VI-RS LA KÉl'AHATIOX
dans l'Eglise, p;ir l'esprit de soumission et d'obéissance dans le troupeau humain.
Donc, d'eux et de nous, chacun voit clair, et chacun sait oîj il va. Mais il n'v a pas seulement nous, les fils de la Révolution française en révolte contre les honteux bâtards. 11 y a encore l'humanité t»ut entière, au delà des fleuves et des montagnes qui marquent le domaine de l'Eglise. L'Eglise peut achever la France d'aujourd'hui. Elle ne sera pas victorieuse de l'homme, que la France révolutionnaire libéra des chaînes de sa pensée. Voilà quinze siècles qu'elle v tâche. ^ oilà quinze siècles que le Dieu brûleur et tueur du moine Didon est à l'œuvre, toujours célébrant ses conquêtes, cédant le terrain pas à pas devant l'idée qui grandit, devant la raison qui monte. Le sabre ne vaincra pas l'humanité, qui déjà civilise les continents par des institutions de liberté. Mais l'Eglise peut se venger de l'ultime défaite qu'elle sent venir. Elle peut se venger sur la France, d'où vint aux hommes l'un • des plus beaux cris de délivrance.
C'est le crime qui est en train de s'accomplir, par la complicité d'une troupe odieuse de « libéraux » menteurs qui n'ont pas même l'excuse de servir des croyances, puisqu'ils ne croient à rien qu'à leurs cupidités repues. Pour la satisfaction de leurs appétits, il faut qu'ils soient du côté de la force. Ils y vont. Sous le prêtre et le prétorien, ils s'emplissent des restes du maître qui tient la foule à distance. Ils ont la force du sabre : nous avons la force de l'idée. C'est une vieille bataille dont l'issue ne peut être incertaine, car nous possédons le charme qui brise le fer, et jusqu'au dernier souffle nous ne cesserons d'en appeler de la France qui s'oublie à la France qui fut reine du monde par l'idée.
Je vois des gens qui cherchent le nom des ministres. Je n'en ai cure. Ils se vaudront tous, n'ayant avec leur Président de tréteaux qu'un sentiment, qu'un désir : violer toutes les lois qu'il faudra, se faire les complices de tous les crimes nécessaires pour
354 VEHS l.A HÉPAUAIION
embrioailci- la France sous les ordres de l'Kglisc romaine'!'Dreyfiis etPicquart tombent au ran^- de comparses de la grande tragédie, Dreyfus, il y a trop de raisons de le croire, n'aurait pas demande justice pour l'un de nous. Nous, nous avonsdemandéjustice pour lui, comme nous l'aurions demandé pour tout autre. Il était une des manifestations de l'iniquité générale. A ce titre, et dans un intérêt bien supérieur à sa personne, nous avons, pris sa défense, et la fureur des ennemis de la justice est là pour attester que nous avons bien combattu.
Picquart s'est dévoué héroïquement pour la grande cause non d'un homme, mais de tous. Que chacun suive sa destinée. Ainsi que le dit Lalance, le noble protestataire de l'Alsace-Lorraine : « Picquart n'est pas à plaindre, il faut l'envier. » Qu'importent donc les valets de bourreaux qui, sous le nom de ministres, exécuteront les vengeances de Gyp contre le droit et contre la liberté !
La pression déjà exercée par Félix Faure sur la Cour de Cassation va se continuer par je ne sais quel Barthou. On défendra aux juges de faire l'enquête, qui aboutirait à la révélation des crimes de l'Etat-Major et nous ferait connaître ce que nous soupçonnons déjà, quels étaient, au Ministère, les complices de la trahison d'Esterhazy.
Si les représentants de la justice sont dignes de ce beau nom, ils sauveront ce qu'il reste de droit en France par le simple exercice de leur devoir, qui est de faire éclater la vérité. Si les juges trahissent leur mandat, eh bien ! il sera entendu qu'il n'y a plus de justice en France, et, si la France veut se sauver, il faudra qu'elle se sauve elle-même. En tout cas, il y aura des Français qui combattront pour elle, et ne se
rendront pas.
57 octobre 1898.
VEllS I.A REPAUATIOX
r Le coup de massue.
Les césariens, les antisémites, les cabotins du patriotisme, toute la moineiie des pères du Lac et Didon, tout l'Etat-major d'incapacité et de crime, toute la bande du faux et du mensonge viennent de recevoir sur le crâne le coup de massue de la vérité. Il a suffi au conseiller rapporteur de la Cour de Cassation d'exposer les faits, avec preuves à l'appui, pour qu'en quatre heures de lecture il ne restât rien de toutes les ignominies accumulées en quatre ans contre la justice et les lois.
C'est la dure campagne d'une année qui aboutit à ce triomphant résultat. Quelle belle récompense de tant d'efforts ! Au moment même où la troupe infâme se ruait sur Brisson, le pied sur la gorge du juge, le juge s'est redressé, et il a fallu l'entendre, et, quand il a eu fini de parler, toute la canaillerie politicienne, qui préparait dans l'ombre de nouveaux crimes et de nouveaux mensonges, s'est trouvée mise à néant sous la pleine lumière. Maintenant, regardons.
Le rapporteur n'a pas établi seulement qu'il y avait lieu à revision. Il a prouvé irréfutablement l'innocence de Dreyfus et le crime de ses accusateurs.
Y a-t-il eu des pièces secrètes communiquées au conseil de guerre de 1894 à l'insu de Dreyfus, pour obtenir la condamnation du Juif en violation de la loi? Le 11 septembre, Zurlinden, interrogé lii-dessus, a répondu qu'il n'y avait pas trace de ce fait :
356 VEHS LA KKPAnATION
En r.'ponse à votre lettre de ce jour, j'ai l'honneur de vous faire connaître qu'il n'y a pas trace, au Ministère de la Guei-re, de la communication de pièces secrètes, en chambre du conseil, aux membres du conseil de guerre qui a condamné Dreyfus. Je n ai donc aucun moyen de répondre à la question que vous me posez.
Tout aussitôt le démenti arrive :
Quand le colonel Sandherr m'a parlé de ce dossier, en juill.-l 1895, déclare le colonel Picquart, il m'a dit : (( Lé petit dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre est dans l'armoire de fer. » Quand je l'ai demandé à Gribelin, je lui ai dit : (( Donnez-moi le dossier qui a été communiqué au conseil de guerre et qui est dans l'armoire du commandant Henry. )) H ma remis immédiatement, et dans une enveloppe spéciale, les quatre^ pièces avec le commentaire.
Quand j'ai montré ce dossier au général de Boisdeffre, il l'a parfaitement reconnu et a demandé pourquoi il n'avait pas ('lé brûlé, comme il avait été convenu. Le général Gonse l'a également vu entre mes mains, et nous en avons parlé comme du dossier communiqué aux juges en chambre du conseil.
Par qui a été faite la communication? Je ne suis pas entièrement fixé sur la personne qui a remis le dossier au président du conseil de guerre. Ce peut être moi, ce peut être du Paty. Cette hésitation peut paraître étrange; elle est cependant naturelle, parce que j'ai eu plusieurs communications à faire, et qu'à ce moment je ne connaissais pas l'aspect extérieur du dossier en question.
Où a été faite la communication ? Dans le bureau du conseil de guerre à Paris, et il a été ouvert en chambre de conseil.
A quel moment? Assurément après la clôture des débats, car, rendant compte de l'impression générale au ministre pendant la délibération, je lui ai dit que cette impression n'était pas en faveur de l'accusation, mais qu'au moment où je parlais, les juges devaient être fixés parle dossier secret. Il n'a pas contredit celte allusion ; cette version a d'ailleurs toujours été admise au Ministère. Celte déclaration pourrait être confirmée par les généraux Mercier, de Boisdeffre, Gonse, le lieutenant-colonel du Paty de Clara, l'archiviste Gribelin et le greffier Vallecale.
VKliS LA HUPAIIATION .).:>;
f.c bordereau a été louriii par Henry le faussaire, coinine venant d'un agent qu'il n'a pas voulu nommer. Voilà tout ce qu'on sait de l'origine de cette pièce. Ce n'est pas assez. Il est néanmoins certain que le document n'a pas été fabriqué, car la trahison d'I'^sterhazy est acquise. A quel degré Henrvs'y est-il trouv<^mèlé, avec d'autres sans doute, et comment a-t-il été amené à livrer lui-même cette pièce? L'enquête, désormais inévitable, éclaircira ce qu'il a pu y avoir de trahisons dans l'Etat-Major.
C'est sur le bordereau qu'on a jugé Dreyfus. C'est sur le dossier secret qu'on l'a condamné.
Le bordereau n'est pas de lui. Les lettres d'Esterhazy qui sont au dossier établissent, sans dénégation possible, que celui-ci s'en reconnaît l'auteur, ainsi qu'il l'avait déjà fait devant dix témoins. Elles prouvent aussi, hélas ! que les chefs de l'Etat-major le savaient également, et qu'ils ont tout fait pour tromper l'opinion publique et les juges par de fauss.es expertises. Ainsi se fait la preuve du par ordre de Zola, alléguant qu'on avait fait acquitter d'autorité le traître.
Lisez les lettres où l'agent Schwarzkoppen traite ouvertement notre chef d'F2tat-Major en complice, concertant avec lui les moyens de mentir pour tromper la justice, charger l'innocence et disculper la trahison. Je dis notre chef d'Etat-^Iajor, bien que ^I. Bard évite de nommer M. de BoisdefFre, observant simplement qu'Rsterhazy n'a pas voulu nommer « le général » à qui s'adressait cette correspondance. ÏNlais le voile est dès à présent levé. J'ai dit, il y a déjà huit jours, que la comparaison des pièces du dossier établirait indiscutablement que le destinataire de ces efïVoyables épitres était M. de BoisdefFre lui-même. L'enquête l'établira sans difficulté. Les témoins ne manqueront pas.
Ainsi, au lieu de Dreyfus trahissant et condamné sur preuves, nous trouvons les preuves contre Drevfus retournées — c'est le moins que l'on puisse dire —
;}58 VKIîS LA HKl'AliATlD.N
en présomptions de trahison contre Ksterhazy. Nous trouvons Ksterhazy en rapports avec Henry et du Patj" de Chun faussaires, avec le chef d'Ktat-Major général BoisdedVe qui nie le connaître, et cela au moment où il concerte avec lui les mensonges qui doivent accabler l'innocence et détourner du traître le châtiment des lois. Sans que je sois jurisconsulte, il me semble qu'il y a quelque part dans le Code un article qui punit ce crime.
Ce qui parait prodigieux, c'est l'amas de manœuvres criminelles et de mensonges accumulés par la complicité de l'entourage.
Le général de Pellieux déclare au procès Zola, que l'acte d'accusation de M. d'Ormescheville dont nous produisions le texte est inexact. M. Bard établit que le texte est exact.
On ose dire à Dreyfus qu on a fait une longue enquête, et qu'elle a fourni contre lui des preuves. Il n'v a pas eu d'enquête. Il n'y a rien eu que les jongleries de du Patv de Clam.
Billot a dit : « Drevfus a été condamné sur le témoignage de vingt-sept oflîciers, etc. » Or, aucun de ces vingt-sept témoins n'a relevé un seul fait, n'a dit un seul mot se rapportant au crime de trahison. Un mensonge de plus à la charge de l'homme qui a quatre fois répété que Drevliis avait été légalement et justement condamné, sachant que ce n'était pas vrai.
M. Zurlinden nie qu'il v ait trace au ^Ministère de de la communication du dossier secret au conseil de guerre de 1894. Tout l'Etat-Major sait le contraire. 5l. Cavaignac ouvre le dossier secret à la tribune de la Chambre.
Henrv, dans son rapport à ses chefs, faisait observer que Drevius s'était étonné de ne pas savoir encore ce qu'on lui reprochait, et il ajoutait : « Cette question est inexplicable, car j'ai distinctement entendu ]M. du Paty de Clam, l'interrogeant dans une pièce voisine, lui faire l'énumération des pièces qu il était accusé d'avoir livrées. Donc, concluait-il, le capitaine Dreyfus voile
VliHS LA HKPAltATION Aôd
la vérité. « « Et voilà, dit M. Bard, comment mentait une fois de plus le faussaire de 189G. C'est le même homme qui osait infliger un démenti au colonel Picquart en Cour d'assises, le même qui niera par dix fois devant le Ministre de la Cuerre être l'auteur du faux qu'il a été finalement forcé de reconnaître. »
Pour les prétendus aveux de Dreyfus, ^titres mensonges.
M. Cavaignac affirme l'existence d'un rapport Lebrun- Renault sur les prétendus aveux de Dreylus. « Le capitaine Lebrun-Renault, disait le Ministre de la Guerre, a confirmé ses déclarations /^rt/' un témoignage écrit et signé que je ne vous lirai pas parce qu'il est postérieur, etc. » Or, ce document Ji^ existe pas. On trouve, en revanche, un rapport du lieutenant-colonel Guérin sur les dires de Lebrun-Renault. Ce document a été rédigé trois ans après, pendant le procès Zola, dans un but facile h comprendre. Que n'interrogeait-on M. Lebrun- Renault lui-même ? Comment osait-on le faire parler, alors qu'il était si simple d'invoquer son témoignage ? La réponse est aisée. M. Lebrun-Renault avait dit a vingt personnes que Dreyfus ne lui avait pas fait d'aveux. Il ne pouvait se démentir.
Et tous ces gens-là prétendaient représenter l'armée, et, quand nous leur mettions le nez dans leur honte, ils clamaient que nous insultions l'armée de la France ! 11 n'y a qu'une façon d'insulter l'armée française, c'est de la rendre àolidaire de leurs crimes.
Quant au dossier secret, ce n'est pas moins extraordinaire.
Y a-t-il un dossier secret ? jMalgré les dénégations du général Zurlinden, nous avons la preuve qu'il y en a un, puisque le général de Boisdelfre voulait qu'on le brûlât. Il y a encore un article du Code contre ce crime. Ce chef d'Etat-Major n'a pas le moindre soupçon qu'il existe des lois. Maii on ne l'a pas brûlé, et voilà que le colonel Picquart, dans son mémoire, nous éi>umère et nous décrit ces pièces qu'il connaît bien, et dont pas une ne s'applique à Dreyfus. Ces pièces
oGO VERS LA KKPAKATION
avaient été annotées par tlu Paty de Clam de manière à les tourner « pour des esprits non avertis » contre Drevlus. On ne les a pas montrées au défenseur, parci (}ue les notes de du Paty de Clam, et la comparaison des commentaires avec les documents eux-mêmes eussent lait éclater le mensonge.
Voilà les documents que des généraux factieux refusent de livrer à la justice sous prétexte qu'ils sont de nature à compromettre la sûreté de l'Etat ! C'est la sûreté des criminels qu'ils mettent en danger, et voilîi justement pourquoi leurs complices les refusent aux juges.
Mais il n'v a plus de mystères maintenant. M. Bard a constaté que toutes celles des allégations du colonel Picquart qu'on avait pu soumettre au contrôle se sont trouvées vérifiées. Dans le cas du dossier secret rien n'est si facile que cette vérification. Ce sera l'affaire de 1 enquête, car l'enquête est désormais fatale. Non qu'il puisse subsister un doute sur l'innocence de Drevfus. Mais l'ensemble des machinations qui ont abouti il envover cet homme au bagne et à l'y maintenir pendant quatre années, n'est pas encore suffisamment tiré au clair.
Xous savons bien que les poursuites contre Picquart sont grotesques, et M. Bard en a fait d'un mot la démonstration la plus claire. Pourquoi ferait-on un faux pour établir des relations entre Esterhazy et Schwarzkoppen, quand Esterhazy les avoue ? C'est trop bête. Dites donc simplement qu'on ne lui pardonne pas, à l'Etat-Major, d'avoir dénoncé le faux de Henry, de du Paty de Clam, les mensonges des généraux, la trahison d'Esterhazy.
Tort cela était connu déjà. Maintenant, c'est l'évidence. Mais il y a autre chose. La plus grave question se présente à propos des complices de la trahison d'Esterhazy. Henry a été interrogé là-dessus par M. Cavaignac. Mais en supposant exact ce procèsverbal étrange quon ne lui a pas fait signer, comment se fait-il qu'on ne lui ait posé cette question qu'une
VEIIS LA UÉPAnATION 361
lois, ([uaïul il a fallu rinterroger dix fois sur le même point pour lui faire avouer un faux que l'étude des documents ne permettait pas de nier ?
Si on Tavait pressé là-dessus comme sur le reste, qu'aurait-il dit? Est-il certain même qu'il n'ait pas parlé ? Où est le rapport sur les circonstances de sa mort? Où est le procès-verbal d'autopsie ? N'^-t-on pas ouvert une instruction ? Pourquoi ? Quelle était la nature des rapports de Henry avec Esterhazy ? Comment P^sterhazy a-t il eu l'audace, peu de temps après sa libération, de demander h Henry de lui servir de témoin dans un duel ? Comment Esterhazy tenait-il du Paty de Clam en ses mains, jusqu'à mettre celui-ci dans Tobligation de lui écrire pour le féliciter, à sa sortie de prison, après avoir commis des faux pour le s?.uver ? « Comment se fait-il, demande M. le rapporteur, qu'une pièce secrète du Ministère de la Guerre ait été mise au dossier d'Esterhazy dans des conditions qui n'ont pu être élucidées par l'autorité militaire ? » Est-il possible qu'une pareille question demeure sans réponse ?
Comment le traître pouvait-il tenir le général de Boisdeftre dans sa dépendance jusqu'à lui écrire ces lettres terribles, qui attestent la complicité dans le crime et prouvent l'accord de ces deux hommes contre la justice et contre les lois?
.., Comprenez donc bien que, si vous êtes véritablement les maîtres de finstriiction et des experts, je ne pjiis que m'en rapporter absolument ci vous, etc.
Mon général ,
Je venais de vous écrire pour vous exprimer bien mal, car je ne trouve pas de mot pour dire ce que j'éprouve — toute la profonde gratitude, toute V infinie reconnaissance que j'ai an cœur pour vous. Si je n'ai pas succombé dans cette monstrueuse campagne, c'est à vous seul que je le dois: lorsque j'ai trouvé votre lettre... » [Scellé n° i;)
Comment expliquer cette entente monstrueuse entre un traître et notre chef d'Etat-Major ?
362 VEHS Ï.A ItÉl'ARATlON
Quelle hypothèse faire pour expliquer qu'Esterhazy se soit cru en droit d'écrire au Garde des sceaux cette lettre impudente où je lis :
Paris, le i'j septembre 1898.
Monsieur le ministre,
Pendant ma détention, j ai dû, suivant l'intérêt que le Goui'erncment croyait y avoir, tantôt être déclaré innocent^ tantôt être déclaré coupable , et ce nest quà la fin, quand f ai fait comprendre, par V intermédiaire de mon avocat, que M. Picquart se portait partie civile, et allait compromettre bien plus Jiaut que moi, que brusquement l'action gouvernementale, ainsi que disait sans grande vergogne M. Cavaignac, s'est fait définitivement sentir dans le sens que vous savez aussi bien que moi.
Il faut que tout cela soit éclairci et que mille questions qui se posent reçoivent leur réponse. Pourquoi: a-t-on lait violer les lois par des Bertrand et des Feuilloley pour sauver du Paty de Clam avec Esterhazy et la fille Pays? Pourquoi l'autorité militaire, déclarée seule compétente dans l'affaire des faux du Paty de Clam, n'a-t-elle pas poursuivi ce faussaire ?
Il y a une raison de toutes ces choses. Il faut la connaître. Car il est temps de tout savoir. Ce qu'on nous a caché jusqu'ici sous le prétexte mensonger de la sûreté de l'Etal , c'est les preuves de l'innocence du condamné, c'est les preuves de la culpabilité des traîtres et des faussaires. Assez de canailleries, assez de mensonges assermentés, assez de faux, assez de trahisons ! Toute la vérité connue.
MM. Mercier, Cavaignac et Zurlinden, et Chanoine et Billot ont dit qu'ils estiment Dreyfus coupable. Sur quelles preuves ont-il fondé leurs dires ? Sur les mensonges que relève M. Bard, ou sur les photographies des fausses lettres de l'empereur Guillaume, dont le Ministère des Affaires étranarères a honte maintenant .
