PREFACE
pour nous faire comprendre que, depuis des siècles et des siècles, tous les préceptes de charité sont trouvés, publiés, recommandés, exaltés, et qu'il n'y manque plus que la conclusion de l'acte, lente à venir.
La France a le privilège — heureux ou malheureux — d'être, pour les nations, un champ d'expérience. Le dogmatisme absolu de l'autorité divine et la révolte éperdue de l'esprit humain y sont aux prises, en un mortel combat. L'Eglise romaine et la Révolution. Tragique rencontre de l'homme et de son Dieu dans les tourmentes. Rome ne peut pas vaincre puisqu'on ne remonte pas le cours des siècles. Mais nous ne voulons pas que la France meure de sa victoire, car nous sommes les bons Français, nous.
Un prodigieux concours d'événements a permis que tout le mal public dos oppressions séculaires s'accumulât, en vivante épopée, au delà de ce que l'imagination des poètes avait pu jusqu'ici concevoir. Un drame sans précédent dresse contre un homme seul toutes les puissances de domination : force brutale du soldat, justice inique du juge, férocité des sectaires, organisation mensongère des garanties du droit de vivre. C'est le drame éternel de tous les préjugés d'ignorance et de haine légués par des siècles de sang. Le drame éternel qui, depuis les premiers temps de l'homme, nous ramène les mêmes formules de mort. Au dénouement la différence.
Défaites et victoires de justice mêlées ont abouti à mettre en nous un besoin de justice supérieure qui veut être satisfait. Nous emporterons de haute lutte la réparation demandée, parce que l'humanité ne peut s'obstiner dans le mal au delà d'un effort d'égoïsme limité par la contingence même des intérêts en cause, tandis que l'inspiration d'idéal va se réalisant en actes de croissante énergie. Nous arracherons la victime aux bourreaux, et, la sauvant,
PRKFACB VII
nous nous sauverons nous-mêmes du plus grand mal : celui de nous accommoder aux souffrances d'autrui et d'en faire le support de nos joies. Sans nous émouvoir des outrages, sans attendre de récompenses, nous aurons gardé vivante la volonté de secourir, la résolution d arracher quelque chose à la fatalité du mal. Et si les hommes jugent que c'est assez d'avoir accompli ce peu en passant, nous leur demanderons d'en reporter l'honneur aux belles traditions de générosité qui nous ont fait notre patrie.
VERS L.\ RÉPARATIOiN
Un défi.
Nous allons vite sous le règne de Brisson. Je montrais hier t|tre, loin de se révolter contre les violations de la loi, nos représentants en sont venus à tendre le cou pour les subir, comme l'atteste cette affiche historique oii monarchistes et républicains, fauteurs de coups d'Etat et révolutionnaires, se sont confondus pour maintenir la justice et le droit sous le talon de M. le ministre de la (juerre.
Et voici déjà qu'on a trouvé mieux aujourd'hui. C'est de faire prêcher la théorie des coups de force à la jeunesse des classes dirigeantes, sous la présidence du chef permanent de l'armée française. Ne vous disais-je pas que notre Brisson va vite en besogne.'
La distribution des prix à l'école des dominicains d'Arcueil a été l'occasion de cette manifestation politique, a lacjuelle la garde républicaine prêtait naturellement son concours. ^I. le général Jamont, généralissime de nos armées et subordonné — discipliné — de M. Cavaignac, a ouvert la séance par un petit discours patrioti([ue dont je n'ai rien à dire. Tout au plus me permettrai-je de penser que nous avons d'autres raisons (jue le sol et le climat pour défendre notre pays. Le patrimoine d'idées doit y être, à mon avis, pour quelque chose. Ce n'est pas l'heure de discuter ce point.
VERS LA IlEPARATIOX
Je retiens seulement la péroraison du soldat : « Je me reproche do perdre du temps à vous rappeler des idées qui vous sont chères. La parole éloquente que nous allons entendre va les développer et les confir.mer. « La « parole éloc|uente », c'était celle du Père Didon, qui a développé de la façon que nous allons voir les idées recommandées par le général Jamont.
Les moines de saint Dominique — fondateur de l'Inquisition, bien que le plus célèbre de ses disciples ait tenté de prouver le contraire — ont tout naturellement un faible pour V ultima ratio de la force. Je parle bien entendu de la force dont ils disposent. Car, pour celle dont on fait usage contre eux, ils la condamnent avec énergie, en déclarant que c'est un outrage au droit. Cela est, comme on voit, d'une dialectique fort aisée.
Donc, le Père Didon, doué d'un sens aigu de la réclame et logiquement enclin à faire sa cour aux puissances de l'heure, avait choisi pour sujet de discours le thème de « l'esprit militaire ». Il y a beaucoup de choses à dire la-dessus. Mais, à parler l'ranchement, un moine ne me paraît pas le plus qualifié des hommes pour traiter un sujet que sa loi lui interkti dit de connaître autrement qu'en théorie.
Hr Se battre ou regarder battre les autres, ce n'est pas
W: . du tout la même chose. Le Père Didon vante l'esprit
*^ militaire, c'est entendu. ^lais il a pris soin de revêtir
d'abord la robe blanche au lieu de servit son pays dans l'armée, comme tous ces civils qu'il abomine, et qui sont justement soldats dès qu'il y a guerre, c'est-àdire à l'instant où le métier militaire devient plutôt dangereux.
Je sais bien qu'en temps de batailles le Père Didon serait sans doute ambulancier, et je le croi's capable d'aller aux obus tout comme un autre. Mais, si nous n'avions que des ambulanciers dans le combat, que deviendrait sa théorie de la force, de cette force matérielle qu'il recommande parce qu'elle se fait gloire de ne pas raisonner? Il faut donc des soldats, des sol-
VEHS LA «EPAIIATION 3
dats (jui se font tuer et qui tueut, pour que le Père Didon soit content. Ou a reconnu la le vrai fils de saint Dominique.
