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PRÉFACE

Voici la seconde série des notes quotidiennes où se traduit, en ses développements divers, Timpression du drame public sur l'esprit «lun spectateur. (1) Ce volume rejoint le précédent : L iniquité^ et conduit l'action jusqu'au règlement des juges du colonel Picquart. (2) C'est la grande avenue de lumière qui s'ouvre vers la réparation.

Vers la réparation! Comme la route est longue! Mais aussi combien profitable pour les observateurs d'humanité ! Du spectacle de nos jours un grand enseignement se dégage. La plupart d'entre nous ne jugent l'homme et ne se jugent eux-mêmes que d'après les formules abstraites dont chaque école de pensée fait la distribution mécanique à l'enfance. Des mots! Des mots! Des mots qui tuent l'idée, des mots qui suppriment la généralisation d'expérience, des mots que nous font la vie fausse où nous errons, passant parmi les hommes sans les connaître, sans en être connus, nous efforçant au service de conventions de mensonges, emplissant l'air des clameurs de beauté, de oonté, souillant la terre des crimes de tous contre chacun.

Sous les enseignes changeantes des chapelles inchangées toujours la même furie des égoïsmes en démence, avec les mêmes sophismes d'excuses. Dix-neuf cents ans après le Christ nous découvrons

(1) Comme précédemment, rien n'a été changé du texte original. J'ai encore à remercier cordialement mes amis E. Winter et Henry Leyret qui ont bien voulu se charger de la correction des épreuves.

(2) Un troisième volume est en préparation : Justice.

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l'homme ancien dans î'homme nouveau, ol la vie des peuples nous apparaît comme une magnifique évolution de pensée en décor d'une trame d'aclion immuable.

Dans la « Vie de Jésus » par Renan, je trouve ces lignes :

Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique, Hanan et Kaïpha étaient donc en droit de dire : « Mieux vaut la mvrt d'un homme que la ruine d^un peuple. » C'est là un raisonnement selon nous détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs depuis l'origine des sociétés humaines. Le « parti de Tordre »(je prends cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été. le même. Pensant que le dernier mot du Gouvernement est d'empêcher les émotions populaires, il croit inivc acte de patriotisme en prévenant par le meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang.

Méditez ces paroles d'un mort qui n'a pu rien calculer ni prévoir de notre présente crise. Ne vous est-il pas manifeste que les raisonnements de l'égoïsme humain sont en très petit nombre ? Un bref catalogue des principaux sophismes où s'abrite l'implacable intérêt des classes dominantes pourrait donner la clef des grands phénomènes sociaux de l'histoire. Il y a près d'un demi-siècle, Renan, recherchant les pensées du grand-prêtre juif dont la politique eut besoin de tuer Jésus, les réduisait aux mêmes maximes invoquées aujourd'hui contre un Juif parles sectateurs de la religion née de Jésus. Désespérant contraste entre les grands rêves de justice et de charité où se comptait notre espérance et les mouvements d'antique barbarie qui, du simple refus de secours aux grands carnages de guerre, demeurent le fonds vivant de l'humaine créature.

L'alVaire Dreyfus qu'est-ce autre chose qu'un refus de secours? Le pire de tous, le vadc rétro des conducteurs du peuple, et du peuple lui-même, au réprouvé qui voit se retourner contre sa misère l'appareil des garanties sociales disposées précisément pour détourner de lui la malice de ses semblables.

l'Ai

In mendiant cric: « J'ai fa m ». Combien détournent la tète, laissant le miséable jouer à pile ou face sa vie. Pourlanl chacun se l'ail une excuse de ne pouvoir nourrir tous les allâmes, cl ce sentiment de noire impuissance pour l'universelle réparation du mal de toute la terre nous éloigne du passant de rencontre qui profiterait d'une main tencfue.

Mais lorsque le mal vient de nous directement, consciemment, lorsqu'un homme nous dit : « Frères, vous m'avez frappé contre votre justice et contre votre loi », quelle raison pour le maudire, pour refuser d'examiner sa plainte, pour l'insulter dans son nom, dans son sang, dans sa race, pour outrager ceux qui s'émeuvent de pitié, pour ameuter contre eux les passions d'ignorance, pour les livrer aux haines d'église comme la bête aux chiens, pour acclamer le crime, achever l'innocent, installer le criminel dans la gloire?