Les réticences ne sont plus de saison. On ne peut
VEnS LA HÉPAHATION 3().3
plus mentir ouvertement ni par voie de réserve mentale. L'heure est venue de s'expliquer devant tous.
M. Félix connut toutes les infamies aujourd'hui dévoilées. Il employa criminellement son autorité aies couvrir, tout consolé d'avance de ce qu'un innocent demeure au bagne par sa faute. Et mainrfenant il s'applique à nous faire un Cabinet continuateur des ignominies de Méline et de Billot. C'est M. Dupuy, dit-on, qui a accepté la tache. J'ose lui prédire qu'il la trouvera périlleuse.
■29 octobre 1898.
Toute la vérité
La Cour de Cassation s'est prononcée, comme il était fatal, en faveur de l'enquête. Tout le monde sent qu'une autre solution ne pouvait être adoptée.
Refuser la revision est une proposition qui n'aurait été faite par personne, puisque tout le dossier crie l'illégalité du procès de 1894 et l'innocence de Dreyfus.
Déclarer la revision recevable, et renvoyer l'accusé, avec le dossier actuel, devant un conseil de guerre, était encore une impossibilité, puisqu'il ne reste même plus de semblants de preuves contre Dreyfus, et que i'ai cusation n'a rien sur quoi se fonder.
Casser le jugement sans renvoi devant un conseil de guerre, c'est-à-dire acquitter purement et simplement
:îG4 vers la képabation
Dreyfus? Cela n'était pas plus admissible, puisqu'on se trouve en face de chefs militaires qui, après avoir épuisé toute la série des mensonges, persistent à dire Dreyfus coupable, sans même apporter a l'appui de leur allégation l'ombre d'une preuve. ^
Si nous étions les « dreyfusards )> qu'on a dits, cette solution, comme on pense bien, aurait été pour nous satisfaire. Mais tout en plaignant l'innocent au bagne, c'est la vérité elle-même, la vérité tout entière et la justice pour tous que nous poursuivons de nos efforts sans relâche, car la vérité connue et la justice impartialement appliquée seules procureront à notre pays l'apaisement des cousciences. Acquitter Dreylus dans ces conditions, ce serait permettre à tous les esprits prévenus — et l'on sait qu'ils sont en nombre — de contester le bien fondé du jugement de la Cour suprême.
M. Bard, dans son rapport, demande qu'on fasse " la lumière « pour tous les hommes de bonne foi », et il ajoute cette méprisante remarque : « Les autres ne comptent pas. » Quelle erreur, monsieur le conseiller ! Ils comptent, je vous assure. N'entendez-vous pas, de votre siège, leurs clameurs de mort? Ne voyez-vous pas un Président de la République trembler devant eux, et s'occuper uniquement, à cette heure, de chercher des ministres pour les servir? Ignorez-vous qu'ils tiennent le haut du pavé, la police leur ayant livré la lue? Ne vous a-t-on pas dit qu'ils publiaient l'adresse des juo-es comme une invitation a tous les malfaiteurs? Ne savez-vous pas que leurs journaux — la République française de M. Méline en tète — tiennent les lecteurs dans l'ignorance de la vérité, en leur cachant le texte des documents ou en les falsifiant? Ne vous a-ton pas dit qu'après avoir ouvert leurs colonnes au traître Esterhazy et l'avoir acclamé, après avoir glorifié Ilcnrv le faussaire et fait la théorie des faux légitimes, ils se déchaînent en mensonges contre l'héroïque Picquart?
Croyez-vous que cela soit indifférent dan s une démo-
VEHS LA BÉPARATION 300
cratie, où le gouvernement vient d'en bas, quand toute une presse de sacristie et d'oligarchie financière se donne pour objectif, par la diffusion des feuilles à bon marciié, de corrompre les sources du sulfrage souverain, quand l'Eglise, seul pouvoir resté debout f dans la décomposition des gouvernements civils crevant de lâcheté, mène à l'assaut de la justice et de la vérité ia bande clérico-militaire qui ne s'arrête devant aucun mensonge, qui ne recule devant aucun crime?
Les hommes de mauvaise foi ne comptent pas, osezvous dire. Alors, comment expliquez-vous notre histoire depuis une année?
Mais quelle querelle vais-je vous chercher là, puisque nous sommes d'accord pour conclure à la nécessité de faire la pleine lumière? Vous parlez en juge qui compte sur le final triomphe de la vérité. Moi, je parle en politique qui voit la lutte des esprits de lumière contre la masse obscure des inintelligences ^n proie aux puissances de mensonge. Je vois le mal, et vous le bien: et tous deux nous avons raison, car c'est la vérité qui a le dernier mot de toutes choses. Le malheur est qu'elle a besoin des siècles, et que nous sommes d'un jour. Qu'importe? Donnons-nous la joie, en passant, de jeter un atome de clarté dans le gouffre immense des ténèbres.
Le cas actuel est peut-être l'un des plus beaux que l'histoire puisse fournir. Jamais la vérité ne fut plus facile à découvrir pour qui la voulut sincèrement chercher. Jamais le mensonge ne fut si impudent, si public, si prodigieusement fort. Esterhazy veut brûler Paris, à la tête des uhlans. C'est un patriote. On l'acclame aux cris de: Vive Esterhazy! Vive l'armée! Henry fait des faux. Du Paty de Clam fait des faux. C'est Picquart que Boisdeffre et Gonse, protecteurs et garants de Henry et de du Paty de Clam, accusent d'être un faussaire. Zurlinden dit: « Il n'y a pas de dossier secret, je n'ai jamais entendu parler de rien de semblable. « Boisdeffre : « Le dossier secret existe et je regrette qu'on ne l'ait pas brûlé. « Qui ment des
36g veus la uépahatiox
deux.' Ne le demandez pas. On vous dira que vous insultez l'armée; car l'armée, pour les patriotes, c'est les laussaiies et les menteufs, mais pas les autres. BoisdelFre : « Je n'ai jamais eu aucun rapport avec Esterhazy. » Esterhazy : a Mon général..., lorsque j'ai trouvé votre lettre... » Inclinez-vous, messieurs, l'armée c'est Boisdeffre, Tarmée c'est Esterhazy.
Eh bien ! il y en a d'autres qui sont de l'armée aussi, il y en a qui ne mentent pas, qui ne font pas des faux, qui ne chargent pas l'innocence et qui ne complotent pas avec les traîtres. C'est avec ceux-là que je suis. C'est eux seuls que j'appelle l'armée.
Quelques-uns d'entre eux se laisseront égarer peutêtre par l'esprit de corps, et défendront pendant un temps, des chefs indignes. L'immense majorité, qui voit le travail et le mérite bafoués par l'oligarchie romaine au détriment de la défense du territoire français, comprendra que c'est nous les bons patriotes, qui demandons la justice en plein jour, et se réjouira (|ue nous apportions la délivrance. Et l'ensemble des citovens français, si dépendants qu'ils puissent être des politiciens tout-puissants intéressés au mensonge, finiront par comprendre que nous combattons pour leurs fils, tous les jeunes soldats de la France qu'il s'agit d'arracher à l'oppression de l'arbitraire, aux crimes de l'iniquité.
Donc toute la lumière, sans en rien omettre jamais. Ce ne sera pas trop pour dissiper les obscurités qu'on se plaît encore à accumuler tous les jours.
Un exemple. Il est officiellement acquis que, sur les vingt-sept ofiiciers qui ont témoigné au procès Drevfus, pas un, contrairement à l'allégation de Billot le menteur, n'a témoigné d'un fait de trahison. Eh bien! le croirait-on? Un vincrt-huitième officier est allé trouver M. Rochefort. qui manifestement n'a pas inventé l'histoire, et a expliqué qu'on lui avait lait faire un faux rapport sur l'éventualité d'une guerre franco-allemande, oîi il était dit que plusieurs de nos aioruilles étant demeurées sur les voies ferrées d'Alsace,
VERS LA HÉPAlîATION. 367
nous en pourrions tirer avantage. « Ça n'avait pas le sens commun », dit justement M. Rochefort. Cependant, la pièce ayant passé sous les yeux de Dreyfus, celui-ci, qui pourtant n'était pas un sot, s'y trompa, et tout l'Etal-major allemand, qui ne passe pas pour être composé de crétins, s'y trompa de même, et les aiguilles, du jour au lendemain, furent changées. Si cette histoire est véridique, je demande qu'on fusille Dreyfus pour crime de bêtise, et que l'Etat-major allemand soit livré à la risée de l'univers.
Mais pourquoi l'officier qui a fait cette belle révélation à M. Rochefort n'a-t-il point témoigné devant le conseil de guerre? Il faut le retrouver, cet homme, et le sommer de parler. M. Rochefort, d'ailleurs, sera le premier à vouloir que la trahison soit confondue. Ce n'est pas lui qui refusera aux juges le moyen de connaître la vérité.
Et puis, il n'y a pas que M. Rochefort dont le témoignage soit nécessaire. Il y a Mercier, Billot, Cavaignac, Zurlinden, Chanoine, qui jurent qu'ils savent Dreyfus coupable, et qui doivent dire pourquoi. Seul, Zurlinden jusqu'ici a essayé de dire pourquoi, et ses raisons sont si cocasses que je meurs d'envie d'entendre les autres.
Zurlinden en est encore à invoquer le rapport Lebrun- Renault qui n' existe pas, malgré les affirmations peu véridiques de M. Cavaignac. Et ce n'est pas tout. Ecoutez : « Depuis la condamnation, écrit Zurlinden, il n est survenu aucun fait, aucune preuve permettant d'établir une présomption d'innocence en faveur de Dreyfus. » (]et homme prodigieux n'a jamais entendu parler d'Esterhazy, et ignore que ce traître soit l'auteur du bordereau. Que ne s'est-il renseigné auprès de son ami Boisdeffre qui s'est donné tant de mal pour faire prévaloir devant la justice les mensonges du traître i Si les autres sont de cette force, les juges enquêteurs auront des moments de joie.
Mais ce n'est pas l'état d'esprit particulier de tel ou hl homme qui justifie l'enquête, c'est la loi qui veut
;}G8 VEliS LA lu'-PAHATlOX
que la Cour de Cassation mette le dossier en clat. Dire que le dossier est en état, quand la vérité reconnue se heurte aux contradictions de certains clieis militaires, acquitter Dreyfus de piano, comme l'a très bien dit M. Bard, ce serait refuser h ses accusateurs loccasion de justifier leurs dires. Avec lui, nous demandons énergiquement que la parole soit à l'accusation, et que toute liberté lui soit laissée. Que tous ceux qui ont quelque chose à dire contre Dreyfus st' lèvent: voilà notre désir, voilà notre requête.
Je connais un journaliste qui tient d'un honorable espion qu'on a vu Dreyfus dans le bois de Yincennes avec Schwarzkoppen. Qu'il le dise, et que ce mystère soit éclairci. Que tout soit dit, que tout soit crié, que tout soit su, et qu'un grand ouragan de vérité sorti de la conscience française balaye cet amas d'immondices accumulé par l'art des maîtres du mensonge. Il ne faut pas moins pour purifier l'atmosphère. De l'air, de la lumière partout, et que la nation française, affranchie de ses vaines terreurs, reprenne enfin sa marche vers la paix de justice heureuse, dont l'annonce épouvante l'esprit de haine qui nous fit la sanglante histoire du passé.
30 octobre 1898.
Le Cabinet de Gyp.
Les adversaires de la loi salique disent que sous les royautés masculines ce sont les (emmes qui exercent
VEHS LA KÉPARATION -iOy
le pouvoir. Jamais cet axiome de psychologie politi([ue n'apparut de plus claire tWideuce qu'en ce moment où Gyp est en train de nous fabriquer un Cabinet de sa façon.
Gyp est antisémite: c'est son droit. Gyp se plait aux souvenirs de Henry, de du Paty de Clam et d'Esterhazy, comme aux propos de BoisdefTre, de Pellieux et' de Gonse. C'est son affaire. Malheureusement, il se trouve que c'est la nôtre aussi, puisque c'est Gyp qui nous régente et qu'elle a résolu de nous modeler à son image.
Elle avait fait choix de Dupuy pour empêcher la revision. Ce gros homme est d'un cynisme tout rond qui l'amuse. Son principal titre est d'avoir été l'auxiliaire de Mercier en 1894 pour faire condamner Dreyfus en violation des lois. Et puis il travaille dans la réaction bon enfant. Ce n'est pas de ces bourreaux sinistres, comme Lebon, qui torturent sans rien dire. Non. Il a la férocité joyeuse, et s'il donne du casse-tète contre la loi, c'est avec des mots de bonhomie qui font rire les assistants, à défaut de la victime. D'ailleurs, gonflé d'un rêve de grandeurs, et prêt à tout : c'est bien ce qu'il fallait.
Seulement, tandis que Charles Dupuy, et Gyp, conseillée, dit-on, par Félix Faure, s'occupaient de fabriquer un cabinet pour empêcher la revision, la revision se fit, etvoilîinos gens, pensez-vous, bien embarrassés. Bien embarrassés? Ce serait mal les connaître. D'antirevisionniste qu'on se fasse révisionniste, et le tour est joué. Hier, on ne pouvait pas faire la revision, parce que c'était livrer la France à l'étranger. Aujourd'hui, il faut reviser, parce qu'il n'y a pas de pays sans justice et que nous sommes maîtres chez nous. Hier, c'était insulter l'armée que de critiquer la condamnation de Dreyfus et l'acquittement d'Esterhazy. Aujourd'hui, M. Davout s'aperçoit, après un an passé, que l'honneur d'Esterhazy est en souffrance et lui retire son bout de ruban. J'aime a penser que, comme général en chef, il serait de manœuvre plus prompte que
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comme chancelier de la Légion d'honneur. Aujourd'hui Gyp elle-même consent ([ue le procès Dreyfus soit remis sur le chantier. Que dis-je.' Elle le veut, elle l'impose, pour faire justice des calomnies contre l'armée.
Car c'est la thèse d'Arthur Mever. Le Juif antisémite de toutes les antichambres trouve l'arrêt de la Cour suprême ambigu. Jugements ou cuvettes, il lui faut de la netteté partout, à celui-là. Ce cjui l'afflige par-dessus tout, c'est que le dernier mot reste ii la juridiction civile. Son cœur de patriote en souffre cruellement. « Les lèvres des officiers sont scellées comme celles du confesseur chrétien » (d'Arthur Mever). S'ils ne se sont pas arrêtés aux formes du droit, c'est que leur conviction était faite, et leur conviction, paraît-il, doit nous tenir lieu de la loi. Telle est. suivant le Youpin en chef de nos sacristies, la conception moderne de la justice dans un pays civilisé. Mais d'ailleurs, n'ayez nulle crainte, la Cour de Cassation aboutira nécessairement à faire reluire Mercier, Billot, Zurlinden, Chanoine et Cavaignac d'un éclat comparable aux porcelaines professionnelles de la jeunesse d'Arthur.
Pour cela il faudra actuellement que le cabinet Dupuv aide un peu. Il aidera. Déjà M. Alphonse Humbert, enfant terrible, nous raille d'un bon rire jaune, et déclare que nous serons désagréablement su7-pris par l'arrêt de la Cour de Cassation qui nous accorde ce que, depuis un an, nous demandons tous les jours : « La revision n'est pas faite, dit-il. Elle nous apparaît même aujourd'hui plus éloignée qu'elle ne nous apparaissait il y a vingt-quatre heures. » O Gyp, ù Dupuv, sont-ce là de vos coups!
Alors il va falloir, tout en étant révisionniste, bien entendu, empêcher la revision d'aboutir. Qu'est-ce que Gvp inventera, qu'est-ce que Dupuy combinera? Ils ne savent pas encore. Ils n'en sont qu'à chercher des complices. On dit même qu'ils en ont trouvé. Mais ce n'est pas tout d'avoir de mauvaises intentions.
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Ils ne dépasseront jamais en ce genre iJercicr, Billot, Zurlinden, Chanoine, Cavaignac déjà nommés, et s'ils se donnent présentement tant de mal pour relever les vaincus, c'est que nous venons justement de les mettre par terre. Fâcheux présage pour qui leur va succéder dans la défense du mensonge !
Quels sont d'abord les conflits en vue? L'affaire du dossier secret, et l'aflaire Picquart.
L'affaire du dossier secret consiste simplement en ceci que le général Renouard, qui est à l'Etat-Major le délégué de i\L de Boisdeffre correspondant d'Esterhazy, prétend se mettre au-dessus des lois et faire plier devant sa botte l'autorité de la justice ellemême. Cela va le mieux du monde, tant qu'on en reste aux propos d'antichambre. Mais quand la Cour de cassation aura officiellement demandé la communication des documents, je suis curieux de savoir quel ministre de Gyp osera dire non.
Oh! ce n'est pas que je croie M. Dupuy incapable de servir jusque-là, s'il était possible, le sabre et \h goupillon. Mais, dans l'état actuel des esprits, il faudra donner des raisons, et ce sont ces raisons d'entraver la justice, ces raisons de s'opposer aux lois qu'il ne sera pas aisé de produire, quand tout le monde sait qu'il n'y en a qu'une au fond du cœur de Gyp elle-même : sauver les menteurs, disculper les faussaires, innocenter les criminels de l'Etat-Major.
Pour l'affaire Picquart, ce n'est qu'une autre face du même problème. La Cour de Cassation va réclamer le dossier du petit bleu, et nous en apprendrons de belles. Avant l'arrêt de justice qui nous a si désagréablement surpris, selon ^L Alphonse Ilumbert, on espérait exécuter Picquart à huis clos, sans l'ombre même d'une preuve, en violation de toutes les lois. C'est impossible désormais. Déjà, on ne le torture plus dans le silence du cachot que pou/- l'JioiineuT\ comme Lebon faisait de Dreyfus. Le capitaine Tavernier s'amuse à le maintenir au secret, sous prétexte d'une expertise d'écritures. Qui nous dira comment
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la levée du secret pourrait empêcher Bertillon, Couard, Belhomme et Varinard de l'aire leurs petites jongleries?^!. Tavernier jouit de son reste. Dans quelques jours, malgré Gyp et Dupuy, il faudra mettre le colonel Picquart en liberté.
Je sais qu'aux yeux des antisémites, des césariens, des moines du Lac et Didon, du duc d'Orléans et de Félix Faure, c'est la fin du monde. Là-dessus, je pense comme eux. C'est un monde qui finit : le monde d'oppression, de préjugés, d'ignorance, de haine et de bêtise. C'est un monde aussi qui commence : un monde de justice pacifique, qui passe du cerveau des penseurs dans la réalité de l'action. Saluons-le comme la plus belle espérance.
31 octobre 1898.
De surprise en surprise.
Le Cabinet de Gyp ne va pas tout seul. Il est fait. Il n'est pas fait. Cela dépend de l'heure. Dupuy va voir iMéline.
— Qu'est-ce que vous pensez de ma politique ?
— Billot m'en dit le plus grand bien.
Visite du même à Bourgeois.
— Eh bien! mon cher collègue, qu'est-ce que vous allez manigancer en-dessous .'
— Klotz vous dira, mon bon ami, que « vous n'avez rien à redouter de moi » .
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Dupuy, dans l'escalier :
— S'il ne me l'avait pas dit, parole d'honneur! je le croirais.
Chez Ffeycinet :
— Oh! quel plaisir j'aurais, grand maître, à être président du Conseil sous vos ordres!
— Je n'en serais pas moins charmé, croyez-le bien. J'ai été fort encouragé dans ce sentiment l'autre jour par ce grand monsieur (comment l'appelez-vous .^) qui a pris mon fauteuil à l'Elysée. Son programme est le mien, à peu près. Faire la revision, sans la faire, tout en la faisant de façon à ce qu'elle porte tous ses fruits et ne produise aucune conséquence.
— C'est toute la politique de la Gijpocratie. Vous ai-je dit que, pour cette grande entreprise, nous avions besoin de la stratégie de Lockroy?
— Comptez-v. Celui-là ne se laissera pas dévisser. Son chef d'état-major l'a mis avec nos bateaux, dans le tas, sous la protection de saint Michel. Pour un Juif, c'est trouvé.