Fils de saint Dominique l'inquisiteur.' Oui. Mais pas de Jésus, ce prêtre qui, dans un intérêt temporel, pousse au massacre le troupeau dont il se dit le berger, violant impudemment les préceptes^ du Maître sur la montagne : « Tu ne tueras pas. » Je sais qu'il répondra, plus jésuite que les fils de Loyola, (|u'il ne tue pas lui-même. 11 fait tuer; c'est pire. Il ne se damne pas, il fait damner les autres, le bon prêcheur, sans même avoir l'excuse du tempérament comme frère Jehan des Entommeures.
Notre moine tueur d'aujourd'hui n'agite, pour son compte, d'autre gourdin qu'une queue de billard, et quand il vous fait les honneurs de ses carambolages, " il vous montre un portrait disant : « Ce n'est pas Yignaux, c'est Lacordaire. » De cascade en cascade, il blague Renan d un mot ordurier, jusque sur les marches de la Madeleine après le sermon, et finit par anathémathiser nos chefsqui « laissentle glaive s' émousser ». Allons, généraux vaincus, frappez d'estoc sur ces têtes cà'iles, pour que le fer s'affile dans les entailles, et que le sanglant bénisseur puisse renifler CCS cadavres à son aise !
Je voudrais citer tout ce discours. C'est la théorie de la force brutale dans le plein d'une cynique candeur.
Lorsque je parle de la nécessité pour une nation d'être njunie de la force, je ne crains pas de préciser, et de dire que j'entends parler directement de la force matérielle, de celle qui ne raisonne pas, mais qui s'impose, de celle dont 1 armée est la plus puissante expression, de celle enfin dont on peut dire ce qu'on a dit du canon, qu'elle est la suprême raison des chefs d'Etat et des patries.
... Un pays pourrait plutôt se passer de littérature et d'art, voire de science et de philosophie, que de force.
C'est un moine catholique qui parle. Telle est sa traduction de l'Evangile.
h VEHS LA KEPAnATION
Ah! comme il les hait bien ces « intellectuels » et comme il tâche ii les salir clans le ruisseau de la rue où barbette sa pensée!
Ces liltvraires tiennent le trottoir. Eh bien! quo les dames présentes me passent lexpression, laissons-leur l'aire le trottoir, mais à une condition, c'est que nous le balayerons !
Balayer la pensée, ou la faire balayer par l'esprit militaire, voilii renseignement de ce soi-disant maître des âmes, qui ne trouve h rassurer son Iroc que derrière un rempart de sabres.
Lorsque la persuasion a échoué, lorsque l'amour a été impuissant, il faut s armer de la force coercitive, brandir le glaive, terroriser, couper les têtes, sévir et frapper, imposer la justice. L'emploi de la force, en cette conjoncture, n'est pas seulement licite et légitime, il est obligatoire ; et la force ainsi employée nest pas une puissance brutale; elle devient énergie bienfaisante et sainte.
L'art suprême du gouvernement est de savoir l'heure exacte où la tolérance devient de la complicité. Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insuffisante légalité, à ceux qui laissent le glaii'e s'éinousscr, à ceux dont la bonté tourne en débonnaire té : le pays, livi'é à toutes les angoisses, les rejettera flétris, pow/- n'avoir pas su vouloir — même au prix du sang — le défendre et le sauver.
Je ne le lui lais pas dire. L'acte suprême du gouvernement est de savoir le moment où il faut tuer. Il veut du sang, ce ministre de Dieu. Allons! Cavaignac, allons! Brisson, chefs d'une démocratie révoltée, passez la coupe pleine au prêtre qui a soif et demande à boire chaud et rouge. Qu'on se presse. Car il défend les pensées de f armée, cet Homme qui ne se bat pas : on vient de vous le dire tout à l'heure.
Tu dois connaître ça, Brisson : l'armée de la démocratie, l'armée de la France qui promena les Droits de 1 Homme dans l'Flurope délivrée. Eh bien! c'est ce dominicain qui la défend contre toi et tes irancs-ma-
Vi:nS I.A «EPAUATIOX
çons, J'>xcellencc. 11 la dciend, te dis-je, « malgré C'uitelle dualisme qui fait profession de dédaigner la force, malgré les excès d'une liberté folle (jui s'impatiente et se ré^'olte contre la force, malgré les prétentions du civilisme, si j'ose employer ce mot barbare, qui veut se subordonner le militaire ... ».
A toi, Brisson, touché au cœur. Ah ! tu veux subordonner le militaire au civil ? Cavaignac, par notre généralissime, nous recommande la pensée du Père Didon, qui est que le civil doit courber sous le militaire. Que penses-tu de cela, toi ? C'est tout ton programme de gouvernement anéanti. De réformes, tu n'en apportais point. La violation de la loi, tu en avais fait ton oreiller pour dormir, à la condition seulement que ce soit un Juil" qui en peitisse. Et tu croyais que nos bons Pères allaient te laisser croupir en paix dans tes « honneurs »? Non pas. Tu ne les connais guère. En voilà un qui te défie, et te jette à la lace le gant que vient de lui passer, pour cela, ton bon ministre de la Guerre. Qu'en dis-tu, ministre de la République française?
Et que vas-tu faire? Rien, parce que tu t'es condamné toi-même. Tu te serais épargné cet affront si, dès le premier jour, tu avais accepté de faire la loi égale pour tous. Tu as eu peur. Tu as courbé la tête sous l'épée, et le Père Didon t'achève sous la croix.
Au moins nous sommes restés debout. Nous pouvions te sauver, sauver qui se tient ferme à la,, justice, à la liberté. Nous avions cru te trouver à notre tête, mais tu nous livres. Et à qui? Aux malheureux qui nous firent Sedan, et qui, n'ayant rien appris de l'effroyable épreuve, nous mènent en aveugles à des catastrophes nouvelles.
21 juillet 1898.
fe
La vertu d'attendre.
Nous sommes sans nouvelles de l'effet produit sur M. Brisson par les excitations au coup d'Etat que lance le moine Didon, sous la haute approbation du généralissime de nos armées.
