir, avec la renommée de l'écrivain, la gloire de leur village... Les jeunes qui voulaient rester dans les chemins de la tradition, martelés partons leurs ancêtres, se chuchotaient avec joie : « Le petit a du nerf et du savoir... Avec lui, ça va marcher ! » Et ils regardaient Michel

Servaux comme un chef de file que Ton va suivre avec confiance...

Ainsi, dans tout le pays, dans toutes les causeries du soir sous la haute cheminée des fermes, le nom de Michel Servaux glissait sur les lèvres... un peu comme de l'espérance.

Un journal d'Arras inséra en première page un entrefilet enthousiaste :

« Nous apprenons avec plaisir que M. Mi- « chel Servaux, le littérateur bien connu, va « désormais se fixer à Vergy, son village « natal. Nous apprenons en même temps ses « fiançailles avec M"' Marguerite de Ter- « rienne. — Toutes nos sympathies étaient « acquises depuis longtemps au jeune et dis- « tingué maître ; toutes nos félicitations vont « à lui aujourd'hui.

« M. Michel Servaux, dans des livres jus- « tement appréciés des lettrés et maintenant « dans toutes les bibliothèques, a toujours « défendu les grandes idées pour lesquelles « nous combattons. Il a surtout chanté la « tradition, l'amour de la terre, le culte du « clocher. Il Ta fait avec tout son cœur, mais

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« aussi avec un talent devant lequel toutes « les critiques s'inclinent. II va maintenant « continuer d'écrire à l'ombre du clocher « qu'il a si bien chanté, et on peut espérer « Téclosion successive d'œuvres solides et « admirablement ciselées.

« La renommée qui s'attache sur le nom « de Michel Servaux rejaillit un peu sur son « village et sur toute la région. Aussi, nous « saluons avec joie le retour du jeune écri- « vain qui contribue si bien à illustrer notre « cher Artois. »

— Eh bien, monsieur Servaux, disaient les fermiers des environs, M. Michel va se présenter à la députation au mois de mai?

Et le vieillard, tout en souriant sous sa barbe blanche, répondait ;

— Tout beau! Tout beau!... Michel vient de rentrer. Attendez au moins qu'il s'installe.

Et les amis reprenaient :

— Vous savez, monsieur Servaux, on compte sur lui dans le pays. Jusqu'à présent on n'avait personne sur qui s'appuyer pour

renverser ce gros balourd de Kharton. Mais avec M. Michel, ça passera comme une lettre à la poste... ; car il est capable, il parle bien, et puis... il est de chez nous !...

Et Michel, à qui M. Servaux tout heureux racontait cela, se prenait à rire aux éclats :

— Moi, député? Je vais seulement avoir trente ans!...

Mais Tenthousiasme grandissait autour de Michel. Le jeune écrivain ralliait tous les suffrages... Peu à peu il entrevit une voie nouvelle ouverte à son activité, une voie où tout le poussait r'son père, Marguerite, Lucienne, de Kerlioz, Tabbé Mathieu, les braves gens de Vergy et d'ailleurs, la tradition qu'il aimait, le devoir... tout !

Un soir qu'au château M. Servaux présidait la table des fiancés, ayant en face de luiTabbé Mathieu, à sa droite Marguerite et Michel, à sa gauche Lucienne et le capitaine de Ker-^ lioz, le valet de chambre entra précipitamment :

— Venez vite... Tout le village monte auj

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château avec de la musique et des lanternes vénitiennes !...

Les convives se levèrent de table et descendirent sur la terrasse.

Au fond de Tavenue, sous la voûte sombre des grands arbreSj une longue théorie d'hommes, de femmes et d'enfants s'avançait. Des multitudes de lanternes vénitiennes, fixées au bout de perches flexibles, balançaient sans cadence, par secousses... ; et tout cela faisait dans la nuit, au son de la fanfare, comme une longue traînée de feux et de sorciers bariolés.

Quand le cortège approcha du château on distingua des cris joyeux et qui se croisaient : « Vive monsieur Michel ! Vive mademoiselle Marguerite!... » — C'était tout le peuple de Vergy qui venait apporter des fleurs et des compliments aux fiancés.

Marguerite appela Joseph :

— Descendez vite à la cave et remontez du Champagne.

Puis elle s'approcha de Michel :

— Tout ça, voyez-vous, mon ami, c'est la voix de la terre qui monte vers nous... Chez

tous ces paysans c'est la reconnaissance qui [ parle ce soir... Je leur ai souvent tendu la main : ils s'en souviennent et ne tendent pas le poing au château comme lorsque mon père habitait Vergy.

— C'est vrai, Marguerite. Les gens de chez nous ne sont pas ingrats. Il y a dans Tâme des paysans des beautés que je n'aurais jamais soupçonnées...

Gomme à ce moment M. Servaux et Tabbé Mathieu s'approchaient, Michel leur dit :

— Jusqu'àprésent j'ai chanté la terre, parce que, comme le disait un jour Marguerite, j'avais dans le cœur un grand coin du ciel natal ; mais maintenant je la chanterai bien mieux sur les hauteurs de Vergy , dans le vieux château des comtes de Terrienne 1...

Marguerite ajouta, en pressant la main de Michel :

— Et notre noblesse, ce sera la bonté...

Très tard dans la nuit, lorsque tous les gens de Vergy furent redescendus au village

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et que les voix de fête se furent éteintes au loin dans la plaine, l'automobile du château cueillit de Kerlioz, M. Servaux et ses enfants, devant la terrasse.

Au moment où le moteur ronfla pour ébranler la lourde voiture, Marguerite allongea la

main au-dessus de la capote. Michel la saisit et la baisa avec piété.

Puis les roues crièrent sur le gravier gelé, et la traînée laiteuse que les phares à acétylène lançaient dans la nuit, comme une robe opaline, se promena le long de Tavenue.

— A quoi penses-tu, Michel ? demanda M. Servaux, qui s'était frileusement emmitoufflé dans sa peau de loup.

— Je pense, père, que l'air du pays natal, — même par une nuit de gelée comme celleci, — fouette délicieusement le sang...

Il ajouta de suite :

— Je n'aurais jamais cru que la joie de retrouver son berceau, et de vivre à Tombre du clocher, aimé, connu, estimé de tous, était si douce.

De Kerlioz, qui était assis sur le siège d'à-

vant, à côté du chauffeur, se retourna vers Michel :

— Vous savez, monsieur Michel, tôt ou tard vous seriez revenu à Vergy. — Moi, j'ai connu des tas de jeunes gens comme vous qui se sont déracinés, qui sont partis vers la gloire en piétinant tout un passé de noms, de familles, de renommées... Les plus grands succès, les plus éclatants triomphes ne les ont jamais consolés du paradis perdu ; et toujours, comme des hirondelles, ils sont repartis chercher le bonheur près de leur vieux nid.

— De Kerlioz, vous avez raison, dit M. Servaux. La tradition, voyez-vous, est dans le cœur de Thomme comme une bonne lame d'acier : elle plie quelquefois sous le poids de la vie ou sous la poussée des passions, mais elle ne se brise jamais.*.

Fin

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