— Oui, je sais, il a fait la revision en pleurant, (c afin de prouver la culpabilité de Dreyfus ». Alors vous crovez que si j'insiste?...
— Je le crois. N'allez-vous pas chez Ribot?
— Non. Gyp dit que Tartempion lui parait prélérable.
— Le fait est que Tartempion est grand. Je pensais à lui, justement.
Après deux jours de ces conversations, le ministère Dupuy est fait, ou défait, suivant la chance. Un point est sur, avec ou sans Dupuy, c'est l'entrée des Gypocrates au pouvoir.
Le programme est connu. Réconciliation générale, amnistie de Drevfus qui, par chic, refusera de quitter l'Ile du Diable ; nomination de Picquart au poste de grand prisonnier d'Etat vacant depuis la mort du Masque de Fer ; Mercier, BoisdefFre et Cie traduits devant un conseil de guerre composé d'Esterhazy qui s'engagera pour 2,000 francs par mois à entrer à
Berlin et à n'en pas laisser pierre sur pierre comme il voulait faire de Paris; tous les dreyfusards au pilori; la Cour de Cassation étouffée sous les croix de la Légion d'honneur; embrassade générale dans l'universelle bataille : apothéose de Félix Faure casqué d'un aigle d'argent à quatre têtes sur un cheval bardé de fer.
Je sais bien que cela parait de la fantaisie. Mais ce n'est pas beaucoup plus étonnant que la plupart des choses que nous avons vues depuis une année. Avezvous lu le beau plaidoyer de M. Mornard? Il ajoute quelquesbonnes contributions a la liste, déjà si longue, des extravagances déjà connues.
Tout ce concours de quelques généraux dans le mensonge a été pour tous les Français, je le dis à l'honneur de l'armée, quelque chose de très inattendu. Cette complicité du chef d'Etat-Major de l'armée française avec un traître aux gages de l'Allemagne a également causé partout une surprise qui dure encore. Les faux aussi ne paraissaient pas devoir être classés parmi les actes légitimes d'un officier d'Etat-Major.
INIème, je n'ai pas bien compris que Zola fût rayé de la Légion d'honneur (pour avoir dit la vérité) sur la demande d't)fficiers qui, ayant signé le reveis pendant la guerre franco-allemande, ont conservé leur honneur en fumant leur pipe au soleil, pendant que leurs camarades mouraient h l'ennemi pour la défense du territoire. J'ai trouvé cette conception de M. Davoutfort étrange, et l'on me dit que je ne suis pas le seul de cette opinion.
Très curieuse, aussi, n'est-ce pas, la correspondance d'Esterhazy avec Boisdeffre? C'est dommage qu'il v manque la lettre de Boisdeffre a Esterhazy dont il est parlé dans une de ces missives. Cette pièce ne doit pas être la moins intéressante. Je n'ose espérer qu'Esterhazy nous l'enverra. Tout porte à penser qu'avant la réquisition de M. Bard, il aura trouvé acheteur. Et la dépèche d'Esterhazy à son avocat, où il est question de certaine partie liée avec « de hauts
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personnages » qui devait être gagnée ou perdue ensemble^ est-ce que cela n'est pas pour causer un peu d'ahurissement dans les esprits simples?
Il était dit que Zurlinden, à son tour, nous ferait marcher de surprise en surprise.
Chanoine lui-même, tout plein de chausse-trapes, n'est pas plus déconceitant. Avez-vous lu cette lettre où Zurlinden explique qu'il a dû frapper du Paty de Clam (avec quelle douceur!) « bien que des circonstances atténuantes puissent être invoquées en sa faveur en raison des motifs de son intervention ». Là-dessus, vous vous demandez quels sont ces motifs invoqués par Zurlinden à titre des circonstances atténuantes. Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas. C'est Zurlinden lui-même qui, à six jours de là, va vous le dire : « Le lieutenant-colonel du Paty de Clam intervient à son loxiY pour sauver Esterliazy, et commet des fautes graves dans le service. » Ainsi, les circonstances atténuantes pour un ofïîcier, c'est d'avoir voulu sauver un traître. Celui qui parle ainsi est notre Gouverneur de Paris.
Je sais bien que ce n'est pas plus opéra-bouffe qye de voir le général de Pellieux, juge d'Esterhazy, collaborer avec celui-ci pour la rédaction des lettres publiques que ce même inculpé écrit à ce même juge, et protester avec indignation contre « l'abominable campagne » qui fait, en fin de compte, rayer son « cher commandant » des cadres de la Légion d'honneur.
Enfin, pour comble de charentonnades, une Chambre, qui s'est portée garante, à l'unanimité, de faux reconnus, renverse le Gouvernement coupable d'avoir fait la vérité, en lui reprochant de ne nous avoir pas imposé le respect de toutes ces hautes fripouilleries.
Arrivé à ce point, vous vous dites : C'est tout, on n'ira pas plus loin. Eh bien! détrompez-vous. Arthur Meyer a trouvé mieux. Dans un langage d'une circoncision cruelle, l'inimitable Arthur nous signifie sa suprême pensée : « Les vaincus de ce grand duel judi-
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ciniie ne se soumettront pas, n'oublieront pas, ne pardonneront pas- »
Ciel! qu'entends-je? Ne pas être pardonné par Arthur Meyer! Pas ça ! Pas ça! Jéhovah, suspends tes coups! Je "me rends. Billot n'a pas menti, BoisdeflVe a dit la vérité. Chanoine est loyal comme l'épéç d'Esterhazv. Picquart est Juif. Félix Faure descend de Louis XIV et de Napoléon! Grâce! Grâce! Je ne
le ferai plus !
i" novembre 1898.
Préliminaires.
Il faut féliciter M. Cavaignac d'avoir pris brave- . ment son parti de la revision. Tout le monde conviendra que si l'erreur judiciaire est officiellement reconnue, ce ne sera pas la faute de cet ancien Ministre de la Guerre. Pour empêcher l'examen du procès par la Cour de Cassation, il a fait l'impossible, et même un peu plus, car jusqu'ici personne ne s'était avisé de faire juger un homme par ceux qui n'étaient pas ses juges au moven d'un faux placardé, avec l'estampille du Gouvernement, sur toutes les murailles.
De cet accident, M. Cavaignac n'a pas encore trouvé le temps d'exprimer son regret. Même, il souffre ([u'on affiche son image dans nos rues, a ([uelques centaines de mille exemplaires (sur quels fonds secrets?:, en compagnie de celles de Billot le menteur.
de Mercier coupable de forfaiture, de Zurlinden et de Chanoine qui entrèrent dans un Cabinet de revision pour donner à la justice nationale un loyal croc-enjambe : chaque figure accompagnée d'une brève sentence qui déclare Dreyfus coupable. Par un singulier oubli, ni Henrv. ni du Paty de Clam, ni Gonse, ni Pellieux, ni Boisdeffre, ni leur camarade Esterhazy, ne sont représentés sur ce placard. Ils auraient unanimement ajouté le poids de leur parole à la condamnation de Drevfus.
Je ne vais pas me rendre ridicule en parlant de la loi à tous ces militaires, dont la plupart sont convaincus maintenant de machination intéressant la défense du Gesu beaucoup plus que celle du territoire. Mais il me sera permis d'observer a M. Cavaignac que ces cinq juges, qui crient leur jugement aux carrefours, ont toutes les qualités qu'on voudra hormis précisément celle de juge. C'est un inconvénient, cela. La loi a établi des tribunaux: c'est pour qu'ils jugent. Ne s'est-il donc trouvé personne encore pour l'apprendre à M. Cavaignac ? On lui eût épargné le ridicule d'un affichage qui, pas plus que l'affichage du faux, ne lui fera honneur, lorsque la Cour de Cassation, après enquête, aura rendu son arrêt.
C'est, en efTet,la Cour de Cassation seule qui a mandat de prononcer en cette affaire, et ni M. Cavaignac ni ses auxiliaires galonnés n'ont le droit de se substituer à elle et de rendre des jugements en qualité de Cour suprême.
C'était là, on le sait, notre différend très grave avec M. Cavaignac. Il veut la vérité : nous aussi. Seulement il la veut sans discussion publique, et s'érige spécialement, dans l'obscurité de lui-même, en juge unique des humains. Comment sa monstrueuse méprise sur le faux Henry a-t-elle pu lui laisser tant de confiance en lui-même? C'est un beau problème de psychopathie.
Le cas est d'autant plus curieux que, dans une conversation avec ]M. Poincarré, rendue publique par
les journaux, M. Cavaignac se vante d'avoir communiqué à MM. Brisson et Sarrien des prein>cs décisives de la culpabilité de Dreyfus. Et ces preuves décisives ayant justement décidé ces deux ministres à demander la revision du procès, un autre que M. Cavaignac en pourrait concevoir des inquiétudes sur sa propre judiciaire. Lui, point. 11 s'enferme, dans sa conviction, les yeux clos, à mesure c[ue la lumière croissante en éloicfne le reste de l'humanité.
Cependant voici c[ue nous l'avons amené à discuter avec la Cour de Cassation. Il frappe à la porte du tribunal devant lequel il allait être mandé. C'est de très bon augure. Il comprend cju'après avoir, du haut de sa faillibilité, rendu des arrêts sans droit et sans preuves, il faut maintenant discuter avec ceux qui ont reçu de la loi le droit de prouver et de dire. Nous n'avons jamais demandé autre chose.
Sans doute, il a encore des prétentions d'autorité qui ne lui vont guère. Ainsi de tous les témoins capables de discuter devant la Cour, il allègue cju'il est « le seul qui dispose de toute son indépendance d'action )). Si cette phrase a un sens, — ce qui n'est pas sûr — il faut y voir apparemment une allusion au colonel Picquart, cjui a'quelque chose à dire aussi, mais c|ue -NI. Cavaignac lui-même a pris la précaution de faire jeter en prison, afin de n'avoir pas devant lui de contradicteur. Le colonel Picquart a été emprisonné pour avoir offert de démontrer que le faux de Henry était un faux. Voilà pourquoi il ne jouit pas de « son indépendance d'action ». Mais que M. Gavaiofnac se rassure, et le général Gonse aussi: l'heure viendra tout de même, pour lui, de parler.
Si Picquart n'avait pas été en prison, par exemple, ou si, « le dossier du petit bleu » avait été communiqué à la Cour de Cassation, comme cela aurait dû être, M. le rapporteur Bard aurait pu dire que l'agent qui a fourni le bordereau était connu. S'il a simplement constaté qu'Henry n'avait pas livré ce nom, c'est qu'on ne lui a pas fourni le moyen d'en savoir davan-
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tage, tandis que nous voyons l'homme qui, en emprisonnant Picquart, refusa ce renseignement au juge, lui reprocher de ne pas savoir ce qu'il ne lui a pas permis de connaître. Si toute la déposition de M. Cavaignac est de cette force, il n'en résultera pas grande lumière.
Pour les prétendus aveux rapportés par M. Lebrun- Renault, c'est pis encore. M. Cavaignac, qui a été Ministre de la Guerre, dit savoir que l'officier de gendarmerie en question devait faire un rapport à ses chefs. Il y a des imprimés pour cela. Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de rapport? S'il y en a eu un, comme il est plus que probable, pourquoi l'a-t-on fait disparaître.' Qu'est-ce que c'est que cette feuille détachée d'un carnet ? Pourquoi l'a-t-on détachée, sachant que cela précisément lui enlèverait tout caractère d'authenticité.' Pourquoi tout le monde fait-il parler Lebrun-Renault en cette affaire, et n'a-t-on pas les explications de Lebrun-Renault lui-même, qui a dit à tant de témoins que jamais Dreyfus n'avait fait d'aveux? Pourquoi M. Cavaignac a-t-il parlé d'un rapport de Lebrun-Renault écrit et signé de sa main, lequel n'existe pas? Comment M. Cavaignac peut-il tenir pour « décisive )) une lettre du général Gonse qui ne sait rien par lui-même, rapportant de prétendus aveux de culpabilité qui commencent par ces mots : Le ministre sait que je suis innocent?
Toutes ces questions, avec beaucoup d'autres — par exemple, Ja question de sa^^oir à quelle date cette lettrée du général Gonse fut introduite dans le dossier — seront posées à M. Cavaignac, quand il comparaîtra en qualité de témoin devant les juges. Alors la lumière se fera, parce qu'il ne sera pas seul à déposer, comme dans sa lettre d'aujourd'hui. Et s'il réussit à montrer qu'Henry a fait des faux et que tant de gens se sont déshonorés par d'ignobles mensonges pour faire condamner un coupable, il nous restera seulement à -regretter que l'idée ne soit venue à personne dans l'Ktat-Major, sauf ;i l^icquart, de recourir tout
simplement, pour le triomphe de la justice, h la vérité.
? novembre J898.
Politicaille.
Le nouveau Cabinet est formé. Dans deux jours il aura parlé. Nous ne le verrons que trop tôt à l'œuvre.
Nul, en efFet, à moins de vouloir absolument se mentir à soi-même, ne peut feindre d'ignorer que le cabinet Dupuy-Freycinet, miroir de Félix Faure où Gyp se complaît, n'a d'ajatre programme que de supprimer de la revision la plus grande somme de vérité possible. De là l'accueil aimable des Jésuites et des césariens. De là nos défiances.
Je sais bien que, pour appâter les radicaux, on garde en bonne place Lockroy, Delcassé, d'autres encore dont je ne sais plus le nom. Ce sont la des appelants , comme on dit en termes d'oisellerie, dont la fonction est de signaler aux députés « réformateurs », par leur seule présence, qu'il y a du bon grain dans le filet. Les députés « réformateurs » entendront cet appel et en profiteront à leur jour. Qu'est-ce que cela nous peut faire ? Nous avons eu contre nous l'unanimité de la Chambre. Nous n'aurons jamais plus. Quant à Dupuy, il fait avec Barthou le duumvirat chargé d'imposer les volontés de Gyp au Parlement. Que fera-t-il qu'il n'ait déjà fait.' Il violera la loi contre nous,
VERS LA KÉPAUATION o81
comme il l'a violée en lc94 contre Dreyfus? Il fera siibrer des journaux par des Bertrand et des Feuilloley.* Il s'assurera des complicités, par des fonds secrets, par des distributions de places et de faveurs ? C'est le vieux jeu.
Il y a encore la pression sur la Cour de Cassation.
Je ne vois pas lillustre Lebret faisant marcher Bard. Lebret, antirevisionniste, est Garde des sceaux. Soit. Qu'il complote avec Sallantin et Sevestre, ces deux épaves de l'Empire, pour empêcher de poser aux du Paty de Clam, aux BoisdefFre, aux Gonse, aux Cavaignac, certaines questions gênantes. Je l'avertis d'avance qu'il n'y réussira pas.
Je sais bien qu'il y a Freycinet, et que Freycinet est un poème. Mais Freycinet est un poème connu. Si vous voulez la revision, le Ministre de la Guerre est votre homme. Si vous ne la voulez pas, il est votre homme encore. Tout cela simultanément, avec la même sincérité, la même bonne grâce, le même désir de concilier les contradictoires. Un tel art est puissant jusqu'au jour où trop de gens s'y sont laissé tromper. C'est ce qui fait que M. de Freycinet a perdu les parties les plus dangereuses de son charme.
Je vois des gens qui doutent que l'Etat-Major de BoisdefFre devienne maître du nouveau Ministre de la Guerre. C'est méconnaître la faiblesse capitale de cet esprit. Le général Gonse s'est fait réserver par le délégué de BoisdefFre, le général Renouard, le poste envié de gouverneur de Nice. Pour remplir cette fonctio)i, un général d'artillerie n'a pas besoin de connaître « le 120 court», grand secret publié seulement par toutes les revues d'artillerie allemandes, ni de répondre autrement que par des injures aux démentis de Picquart, ni même de s'aligner avec Edmond Gast. Non. Il suffit de se chamarrer pour aller déjeuner avec des grands-ducs de passage et ramasser des rubans sous la table.
Pour cette raison ou pour d'autres, M. Gonse a pensé que c'était son afFaire, et l'ami Renouard lui a
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promis la faveur. Or la confiance des complices tle Boisdeffre en Freycinet est si grande qu'ils ont eu le toupet, avant même l'installation du Ministi'c de la Guerre, de faire annoncer par les journauxla nomination de Gonse. Et Derriaz, dans le Radical, de se demander si Freycinet s'inclinera devant la volonté de Renouard, et « si les Jésuites continueront d'être les maîtres rue Saint-Dominique ». Il en aura cette preuve, Derriaz, et beaucoup d'autres encore, à commencer par le maintien du général Renouard luimême à TEtat-Major. Renouard est le legs de Boisdeffre à Cavaignac.A ce titre il est sacré, se trouvant préposé h la défense de tous les correspondants et complices d'Esterhazy. Freycinet, grand charmeur de serpents, va lui jouer ses airs de flûte. L'autre écoutera respecteusement la musique, et n'en fera qu'à sa tête, car le père du Lac, lui, sait charmer les charmeurs.
Mais Freycinet est protestant, dira-t-on. Oui, comine Rothschild est Juif. Seulement, tous deux, pour des raisons diverses, sont des adorateurs de la force : l'un parce qu'il la possède, l'autre parce qu'il veut se l'approprier. Or il n'y a de force, en ce pays, dans l'actuelle faillite de la démocratie bourgeoise, que l'oligarchie financière et l'Eglise romaine. Le milliardaire et le pape doivent, pour la domination, composer. Le politique qui ne voit rien au delà du triomphe du jour, ou qui, voyant plus loin, n'a pas le cœur de vivre pour les victoires de l'idée, ne se laisse tolérer aux parades du pouvoir qu'à la condition de servir. Ainsi il arrive que M. de Rothschild, Juit, et M. de Freycinet, huguenot, ont servi, servent et serviront la puissance sociale de l'Eglise. Or il n'y a d'obstacle au développement de la justice sociale que la coalition de l'oligarchie financière (l'argent n'ayant ni race ni religion) avec l'Eglise romaine, qui prétend détenir l'universelle autorité, et s'en servir, justice ou injustice, pour l'avantage de son pouvoir.
Dans l'affaire Dreyfus, c'est l'Église que nous avons trouvée devant nous, barrant la route à la
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justice, ferraillant contre la vérité. Elle a pris, par tous ses organes, la défense de l'iniquité, et tandis <|ue trop de républicains faisaient honteusement défection, tout le parti de la réaction, sous la bannière du Gesu, donnait d'ensemble.
Toutes les puissances d'argent, do leur côté, ont fait de même. La finance catholique était dans son rùle. La finance juive, mise en cause, s'est terrée de peur, quand elle ne s'est pas mise au service de ses adversaires. Le Juif Ellissen du Petit Joia-nal, et le Juif Pollonais dans le Soir sont à la tête de la campagne de presse avec le Juif Arthur Meyer, pour ne r»arler que des plus connus.
Et, pendant ce temps, tous ceux qui sont h vendre nous accusaient d'être vendus. On sait que le dernier effort du syndicat a été d'acheter la Cour de Cassation et même, paraît-il, la dernière législature, qui avait fait une loi tout exprès, nous dit -on, pour laciliter la revision du procès Dreyfus.
Et, pendant ce temps aussi, l'Elglise, par toutes ses voies, ouvertes ou cachées, poursuit le rêve d'universelle domination qui l'obsède. Que lui importe l'homme.* Elle veut toute l'humanité sous son joug. Que lui fait la misère humaine ?EIle détient les félicités éternelles, et, au prix des souffrances individuelles, prétend imposer les rites sauveurs. Si bien que le chef de l'Eglise, qu'on nous représente comme la plus haute autorité morale du monde, finit par apparaître comme un politique misérable s'accommodant, selon l'intérêt apparent de sa secte, à tous les crimes de son temps. Massacre-t-on trois cent mille Arméniens sectateurs du Christ? Il ne veut pas le savoir. Le grand Turc assassin fait-il flamber trois mille femmes chrétiennes dans l'église d'Orfa? Le pape Léon XIII n'a pas un mot de révolte, pas un cri de douleur. Et quand Mme Dreyfus, juive, tend vers lui ses mains suppliantes, implore une parole de pitié, rien. La lettre de la victime pleurante demeure sans réponse. Il pouvait triompher de l'hérétique agenouillée, dire: «Vous
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niez mon ponvoir sauveur. En vous sauvant, je vous le prouve! » Non. Pas même cela. Rien. Rien. Pas l'aumône d'un réconfort banal, pas le secours d'une main tentlue.