Il est fâcheux sans cloute que nous vivions dans un temps où nos maîtres « laissent le glaii>e s' émousscr », tandis qu'il serait si profitable aux guerriers de Metz et de Sedan de le repasser sur nos crânes. Mais cela va finir. Notre Cavaignac, qui d'un signe a mis Brisson au pas, nous l'a clairement signifié en envoyant son premier général recommander à la jeunesse bourgeoise cette grande leçon de politique : « Malheur à ceux qui rnasqueirt leur faiblesse cj-iminelle derrière une insuffisante légalité », avec, pour conclusion, cette maxime de charité chrétienne : « Il faut terroriser, couper les têtes », etc., etc.
Tout s'explicpie maintenant. C'est la légalité qui est un crime. Enfin je comprends donc l'affaire Dreyfus! On m'avait bien dit cjue l'Eglise catholique avait la clef de toutes choses. Il ne reste plus cju'à enterrer pour une bonne fois Zola. C'est de quoi mon confrère Cornélv s'occupe, au Figaro, chaque matin.
Quand M. Cornély a quitté le Gaulois, Arthur Meyer, qui a la juiverie rosse, se vengea bassement de notre confrère en le dénonçant comme un dreyfusard silencieux. On vit bien d'ailleurs que c'était une calomnie : car du jour où ce dreyfusard entra clans
VEnS LA KEPAItATlON /
la feuille dreyfusarde — j'ai le droit de désigner ainsi le Figaro, puisqu'il aura dans l'histoire l'honneur d'avoir inauguré la campagne de Zola — ce journal devient d'une orthodoxie esterhazienne à réjouir le cœur de Billot, de Cavaignac et de leur fidèle du Paty de Clam, colonne de l'Etat-Major.
Avec toute la rue Saint-Dominique, M.ACornély n'est pas content du tout que le condamne pai défaut n'ait pas laissé son adresse à M. Périvier, et il s'embarque à ce propos dans une comparaison très laborieuse, k la manière de Plutarque, entre Zola et Boulanger. Je crois qu'il ne faut pas chercher si loin. Zola n'a pas dû se tromper dans sa manœuvre, puisque ses ennemis éclatent d'une telle fureur.
D'ailleurs, Zola eùt-il commis cent fautes, qu'est-ce que cela change au cas de Dreyfus ou d'Esterhazy et de ses amis de l'Etat-Major? Nous ne nous sommes pas proposé de fonder le Zolisme, confrère. Il s'agit simplement d'obliger les juges français, civils ou militaires, à appliquer à tous les citoyens, sans distinction de croyances religieuses, les lois en vertu desquelles ils prononcent leurs arrêts. Si Zola, la corde au cou, la cire au poing, allait en place de Grève demander pardon h Dieu et au lampiste Gribelin, cela ne ferait pas de l'illégalité la loi. C'est ce que sentent confusément les pauvres niais qui demandent qu'on nous arrête tous. L'ennui, c'est que les prisons ne sont pas assez grandes, et que tous les Français au cachot, la violation de la loi resterait la violation de la loi, avec cette aggravation qu'il faut la mettre au compte de ceux qui ont charge de la légalité. Voilà toute l'histoire. Il n y a pas besoin de compliquer les choses.
Je ne m'étonne pas que M. Cornély trouve cela fâcheux pour ses clients. On n'y peut rien changer. Il aurait préféré que Zola, lorsqu'on a répondu à son offre de preuve par cette brutalité cynique : « La question ne sera pas posée », offrit, sans plus rien dire, sa tête à l'exécuteur. Je comprends la préférence d'Esterhazy et de l'Etat-Major pour cette solution.
VERS l.A nKPARATlON
Seulement nous avons d'autres vues. C'est pourquoi nous ne saurions nous accorder avec eux.
On nous refuse de faire la preuve. Eh bien ! nous voulons prouver tout de même. Voilà notre idée. Cela peut être long. Mais nous ne nous décourageons pas, ayant pour viatique, non l'argent du « syndicat », mais la vérité.
Nous voulons mettre le public dans la nécessité de constater le plus souvent possible la mauvaise foi de nos adversaires, et au lieu de nous rendre d'abord à merci, comme on nous le conseille, nous prétendons que la discussion continue. Comment s'étonner que, dans la mesure où la loi le permet, nous voulions rester maîtres de l'heure.' Nous avons ainsi gagné beaucoup d'adhérents. Il nous en vient tous les jours. On ne fera croire à personne que c'est une lâcheté pour Zola de se faire condamner en octobre plutôt qu'en août ou en septembre. Et nous, nous attendons de ce délai des avantages.
M. Cornély, pour ne citer qu'un cas, n'est pas sans avoir remarqué qu'Esterhazy est à l'ombre. On dit que iNI. Cavaignac défend avec acharnement ce grand patriote contre le juge Bertulus, et les feuilles bien pensantes demandent chaque matin qu'on passe Bertulus par les armes. Je veux qu'il y ait des exagérations de part et d'autre. Mais nous croyons qu'il doit sortir un peu de vérité de cette affaire. Comment en pourrions-nous refuser le bénéfice à Zola? Pourquoi ne tirerions-nous pas de la loi tout ce qu'elle nous laisse de moyens de défense?
Vraiment, à côté de la question de justice qui nous a mis en mouvement, de quel intérêt peut-il être que Zola passe la canicule à Ostende ou au Tréport? Moi, j'ai des raisons de le croire en villégiature dans la forêt de Rambouillet : gare le plomb de Félix Faure. Mais qu'est-ce que tout cela peut nous faire? C'est le procès final qu'il faut gagner, et, puisque Versailles n'est qu'une étape, pourquoi se faire du mauvais sang pour si peu de chose ?
VKRS l.A IIKI'ARATION \)
Vous condamnerez Zola, c'est entendu. Et vous aurez le plaisir de le tenir en personne sous les verroux. Vous crucifierez, s'il vous plait, le colonel Picquart. Vous pourrez même, si vous l'osez, innocenter Esterhazy et ceux qu'il entraîne avec lui dans son aventure. Seulement, avant de réaliser ces joies, il faut causer. Comme vous êtes pressés d'abréger la conversation ! Vous avez tort, je vous assure, car dès que vous aurez accompli ces hauts faits, vous vous trouverez tout juste un peu plus mal en point que devant.
22 Jinllci 1898.
Le torchon brûle.