Cela semble le renversement de tout, et c'est en effet le contraire de tout ce qui se prêche dans les temples, de tout ce qui se formule en lois dans les parlements, en circulaires chez les politiques, en jugements dans les prétoires. C'est le contraire dece qui se dit : non de ce qui se fait. Car si les paroles sont belles, les actions résultent des modes profonds de penser par lesquels se conserve, au profit des classes gouvernantes, la dure cohésion des intérêts de quelques-uns contre la dispersion des droits de tous. Sophismes de maîtres, réalisés en actes populaires, mensonges d'oligarchies déchaînant les foules cruelles. Les noms seront d'autocratie, de monarchie pondérée, de démocratie même, et nous paraîtront suggérer des états divers d'humanité. Et malgré l'humeur diverse des temps et des lieux, toujours nous trouverons les sectes, les classes dominatrices troquant contre les satisfactions immédiates d'égoïsme, la tromperie des paroles généreuses jetées en largesse aux souffrants, plus prompts à profiter de la leçon d'égo'îsme, dès qu'ils sont hors de peine, qu'à donner

rexemple de l'abmV^ition vainement sollicitée d'autrui aux jours de malheur.

« Le parti de l'ordre a toujours été le même » dit Renan. C'est lorgauisation des maîtres du monde, profitant de Tordre établi, tendant à le conserver quoique il arrive, et quoique il coûte. C'est le parti des plus forts, où toutes les puissances sociales se concentrent. Avec la loi pour théorie, avec la force pour nlii/ua ratio, il fera jouer tous les ressorts pour garder la possession d'Etat. Dans l'autocratie, comme dans les pays d'oligarchie nobiliaire ou bourgeoise étiquetés démocraties, le nombre, affamé par l'impôt, décimé par la guerre, ramassera des miettes de prébendes, sera admis sous quelque forme à se parer des vanités du pouvoir. Mais devant l'autocrate, ou devant la classe dirigeante, l'individu ne comptera pour rien s'il ne peut invoquer que la loi, s'il n'a que son droit à faire valoir. Et la foule misérable, aux talons du dominateur, s'ameutera contre la victime, en proclamant que « le meurtre juridique » peut être un acte de patriotisme, suivant la parole de Renan. Au nom de la patrie, qui pour les maîtres du pouvoir représente d'abord l'exploitation de tous au bénéfice de quelques-uns, il n'y aura plus pour le faible ni loi, ni justice, ni droit. Au nom de la patrie, l'innocence sera flétrie, le crime absous, la trahison honorée. Au nom de la patrie qui est la justice, le droit, il n'y aura plus de patrie. Et si l'on demande ce qui restera de la patrie quand on aura ainsi livré tout ce qui la constitue, cette question même paraît un crime.

Et contre l'égoïsme implacable des oligarchies, et contre l'indifférence ou la férocité des foules nous n'aurons pas même le refuge du temple où le gardien d'idéal officiel refusera de rappeler aux hommes le devoir de charité dont il se dit l'apôtre. Que la politique du Pape l'ait contraint de demeurer sourd à l'appel dune épouse, d'une mère, implorant — juive — le secours du pontife de Jésus, n'est-ce

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pas le dernier trait pour marquer runiverselle banqueroute de toutes les formules politico-religieuses de pitié?

Quelle preuve plus décisive de Timpuissance des mots? Jésus fut mis à mort, pour avoir dit aux hommes : aimez-vous. Les puissances établies le tuèrent pour conserver Tordre de haine, pour maintenir à chaque créature humaine le droit de détester son semblable et de lui faire la guerre. Et le droit de verser le sang fut sauvé, en effet : d'abord par la défaite de Jésus, ensuite par son triomphe. Oui, par son triomphe, car, le prophète mort, ses disciples conquirent l'occident, y plantèrent, y firent prospérer sa parole d'amour. Et les peuples tueurs se convertirent à l'enseignement de paix, à la doctrine (le charité, et devenus enfants de l'Evangile, continuèrent de tuer, avec les formules évangéliques aux lèvres. Le Maître avait dit : « aimez-vous », et répétant qu'il fallait s'aimer, les disciples déchaînèrent la haine, les violences, la mort. Le Maître avait dit : « tu ne tueras pas », et répétant l'interdiction de tuer, les disciples se répandirent en massacres, tlans la paix et dans la guerre. Le Maître avait dit : « tu ne jugeras pas », et les disciples, jugeant dans la torture, dressant l'appareil des supplices, répétaient: « tu ne jugeras pas ». Et ce fut le destin de ce régénérateur de l'homme que le triomphe de sa parole, après des siècles de combats, dut s'accommoder à l'ordre immuable de haine et de mort, qu'il avait prétendu remplacer par l'ordre rêvé d'amour et de vie. Et cela n'a cessé d'être ainsi. Et le spectacle même que nous avons sous les yeux nous montre que la victoire du Christ fut de mots, non de sentiments, puisque toute notre civilisation religieuse ou laïque aboutit, en dépit des formules contraires, à ce même état d'esprit qui tua le Christ il y a dix-neuf cents ans.

Il fallait cette leçon pour nous montrer le véritable problème humain dans les données de l'histoire,

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