11 laut bien, car ses prêtres sont, à cette heure même, occupés il soutenir de tout leur effort les pouvoirs d'oppression, de mensonge, coalisés contre l'innocence. Il s'aait pour eux d'accroître leur puissaiice encore, de gouverner un peu plus, de maitiiser davantage les hommes par de nouvelles victoires sur la justice et sur la liberté. Voilà pourquoi le cœur est sourd. Voilà pourquoi, à l'appel de pitié, seul le cri d'implacable haine a répondu : « Innocentou coupable, pas de jugement revisé ! «
Et voilà tes enfants, ô Christ, qui préchas l'amour. Etc'estnous, incroyants, qui pensons t'honorer en ne voyant qu'un homme en toi, c'est nous qui poursuivons ton œuvre contre les pharisiens d'aujourd'hui, comme tu fis jadis contre ceux d'Israël. Ainsi le veut l'ironie des destinées. Tout de inème ton vœu s'accomplit. Il y aura toujours, contre la sottise et la haine, des hommes sans peur.
3 novembre 189 S.
Placet.
.le prends la liberté de signaler à l'attention particulière de M. de Freycinet l'un des premiers documents qu'il trouvera sur sa table. Ce n'est pas un plan de
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mobilisation contre l'Angleterre, oh! non: le saint Michel de M. Lockroy nons informe par la voix de l'amiral de la Jaille qn'il y a tant de marins à Paris qu'il n'en reste plus assez, même pour les bateaux (( mis en deuxième catégorie ». Ce n'est pas davantage le plan du « 120 court » que le général d'artillerie Gonse se vante d'ignorer, quand il est ii l'étude dans toutes les revues allemandes. Ce n'est pas même l'histoire des transports de [Madagascar, qui serait pourtant bien intéressante.
— Alors, qu'est-ce donc ? va penser le Ministre de la Guerre. Edmond Gast se permettrait-il de me provoquer, moi, un civil, a défaut d'un militaire qui lui manque ?
Gardez votre sangfroid, Excellence. Edmond Gast cueille ses poires à Yille-d'Avray, le général Gonse est absorbé dans le gouvernement de Nice que vous allez confier a sa stratégie canonnière, et l'histoire des transports de Madagascar n'est encore que sur le chantier comme les bateaux du grand saint ^lichel.
Il s'agit tout simplement, j'ai honte de le dire, d'une lettre d'un avocat, un nommé Labori, au sujet d'un de vos ofïlciers, un nommé Picquart. Je sais que vous n'êtes pas au « courant )>. C'est votre réponse quand on vous parle de ces choses. Mais maintenant que vous voilà Ministre de la Guerre, peut-être aurezvous la curiosité tardive de connaître. Cela me parait même nécessaire, car vous êtes appelé h prendre, sur le fait dont il s'agit, une décision plutôt urgente.
Figurez-vous, monsieur le ministre, que vous avez pour prédécesseur un certain général Chanoine, ainsi que pourra vous le confirmer votre chef de cabinet qui fut le sien. Un bon soldat? Je le suppose, bien que je l'aie vu manœuvrer principalement en dessous. Mais un correspondant déplorable. D'évidence, il préfère l'épée à la plume. Je parle de la plume à écrire et non de la plume au chapeau. Donc, voilà des semaines, M* Labori écrivit à M. Chanoine pour l'informer que l'autorité militaire l'empêchait, en violation formelle
386 VEKS LA RÉPARATION
de la loi, de communiquer avec le colonel Picquart, son client. Il avait demandé à la justice civile de voir l'homme dont il avait accepté la défense, ainsi que la loi lui en assurait le droit, et la justice civile lui avait répondu qu'il avait, en effet, ce droit incontestable, mais que l'autorité militaire, parla seule raison qu'elle était l'autorité militaire, mettait empêchement à l'exercice de ce droit.
Labori, alors, s'adressa au général Chanoine, Ministre de la Guerre, pour l'informer qu'un capitaine Tavernier, homme pieux, m'écrit-on d'Aix-en-Provence, mais pas bon, séquestrait Picquart, contrairement à toute loi, et le privait de l'exercice d'un droit reconnu, c'est tout dire, par le procureur général Bertrand lui-même. Vous savez, le Bertrand qui, de complicité avec le procureur de la République Feuilloley, sauva du juge d'instruction Bertulus le colonel" du Paty de Clam, lecommandantEsterhazyetMUePays, un bon trio, je vous assure. Vous comprenez que quand Bertrand lui-même est obligé de s'incliner devant la loi, il faut qu'il n'y ait réellement pas moyen de lui donner un croc-en-jambe.
C'est pourquoi Labori, confiant, attendait, dans la paix de son àme, la réponse de Chanoine. Hélas ! il l'attend encore. Chanoine n'est pas écrivain. Je parie que si vous lui adressiez un pli P. 0. pour lui offrir un grand commandement, il oublierait de vous répondre. Car ce ne peut être qu'oubli, n'est-il pas vrai, la courtoisie étant de tradition dans notre armée • Chanoine est oublieux, voilà toute l'affaire. On ne peut pas penser à tout. Il a oublié Picquart au cachot. C'est fâcheux pour Picquart. Aussi pour Chanoine, à mon avis. Car tout ce qu'on attendait de lui, c'était le simple courage de dire oui ou non, « je viole la loi », ou « je l'empêche d'être violée ». Fallait-il donc un si douloureux effort pour cet accès de loyauté .*
S'il en est ainsi, l'heure est venue pour un civil de donner à quelques chefs militaires, qui étonnent le monde par leur silence depuis quelque temps, une
leçon de inàle franchise. Chose étrange ! C'est Henry qui s'est coupé la gojge, et c'est BoisdelFre qui est devenu muet, ainsi que Gonse, du Paty de Clam. Pellieux, d'autres encore que je vis très leluisants au procès de Zola. A ce moment-là, ils ne voulaient pas être soupçonnés. Ils s'y sont résignés depuis, et pour cause. Cavaignac est le seul qui n'ait pas perdu l'usage de la parole, heureusement pour ses adversaires. Mais c'est un civil, celui-là, et si on l'accusait de complicité avec Esterhazy, je lui fait l'honneur de croire qu'il ne serait pas embarrassé de répondre.
Vous aussi, monsieur le Ministre de la Gueire, vous appartenez à cet ordre civil, tant déprécié, sur lequel vit superbement le militaire. A votre tour de donner le bon exemple aux « flanchards » qui n'osent se résoudre. Dites donc ce que vous voulez, ce que vous ne voulez pas, et répondez en toute clarté à M® Labori.
Vous savez de quoi est accusé Picquart. On le dit coupable d'avoir, dans l'exercice de ses fonctions, découvert un traître qui trahissait, chose inconcevable, en un temps où la presse de l'Etat-Major dénonce chaque jour, comme coupables de trahison, tous les Français qui refusent de trahir en séparant le culte de la patrie de l'idéal de justice qui est sa raison d'être.
Et Picquart a fait plus que de découvrir un traître, il a dénoncé tout un lot de menteurs et de faussaires qui sont en train présentement d'exercer sur lui leur vengeance. Si vous n'êtes pas « au courant », comme je le crains, faites-vous donc conter cette histoire par M. Bard, rapporteur de la Cour de Cassation. Il vous dira là-dessus des choses ! Et quand vous l'aurez entendu, je pense qu'il n'y aura pas de Dupuy capable de vous empêcher de répondre à M*' Labori. Vous prendrez votie bonne plume de l'Académie, et vous écrirez au défenseur de Picquart une belle lettre de deux lignes qui fera plus pour votre renommée que toutes nos défaites de la guerre franco-allemande. « Monsieur, lui direz-vous, je m'honore d'être un ser-
;iv^J^ VEltS LA UKPAHATION
viteur de la loi. La loi sera obéie. » ^
Et c'est tout ce qu'il faut. La Jésuitière grincera des dents peut-être, mais les amis du droit et^ de la justice vous sauront gré d'un acte banal en d'autres pays que le nôtre, mais devenu, par le malheur des temps, héroïque dans la République française.
Vous souvenez-vous du discours de réception que vous adressa, sous la Coupole, ce pince-sans-rire de Gréard ? « Vous saviez tout prévoir, tout préparer, disait-il a propos de la guerre en province, et mettant le doiot sur un point déterminé de la carte, vous disiez : « Nous serons vaincus là. »
Injuste raillerie, sans doute. Saisissez tout de mênie l'occasion de revanche. Délivrez-nous de latroce cauchemar qui pèse sur nous depuis une année. 11 dépend de vous que la lumière soit complète. Faites complètement la lumière. Que. grâce à vous, tous les Français, de tous les partis, soient apaisés d'évidence. Vous aurez rendu a la France un service au moins égal au gain d'une bataille. Et tous ceux qui ne clemandent rien que la même justice pour tous, diront h M. Gréard : « Par ce mêm* homme, en des jours douloureux, le droit de l'innocent fut vainqueur. »
'i novembre 1898.
A bas Croiset!
Où est Bouroeois? Qu'on aille chercher Bourgeois! Encore un intellectuel de lâché. Il faut Bourgeois pour
le mettre en cage. Hélas! Bourgeois n'est plus ministre! Qu'adviendra-t-il de'nous si les intellectuels vaguent en liberté.' Bourgeois, lui, les rabattait à coups de matraque. Demandez à Stapfer. Georges Leygues, o toi qui viens si gentiment de te faire sacrer « Athénien » d'Athènes par Arthur Meyer de Jérusalem, que feras-tu de ce doyen de la Faculté des lettres assez extravagant pour avoir une opinion sur les choses de sa patrie, assez fou pour la dire sans la la permission du pion supérieur dont tu occupes — pour un instant de raison, si un mot n'est pas déplacé ■ — le très auguste fauteuil?
Oui, messieurs, un simple doyen de la Faculté des lettres, un de ces misérables « civils » qui. sous prétexte qu'ils savent des choses que Gonse ignore i^il y en a) et que le confesseur de BoisdefFre ne saura jamais, enseignent aux jeunes gens inoccupés l'art inutile de penser et de dire, un homme qui n'a ni casque à plumes, ni képi d'or, un malheureux qui ne décachette (ô misère !) que les lettres qui lui sont adressées, et qui, pour cette opération exempte de patriotisme, ne se boucle même pas, comme du Paty de Clam, un grand sabre au côté, voilà le ridicule qui se permet de parler de la patrie. Ce n'est pas tolérable.
Croire que la patrie, c'est un ensemble d'idées, en voilà une bêtise. La patrie, c'est un costume, monsieur le doyen. Regardez le lampiste Gribelin. Quand vous aurez des bottes éperonnées comme lui, nous causerons. Jusque-là, tout votre devoir est de vous mettre à l'école du père Didon, qui, sous la présidence du généralissime Jamont et aux applaudissements d'une troupe d'officiers amenés tout exprès, proclama que le pouvoir civil devait être mis sous la semelle du militaire, et supplia le Dieu de bonté de lui accorder la joie de faire tomber des têtes, beaucoup de têtes, toutes les têtes où se trouvent des pensées réprouvées de saint Dominique et de sa bande.
Mais qu'y faire? Nous sommes d'un pays tellement
390 VKHS LA HKl'AnATION
détraque qu'il s'y trouve des gens — d'ailleurs vendus à l'ctranoer, naturellement — pour croire qu'il y u quelque ^chose au delà d'un coup de sabre, appuyé de la bénédiction qui l'autorise. Un Alfred Croiset, qui aura passé sa vie dans le labeur obstiné de l'esprit, se permettra d'attendre quelque chose de lui-même, au lieu de recevoir le mot d'ordre de son supérieur Bourgeois, Leygues ou Patachon — comme auiégi-
ment. . ,. .
Un pensum, un pensum à ce révolté qui s imagine peut-être que ses travaux, appréciés de toutes les intelligences de haute culture, sontde la France aussi, tandis^ie le patriotisme exige que la France, pour nous, soit uniquement avec Mac-Mahon a Sedan, avec Trochu à Paris, pour ne rien dire de Bazaine à Metz. A bas Croiset ! Yoilàde cri des patriotissimes. Qu'on aille chercher un prince d'Orléans pour qu'il tire la langue a ce grimaud, après avoir publiquement accolé le Uhlan national, M. le comte AYalsin-Esterhazy, traître, escroc et faussaire.
D'ailleurs, qu'est-ce qu'il nous chante, ce Croiset.' Que a l'esprit scientifique n'exclut pas le patriotisme, qu'il en est, au contraire, inséparable »! Des mots, des mots. Est-ce , qu'il a de l'esprit scientifique, Gribelin.' Pas de trace. Cela l'empêche-t-il d'allumer proprement ses lampes? Et Gonse, artilleur qui ne connaît pas son artillerie? Cela l'a-t-il gêné dans son avancement? Non. sans doute, puisque le voilà promu au o-rade supérieur. Et le pauvre Henry avait-il l'esprit'' scientifique, celui-là, quand il fit ses taux de travers? Sûrement pas. Peut-on nier cependant le haut patriotisme dont il fut l'incarnation vivante ? Demandez aux patriotes qui recueillent des fonds pour lui élever un monument.
A côté de cela, quoi? Un Zola, un Duclaux, un Michel Bréal, un Paul Meyer, un Edouard Grimaux, un Stapfer, un Croiset, tous vendus à l'Allemagne, en un lot avec la Cour de Cassation. Oui, c'est l empire d'Allemagne qui a acheté tout ce monde à l'encan. Et
VEHS LA KKPAHATION .'}'.)!
devinez pourquoi.' Pour faiie qu'il v ait en France des Français qui revendiquent la justice et l'attendent de la vérité. 11 parait que, sans lempereur d'Allemagne, nous n'aurions pas vu cq phénomène. C'est du moins ce que trompette aux quatre coins du monde le patriotisme des patriotards.
Et que dit ce Croiset encore? « Que la patrie a besoin de savoir la vérité, et que celui qui dira à son pays les vérités les plus dures est son fils le plus précieux. » Et il cite Démostlîène. un parleur. Et il conclut : « Travaillez pour faire des générations éprises de vérité et de lumière. » Ça, c'est le comble de la sottise. La patrie a besoin d'autorité, et il n'y pas d'autorité si on discute. Or tous ces apporteurs de vérités sont des gens qui discutent, preuve qu'ils ne sont pas sûrs d'avoir raison.
La vérité, elle est dans les prêches du moine Didon,^ avec le sabre du généralissime Jamont pour manche. Croyez, ou le coup de pointe. C'est ainsi que le roi Soleil convertit ceux de la Vache à Colas, ou les jeta aux Allemands pour la gloire de la France unifiée. La vérité divise qui la cherche, 1 autorité rassemble au moyen d'arguments sans réplique, et fait marcher droit tout le monde. S'il n'y avait point tant de (( vérités » qui courent, les choses iraient mieux, tous les hommes seraient d'accord dans le silence. L'autorité n'est possible qu'à la condition qu'on se taise. Qui parle, sous prétexte qu'il pense, est un ennemi public. Donc, bâillonnez ce Croiset de malheur, qui prétend que le meilleur patriote est celui qui dit a son pays les vérités les plus dures !
Celui qui profère des « vérités dures » est un traître, tout simplement. Par lui l'étranger apprend les vices d'organisation qu'il ne soupçonnait pas et qu'il n'aurait connus avec certitude qu'au jour où ils auraient produit leurs fruits, comme à Sedan. Par lui les citoyens perdent la confiance en ces hommes « sans discernement » dont parle Croiset « qui ne savent pas distinguer un document authentique d'un
392 VERS LA HÉPAnATloN
faux », en ces grands artisans de défaites matérielles et morales qui nous mènent avec tant d'élégance aux invasions, aux guerres civiles, aux catastrophes ii'réparables. Silence aux .phraseurs ! Que la paix du sabre soit sur nous! Voilà ce que commande, comme au bon temps des IMontluc, le patriotisme de l'Eglise romaine.
jNI. Croiset parle de Démosthène. Il connaît donc quelque chose de la Grèce? Il doit savoir, alors, que le sort d'Athènes était fixé, et qu'il aurait mieux valu se rendre à Philippe tout d'abord que d'aller se faire vaincre inutilement à Chéronée. Athéniens et Béotiens, très valeureux, eurent confiance en des généraux incapables et furent vaincus. Mais il faut recommander la confiance tout de même, car la confiance est d'autant plus nécessaire que les chefs sont plus ineptes, puisqu'ils n'ont pas d'autre chance de succès. Voilà pourquoi Eschine soudoyé par les Macédoniens était un grand patriote. Voilà pourquoi Démosthène, avec ses vérités, semant la division, était un traître. Que n'écoutait-on le conservateur Phocion, qui, avant de gouverner Athènes au nom de l'envahisseur, allait disant partout qu'il vaut mieux « prier que combattre ». Recueillons cette grande parole, nous qui revenons justement de Chéronée. Plus de discours, des prières. Bénissez-nous, père du Lac. A bas Croiset!
P. S. — Agréable surprise. M. Dupuy a fait un bon discours, et M. de Freycinet a renvoyé le général Renouard de l'État-lMajor. Il parait que nous avons un Gouvernement qui ne confond pas l'armée avec les hommes qui la discréditent, un Gouvernement qui veut la justice, avec la vérité, et qui, l'ayant dit, se propose de le prouver. Je ne serai pas le dernier à m'en féliciter.
5 novembre 1898.
VERS LA IlÉPARATION 393
Grouchy.
Comme l'a dit très justement Gohier, le courage du Gouvernement est surtout de l'habileté, à cette heure. Je crois bien que ni Dupuy ni Freycinet n'eussent été capables de l'acte de bravoure que fit Brisson en envoyant le dossier Dreyfus à la Cour de Cassation. Je suis sûr, en tout cas, que si la Chambre avait été réunie et qu'on lui eût demandé son autorisation, elle ne l'eût jamais accordée. Ce n'est pas deshommes rassemblés qu'il faut attendre l'action.
Quant au courage — je parle du courage civil qui est le plus rare — il semble que la politique n'en permette aux hommes les mieux doués que de trop courts accès. Brisson fut brave en revisant, il eut une heure cruelle à sa renommée quand il livra le grand Picquart à la vengeance des faussaires. Et quand vint le moment de parler, il ne sut que se taire. La Chambre, troublée par le délire de quelques agitateurs, attendait l'homme qui dirait la parole haute, qui ferait le geste de volonté. Le silence. Brisson tomba.
Et voici maintenant qu'arrivent les habiles, les faconds, les diserts, les trotte-menu suivis de la nichée qui veut mettre la dent au sac enfariné du pouvoir. Vous n'attendez pas d'eux, je suppose, l'irrésistible élan du cœur, l'action des grands caractères? Non. Elcoutez ce ministre qui change, pour voir, son fusil d'épaule, passant de la droite à la gauche, et prêt à
'A\)\ VEHS LA KÉPAllATIOX
passer de la g-.iuche à la droite dès que la fhlii^nc viendia.
Puisque l'heure du courage est passée, puisqu'il suffit d'habileté pour achever l'œuvre des autres, souhaitons que nos politiques comprennent pour un jour ([ue Ihabileté c'est la franchise, que l'habileté c'est la justice et la vérité.
Ht vraiment UNI. Dupuy a parlé comme s'il le comprenait, et, chose plus remarquable encore, M. de Freycinet a agi de même. S'ils sont capables de persévérer, de vouloir méthodiquement la même chose pendant quelques semaines, s'ils ont la force d'être justes, s ils ont l'audace de mettre la vérité tout entière sous les yeux du pays, ils rendront à la France désorientée, inquiète, vacillante, le plus haut service qu'elle puisse attendre, à cette heure, d'aucun de ses enfants, ils lui rendront l'assurance, le calme, la confiance en sa destinée.