J'avoue que je n'avais pas pris au sérieux l'arrestar tion d'Esterhazy. Je pensais : « Cet homme est trop coupable pour qu'on ose lui demander des comptes. » Surtout, il a trop visiblement des complices en haut lieu. Quand un gouvernement fausse toutes les lois de justice pour délendre un tel homme, quand on laisse l'épaulette et la croi-x au misérable qui traine ses chefs dans la boue, outrage la France et l'armée, et propose de briller Paris à la tète des uhlans, il faut qu'il y ait des raisons pour cela.
Quelques farceurs ont allégué qu'Esterhazy faisait du contre-espionnage au profit du gouvernement français. Cela est prouvé faux, puisque le général de
10 Vi:HS LA RKPAItATlON
BoisdefFre, qui devait apparemment savoir la vérité là-dessus, des qu'il eut connaissance du ])ctit hicii accusateur d'Ksterhazy, encouragea vivement le colonel Picquart dans ses recherches, au lieu de l'en détourner comme il pouvait le faire d'un mot.
Et si cette hypothèse tombe, il ne reste plus que Vautre, qui ouvre le champ h des recherches bien intéressantes.
Je ne sais s'il est vrai qu'Esterhazy, à la veille do son arrestation, soit allé rendre visite au colonel du Paty de Clam. La chose ne parait pas invraisemblable. INI. Cavaignac venait d'annoncer qu'une punition disciplinaire serait appliquée au Uhlan, ce qui n'est vraiment pas exagéré quand on songe à l'elTroyable charge de son compte. Après la scandaleuse impunité qui sera la honte de ce temps, l'homme dut s'inquiéter de ce fâcheux retour de lortune. Si c'était le commencement de la débâcle? En pareil cas, il y a un discours tout indiqué : « Si on me lâche, je mange le morceau. »
C'est bien l'idée qui dut venir au bandit ([ue la haute bienveillance de ses juges. Ravary et de Luxer, ainsi que du général de Pellieux cherchant à consoler son « Cher Camarade » de « la campagne abominable )) menée contre lui, avec l'accolade d'un prince d'Orléans pour couronnement suprême, avait mis au point de se croire tout permis, ^lais, entre la menace et l'acte, il y a temps pour la réflexion. Ceux qu'Esterhazy pourrait emhêler peuvent par contre-coup le mener fort loin. Il y a donc des chances, somme toute, pour que toutes ces dignes gens finissent par s'entendre.
Le seul obstacle que je vois, c'est le juge Bertulus. Le hasard est si grand que ce peut très bien être un honnête homme. Mais Cavaignac et le moine Didon, le général Jamont, le Mouton de Boisdefire et Briçson, cela fait beaucoup de gens contre un seul juge. On dit que Brisson résiste. Il est bien temps, quand on a tout cédé d'abord! Ce qui me donne de l'espoir,
VEItS LA nÉPARATION 11
■c'est le déchaînement des journaux de ll^tat-Major contre ce malheureux Bertulus. On le traite en ministre malgache, et chacun rédige le procès-verbal d'exécution avant même de savoir quel crime il a commis. C'est bon signe. Y aurait-il un Dieu? Tout iirrive !
Si Bertulus tient bon — ce qui sera miracle — il ne peut manquer de se découvrir des choses. Esterhazy a des amitiés dans tous les mondes. Ses amis, les « patriotards », s'indignaient à la Cour d'assises qu'on lui demandât compte de ses relations avec M. de Schwarzkoppen. Cela gênait la bande. Mais s'il fréquentait le colonel allemand, Esterhazy n'en avait pas moins de belles amitiés au ministère de la guerre. Témoin la fameuse photographie de la pièce secrète qui s'envola des armoires de fer pour se retrouver dans la poche du L hlan.
Comme il est curieux que, malgré l'insistance du colonel Picquart, TEtat-Major n'ait jamais voulu faire la lumière là-dessus! Pour avoir réclamé une enquête, le colonel est en prison maintenant par la grâce de M. Cavaignac, cousin et protecteur de !M. du Paty de Clam. C est la suite qu'il faudra voir.
Le Figaro, journal que le malheur des temps fait <( antidreyfusard », nous donne un compte rendu des interrogatoires qui n'est pas sans valeur :
Le commandant Esterhaz}^ toujours souffrant, est plus calme que les jours précédents. Il ne s'emballe plus et a repris tout son sang-froid. Mais il évite presque toujours de répondre aux questions du juge, d'une façon directe.
Quand M. Bertulus lui pose une question, par exemple :
— N'avez-vous pas eu une entrevue, il y a quinze mois, avec tel ou tel personnage diplomatique? ..
M. Esterhazy répond :
— Demandez des explications ci M. le COlonel X... OU Y..., ou il tel attaclié d'ambassade, il pourra certainement vous éclairer sur ce point.
Ou bien encore :
— Faites donc comparaître tel offîcïer d'Etat-majOr ; il en sait beaucoup plus long que moi.
. . .On dit que, comme nous l'annoncions hier, un coup de théâtre doit se produire, et que le commandant fera des révélations qui seront de nature à complicjuer les choses.
... La visite de M. Bertulus au Ministt-re de la Guerre est de plus en plus démentie, mais sanscom-iclion. Ce serait une i'isilc officieuse.
A quatre heures, le colonel Henry était reçu par le magistrat avec lequel il a eu un entretien assez long.
... Comme toujours, divers bruits sont mis en circulation. On parle d'arrestations ou de perquisitions prochaines, mais nous nous garderons bien de confirmer ces racontars.
Ne vous semble-t-il pas cjue le torchon brûle, comme disait éléo-amment la femme du monde — voilée, bottée et éperonnée — qui vola la pièce secrète au Ministère de la Guerre pour sauver son Esterhazv?
On était parti pour chercher l'adresse du « Syndicat », et voilà qu'on en est maintenant à demander des explications à des officiers d'Etat-^Iajor sur les entrevues d'Esterhazy, traître notoire, avec tel ou tel personnage diplomaticjue.
Je parierais qu'au fond de son repaire de la forêt de Rambouillet, Zola ne sennuie pas.
23 Juillet 1898.
Tous amis.
On s'est dit : Puisque le torchon brûle, il faut l'éteindre. Et voilà les pompiers accourus. Le Figaro,
vEns LA hépahation IH
après avoir jeté ses allumettes aux l)ons endroits, combat vigoureusement 1 incendie.