Le génie, dans l'histoire, ne trouve pas toujours de ces occasions. Le courage, qui jette les combatils au premier rang, trop souvent les fait choir en pleine mêlée, avant le coup final du triomphe, dont le profit demeure aux S(7i,>es qui se sont réservés. Qu'importe! l'avenir fera la part de chacun... peut-être. Et s'il ne la fait pas, les braves n'en auront pas moins eu, pendant un éclair de temps, l'enivrement de leur bravoure. Ils n'ont pas besoin d'autre récompense.
Aux habiles maintenant de faire oublier leur prudence passée. Je sais que c'est trop demander de la plupart. Pour beaucoup, les qualités complexes qui les ont préservés des glorieuses blessures et les laissent intacts, prêts à l'eflPort quand la fortune passe, les rendent incapables de profiter de l'heure. Cependant, quelques-uns ont la suprême chance d'arriver sur le champ de bataille, quand l'ennemi va plier et qu'il ne faut plus que paraître. Grouchy à Waterloo. Tout de même, si Grouchy était venu, au lieu de Blûcher.* Toutes les journées ne peuvent pas être à Blûcher. Il faut bien que Grouchy arrive à temps, quelquefois!
VKUS LA HliPAnATION ;}95
A qui sera l'houneur de la bataille, alors? A Napoléon, ou à l'autre? Je réponds : A la France.
A la France, la grande personne morale que disait Gambetta, à la France qui a fait les plus beaux actes d'héroïsme et commis les pires fautes, mais qui toujours se relève de toutes ses défaillances, et qui rebondit au plus haut quand on la croit tombée, et que ses enfants chérissent d'un plus ardent amour dans le malheur : je dis tous ses enf'a/its, ne retranchant aucun Français de la France, comme font les mauvais patriotes qui se prétendent les bons.
La crise que nous venons de traverser comptern parmi les plus néfastes de notre histoire. On a pu douter de tout. Lorsqu'il nous est arrivé de voir certains soldats de trop près, cent voix se sont écriées : « Ne touchez pas à l'armée ! » et nous avons frémi de douleur. L'armée, Gonse? L'armée, du Paty de Clam? L'armée, BoisdefFre? L'armée, Esterhazy? Malheur à nous, s'il en est ainsi, nous sommes livrés.
Alors nous avons dit : « Il y a quelque part contre les fautes, contre les crimes, qui ne sont que d'un petit nombre, une loi protectrice des forces d'idéal de la patrie? » Et nous avons cherché dans le domaine du pouvoir, dans la foule, et nous avons crié : « Où est la loi? » Et les juges se sont levés, serviteurs de la loi, pour dire : « Nous ne voulons pas qu'il y ait une loi. » Et les politiques ont dit : « Gloire au mensonge ! Que, par notre volonté, ce mot resplendisse sur toutes les murailles ! )> Et le peuple, le peuple souverain, nous a crié : « ^lort aux traîtres, l'idéal est une trahison ! » Et à mesure que montait la mortelle rumeur, fermes dans notre cœur, nous avons fait le bataillon carré, et comme nos pères, nous avons répondu : « Nous ne nous rendrons pas. ))
Vertu de l'idéal, c'est toi qui donnes la victoire aux faibJes, par toi devenus forts. Vertu de l'idéal, c'est toi qui fais la force de la France humanitaire contre
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l'universelle bassesse des appétits en fureur. Vertu de l'idéal, tant qu'il y aura une pensée française, tu ne périras pas. Ainsi nous pensions. Ainsi nous voulions. I.a noble France a fait le reste. Nous lui donnions le temps de se reprendre. Elle s'est reprise. Elle a vu. Elle a compris. Elle s'est indignée. Entendez la clameur de justice qui s'élève. Cette fois, c'est Grouchy qui arrive. Le sort du combat va changer.
Enfin, voila l'heure attendue. Voilà le mot sauveur : .lustice pour tous! Il n'y a rien au-dessus. Rien que le sacrifice par delà le devoir, qui ne sera jamais que le lot d'un petit nombre. Cela, c'est la gloire d'un Picquart, d'un Picquart que Freycinet délivrera demain, s'il est sincère. Car il ne peut pas être dupe, ce Ministre de la Guerre, de la sinistre comédie qui se joue sous le prétexte d'une justice dont le nom véritable est : vengeance.
Drevfus est une victime, mais Picquart est un héros. C'est lui qui nous a sauvés du grand' naufrage d'iniquité où le renom de la France allait mourir. 11 s'est dévoué, il a souffert, il souffre encore. Que pas une minute ne soit perdue pour le racheter des barbares 1 Ils le tiennent, ils l'ont lié au poteau, ils s'amusent h lui taillader la chair. « Ah! tu as révélé nos crimes, canaille ! Tiens, cette pointe ! tiens, cette estafilade ! tiens ce coup ! Crie donc ! crie donc ! Pourquoi ne veux-tu pas te plaindre et demander grâce .' )>
Ah! c'est nous qui souffrons, mais, pour lui, c'est nous qui souffrons de le laisser souffrir. Au secours, tous les vaillants, tous les bons ! Il y a là le plus grand cœur de France qui. par notre faute, agonise. Freycinet, Dupuv, ô gouvernants d'un jour qui n'êtes que peu de chose dans votre puissance et qui demain ne serez rien que par la chance passagère de justice qui vous est accordée, hâtez-vous, la justice ne peut pas attendre !
Les preneurs de Bastilles vous ont mis en maius la clef de la loi qui fait tomber toutes les résistances. Picquart n'a pas commis une faute : l'argument n'était
VERS LA HÉPAnATioN ;;<)7
d'iuicune valeur hier, il faut qu'il compte aujourd'hui, puisque vous annoncez que la loi par vous a son jour. Nous ne demandons, pour lui, que justice !. La gloire suivra de près. Ilàtez-vous, non pour lui, mais pour vous! Grouchy débouchant sur le sombre plateau où la France l'attendait, c'était la délivrance de Cambronne, peut-être. Napoléon c'est l'audace, et Grouchy c'est la chance. Vous avez la chance. Profitez-en.
6 noi'embrc 1898.
Le petit bleu.
Depuis quarante-sept jours le colonel Picquart est au secret. Depuis quarante-sept jours la loi qui autorise la libre communication de l'avocat et de l'accusé, dans les affaires de justice civile, est délibérément violée par le capitaine Tavernier. A la tête d'une compagnie, je ne doute pas que ce soldat ferait merveille. Mais, comme juge, le moins que j'en puisse dire, c'est qu'il est déplorable. Pour un homme qui jouit d'une loi si ardente en la justice éternelle, quelle douleur ce doit être, pour lui. de mettre en œuvre, sous le nom de justice, une si cruelle parodie de son idéal!
Car il ne fera croire à personne, le pieux capitaine Tavernier, qu'il ait eu besoin de quarante-sept jours pour savoir de quelle main était le « petit bleu ». Tout le monde savait à quoi s'en tenir là-dessus, quand il a ouvert son « instruction ». Il ne pouvait pas faire
598 VEUS LA RÉPAPATION
autrement qr.e de le savoir lui-même, et, s'il avait le moindre doute à cet égard, en quarante-sept minutes, tout homme d'intelligence moyenne lui eût fait comprendre que son enquête ne pouvait aboutir qu'à la confirmation des dires de Picquart. Môme en supposant le capitaine Tavernier d'une intelligence extraordinairement lente — ce qui n'est point du tout le cas, m'assure-t-on — aucun homme de bon sens n'admettra jamais qu'il fût besoin du secret pour faire expertiser une écriture. Le principal efTort du capitaine Tavernier, en eflfet, a consisté à livrer le « petit bleu » à des experts en écritures.
Ces professionnels sont devenus, depuis 1894, les arbitres des destinées de la France. Les experts en écritures ont déclaré que le bordereau, qui n'était pas de Dreyfus, était de Dreyfus. Les experts en écritures ont déclaré que le bordereau, qui est d'Esterhazy, n'était pas d'Esterhazy. Bertillon dît des folies au conseil de guerre, qui l'écouta bouche bée. Teyssonnières fit sa démonstration sur des pièces que les juges, qui (par suite d'une méprise) ne les avaient pas sous les yeux, comprirent tout de même. Charavay, le plus raisonnable de tous, professe qu'il ne faut jamais condamner un homme sur une expertise en écritures, fùt-elle unanime.
Ainsi éclairé sur la valeur des expertises, le capitaine Tavernier s'empressa d'appeler à son secours les experts en écritures. Seulement, voilà le malheur. Les experts, quelquefois, en s'appliquant, peuvent se tromper. Mais il faut bien, par hasard, qu'ils tombent juste de temps à autre. Polonius peut voir belette ou chameau dans un nuage. Cependant quand on lui met Hamlet sous les yeux, il est obligé de confesser qu il voit Hamlet lui-même. Quelle fut la surprise du capitaine Tavernier lorsqu'après quarante-sept jours d'études, les experts, admis en sa présence, l'informèrent gravement que « le petit bleu » n'était rien qu'un « petit bleu », de quoi l'excellent juge demeura tout bleu lui-même.
V£HS LA llÉPAliATlON .JCJi)
— Et c'est tout ce que vous avez à me dire' fit-il 1 une VOIX alarmée.
— Oui,, capitaine. Xe vous en doutiez-vous pas'
— Si, mais, l'adresse:'
— L'adresse? Eh bien! le nom d'Esterhazy est écrit sur un grattage Vous le saviez bien, puisque le lait est
relate danstouslesjournaux.D'ailleurs,endeuxannées, I autorité militaire a eu le temps de s'en apercevoir
— bans doute, s'exclama Tavernier. Vous dites bien que le nom d Esterhazy est écrit sur un grattar.e > \ ous le reconnaissez? ^
— Vous n'avez pu faire autrement que de le voir vous-même, capitaine. Un enfant le verrait
— Alors il y a un faux? Un faux de Picquart. J'en étais sur! Je savais votre art à toute épreuve. Je vous remercie, messieurs, du zèle que vous
— Un faux? Oui. Il y a un faux, capitaine. Vous avez bien compris. Seulement, il peut être de tout le monde excepté du colonel Picquart.
— Comment cela?
— C'est très simple. On a écrit le nom d'Estcrhazv sur un grattage. Mais il n'est pas douteux qu'il y avaft également le nom d'Esterhazy avant le grattage puisque 1 adresse est demeurée : « 27, rue de la Bifnl faisance » écrite de la même main que le corns de la dépêche. Le colonel Picquart, qui soutenait que le « petit bleu „ était adressé à Esterhazy, n'avait aucune raison de gratter ce nom pour le récrire tandis que ceux qui voulaient faire croire que le colonel Picquart avait commis un faux ont pu faire le grattage pour l'attribuer plus tard à ce dernier, en 1 accusant d avoir substitué le nom d'Esterhazy à celui a un autre destinataire.
— Ciel! Que me dites-vous là?... Mais alors le laussaire, en laissant l'adresse, a été d'une bêtise
— Dieu permet quelquefois que les criminels soient plus betes que les experts. Sans cela...
— C'est affreux! AIo«s vous ne croyez pas que licquart...? "^ ^ ^
jOO vers la IlÉPARATION
Capitaine, c'est assez de nous être trompés deux
fois sur deux. Ce coup-ci, Paul Mcyer, Louis Havet, Giry nous feraient vraiment passer un trop vilain quart d'heure. Tout ce que nous pouvons l'aire, c'est de recliercher, par des comparaisons d'écritures, au cas où il vous plairait, si Henry ou tout autre ne serait pas l'auteur du faux,
Ah bien, merci! X'insistez pas, vous me feriez
de la peine. Bonsoir, messieurs. Attendez pour venir que je vous fasse mander.
Tel est présentement le résultat des quarante-sept jours de travail du capitaine Tavernier, y compris quarante-sept nuits d'insomnie. Qui ne compatirait aux ennuis du capitaine-magistrat?
On a proposé de chanter pouilles h Picquart sur d'autres matières. Il a consulté Leblois à propos d'une affaire de pigeons voyageurs. C'est très grave, car il y a un dossier secret de pigeons. Et au conseil de guerre qui jugea (!) Esterhazy, Henrv, pour faire croire que c'était le dossier secret qui avait été communiqué à l'avocat, l'avait tranquillement ^ substitué à l'autre. Dès le premier coup d'ceil, la fraude fut découverte par Picquart, et dénoncée. 11 parait difficile de recommencer cette canaillerie. Les amis de Henrv feront bien de s'en tenir la et de se contenter de la danse du scalp sous le scalp, pour
cette fois.
Mais quelqu'un qui ne peut se désintéresser de l'affaire, c'est M. de Freycinet, je suppose. Il est désormais acquis au débat qu'il y a un faux. Un faux de qui? Le capitaine Tavernier lui-même est obligé de reconnaître que ce ne peut pas être un laux de Picquart. Le ministre de la guerre a maintenant le devoir de rechercher le criminel, qui se trouve nécessairement parmi les détenteurs du dossier. Et comme le crime fut manifestement commis pour perdre Picquart. il n'v a qu'à faire porter l'enquête sur ses ennemis : Henry, du Paty de Clam déjà convaincus de faux, d'autres encore. On découvrira la vérité, si
Ton veut. Nous ne tarderons pas à savoir si M. de Freycinet voudra. S'il hésite, nous serons dans l'obligation do lui rappeler ce devoir.
La mise en liberté du colonel Picquart n'est plus qu'une question d'heures, sans doute. Mais cet acte de justice tardive ne saurait suffire. Il faut que quelquefois les juges militaires découvrent les vrais coupables, et les punissent : c'est une révolution nécessaire.
D'ailleurs la question va se poser devant la Cour de Cassation de savoir si Henry ne fut pas le complice de la trahison d'Esterhazv. Il y a là-dessus contre lui les présomptions les plus graves. Des soupçons peuvent s'égarer sur d'autres. M. le Ministre de la Guerre doit au pays toute la vérité. Nous nous débattons depuis assez longtemps dans les machinations ténébreuses de l'Etat-Major. Il est temps que la toutepuissance du mensonge soit abaissée. Il est temps que la justice triomphe du crime.
8 novembre 1898.
Sous Freycinet.
Je disais hier que la mise en liberté du colonel Picquart n'était plus qu'une question d'heures. Il paraît que je faisais trop d'honneur à M. de Freycinet. Le Gaulois, qui est demeuré l'organe de l'Etat- Major, nous informe que « ce bruit est absolument
eiTonô ». Un secret de quarante-sepl jours ne suffit pas à la rage de la jésuitièrc galonnée.
M. de F'reycinet, en prenant le Ministère de la Guerre, a, suivant sa constante habitude, tout promis h tout le monde. Aux « dreyfusards » il a dit: « Je vais faire justice », aux Jésuites : « Je saurai défendre « riwnncur de Vannée », étant bien entendu de part et d'autre que « Vannée », comme dans la langue de Billot, cela veut dire simplement Boisdeffre, du Paty de Clam, Gonse, du Lac et Cie.
Ferme en selle sur cette équivoque, Freycinet s'installe en son Ministère et se met en devoir de satisfaire tout le monde. Il change Renouard pour Brault, il nomme gouverneur de Nice le général Brunet, chef du cabinet de Chanoine, et, après ce grand effort, se repose. C'était le moment pour la bande des faussaires de reprendre l'offensive.
Justement, le capitaine Tavernier, en dépit de tous ses efforts, venait d'être obligé de reconnaître que « le faux de Picquart » n'était pas de Picquart. En tout autre pays, la mise en liberté devait s'ensuivre. Chez nous, il n'en va pas de même, et nos juges civils et nos juges militaires ne haïssent rien tant, dans un accusé, que les preuves d'innocence. A plus forte raison quand il s'agit d'un homme contre qui toute la bande qui détient le pouvoir est engagée.
Picquart a contre lui tous les amis des faussaires, toute la moinerie éperonnée de l'Etat-Major qui ne peut se sauver que par le triomphe du mensonge. Cesont là des forces que M. Freycinet respecte, car il a le respect de toutes les forces, hautes ou basses. Il ne demanderait pas mieux que de se débarrasser de Picquart qui l'ennuie. Mais il voudrait contenter en même temps ceux qui demandent justice pour l'innocent et ceux qui veulent pour le justicier la torture. «Laissez-moi résoudre cette question à ma manière », disait-il récemment à quelqu'un. Sa manière, c'est d'aller grignoter des dossiers dans un coin, et d'attendre que la fureur de Tavernicr s'épuise sur la
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patience de sa victime. Ce n'est pas brave, comme disait Edmond Gast à Gonse. Mais le couraoc civil n'est pas le lait du militaire, et M. de Freycinet tient beaucoup à justifier son titre de Ministre de la Guerre. Je le regrette beaucoup, car les généraux ont une excuse qui lui manque : l'esprit de corps. Il est vrai qu'étant resté longtemps — fonctionnaire, il lui est resté quelque chose du pli. C'est pour cette raison, sans doute, qu'il subit si fâcheusement l'impression de la chamarrure.
La chamarrure qui lui fait obstacle en ce moment, c'est M. Zurlinden, gouverneur (blâmé) de Paris, soutenu par la puissance élyséenne de Gyp, dont notre Ministre de la Guerre redoute les atteintes. Gyp ne veut pas qu'on lâche Picquart. Il faut donc que Picquart attende, car, semblable à Félix Faure, M. de Freycinet qui serait intrépide au canon, fléchit au grincement de la plume sur le papier. Je ne crois pas du tout que le successeur du « loyal )) Chanoine ait fait aux esterhaziens les « loyales » promesses qu'on se murmure à l'oreille dans les couloirs du Parlement. Mais il faudrait ne pas le connaître, pour douter qu'il leur ait dit quelque chose, quelque chose de rassurant, comme il sait dire. Seulement, cela ne les avance pas beaucoup plus que nous-mêmes, s'il nous avait dit exactement le contraire.
M. de Freycinet veut temporiser, paraît-il, pour tâcher d'amortir le ressentiment de ceux dont il faudra bien qu'il trahisse l'espoir, quand la solution sera devenue inévitable. Que Picquart, injustement frappé pendant ce temps, languisse dans sa prison: M. de Freycinet ne s'en alarme pas outre mesure. Il calmera Gyp ainsi. Il la désarmera par d'autres concessions. On ne pourra pas éviter de donner gain de cause finalement à Picquart, puisqu'il est innocent. Mais les faussaires sont encore trop acharnés contre lui. M. de Frcvcinet craindrait de leur faire de la peine. Picquart ne va pas se plaindre pour un peu plus de prison. Et Gyp et Zurlinden seront si con-
'tO't VKRS LA. RÉPARATION
lents! Il faut bien faire quelque chose pour l'armée.
D'ailleurs, comment ne pas se résigner? Quand Frevcinet dit: « Je veux », Zurlinden répond; « Je ne veux pas », et dans un pays où tout est à l'envers, il est bien naturel que ce soit l'inférieur qui commande au supérieur docilement soumis. Zurlinden, au surplus, n'est point de ces hommes qui ne donnent point de raisons. 11 vient justement de passer à son Juif Arthur INIeyer le dossier Tavernier contre Picquart, ouvert seulement, bien entendu, u la page de l'accusation.
Picquart est au secret, mais Tavernier n'y est pas. Zurlinden, ou ceux qui sont sous ses ordres, peuvent publier contre Picquart tous les mensonges qu'il leur plaira, après avoir préalablement mis ce dernier dans l'impossibilité de répondre. Et Frevcinet, chef théorique de Zurlinden, tolère cette ignominie, dont s'applaudit l'élyséenne Gyp toute-puissante. Est-il besoin de dire que du Paty de Clam e,st dans l'affaire, ainsi que l'attestent deux contes à dormir debout qui sont des plus belles inventions du faussaire ?
Je n'ai garde de discuter le bafouillage du Gaulois. Il faut être Ravary, Boxon d'Ormescheville ou Tavernier pour y attacher un semblant d'importance. Il suflît de dire qu'on y retrouve cette imbécillité de Lauth et de Gribelin prétendant que Picquart leur demanda de mettre au « petit bleu » un timbre qui en aurait détruit toute la valeur. Ainsi du reste. C'est la continuation de la manœuvre du faux de VEclaiv. Tandis que Henry et ses amis faisaient leurs faux, ils manœuvraient en concordance dans la presse. Obligés de renoncer pour l'instant à la fabrication des pièces fausses, nos gens continuent d'installer le mensonge officiel dans les feuilles publiques, grâce à la complaisance de INI. le Ministre de la Guerre. Combien de temps encore cette infamie sera-t-elle tolérée ?
P . S . — Au dernier moment, on annonce que le colonel Picquart sera mis en liberté demain. Faut-il croire que Zurlinden faiblit, et que Freycinet a retrouvé
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son élan ? Il doit y avoir, pour Gyp, à l'Elysée, une manœuvre de la dernière heure.
9 noi'embre 1898.
cm
Henry, Traître?
Après avoir entendu ]\IM. Mercier et Billot, la Cour de Cassation a recueilli hier la déposition de M. Cavaignac. Le témoignage de cet ancien Ministre de la Guerre sera, sans aucun doute, d'un intérêt capital. Non qu'il ait sur le cas de Dreyfus rien de nouveau à dire. Le violent parti pris dont il a donné tant de preuves lui a si étrangement gauchi l'intelligence que toute critique se trouve en lui paralysée.
Mais dans l'affaire Henry, que la Cour de Cassation doit nécessairement éclaircir, ^L Cavaignac est un témoin de la plus haute importance. Avait-il procédé lui-même a l'examen du dossier quand il a prononcé son superbe discours fondé sur l'authenticité d'une pièee fausse ? Comment a-t-il été amené à soupçonner Henry ? Je suppose que la Cour demandera communication des procès-verbaux de la commission d'enquête, qui s'est prononcée — plutôt tardivement — pour la mise en réforme d'Esterhazy. Est-il vrai que le traître, se voyant acculé, ait mis Henry en cause de telle façon qu'il n'était plus possible de fermer les yeux sur les méfaits du faussaire? Il serait indispensable d'interroger directement les membres du conseil d'enquête,
m'assure un personnage bien informe, les procès-verbaux ayant été rédigés de façon trop sommaire. La Cour de Cassation voudra faire la lumière sur ce point.
Cela est d'autant plus indispensable que notre confrère Gaston Cagniard a révélé, dans la Petite Rèpuhliquc française^ que le général Zurlinden, au Conseil des ministres où fut décidée la mise en non activité du lieutenant-colonel du Paty de Clam, donna lecture d'un rapport où il était dit que Henry, pour corser le dossier Drevfus, avait proposé à ses chefs d'v introduire quelques faux, et que ceux-ci, après réflexion, avaient refusé. L' Agence Havas a, comme il convenait, démenti le fait. Mais Gaston Casfniard dément le démenti et donne clairement à entendre qu'il tient le fait d'un membre du cabinet Brisson. La Cour suprême ne peut pas se dispenser d'éclaircir ce point préliminaire d'une cjuestion qui devient fondamentale dans l'affaire Dreyfus : Pourquoi Henry a-t-il fait ces faux?
On a allégué sa haine des Juifs. Henry n'était point homme à avoir inutilement de la haine. H faut plutôt voir en lui un serviteur des passions de son entourage. Accepta-t-il de les servir jusqu'au crime, ou quelque motif plus puissant l'entraiua-t-il dans la sombre voie où il a trouvé la mort ?
On a parlé encore de « l'honneur du deuxième bureau », engagé dans LafFaire Drevfus. H paraît difficile de croire que, pour le plaisir de prouver l'infaillibilité de ses collègues et ia sienne propre, Henry ait délibérément risqué le bagne. Quel autre motif, cependant? Ce ne peut être l'amour d'Esterhazy. Qu'est-ce donc qui liait ces deux hommes dans le faux, ou dans la trahison ?
La trahison, voilà la seule explication possible. Schwarzkoppen donnait deux mille francs par mois à Esterhazy. Esterhazv ne valait pas un sou par luimême, n'étant en état de fournir aucun document. Schwarzkoppen le disait lui-même dans un fragment de rapport daté de 1893 — époque probable h laquelle Esterhazy fit ses premières offres de trahison. « Que
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peut-il fournir ? Il n'y a pas d'inlérèt à avoir des relations avec un ofTicier de troupe. » A qui donc allait la majeure partie de ces deux mille francs ? Nécessairement à celui qui fournissait Rsterhazy de documents, à l'homme qui lui remit les pièces mentionnées dans le bordereau, qui sont, en effet, passées des tiroirs de l'Etat-Major français h l'Etat- Major allemand. Quel était le coupable, sinon l'homme qui commit des faux pour sauver Esterhazy... et sans doute pour se sauver lui-même ?
Ainsi s'éclaircirait le grand mystère. Esterhazy trahissait de complicité avec Henry. Et les complicités secondaires s'expliqueraient chez des hommes sans scrupules, par les motifs jugés insuffisants pour Henry. Jusqu'à preuve du contraire, on ne peut admettre que BoisdefFre, Gonse,du Paty de Clam, Pellieux soient des traîtres. Ils ont de toute évidence agi contre leur devoir, et violé les lois, quelques-uns comme du Paty de Clam jusqu'au faux. INIais leurs passions furieuses de réactionnaires et de Jésuites endiablés suffisent h expliquer l'entraînement d'esprits inférieurs. Voyez d'ailleurs comme la jésuitière s'est levée pour les défendre, y compris Henry lui-même.
Et puis le cas de chacun est particulier. Pellieux a probablement été de bonne foi d'abord. Peut-être plus longtemps qu'on ne croit. Car l'extraordinaire manque d'intelligence dont il a fait preuve permet toutes les suppositions. Pour du Paty de Clam, c'est le complet détraquement intellectuel et moral. H reste seulement à savoir comment Esterhazy le tenait. Il y a là encore un mystère.
Quant à Boisdeffre, le cas est encore plus obscur. Il n'est point acquis, comme on l'avait supposé tout d'abord, qu'il ait écrit à Esterhazy. Après un examen attentif, il paraît vraisemblable que la lettre de celui-ci dont M. Bard a donné lecture, où il est fait mention d'une lettre du destinataire, était adressée au général de Pellieux, auteur de la fameuse épître au « cher camarade ». Cela décharge M. de Boisdeffre d'autant.
Mais il n'en demeure pas moins incompréhensible que celui-ci se soit jamais exposé à recevoir la fameuse lettre où Esterhazy lui demande s'il est bien sur de ses experts, et concerte avec lui les mensonges qui doivent aboutir au maintien de la condamnation d'un innocent et à l'acquittement d'un criminel. L'ancien chef d'Etat-Major devra répondre, sur ce point et sur beaucoup d'autres, aux questions du juge instructeur.
Mais, tous ces mystères éclaircis, il reste le cas de Henry dont M. Cavaignac, plus que tout autre, peut nous faciliter la compréhension. Pourquoi le Ministre de la Guerre s'est-il contenté de mettre le faussaire aux arrêts simples, au lieu de le livrer h ses juges naturels? Pourquoi Henry n'a-t-il pas signé son interrogatoire ? N'a-t-il tenu aucun autre propos que ceux qui sont rapportés dans le procès-verbal du général Roget ? Pourquoi, lorsqu'il avait fallu des interrogations persistantes pour lui faire avouer ses faux, ne lui a-t-on posé qu'une seule question — et combien légère — relativement à ses complices ? Qui a visité Henry au Mont-Valérien ? Où est le procès-verbal d'autopsie ? La Cour de Cassation doit faire éclater sur tout cela la pleine lumière.
Jusqu'ici, il n'y a qu'une seule objection à l'hypothèse de la trahison de Henry. Puisque c'est à lui que le bordereau a été remis d'abord, comment, en reconnaissant l'écriture de son complice, n'a-t-il pas supprimé le document qui témoignait contre lui-même ?
Alors une question se pose : Est-ce donc à Henry que le bordereau a été remis d'abord? H l'a affirmé à maintes reprises avec énergie. Or, il paraît qu'on a la preuve qu'il a menti sur ce point comme sur les autres. On a, dit-on, le nom de l'ofïîcier qui a eu, avant Henry, connaissance du bordereau. S'il en est ainsi, les présomptions de trahison deviennent accablantes contre Henry. Cela pourra gêner les fameux patriotes qui sont en train de souscrire pour lui élever un monument.
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P. S. — Et Picquart, innocent, était toujours sous les verroux de M. le Ministre de la Guerre.
10 novembre 1898.
La vengeance.
Je disais bien que Zurlinden, avec l'appui de l'Elysée, réservait contre Picquart une manœuvre de la dernière heure. La bande, se sentant perdue, veut au moins jouir de sa vengeance et trépigner jusqu'à la dernière minute l'honnête homme par qui furent dévoilés ses crimes.
Quand Cavaignac arracha de la faiblesse de Brisson l'incarcération de Picquart, c'est qu'on disait avoir contre lui la preuve qu'il avait trahi des secrets d'Etat. Telle est l'excuse que donna Biisson pour qu'il livrât aux représailles des criminels celui qjL^i, publiquement, lui offrait la vérité. Dans cent ans, comnïe aujourd'hui, cet acte abominable de lâcheté civile pèsera lourdement sur le nom de ses auteurs. Quoi qu'il en soit, on se mit à procéder contre Picquart, au moyen d'un juge d'instruction qu'on 'estima digne de cet emploi.
Le faux de Henry découvert, on pensa que Picquart qui l'avait dénoncé avant tout autre se trouvait par là même hors de cause. Cela paraissait d'autant plus manifeste que la lettre à Brisson, qui eut pour toute réponse un ordre d'arrestation, proposait simplement
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(le démontrer que les « pièces authentiques » lues par INI. Cavalgnac à la tribune étaient des faux. Le faussaire le reconnaissait lui-inènie, maintenant. Que fallait-il de plus?
INIais BoisdefFre et la troupe des correspondants d'Esterhazy ne l'entendaient pas ainsi. Les faux étaient découverts sans doute, et Picquart avait dit vrai. Mais, il restait les indiscrétions, le secret d'Etat trahi, et là-dessus les gens qui bourraient les poches d'Esterhazy de pièces secrètes se montraient d'une rigueur intraitable. C'est du Paty de Clam qui livrait au traître le fameux document secret de V Eclair, et c'est Picquart contre qui sévissaient les juges. Ainsi l'ordonnait la jésuitière de l'Etat-Major. La jésuitière fut obéie.
Seulement, après des mois de détention, il fallut reconnaître qu'on n'avait rien contre Picquart, et ce fut tout le réquisitoire de l'accusateur public de déclarer qu'il n'était pas en état de rien prouver contre l'accusé. On ajournait le procès à une date indéfinie. La mise en liberté provisoire ne se pouvait refuser. Le défenseur avait été averti qu'il lui suffirait de la demander.
— ■M*' Labori, concluait le président, si vous avez une requête a nous adresser...?
— Mon client ne demande rien, répliquait Labori. Qu'est-ce que cela voulait dire? Hélas! le sens de
ce dialogue n'était que trop clair. L'Etat-Major n'entendait pas qu'on lui enlevât sa proie. L'accusation d'avoir violé le secret d'Etat se trouvait réduite à néant. Alors, c'était Picquart en liberté, Picquart le dénonciateur d'Esterhazy, Picquart à qui Henry le menteur criait au nom de tout l'Etat-Major : « Vous en avez menti ! », Picquart triomphant d'Esterhazy le traître, de Henry et de du Paty de Clam les faussaires, à la face de tous : un tel scandale n'était pas possible. L'Etat-Major y avait mis bon ordre. Renouard et Zurlinden s'étaient fait ce raisonnement : Puisque nous avons poursuivi Picquart pour avoir trahi des
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secrets d'Etat, quand nous savons tous que ce crime est à la charge de du J^aty de Clam que nous ne poursuivons pas, pourquoi n'intenterions-nous pas nuiintenant des poursuites contre ce même Picquart comme faussaire, puisqu'il est avéré que, depuis la mort de Henry, il n'y a pas de plus beau faussaire <{ue ce même du Paty de Clam dans l'État-Major?
Ainsi dit, ainsi fait, et quand le benoît président de la huitième Chambre offrait la liberté à Picquart, il s'était préalablement assuré que les agents de Zurlinden attendaient leur prisonnier à la porte de la salle. Ce n'était rien encore. Le Gouvernement (de M. Brisson, hélas!) qui avait fait violer la loi par ses procureurs Bertrand et Feuilloley pour sauver du Paty de Clam le faussaire (voir l'arrêt de la Cour de Cassation), n'hésitait pas à faire livrer Picquart par la justice civile à la justice militaire, pour permettre à celle-ci de violer la loi sur l'instruction criminelle qui autorisait le prévenu à communiquer avec son défenseur.
Nous n'en sommes plus à nous étonner de cette trahison du droit de la part d'hommes politiques qui, après avoir été indignement joués par Zurlinden, Ministre de la Guerre, avaient nommé ce même Zurlinden gouverneur de Paris, sur l'ordre de Félix Faure, engijponné. Quel nom donner, dans cette déroute de tous les caractères, à l'acte par lequel les ministres, ayant refusé de laisser poursuivre Picquart, se laissèrent impudemment bafouer par Zurlinden et par Chanoine, dont la double loyauté — que nous dénommons dans le civil hypocrisie — machina des poursuites quand même? Et comment apprécier surtout la honteuse lâcheté d'un Gouvernement qui blâme un général pour manquement à son devoir, et n'ose pas le dire?
Voilà dans quelles circonstances et par quelles sortes de gens fut à nouveau poursuivi Picquart. Vraiment, comme dit Lalance, qui donc ne préférerait son rôle à celui de ses accusateurs?
412 VERS LA UKPARATIOX
Le prétexte de l'Ltat-Major, qu'on ne l'oublie pas, c'était une accusation de faux à propos du « petit bleu )>. Une imbécillité! Qu'importe? On ne fait pas un faux pour démontrer la vérité, et la vérité est éclatante aujourd'hui. De plus, l'auteur du « petit bleu » *a toujours déclaré qu'il était prêt à se faire ^ connaître, et à administrer la preuve. On ne comptait donc vraiment rien prouver contre Picquart. Mais on voulait le tenir, et on le tint au secret, en eflfet, et on l'y tient encore, rien que pour satisfaire la vencreance des traîtres et des faussaires. Que serait-il advenu de lui s'il n'avait pas publiquement dénoncé les assassins?
Quarante-neuf jours de secret, et l'accusation est aussi avancée qu'à la première heure. Zurlinden avait fait venir le capitaine Tavernier de Marseille tout exprès, et le capitaine Tavernier avait fait de son mieux.' Tout cela pour aboutir à reconnaître que le faux attribué à Picquart était un faux de Henry, suivant toute apparence. Heureusement, M. Cavaignac n'a pas eu l'idée d'ouvrir une instruction pour savoir si Henry avait des complices. Cela dispense de pousser trop loin les investigations si bien commencées sur le « petit bleu )).
Mais alors, pensez-vous, puisqu'il est maintenant établi que Picquart n'a pas fait de faux, on va le mettre en liberté? Quelle erreur! C'est ici qu'éclate le génie de Zurlinden soutenu contre Freycinet par Félix Faure. Il y a quelques jours à peine, le capitaine Tavernier disait à Edmond Gast : « Je fais procéder a une expertise : aussitôt qu'elle sera finie, je lève le secret du colonel Picquart. )> L'expertise est finie. Elle a tourné contre Tavernier, et la maison militaire de Gyp, elle-même, n'a plus rien h dire. Eh bien si, justement : on trouve matière à dire. Avec les raclures du dossier, le capitaine Tavernier a composé une sorte de pot-pourri d'accusations mensongères dont Arthur Meyer, comme il était juste, a eu Fa primeur. Picquart est au secret, il ne peut pas
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lépoiulre : donc, en avant le Juif de la jésuitière et toute la bande furieuse contre le prisonnier bâillonné, ligolté ! ,
Pour répondre aux griefs d'Arthur Meyer, le doucereux Tavernier a jugé qu'il avait besoin d'administrer encore quinze jours de secret hPicquart. Après cela, qu'inventera-t-on? Zurlinden et Gyp trouveront bien quelque chose.
Quant h Freycinet, il est battu mais bien content. Vous comprenez que Picquart au secret, ça ne l'empêche pas de dormir. Il est redevenu ministre, il ferait encore un Président sortable. Cette idée le chatouille très doucement. Vous lui dites que la torture inflieée a ricquart pour avoir bien servi son pays est un crime .* Crime est un bien gros mot, et fort vilain. Mettons inconscient, dit Lagrange de Langres, « le vieil abonné du Gaulois «, chef du cabinet civil du Ministre de la Guerre. M. de Freycinet patiente pour Picquart. Ce n'est pas nous qui sommes à la chaîne, comme disait Gonse, un grand cœur.
Je sais bien qu'il y a toujours cette question de Labori : « Monsieur le Ministre de la Guerre, M. le procureur de la République m'informe qu'il est empêché par votre capitaine Tavernier de m'assurer l'exercice du droit légal qu'il me reconnaît de communiquer avec mon client. Voulez-vous, je vous prie, faire respecter la loi par vos juges militaires ? » Zurlinden n'a pas répondu, Chanoine n'a pas répondu, Freycinet ne répond pas davantage. Il y a tant de choses à faire avant le prochain Congrès de Versailles.
11 novembre 1898.
li4 VERS LA lULPABATION
Poursuites libérales.
Urbain Gohier est poursiiiAi pour son beau lÏA're, V Armée contre la Nation, par ^IM. Edouard Lockroy et Charles de Freycinet, à la demande de M. Le Provost de Launay. L'aventure est bien suggestive. M. Le Provost de Launay est bonapartiste et Jésuite. C'est lui qui dicte leur conduite aux gouvernants républicains, Edouard Lockroy, journaliste, et Freycinet, académicien libéral. Comment s'en étonner quand on se souvient de Zola, poursuivi à la requête de M. de Mlin, cuirassier de Jésus, cj[ui mêle sur son front l'eau bénite au sang des prisonniers de la Commune? En ce tempslà, c'était Billot, Ministre de la Guerre. INIaintenant, c'est Freycinet. Eh bien ! 'il n'y a rien de changé : voilà tout. Rien qu'un mensonge nouveau s'ajoutant aux mensonges passés, ce qui commence à mettre au compte de nos politiciens un respectable amas de canailleries.
Freycinet est de l'Académie. Il a écrit, à ce propos, sur Augier des pages qui ne sont pas immortelles. Mais son intelligence, conductrice de mines discrètes, se plaît à mettre en œuvre une culture littéraire d'ingénieur. Intelligence déliée, dit-on. Déliée à ce point que toutes les parties n'en tiennent point ensemble, jouent l'une sur l'autre suivant les affinités du moment. Et cette dislocation même n'est point sans avantage, puisqu'elle lui permet de s'adapter indifféremment à toutes choses, suivant l'intérêt de l'heure.
Paul de Cassagnac lui a souvent reproché d avoir été le candidat officiel de l'impératrice. Quelle injustice! C'étnit sous l'Empire, et cela explique tout. Sous la République, maintenant, le pape lui-même est républicain. Libéral, d'ailleurs, M. de Freycinet ne l'est pas moins que Léon XIII en personne. Sovez sûr qu'il gémit en son cœur de la signature qu'il va donner à cette fin de faire jeter Urbain Goliicr en prison. Mais il aime tant l'armée, dès (ju'il en est le ministre !
Il aime bien les lettres aussi par devoir d'académicien. Seulement l'armée a toutes ses préférences, l'armée de la jésuitière qui exploite et réduit à l'impuissance l'armée de la nation : l'armée de moines bottés qui reconnaît pour chefs les hommes de Sedan, de Lang-Son et de Majunga, et crie à la boucherie pour un article de journal dénonçant ses crimes contre la patrie.
Cette armée-là n'est pas l'armée de Gohier, c'est vrai. Les armées de défaites ne lui suffisent pas, h ce fusilier de deuxième classe, qui voit dans l'organisation militaire autre chose qu'un instrument de parade et de répression bourgeoise. Il veut l'armée pour la défense efficace du territoire, l'armée de la patrie, non l'enrégimentation d'une tourbe pour les caracolades des be«rux fils dont les noms sont inscrits dans les fastes des grands désastres.
Il dit que les émigrés de Coblentz ayant été contraints par la Révolution à renoncer à l'exploitation du peuple français, leurs fils, chassés de la domination civile, se sont réfugiés dans la domination militaire, et prétendent user de la nation militarisée comme leurs aïeux faisaient du peuple de labeur. Xi justice ni loi : on ne l'a vu c[ue trop clairement. Xulle autre règle que la volonté de quelques-uns. volonté sans frein, déchaînée jusqu'au crime, s'il est besoin.