On affirme que l'affaire d'Esterhazy et de son ami de l'Ktat-Major est en train de s'arranger. Comment pourrait-on faire de la peine à un homme qui tutoie le ministre de la guerre? Esterhazy, commandant de l'armée française, a des relations amicales avec le colonel du Paty de Clam. Celui-ci ne cache point ses sentiments affectueux pour M. Cavaignac, qui, de son côté, aime Brisson comme pas un. Ainsi s'établit la chaîne qu'il est bien douloureux de rompre au point précis qu'il faudrait. Quoi d'étonnant si M. Bertulus y ébrèclie ses cisailles.'
Le juge d'instruction s'était imaginé tenir des délinquants. En pareil cas, chacun sait que le premier acte d'un magistrat civil doit être de consulter le ministre de la Guerre, suivant la formule du moine Didon. M. Bertulus, avant manqué à ce devoir, fut mandé dans le cabinet de M. Cavaignac, sous la surveillance de son procureur. Que faire quand on est trois? Il faut bien que l'on cause. Le but de la conversation fut d'expliquer que l'officier d'Etat-Major, collaborateur d'Esterhazv, ne pouvait pas être coupable, puisqu'il tenait au cœur du ministre de la Guerre. Je ne sais ce qu'en dit le juge. Il semble qu'il n'ait pas bien compris ce qu'on attendait de lui, puisqu'il faut lui réitérer l'injonction de l'Etat-Major par la voie de la presse. Goùtez-moi ce morceau, je vous prie :
Informé de l'enquête que le colonel Picquart faisait contre lui, avec l'autorisation du général Gonse, le commandant Esterhazy aurait riposté par une contre-enquête dans laquelle il aurait été aidé par quelqu'un que nous ne pouvons nommer pour le moment [gi^os malin!]. Ce sont les moyens dont il aurait fait usage dans cette contre-enquête qui seraient, à l'heure actuelle, jugés assez graves pour motiver une instruction.
La personne qui l'aurait aidé ne sera pas poursuivie, ajoute-t-on, mais elle sera l'objet d'une peine disciplinaire.
Et le rédacteur du Figaro qui, vraiment, ne se rend
Il VEHS LA HKPArATION
pas justice, ajoute : « Tout cela est peu clair .» Mais c'est du pur cristal de roche, cher confrère! Jamais il ne fut rien de si limpide.
Le chet du bureau des renseignements fait, avec l'approbation de ses supérieurs, une enquête sur un officier soupçonné de trahison. Celui-ci l'apprend d'un officier de l'Etat-Major. Qu'y a-t-il de plus naturel.' Entre camarades, il faut que l'on s'entr'aide. L'olficier enquêté n'est pas content. Cela s'expli(pie encore. Et, d'accord avec son copain, il se met à enquêter son enquêteur. Dans le civil cela paraîtrait bizarre, mais dans le militaire... Souvenez-vous du mot fameux de Ravary : « Notre justice n'est pas la vôtre. )) Voilà tout. Vous voyez que ce n'est pas une affaire.
Si l'officier d'Etat-Major a fourni h son ami le Uhlan des informations obtenues illégalement par la violation du secret des lettres, et si celui-ci s'en est servi pour envoyer de fausses dépêches, qu'est-ce que cela prouve? La loi peut être faite pour les civils, mais le dominicain de notre généralissime nous a dit que les militaires n'avaient point à s'embarrasser de ces vétilles.
Si une pièce secrète disparaît de l'armoire sans serrure qui contient les arcanes de l'Etat-Major, il n'y a pas là de quoi s'étonner. C'est l'enquête qui continue, l'enquête de l'enquêté sur l'enquêteur. Si cette pièce mystérieuse élit justement domicile dans le portefeuille d'Esterhazy, c'est un hasard parmi tant d'autres. On ne va pas tourmenter un officier d'Etat-Major pour cette misère. Les documents qui « intéressent la sûreté de l'Etat » ne peuvent courir de risques aux mains d'un officier aussi Français que le Uhlan.
Tout au plus, pour montrer l'impartialité de Brisson, pourra-t-on infliger a. une peine disciplinaij-e » à l'indiscret. Il y a les nécessités de gouvernement. Avec Pauffin de Saint-]Morel, cela fera deux victimes.
Ne vous avais-je pas prédit que c'était simple? Le complice d'Esterhazy, pris la main dans le sac, prétend
VKRS LA iikpauahon 15
se tirer d'airaire avec une admonestation de son bon ami Godelrov. 11 est prouvé qu'il a fourni ccitaines informations au Uhlan, stipendie de Schwarzkoppen à 2.000 francs par mois. Gardez-vous de redhercher s'il n'en aurait pas fourni d'autres ! 11 s'agit justement de casser le fil en cet endroit, parce qu'il mène à la découverte des fissures de trahison, et qu'on se propose d'abord de sauver les amis. Voilà pourquoi l'on prend tant de soin d'annoncer que l'instruction Bertulus ne touche en rien à l'afï'aire Dreyfus. Voilii pourquoi h Fii^a?-o conclut par cette information :
On ajoute, d une façon très affirmative, que malgré les bruits qu'on fait courir, aucune nouvelle arrestation ne sera opérée, les magistrats instructeurs étant déjà sufjisamnient fixés et n'ayant plus à étendre le cercle de leurs recherches .
Poursuivre Esterhazv sans son complice, voilà le but. On passera marché avec le Uhlan qui est homme de négoce, et pour soustraire son camarade à la condamnation judiciaire, Cavaignac lui infligera des arrêts de rigueur. Le cas du colonel Picquart est là tout exprès, cependant, pour montrer que les deux catégories de punition ne s'excluent pas. C'est ainsi que l'on espère voiler une fois de plus la vérité à nos yeux. Il suffit pour cela que Bertulus accepte la signification que lui fait l'Etat-Major de « ii avoir plus à ('tendre le cercle de ses recherches ». Seulement, Bertulus, qui a tenu bon jusqu'ici contre les menaces de la bande, se laissera-t-il efï'rayer tout à coup? Je ne puis pas le croire. Ce juge, par surprise, s'est révélé homme. Dans l'universelle déroute, il s'est tenu debout. Souhaitons pour la France qu'il soit ambitieux, non d'une décoration, mais d'une place d'honneur dans l'histoire !
0 juge, laissez-vous tenter par la justice ! 0 homme, faites-vous grand, aux heures de mensonges, en servant, quoiqu'il puisse advenir, la vérité !
i'i juillet 1898.
IG VEHS LA nÉPAnATION
Gouvernement de radicaux.
Réponse du cabinet Brisson à la manifestation du général Jamont et de son moine. M. Cavaignac, nous dit le Temps, aurait été fort désireux de demander des explications au généralissime des armées françaises. Mais, justement, celui-ci était en voyage. Je l'aurais deviné. Les deux orateurs d'Arcueil sont des hommes dans le train. Pour un simple appel au coup d'Etat, pour un démenti au président du Conseil des ministres sur une question primordiale de politique, on ne va pas déranger en chemin de fer l'orateur de la Grande fluette.
Cette absence d'explications ayant paru satisfaisante à nos ministres, ils ont obtenu de M. Cavaignac cette remarquable concession de recommander à ses généraux de ne pas présider sans son autorisation ministérielle les distributions de prix des établissements d'instruction publique Jie relevant pas de V Université. Tel Jocrisse achetant une pompe après l'incendie. Notez qu'on nous avait annoncé que le général Jamont avait reçu l'autorisation de son ministre. Si cela est vrai, la circulaire de M. Cavaignac est une indigne tartuferie. Si cela est faux, comment le oénéral Jamont a-t-ii pu passer outre aux circulaires antérieures ? Il paraît que la discipline, au nom de laquelle on fusille en cérémonie de pauvres diables coupables d'un moment d'oubli, n'est pas faite pour les généraux. Voyez plutôt l'Espagne.
VEllS LA RÉPARATION 17
Faut-il parler de la décision que vient de prendre le général gouverneur de Beltort, contrairement it toute règle, pour interdire à ses soldats la lecture (V une a^iche de la Lii^ue de la Défense des Droits de V Homme ? En vertu de ce même principe, un autre général pourra recommander, l'un de ces jours, à toute une garnison tel placard du pape ou du duc d Orléans, à sa fantaisie. Voilà ce que Brisson appelle la subordination du pouvoir militaiie. Le dominicain n'a-t-il pas raison de dire que c est la subordination du poiivoir civil qu'il faut entendre. Comment le nier, quand Brisson n'ose pas sévir?
Avez-vous lu les confidences qu'il a versées dans le gilet dun rédacteur du Rappel? C'est à pleurer. Toutes les bonnes intentions du monde aboutissant, par l'effondrement du caractère, au résultat précis que l'on se propose d'éviter.
M. Brisson est très surpris de voir ses amis l'abandonner, tandis qu'il se trouve « soutenu par la grande majorité des journaux césariens, réactionnaires et cléricaux )>. Un autre se demanderait pourquoi. Notre premier ministre n'a pas de ces curiosités. « Il espérait troui>er dans tous les corps constitués de l'Etat sans exception un é^al désir de modération et d' apaisement. » Vraiment il connaissait bien certains chefs militaires, soldats de TEoflise recrutés dans la caste ennemie des libertés publiques. Ah! c'est dans une pensée de modération et d'apaisement qu'il s'est laissé imposer M. Cavaignac par les césariens et les antisémites à qui — pour marque de soumission plus grande — il vient de sacrifier son gouverneur de l'Algérie! Cavaignac, Ihomme de Boisdefï're et de du Paty de Clam, pour faire la paix dans le pays! Comment M. Brisson ignore-t-il qu'il n'y a de paix que par la justice et par la vérité? Est-il donc seul à ne pas savoif que la paix recommandée par ces Messieurs — lisez Didon — est la paix du sabre, la paix de la terreur sous l'arbitraire et dans l'iniquité ? Ce politique ne s'en était pas encore avisé! Quel dommage!
■IB VEUS LA lUÎPAnATION
Mais il a fini par comprendre, en voyant ses généraux lui l'aiic des pieds de nez, et u // a a pas caché non niccontcnlcnie/it de voir deux des plus hauts dignitaires de l'armée paraître oublier par des actes, sans doute insalflsa?nment rêféc/iis, que la France vit sous le régime d'un gouvernement laï(jue et reposant sur des institutions démocraticjues et civiles ». Oui, oui, Brisson n'est pas content. Qu'on se le dise! 11 voit des généraux revenus des défaites non vengées négliger Tétude des choses de la guerre pour de tapageuses manifestations de politique militaire qui les rapprochent peu à peu, chaque jour, de leurs braves et impuissants confrères de l'armée espagnole. Fa, puisqu'il voit cela, vous vous dites que Brisson va réagir. C'est le bien mal connaître.
Ecoutez sa conclusion: « Souligne/- ces actes par une mesure gouvei'nenientale paraîtrait à M. Brisson accroître la dilhculté fort délicate de l'heure présente, au moment précis oii (juelques esprits turbulents ne rêvent rien moins que de substituer le pouvoir militaire au pouvoir civil. » Comprenez-vous la beauté du syllogisme ? Le pouvoir civil ne doit pas réprimer l'insubordination militaire, par la raison que le pouvoir militaire rêve de se substituer au civil. En d'autres termes, la société civile ne doit pas se défendre, puisqu'il y a des gens cjui ont conçu le dessein de l'anéantir. Telle est la présente mentalité du parti radical au pouvoir.
Le trait final se devine, ce ^L Brisson semble néanmoins résolu, si nos informations sont exactes, à ne plus tolérer le retour de pareils faits. » Hélas! il n'y a que le premier aplatissement qui coûte, et chacun sait ce qu'il faut penser des gens qui se laissent bàtonner en disant : « Je riposterai demain. y>
Et les hommes qui font cela sont tous les chefs du parti républicain radical svndi(|ués en gouvernement réformateur. Ils ont crié que les modérés perdraient la République, livrant tout à la réaction. Et, maintenant qu'ils ont pris la place des autres, ils nous font
VEIîS LA. ItKPAUATION |f)
justement choir un peu plus bas. Brisson et ses amis sont en train de tuer ce qui restait de l.,i dans les Idées républicaines.