Même à Coblentz, la noblesse française était la France : le reste ne comptait pas. De même ce sont les hommes de Sedan, de Metz, de Lang-Son, et de
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Miijunga qui sont l'armée : le soldat ne vient là que pour laire nombre aux capitulations, aux massacres causés par leur présomptueuse ineptie. Voila pourquoi il n'y a pas d'entente possible entre Gohier et les BoisdefTre et les du Paty de Clam dont JNI. de Freycinet Tait ses clients, à cette heure.
Gohier soutient que l'armée doit être la chose de tous et non plus la propriété des artisans de débâcles. C'est pour cela que ^I. de Frevcinet le fiiit poursuivre. Gohier dit que l'ancienne aristocratie française, coirompue par l'éducation jésuite, n'a su que conduire la France aux abîmes, et que les rejetons de son abêtissement fastueux, déployant dans le militaire' les mêmes qualités que les pères dans le civil, sont en train d'achever la perte de la France. Il le dit, et le prouve par les faits de notre récente histoire militaire.
Et le pire, c'est que Frevcinet le sait comme lui, et, si je le tenais entre quatre murs, il me flùterait dans l'oreille un de ces « Vous avez raison » dont je n'ai point perdu le souvenir. Il le sait, et il poursuit Gohier sachant que c'est le vrai patriote, celui-là, et que les autres sont des exploiteurs de patrie. Il est d'esprit trop fin pour être dupe de ces gens. Il est d'esprit trop faible pour leur tenir tète. Ils ont la force du jour. Il les sert. Que Gohier soit seulement Président de la République demain, il servira Gohier tout à son aise, et nous aurons beaucoup de mal à l'empêcher de jeter Gyp au cachot.
Il y a des hommes ainsi. Vovez Lockroy, cet autre ennemi de Gohier. C'est à la prison de Sainte-Pélagie, si j'ai bonne mémoire, que le mandat des Marseillais le vint chercher pour l'envover à l'Assemblée nationale. \ la prison de Sainte-Pélagie, où il souffrait le martyre pour la liberté de la presse ! O ironie des destinées! Gohier, si jamais le malheur veut que tu sois ministre de quelque chose, promets-moi d'être doux à Lockrov, supposé qu^ lu n'en aies pas fait ton soussecrétaire d'Etat!
Présentement, Lockroy, président honoraire de je ne
VERS LA nÉPARATlON h 11
sais quelle Association de presse républicaine, veut jeter Gohier, journaliste, en prison. Et pourquoi, je vous prie? Parce que Lockroy aime la marine, comme Frcycinét rarmée, pour changer sa plume en plumet. 11 veut être ministre, le pauvre, pour construire les cuirassés qu il blàme, et présider à la reculade de 1^'ashoda, après avoir voué notre marine à saint Michel, créateur de ce poste fameux d'attaché naval de France au Japon, si nécessaire à la défense de nos côtes. Chacun met son ambition où il peut.
Les hauts faits du Ministère de la Marine ne sont pas moins éclatants que ceux du Ministère de la Guerre. Une aristocratie guerrière qui soulïVe à sa tête un Duperré déserteur se juge. 11 n'y avait qu'un homme, dans toute la marine, capable de fuir le combat. Ils en font leur chef. Et n'allez pas leur demander compte des milliards pris du contribuable pour notre défense navale. Ce serait « insulter la marine » qui ne doit pas de comptes. Félix Faure, qui organisa si glorieusement l'expédition de Madagascar, au moyen de transports anglais, n'a pas de comptes à rendre. L'incurie des chefs a coûté la vie à six mille soldats français, en dehors du feu de l'ennemi. On avait oublié la quinine. Des montagnes d'approvisionnements se sont perdues sur la plage de Majunga. M. Cavaignac a jugé que c'était bien, ''et qu'il y avait lieu de féliciter les organisateurs de ce beau coup.
Et la Chambre a battu des mains, comme le Sénat hier à l'interpellation de M. Le Provost de Launay sur les accidents causés par l'imprévoyance militaire aux dernières manœuvres. Freycinet a déclaré, sans rire, que ce n'était la faute de personne. Les accidents sont le fait de « circonstances particulières », dont il s'est bien gardé de dire un mot. Et, d'ailleurs, il veille, le bon ministre, il va envoyer une circulaire aux « ci/'constances particulières » pour leur dire de ne plus recommencer. Voilà de quoi M. Le Provost de Launay, terrible à Gohier, s'est benoîtement contenté.
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Gohier. lui, est plus exigeant. Il veut des Ministres de la Guerre et de la Marine qui s'occupent d'autre chose que de se ménager l'appui des exploiteurs de la marine et de l'armée, à qui nous devons nos désastres et qui sont les pires ennemis de la France. Il veut des parlementaires qui aient d'autre souci que de profiter — pour la clientèle — des ministres qui profitent des exploiteurs de la défense nationale : des parlementaires qui contrôlent Mais les parlementaires ne veulent pas contrôler. Ils veulent exploiter. Et les ministres trouvent plus commode, pour perpétuer leur pouvoir, de livrer la France aux exploiteurs que de l'en délivrer.
Voilà pourquoi Gohier est poursuivi, plaidant en son désintéressement pour le seul intérêtde la France, par tous les politiciens des corps organisés pour l'exploitation de la Finance. Les méiaits de ces hommes leur valent des honneurs, avec tous les profits qui en dérivent. Et pour ceux c[ui se plaignent, en prison, en prison ! Allons, gendarmes et juges, faites votre oflice. pour des croix, pour des grades, pour l'avancement de vos petits! On sera généreux. C'est la France qui paye.
A Sainte-Pélagie, Gohier ! La chambre de Lockroy t attend. Il doit avoir laissé des Vwe la Libei'tc, sur les murs. Médite là-dessus, bon penseur, et si tu veux m'en croire, écris au-dessous : VU>e la marine .' et Vù>e r armée ! Plus tnrd, quand on les aura chassés du Ministère, mène-les là, en çisiteiirs. Alors, explique-leur que la marine et l armée c'est tous les Français en armes, et qu'il faut, pour leur plénitude de puissance, la liberté de critique et de contrôle, et puis lâche-les dans la presse avec leur plume et leur écritoire. Une vengeance d'homme libre, ami Gohier. En ce temps-là Lockroy et Freycinet eux-mêmes seront forcés de comprendre que c'est aussi la revanche d'un bon Français.
12 novembre 1898.
VEHS LA IlÉPARATION 419
Cannibales
Zola avait raison. Ce sont des cannibales. Ils veulent la mort de cet homme. Ils l'auront. L'Eglise du Dieu bon est implacable dans ses haines. La mort et les supplices hantent le rêve du chrétien impuissant à rallumer les bûchers, actes de foi, comme disait TEspagne.
On ne peut pas le brûler, ce Juif odieux dont le seul nom évoque, par toute la terre civilisée, le souvenir du plus rare ensemble de forfaits : forfaits de soldats, forfaits déjuges, forfaits de politiques, avec la haute complicité du peuple souverain, sous l'inspiration bénie de l'Église. On ne peut pas le brûler tout d'un coup, mais on peut le faire mourir à petit feu, le torturer lentement, savamment, comme saint Dominique faisait en ses cachots d'inquisiteur, comme Tavernier fait de Picquart.
Nous vivons dans un temps de sauvagerie. Le moine Didon, brutalement grossier, demande des tètes au soldat de Dieu, Jamont, qui fait un signe favorable. Moins bruyant, le père Du Lac fait plus efficace besogne. Il tient son Juif, et ne le veut pas lâcher. Bazaine, traître effroyable, mais chrétien, se vit gracier de la dégradation et de la mort. En une forteresse fleurie, avec échelles de cordes aux murailles, il eut des salons, un nombreux domestique, des compagnons, sa femme, ses enfants, des visiteurs. Quand il voulut partir, on lui vint en aidé. Dreyfus, qui, s'il
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rtait coupable, aurait commis le même crime que l'adjutlant Châtelain, libre ;i la Nouvelle-Calédonie, se vit illégalement appliquer, en sus de la dépoitalion, la peine arbitraire de la réclusion. Un misérable, Lebon, pour rester ministre, s'amusait à le mettre aux fers pendant deux mois, afin de pouvoir répondre, par l'annonce de cette barbarie supplémentaire, à l'interpellation qu'un article de journal antisémite faisait prévoir.
Tout ceci n'est rien encore. Dreyfus ne recevra pas de lettres des siens. On ne lui donnera que des copies, avec des suppressions, et même, qui sait ? des ajoutâmes. Car, jusque dans son île du Diable, on organisera autour de lui le mensonge : nous le verrons tout à l'heure.
C'est que le moment va venir où cet homme, par le seul fait qu'il vit et proteste de son innocence, sera la plus effroyable accusation contre l'Etat, contre l'Eglise. Devant ses juges, à la parade d'exécution où son épée fut brisée, ses galons lacérés, où il fut proclamé traître, il répondit : « Je suis innocent. » Et depuis, et toujours, confiant son honneur, l'honneur de ses enfants — ô shakespearienne ironie! — à Boisdefifre, son plus cruel ennemi, il n'a cessé de répéter : (( Cherchez le criminel, vous le trouverez, vous proclamerez mon innocence. «
Proclamer son innocence, linnocence d'un Juif? Alors, les chefs militaires ont failli, alors il en est qui ont commis des crimes, alors l'Eglise qui les possède, et les manipule, et les pétrit, pour en faire ses outils de domination sur la France, est coupable avec eux, se voit en butte aux soupçons, déchoit de sa grandeur d'intaillibilité souveraine .'
Tout plutôt que cela. Tout, la haine, la discorde semées entre les citoyens, les outrages sans nom, les accusations mensongères du pire contre le meilleur, les cris de mort jusque dans le prétoire, les juges insurgés contre la loi, le traître acclamé, le faussaire glorifié, la violence dans la rue, l'appel aux coups de
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force, les préparations criminelles, le coup de Jarnac d'un ministre en plein Parlement. Et ce n'est })as assez, encore.
A mesuré que l'innocence apparaît, le (lot de barbarie montait toujours, une presse toujours plus cruelle à la justice, toujours plus implacable à la vérité, des centaines de mille francs puisés dans le trésor de l'Eglise pour afficher dans toute la France des placards adirmant la culpabilité du Juif sans l'ombre d'une preuve, les magistrats de la Cour suprême — parce qu'ils obéissent à la loi — accusés d'être vendus à l'Allemagne.
Et h toutes les preuves d'innocence, toujours la même réponse de mort. Le bordereau est d'Esterhazy, il le reconnaît, on a retrouvé de ses lettres sur ce même papier pelure quadrillé que du Paty de Clam déclarait introuvable : Mort à Dreyfus ! Les pièces du dossier secret ne s'appliquent pas à Dreyfus : Mort à Dreyfus !Les aveuxsupposés, faitsparDreyfush Lebrun- Renault dans les dix minutes cjui s'écoulent entre le moment où il annonce qu'il va proclamer son innocence et le cri d'innocence lui-même, ne reposent sur aucun document authentique : Mort à Dreyfus ! Innocent ou coupable, pas de revision, avait dit (Tcorges Berry. On a trouvé mieux maintenant. Plus l'homme est innocent, plus grand est son crime, puisque son innocence accuse tout l'État, l'Etat républicain de l'Eglise romaine.
Par sa presse, par la sacristie et ses ramifications innombrables, l'Eglise tient l'Etat sous sa loi, et lorsqu'elle a dénoncé le Juif, lorsqu'elle a déchaîné contre lui toute sa meute hurlante, c'est à qui de nos parlementaires se détournera du maudit. Chautemps vaut Lebon comme tourmenteur, n'ayant pas comme saint Dominique l'excuse de la croyance aveugle qui fait la sincérité dans le crime. Brisson arrête Picquart, et Fieycinet le torture. Le crime de Picquart ? D'avoir connu l'innocence de Drevfus. Et tous savent Dreyfus innocent. Et si vous voulez les comprendre, lisez le
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suggestif article de M. Henry Bérenger dans la Revue des revues : Le Parlement et la Nation. Vous y verrez l'attitude d'un jeune député, agrégé de philosophie, qui votait contre la revision (en dépit de son opinion personnelle contraire' pour obéir à son mandai, c'està-dire au mandat qu'il s'était laissé imposer pour ne pas avoir à affronter dans son arrondissement les passions soulevées contre le Juif par l'Eglise romaine. Jamais il ne se vit d'ensemble un tel développement de lâcheté publique !
Il restait h M. Charles Dupuy d'achever le tableau d'un trait. M. Brisson avait promis de faire cctonaitre à Dreyfus l'arrêt de la Cour de Cassation dès qu'il serait rendu. M. Dupuy. mis en demeure, hier, par M. Joseph Reinach, qui se présentait au nom de Mme Drevfus, s'est refusé à l'exécution de cette promesse. La Cour, a-t-il dit, n'a pas jugé qu'il y eût lieu de suspendre la peine du prisonnier. Cela est vrai. Mais comment en peut-on faire résjilter l'interdiction de lui faire savoir que la Cour suprême est saisie d'une demande en revision ? Xe cherchez pas d'autre explication que la peur des journaux antisémites. L* régime infligé à Dreyfus est cruel, illégal. Sans cette cruauté, sans cette illégalité, il saurait tout. AI. Dupuy n'en disconvient pas, mais il n'a pas même le courage d'y apporter l'adoucissement d une espérance, de peur que sa pitié ue lui soit imputée à crime par quelque interpellateur. La reculade de Fashoda n'est rien auprès de cette immense déroute de la pitié humaine. Aux mains de quels lâches sommes-nous?
Et ce qu'il y a de plus effrayant, c'est que cette férocité se déploie au moment où le misérable prisonnier succombe, au bord de la délivrance, sous le poids du malheur, sous le poids du malheur que le crime de ses geôliers ajoute à celui de la destinée.
Au printemps, il écrivait pour se plaindre de sa famille admirable, parlant de maladresses commises, de fautes qui retardaient la mise en lumière de son innocence. Sa femme ni son frère ne lui avait rien
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écrit de son affaire. Qui donc lui avait donné ces nouvelles mensongères ; Qu'avait-on ajouté aux lettres des siens ? Quels faux avait-on commis, avec la complicité des gouvernants ? Dans quel but, sinon de briser son dernier lien sur la terre, son attachement aux siens qui consacraient chaque minute de vie à l'œuvre de réparation ? Dans quel but, sinon de détruire sa dernière force de résistance, l'attente de la justice, et de le jeter dans le désespoir, dans la mort ?
On n'y a que trop bien réussi. L'œuvre infâme est accomplie. A l'heure même où l'innocence de Dreyfus éclate h tous les yeux, il agonise. Hier, au Ministère des Colonies, on a montré à Mme Dreyfus une lettre de son mari au gouverneur de la Guyane. Cette fois, il annonce que, pour lui, tout est perdu, qu'il fait une dernière fois appel à M. Félix Faure, à M. de BoisdefTre (ceux-là même qui ont tout fait pour couvrir le crime contre lui), mais que c'est seulement pour la réhabilitation de sa mémoire, car il n'attend plus rien de la terre. Et il déclare qu'il n'écrira même plus h sa femme, à son frère, désormais, et, en effet, le dernier courrier n'a rien apporté de l'agonisant.
Ainsi on a consommé le crime parfait, on a donné son plein couronnement h la torture de quatre années. Pendant que Les siens bravaient le martyre pour le sauver, on lui disait : « Ils te trahissent. « On le suppliciait chaque jour dans ceux dont l'amour lui était un dernier recours, une espérance suprême. Et maintenant qu'on a brisé en lui tout ressort, toute cause de vie, on n'a plus qu'une peur, c'est qu'il n'achève pas de mourir avant que le salut n'arrive.
Voilà pourquoi Dupuv, pour la satisfaction des sacristies, refuse d'envoyer la dépêche qui, dissipant les mensonges des tortureurs, apporterait une lueur d'espoir dans la nuit du tombeau et pourrait sauver l'innocent de la mort. Ruez-vous donc sur ce cadavre, cannibales d'église et de politique, dépecez-le, disputez-vous en les lambeaux pour vos festins de bêtes sauvages, et puissiez-vous en crever de pour-
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riture, tandis que votre Soulouque se fait grotesquement attacher un mouton d'or au cou par les vaincus de Santiago, pour célébrer la gloire de son règne à Faslîoda !
13 fwi'enihre 1898.
Dans la bauge-
La bète acculée dans sa bauge fait une belle défense. Le mensonge ne veut pas céder. L'iniquité ne veut pas se rendre. A mesure que nous réussissons à pro-jeter sur un point la lumière, tous ceux de Rome et" de Sedan, aidés de la lâcheté gouvernante, s'efïorcent d'épaissir l'ombre ailleurs. Pour cela, rien ne coûte, toute infamie paraît heureuse. L'un, par une invention stupide, oblige i\L Delcassé à aller faire des excuses à l'ambassade d'Allemagne, et l'autre, son compère, s'écrie : « Voyez ce qu'il en coûte d'ouvrir le dossier secret. )■> Voilà où en sont arrivés les hommes qui nous prédisaient la guerre si nous osions juger un homme suivant les lois.
Cependant toute la bande fait rage. Arthur Meyer, pour prouver la culpabilité de Dreyfus, falsifie une dépèche chiffrée de Panizzardi à son Gouvernement, au moment de l'arrestation, et lui fait dire exactement ', le contraire de ce qu'on v trouve réellement. Le texte dit en substance : « Nous n'avons jamais eu ici, à Paris, aucune relation avec Drevfus; il en est de même
VEHS LA KKPAnATIOX 425
il l'ambassade d'Allemagne. Si donc, à Rome, on n'a jamais été en rapport avec Dreyfus, Dreyfus est innocent. » Ce qu'Arthur Mcyer traduit ainsi : « Dreyfus arrêté, ne vous préoccupez pas, j'ai pris toutes mes précautions. » Etonnez-vous que ces gens se soient rués h la glorification du faussaire.
Mais tout cela n'est rien que bagatelles de mensonges, pour susciter le sentiment public contre Dreyfus. La vraie partie se joue devant la Cour de Cassation, et c'est là que M. Cavaignac et M. Dupuy dépensent tous leurs efforts, sous la conduite du Garde des sceaux Lebret.
Voici dans quels termes M. Georges Lebret parlsx'it de l'aifaire Dreyfus à ses électeurs :
Dreyfus a été justement condamné, et je suis énergi-
quement opposé à toute agitation ayant pour but larevisioa de son procès. Comme tous les' patriotes, je réprouve hautement la campagne infâme menée en faveur du traître par un syndicat de sans-patrie.
Ainsi parlait l'homme qu'on a l'impudence de nous représenter comme président aujourd'hui à la revision en toute impartialité. Sept mois à peine se sont passés depuis qu'il salissait de cette ignominie les murs de son arrondissement. Croyez-vous qu'il ait découvert, depuis ce temps, que c'est lui qui faisait campagne avec les sans-patrie de l'Internationale noire contre la justice et la loi de sa patrie? A quel moment, par quel mot,^ par quel geste a-t-il reconnu son erreur ? Il a d'autres soucis en tête, cet homme de droit. C'est un politicien qui veut être ministre le plus longtemps qu'il se pourra. Aujourd'hui, comme hier, ce n'est pas la vérité qu'il cherche, ce n'est pas la justice qu'il veut servir. Il veut se maintenir au pouvoir par toutes les forces ambiantes dont il peut se procurer le secours, fussent-elles des forces d'injustice et de mensonge, dût un innocent, pour cela, subir dans son bagne la pire torture d'agonie jusqu'à la mort.