2r> juillet J808.
Jurisconsulte d'Amérique.
Carlshad.
Je n'étais pas ici depuis une heure crue j'avais retrouvé la question Dreyfus-Esterhazv. J'ai lait la connaissance, à dîner, d'un des plus dikinmiés avocats de New- York et nous n'avions pas fini le potao-e que j avais devant moi deux douzaines de questions^'à résoudre avant le rôti.
Ce qui étonne le plus mon interlocuteur, c'est que Zola soit poursuivi pour une partie seulement de son pamphlet.
« Il y a dans cet écrit, dit-il, un très arand nombre d assertions dont la gravité est connue de tous Un n engage le procès que sur une seule. Eh bien ' que fait-on des autres ? Les reconnaît-on pour vraies ■' En ce cas, Zola a gagné sa cause. Les conteste-t-on^ Alors comment se fait-il qu'on ne poursuive pas de ce tait, leur auteur? J'ai beau chercher, je ne puis iaire qu'une supposition : c'est que le gouvernement nest pas en mesure de contester les assertions de NJ. /.ola devant le jury, sauf sur le seul point de- 1 ordre donné aux juges militaires d'acquitter Ester
20 VEns LA liKPARATlON
hazy, ce <(ui, dans l'espèce, est tout à fait secondaire.
« Et t|iielle ({ue soit la conclusion de cette affaire limitéf", iVit-il dix mille fois prouvé que les juges d'Kslerhazy, non seulement n'ont pas reçu d'ordre, mais n avaient même aucune raison de supposer qu'un verdict dans un sens ou dans l'autre pût plaire ou déplaire à leurs chefs, toutes les autres questions posées par ^I. Zola devant le monde civilisé seront aussi éloignées (|ue jamais d'une solution satisfaisante. Croit-on vraiment en France que les choses puissent rester ainsi? En aucun autre pays de la terre cette opinion ne pourrait prévaloir.
» La raison en est simple. Tout le monde sait que Zola a écrit son pamphlet — qui devait le conduire devant le jury, ainsi qu'il l'avait dit lui-même d'avance — pour être mis en situation de prouver l'illégalité du jugement de Dreyfus. Je sais qu'il tient pour innocent le condamné de l'ile du Diable. Mais c'est la une question qui lui échappe comme à nous tous, étant uniquement réservée à de nouveaux juges.
)) Ce qui appartient au public, en revanche, car si les faits sont loyalement exposés, nous pouvons tous nous faire une opinion sur ce point, c'est la question de savoir si la loi a été oui ou non violée dans le procès de 1894. Or, Zola s'engage, témérairement ou non, à prouver que la loi a été violée. Il a peut-être raison. Il a peut-être tort.
» Tout le procès est là. Eh bien ! que voyons-nous ? Dès qu'il veut faire sa preuve, le juge l'arrête par ce mot : la question ne sera pas posée.
» De ce moment, le procès Dreyfus ne signifie plus rien, sinon qu'on veut monter l'esprit des jurés contre Zola et le faire condamner à toute peine qu'il plaira, mais qu'on se trouve en même temps dans l'impossibilité d'affronter sa preuve.
» Le président de vos assises peut avoir, aux termes de la loi française, l'autorité nécessaire pour empêcher la vérité d'apparaître. Il est heureusement sans pouvoir sur l'opinion du monde civilisé, et je ne
VEHS LA nÉi'AKATio:: 21
crains pas crafiîrmer qu'il a contre lui l'unanlnilté de cette opinion depuis qu'il a, de parti pris, fermé lu bouche aux témoins de Zola.
» Je sais bien que chez vous beaucoup de gens soutiennent que l'opinion de l'étranger ne doit pas compter pour les Français. Je reconnais que dans les (juestlons où l'Intérêt seul du pays est en jeu, chaque peuple doit tenir compte, avant tout, de sa conception particulière. Est-ce donc ici le cas?
» De quoi s'agit-11 ? De justice. Qu'y a-t-ll de plus universel que le sentiment de la justice ? N'est-il pas naturel, n'est-ll pas légitime que les peuples civilisés se jugent les uns les autres d'après une commune règle, plus ou moins haute suivant la mentalité de chacun? Quelle meilleure pierre d'épreuve que la façon plus ou moins équitable dont chacun rend la justice chez soi? Toute nation est libre de juger ou de ne pas juger ses concitoyens comme il lui plaît. Seulement, pour ses actes de justice ou d'iniquité, elle comparait à son tour au tribunal de l'opinion civilisée, et elle est par là mise a son rang dans l'échelle du progrès humain.
» Nul n'ignore à la vérité que, dans l'affaire Drevfus, vos généraux et même votre gouvernement invoquent ces considérations de salut public qu'on met toujours en avant, depuis la création des sociétés, pour justifier l'arbitraire. Il n'appartient pas h un étranger de s'ériger en juge là-dessus. Si votre armée est telle qu'il dépende d'un article de journal de la faire « mener à la boucherie », si votre situation est à ce point précaire, dans l'état actuel de l'H^urope, que vous ne puissiez faire juger tous les citoyens suivant les lois, vous seuls avez qualité pour le dire.
)) Seulement, en ce cas, donnez à vos décisions tous les noms qu'il vous plaira. Invoquez la raison d'Ktat, le salut de la nation, le prestige même de l'armée, si vous voulez, mais ne parlez pas de justice, ne colorez pas d'un prétexte de justice les résolutions que vous croirez devoir prendre, car tout cela n'a rien à faire
VKRS LA REPAHATION
avec la justice, puis(|ue c'en est la négation, tout simplement. »
Ainsi parla Thomme de loi américain. Je vous ai résumé son discours pour la méditation de chacun. Dira-t-on que l'Amérique nous est hostile aussi? N'avons-nous donc que des ennemis dans le monde? Nos patriotards ignorent-ils que les écrivains russes du plus haut rang ont soutenu la même opinion que mon jurisconsulte d'xVmérique? Nos pires ennemis ne seraient-ils pas les faibles d'intelligence et de caractère qui, gouvernant la France à l'encontre de ses plus nobles traditions, nous conduisent, en bruyant cabotinage, des catastrophes du passé aux catastrophes de lavenir ?
28 Juillet 1898.
YII
Pour l'Humanité, pour la Patrie.
Comment n'a-t-on pas encore arrêté le doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, pour son discours sur la tombe du recteur Couat? Vous verrez que le Père Didon ne sera pas content.
Déjà, M. Maurice Bouchor avait donné le scandale d'introduire le mot de Justice dans une pièce de vers qui devait être lue à la fête du centenaire de Michelet. M. Bourgeois veillait. Cependant, après réflexion, il poussa le libéralisme jusqu'à laisser passer cette parole de perturbation. Seulement, quand on lui parla
VUltS I.A HKPAKATIOX 23>
de la nécessité où nous sommes de refaire l'éducation de tous ceux à (|ui nos moines ont désappris la docf i-ine des Droits de l'IIomme, conception fondamentale de la Révolution française, notre ministre lib(''ral, radical et monacal, regimba de terrible façon.
A quoi pensait M. Bouchor? Où ces poètes ont-ils la tête? La République que ■SOI. Brisson, Bourgeois et C'® ont mission de réaliser est celle qui doit vivre sous le protectorat de Léon Xllf, avec le père Didon pour 77iissus doniinicus, et le général Jamont et le général de BoisdefTre pour exécuteurs des volontés d'en haut. Ne pas bilïer le mot de Justice, c'était déjà très beau. INIais on ne pouvait tolérer qu'il fût question des Droits de THomme, ;i propos de INIichelet, et des grandes traditions de la France moderne. M. Bourgeois dépensa deux heures de son éloquence à chapitrer Bouchor, qui méchamment ne voulut pas se laisser convaincre. Alors le ministre irrité lança sa bonne foudre, et le poète demeura muet, et Michelet, grâce au radicalissime Bourgeois, ne subit pas l'affront d'entendre glorifier les Droits de l'Homme sur sa tombe.
Après le poète, voici le recteur de l'Académie de Bordeaux et le doyen de la Faculté des lettres, l'un mort et l'autre vivant, qui refusent leur admiration aux sophismes du fanatique froid que la Chambre (inanime couvre de son hommage. « M. Couat, s'est écrié M. Stapfer, l'homme de la justice (toujours ce mot qui fait grincer Bourgeois) et de la logique, éprouvait une véritable terreur devant les violences sectaires, devant la confusion et le désarroi de toutes les idées égarées par un vent de déraison furieuse. Messieurs, la justice (encore) se trouve parfois éclipsée par les mirages de la passion, etc., etc. » La merveille, c'est ([ue ce mot de justice, deux fois répété, paraît une insulte à l'armée, et que plusieurs professeurs présents crurent devoir, « en signe de protestation », aller serrer la main du général Varaigne, qui assistait aux obsèques.
VEnS LA lŒPAHATIOX
Celui-ci, d'esprit plus libre apparemment que le crrancl maître de l'Université, fit la seule léponse qui convint : u Nous sommes prêts, dit-il, h verser noire sang pour la patrie, mais nous n'en voulons a personne, pas même à ^Nl. Stapfer. » On ne pouvait rien dire qui fût plus à propos. Quand le général Yaraigne versera son sang pour la patrie, il sera suivi dans le danger commun, de tous ces civils que le Père Didon maudit, et qui n'exposeront pas moins leur vie que les plus vaillants militaires.
Il est bon que le soldat qui doit les conduire au feu leur enseigne d'avance qu'ils ne se doivent point nécessairement haïr les uns les autres, par la seule raison que les revendications de justice s'imposent avec plus de force à quelques consciences. Le général ^ araigne ne hait point du tout M. Stapfer. Il a grandement raison, et je suis bien sur que le doven de la Faculté des lettres, à son tour, n^a pour le général que de bons sentiments. Cavaignac, BoisdefFre et Brisson nous paraissent victimes de sentiments misérables, mais pourquoi les haïr.^ Pourquoi s'exécrer, s'outrager, se couper mutuellement la tête, comme le veut cet horrible moine qui prétend dire la parole de bonté?
Il suffirait de s'expliquer pour se comprendre. Mais ^Nléline ne voulait pas, avant fait la farce du procès Zola pour que la question jie fût pas posée. Mais Cavaignac, BoisdefFre et Brisson ne veulent pas davantage, puisqu'ils n'ont trouvé d'autre réponse h faire aux offres de discussion du colonel Picquart que de le mettre en prison. Mais Bourgeois ne veut pas non plus, puisqu'il sévit contre Bouchor coupable de demander la justice pour tout le monde. Et ces hommes ont pour eux les antisémites prêcheurs de haines, les césariens qui, incapables de penser par eux-mêmes, cherchent un bras pour frapper qui raisonne et faire le silence des âmes. Et tous ces gens ont pour complice l'universelle lâcheté des foules apeurées et de leurs élus qui trahissent leur mandat pour conserver leur sièffe.
VEllS LA RKPAHATION
Fa contre tout cela, rien. Rien que les protestations individuelles de quelques-uns qui n'ont pas peur, appuyées de cette quantité d'action qui, suivant le tempérament de chacun, suit la pensée. Et voilà tout, et c'est assez. Et c'est plus qu'il ne faut pour emporter la victoire. L'idée, toujours, malgré la résistance des masses ignorantes et de leurs exploiteurs, a mené le monde. C'est l'honneur de l'homme que la justice en lui finit toujours par se frayer sa voie. Nous parlons pour riiumanité, et c'est insulter la France do nier qu'en même temps nous parlions pour la patrie. La France ne grandira pas par l'iniquité.
Maintenir l'injustice est d'un cœur bas; c est aussi d'un mauvais Français, puisqu'on ne peut propager ainsi que la haine de la France. Les hommes ont désormais un patrimoine commun auquel nul peuple ne peut impunément porter atteinte. Nos pères, les pre- •niiers, en eurent le sentiment, et, l'annonçant au monde, firent la gloire de la pensée française. Qu'avons-nous fait de cet héritage?
29 jid/lct 1808.