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Du moins Méline et Billot, eux, n'affectaient pas l'équité : ils avaient la supériorité de Tefironterie dans le mensonge. Dupuy et Lebret sont tortueux. Les amis de Freycinet le donnent pour oblique seulement. On sait que tout Teffort de la jésuitière porte maintenant sur le conte des prétendus aveux. Depuis la découverte du papier pelure, ils n'osent plus prononcer le nom même du bordereau. Du dossier secret, plus un mot : on reconnaît que celles de ces pièces qui ne sont pas fausses visent d'autres personnes que Drevfus. On fait le silence sur les fausses lettres de l'empereur d'Allemagne, qui prouvaient la trahison de Drevfus, comme sur les fausses photographies qui représentaient la trahison de Picquart. Et, dans l'impuissance absolue où Ion est de trouver même un semblant de preuve, on se rejette sur le mensonge des aveux, où s'accrochent définitivement en son naufrage la fortune politique de M. Cavaignac, rare trouvaille de M. le ministre Bourgeois.
INI. Cavaignac ne cherche pas de preuves, lui! C'est, à son point de vue, une question parfaitement secondaire. On ne peut rien relever contre Dreyfus : cela ne le trouble pas un moment. Un capitaine de gendarmerie a dit que Dreyfus avait fait des aveux commençant par ces mots : « Le Ministre de la Guerre sait que je suis innocent. » Ce propos suffit à M. Cavaignac pour faire mourir un homme au fond d'un cachot, car Dreyfus — toujours suivant le gendarme — aurait ajouté: « Si j'ai livré des documents... ^^ A-t-il dit : « Si j'ai livré... » ou : « Si j'avais livré... »? La première hvpothèse est absurde parce qu'elle est contredite par le premier membre de phrase : « Je suis innocent. » La seconde, au contraire, est une nouvelle attestation d'innocence par la réfutation de l'éternelle suggestion du misérable du Paty de Clam : <!C Avouez que vous avez livré des documents, au moins pour l'amorçage! »
Tout cela ne tient pas debout. Tout cela ne supportera pas cinq minutes de discussion, après la
confrontation de Lebrun-Renault et de Dreyfus. II n'importe. C'est là-dessus que font campagne Cavaiffnac et .Dupuy, courant, chacun de son côté, après fa succession de Félix Faure. Quel cas voulez-vous que ces aspirants-potentats puissent faire de la vie et de la mort d'un Juif, quand G>p leur montre, au bout de la voie obscure, la radieuse couronne présidentielle où s'accroche la Toison d'or?
Comprend-on maintenant pourquoi M. Cavaignac promène partout son dossier des aveux, répétant à chacun : « Je suis content, très content. » Comprendon aussi pourquoi Dupuy se jette à tout venant pour verser dans l'oreille \ittentive cette confidence: « Cavaignac a complètement retourné la Cour de Cassation. » Personne ne sait mieux que lui que c'est un mensonge. Mais cela peut toujours donner du cœur aux journalistes amis : c'est tout ce qu'il faut pour un jour. Demain on inventera autre chose.
M. de Freycinet, lui, met plus de soin dans son travail. Il a pris Picquart à son compte, et je suis bien tranquille pour l'homme de cœur — c'est de Picquart que je parle — si le ministre qui ne présente à son actif que de l'intelligence a intérêt à le sauver. Tl ne s'agit pas de justice, il ne s'agit pas de vérité : c'est le dernier souci de nos politiciens. Il s'agit de l'intérêt que tel ou tel peut avoir à sauver Picquart ou à l'anéantir. M. de Freycinet veut être Président de la République comme tous les autres. Cette couronne, perpétuellement mise aux voix, perdra la France comme elle a perdu la Pologne, Ils sont là, tous haletants après le signe de la grandeur, à défaut de la grandeur elle-même, absente. Le salut de Picquart ou sa condamnation pourront-ils avancer d'un pas vers l'Elysée l'homme qui tient dans ses mains la balance? Voilà toute la question.
Au langage ambigu ou contradictoire des journaux, je reconnais la source dominicaine des informations. Le Gaulois de Lagrange de Langres annonce que décidément le colonel Picquart va passer devant un con-
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seil de guerre pour crime de droiture, et qu'on nous fera la grâce de ne pas demander le huis clos, devenu d'ailleurs impossible. Un autre nous dit que, sans M. de Freycinet, Picquart resterait au secret jusqu'en janvier, et que nous devons une grande reconnaissance au ministre qui permet que le secret soit levé quand l'instruction est finie.
Au-dessus de tous ces contes, il y a ce fait que l'heure est décisive non pour Picquart, mais pour M. de Freycinet. C'est sur lui-même que le Ministre de la Guerre va prononcer demain. S'il se lève, à son tour, contre le héros, avec les criminels, les faussaires, les menteurs, il aura souillé sa vie d'une tache ineffaçable, il aura mis sur son nom l'éternelle flétrissure, car il se sera rendu consciemment coupable du plus
frand crime contre l'homme juste qui a refusé sa part iniquité, contre l'homme de conscience haute qui affronte le mensonge de toutes les puissances de la terre et du ciel coalisées.
Après tout, peut-être le politicien le plus endurci n'est-il pas incapable d'un involontaire frémissement du cœur ? Je ne puis, il est vrai, promettre à M. de Freycinet, en récompense du devoir accompli, l'estime d'Arthur Meyer, et ces précieuses voix du duc d'Orléans qui, au Congrès, firent l'élection de M. Félix Faure. Non. Il ne peut récolter que les outrages de ces gens à suivre la droite voie. En revanche, il trouverait peut-être, tout au fond de lui-même, des satisfactions inconnues, auprès desquelles les félicitations d'Arthur Meyer perdraient de leur importance. S'il essayait une fois? Qui sait? Tout arrive.
î'i novembre 1898.
VEHS LA nKPAIlATIOX 429
La bêtise de Néron.
Je crois que jamais pareil vent de bêtise ne souffla sur tout un pays. Ce n'est pas en vain que notre grande éducatrice, l'Eglise, prêche aux pauvres d'intelligence, les (elicités de son paradis. Il y aura décidément, parmi nos maîtres, un grand concours d'élus.
Je ne vois guère parmi eux que Gyp qui ait du sens et fasse au moins ce qu'elle veut. Gyp n'est pas bête, je le proclame, car, sans mandat de personne, elle gouverne nos gouvernants pour l'avantage de ses croyai}ces (!). Comme la Romaine du cirque, elle a retourné le pouce ;-il faut donc que le Juif Dreyfus meure. Cela, c'est une raison. Le christianisme d'universelle bonté n'a pas encore assez versé de sang. Pas assez de bûchers, de gibets, de supplices, pas assez de massacres petits et grands. Il lui faut encore des gémissements d'hommes qu'on tue, des cris de torture et d'agonie, pour l'édification de ses bourreaux bénins, qui font monter au ciel, avec l'odeur du carnage, l'encens des prières d'amour.
Donc Gyp se comprend. Mais Félix? Mais Dupuy? [ Mais Freycinet ? Mais Lockroy et toute la bande ? Ils » ont mis le Gouvernement en société anonyme, sous prétexte qu'un monarque était trop personnel et tirait a lui et à ses créatures toute la substance de l'Etat. La vérité est que nos rois n'ont pas hiit autre chose. Mais eux, les prétendus serviteurs du peuple, que
nous ont-ils donné de meilleur? Ne se sont-ils pas rués férocement sur tous les profits du pouvoir? Et pour garder leurs avantages, sans souci de la chose publique, que font-ils, sinon de se mettre au service de toutes les puissances d'oppression sociale du passé? C'est pourquoi je dis qu'ils sont bêtes, car ils n'illusionnent qu'eux-mêmes sur leur compte, et l'inévitable destinée les fera victimes de leur bassesse.
Voyez le carnaval de tous ces parvenus mal décrottés qui se croient empereurs. Deschanel veut jouerau Morny, et, de peur que nous ne nous ébahissions pas à ses pitreries distinguées, nous le fait annoncer par Arthur Meyer. Félix Faure interdit que tout autre que Gyp ne lui adresse la parole d'abord, et ne donne pas la main aux secrétaires d'ambassade, comme l'empereur de Russie. Quand il va h la Comédie-Française, il fait mettre un municipal sur chaque marche de l'escalier et bouscule les spectateurs pour se faire présenter les armes. Hier, à l'Odéon, il a fait attendre le public plus d'une demi-heure parce qu'il voulait être salué de la Marseillaise. Jamais Napoléon III ne s'est permis cette inconvenance. Félix a eu sa Marseillaise, mais avec accompagnement de sifflets.
Grâce à Félix, qui, depuis les fameux transports de Madagascar, n'a cessé d'être le véritable Ministre de la Marine derrière le paravent de simili-secrétaires d'Etat, nos côtes ne sont pas défendues, et nous avons dû accepter, sans mot dire, le pire affront de l'Angleterre. Que de bruit pour l'indemnité Pritchard, il y a cinquante ans passés ! Que de silence aujourd'hui, après les fanfaronnades des faux patriotes à qui nous sommes redevables de cette humiliation! Eh bien! cela ne suffit pas à Félix, et le voilà qui donne une grande fête pour célébrer, sous prétexte d'une Toison d'origine obscène, Santiago etFashoda, sous les auspices du Russe qui s'enrichit d'argent et de territoires par notre amoindrissement.
Etonnez-vous quand l'opinion publique en est a ce point de ne pas sentir la honte de ces spectacles que
VERS LA lŒPAHATION 4;{1
Dupuy, Freycinet, Cavalouac, Deschanel, Poincaié, Mesureur fassent le rêve de recommencer Napoléon,' sans les. victoires! Ils ne veulent pas être maîtres, oh! non, puisqu'ils n'ambitionnent que de servir. Ils veulent avoir l'air de régner, chacun suivant ses moyens, et pour cela ils ne reculent devant rien, ni sottise, ni crime.
La sottise? Concevez-vous quelque chose de plus bète que Lockroy se faisant aider par Gohier pour critiquer la marine h tour de bras, et, devenu ministre par ces critiques, se retournant contre son collaborateur, et le faisant poursuivre parce que celui-ci n'a pas changé d'opinion ?
Le crime? Je ne crois pas qu'il y ait un pavs de sauvages où le forfait qui s'accomplit en ce moment contre Dreyfus fut toléré. Behanzin tuait d'un coup : c'était clémence. Néron faisait flamber des chrétiens qui, plus tard, se rattrapèrent sur les Juifs. Il a fallu venu- jusqu'à ce temps pour savoir ce que peut Néron mis en Société anonyme, un monstre en poussière de Deschanel et de Dupuv.
Ce qu'il peut sortir de cruauté d'une collectivité irresponsable d'impuissants, on ne le savait pas encore. On le sait maintenant. La lâche férocité de ces tortionnaires d'innocent ne sera pas dépassée. Ils ont accumulé contre un homme toute l'ignominie humainf. Ils l'ont torturé dans sa chair par le cachot, par la ferraille. Ils l'ont tenaillé jusque dans les fibres les plus profondes de son cœur, en arrêtant au passage les paroles des siens, en les dénaturant, en les faisant mentir, en lui représentant ceux qu'il aimait, ceux en qui résidait sa dernière espérance, comme oublieux, détachés de lui, ennemis peut-être, en refusant par un surcroit de lâche barbarie d'envoyer le message sauveur.
Voilà ce qu'ils ont fait en se mettant à dix, à cent, a mille, Président, ministres, parlementaires, pour égaler, tous ensemble, la scélératesse d'un seul, dans la complicité de la foule indifférente, dans le
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silence des pieux marchands de bonté. Maudite soit l'Eglise romaine pour avoir lait de la France {rénéreuse le sombre réceptacle de ce crime universel !
Jusqu'où ira impunément le forfait? Un avenir prochain le dira. Peut-être la victime ne sera-l-elle délivrée des bourreaux qu'à l'état de cadavre. Peutêtre ne pourrons-nous offrir aux siens que la réparation de l'histoire. Nous n'épargnerons rien pour la justice, même tardive. C'est l'honpeur du pays qu'il s'agit de sauver.
Contre la justice, contre l'honneur du pays, trois hommes s'efforcent en ce moment : Dupuy, de brutalité joviale; Lebret, imbécile Ministre de la Justice qui ne voit dans ceux qui demandent la justice « ([u'un syndicat de sans-patrie « ; Freycinet, qui, ne disant rien, laissera faire, aidera même, au besoin, tout le mal jugé profitable à ses intérêts.
Il va déposer demain devant la Cour de Cassation, M. de Freycinet. Ce sera bref. Il n'a pas d'opinion, ce Ministre de la Guerre. Il n'est pas tenu d'en avoir, je le reconnais. Mais quand Cavaignac en a une et la propage par les movens que l'on sait, quand Chanoine, qui n'a jamais vu le dossier, déclare impudemment qu'à ses yeux Dreyfus est coupable, M. de Freycinet ministre ne sent rien sous la mamelle gauche qui le pousse à dire ce qu'il croit la vérité. Que sur lui soit la honte de ce silence! Il n'y a pas de place honorable entre la justice et le crime, entre la vérité et le mensonge. La justice et la vérité se passeront de lui comme elles se sont passées de Chanoine, de Zurlinden, de Cavaignac, de Billot, de Mercier et de toute la bande.
Qu'il prenne place parmi eux ! Qu'il piétine Picquart à son tour, après ses dignes acolytes? Pour donner le coup de mort à Picquart, il cherche à se cacher misérablement derrière un article du Code militaire qui permet d'interdire toute communication de l'accusé avec son défenseur, tant que l'instruction n'est pas close. Ranc, l'avertissant qu'il court au « déshon-
VERS LA KÉPARATION /j.'j;^
neur », lui (ait remarquer que l'article 112 existait au temps où Estcrhazy comparaissait, pour la forme, devant ,M. le général de Pellieux, qui le laissait en •"^liberté et s'abstenait de faire des perquisitions chez le tiaitre de peur de trouver au fond des potiches sa propre correspondance. Estcrhazy était sous le coup d'une accusation de trahison! Tous les ménao-ements, tous les respects pour le « cher camarade Z Toutes les brutalités pour le vrai patriote, pour le héros!
Courage, monsieur le ministre! Il faut que la leçon soit complète. Frappez! frappez le bon serviteur de la France ! Chacun de vos coups bientôt vous sera h vous-même une inguérissable blessure. Il n'v a pas que Farticle 112 dans le Code pénal militaire. Il v a aussi l'article 108. Avez-vous lu ce passao-e :
Lorsque c'est le Ministre de la Guerre qui a donné l'ordre d mformer, les pièces lui sont adressées par le général commandant la circonscription, et // statue directement sur la mise en jugement.
Ainsi, vous seul êtes responsable, et vous seul porterez justement le poids de l'infamie. Tant mieux! ^ Même si je ne la vois pas, il y aura justice un jour, et SI nous sommes morts, nous laissons des enfants pour vous voir traîné sur la claie de l'histoire.
Ah! vous croyez que le peuple français ne finira pas par nous entendre ^^ Malheureux! C'est comme si vous disiez qu'il n'y aura plus de France, puisque la France sans justice et sans générosité ne serait plus la France. Moi je vous dis que la France se retrouvera, la France de la Révolution, sauvée de l'Eglise romaine par nous, ses vrais fils, contre vous, traîtres.
Elle s'éveille, vous dis-je, elle parle, elle vous accuse. Elle a clamé hier à la Sorbonne. Qn est-ce ({u'un pays où l'on ne peut parler de justice et de vérité sans paraître manifester contre le Gouvernement? Vous êtes au pouvoir, n'est-ce pas? Vojs vous dites ministres, vous vous donnez des airs de quelque chose. Eh bien, vous n'êtes rien, justement. Rien que
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desNéronicules, vaincus d'avance, parce que vous vous attaquez au sentiment le plus sûrement invincible de l'âme humaine, le besoin de justice qui va grandissant dans les sociétés civilisées. Vous prétendez juger Picquart? Vous ne pouvez que le frapper lâchement, tous contre un. Hâtez-vous, car déjà je vois se tourner la page, et c'est votre condamné qui vous juge.
'15 novembre 1898.
VKHS r.A Klh>ARATION Mio
La question posée.
C'est aujourd'hui que le capitaine ïavernier transmet son chef-d'œuvre d'instruction judiciaire à M. Zurlinden, qui est, comme on sait, \p véritable Ministre de la Guerre. M. de Freycinet, l'autre jour, avait promis le poste de Yincennes au général Peigné, Zurlinden au général Clément. C'est le général Clément qui a été nommé, sans même une résistance de Freycinet qui, devant Gyp, s'effondre. ()uand le ministre lâche un génévixl qui a sa parole, vous pensez ce que peut attendre un simple lieutenant-colonel qui n'a pour lui que la justice et la vérité.
La justice et la vérité, ce n'est pas ce' qui emjjarrasse /Airlinden. 11 exècre Picquart et le voudrait au fond d'un cul de basse-fosse. Il fera tout ce qu'il faut pour l'y envoyer. Parce que Picquart a mis le devoir de conscience au-dessus de l'intérêt de généraux ineptes que nous trouvons en basse complicité avec des criminels, il faut qu'il soit puni, et il le sera, le fou qui n'a servi que la France. Zurlinden, pour ce crime, va lui appliquer la question, et Freycinet ajoutera quelques coups de maillet supplémentaires.
Il est clair qu'entre ces deux hommes, Zurlinden et Picquart, il n'y a pas de conciliation possible. L'un représente l'intérêt de caste, l'autre le sentiment humain : deux contradictoires. Zurlinden tient Picquart, et a résolu de l'anéantir. Point n'est besoin d'autre raison. Qu'importe ce qu'on peut ou non
'liU) VKliS l.A HKI'AKATIUX
l'oproclier a Picquarl ! Toutes les fautes qu'on a pré- Icuclu lui imjtulor se sont changées, pour lui, eu liti-es d' honneur. Mais il ne s'agit pas de le convaincre d'un crime ou d'un délit. On se propose simplement de venger sur lui Esterhazy, Ilenrv, du Paty de Clam, Cionse, BoisdefTre et tous les i'aussaircs, et tous les traîtres, et tous leurs complices installés en rois dans ri'^tat-Major. Esterhazyet Ilenrv». voilà les deux grands accusateurs de Pic!|uart : c'est assez, 11 ne reste à Zurlinden et Freycinet qu'à se mettre à la besogne, pour obéir aux volontés du traître et du faussaire.
Le grand vice des sociétés humaines, c'est que les hommes qui combattent pour une justice meilleure soulèvent contre eux tous ceux qui profitent des iniquités vivantes, sans être défendus par les faibles tlont ils servent la cause, qui, faute de pouvoir comprendre, les regardent marcher au supplice avec indifférence, quand ils ne joignent pas aux applaudissedu maître les outrages, les cris de mort, les pierres.
Pictjuart en fait l'expérience en ce moment. Tavernier, Foulon, Zurlinden, au nom des classes régnantes, sont en train de le lier sur la roue. C'est Brisson qui l'a fait arrêter, faute de courage pour résister à Cavaignac. C'est Brisson qui a mis au gouvernement de Paris son tourmenteur, faute de courage poui' résister à la Gypocratie de l'Elysée. Et Zurlinden, blâmé (à huit clos, par Brisson) pour avoir fait poursuivre Picquart, prend sa revanche maintenant, Freycinet tenant les pieds de la victime et détournant la tète. Voilà ce qu'on appelle la justice!
Eh bien ! cela n'est pas, cela ne peut être. Tout cet appareil de légalité menteuse contre Picquart n'a qu'un nom : la vengeance.
Il est vrai que toutes les joies ont un revers. Quand Picquart sera expédié à destination de l'île du Diable, au moment où Dreyfus en reviendra, -quand Picquart çera supplicié pour avoir sauvé un innocent et délivré la France du poids d'un crime, quel avantage poulies pouvoirs d'avoir transformé l'affaire Dreyfus, qui
VF.IIS LA IlEl'AK.VTION
ne fut rien d'abord qu'une erreur judiciaire, en l'allaire Picquart, qui restera dans nos annales comme le plus monstrueux forfait de sociale scélératesse!
(]r()it-on que ceux qui luttaient à si giand désavantage, pour faire rendre justice au Juif condamné comme traître, laisseront pourrir au fond du bagne l'homme héroïque qui a offert sa vie en sacrifice pour laver son |)ays d'une tache d'iniquité? Non. Nous descendrions tous au niveau de la lâcheté gouvernante, si nous «nions capables d'hésitei-. Mais nul ne se dérobera au plus glorieux devoir. Nous appellerons à nous tous les braves gens de France qui se refusent à vivre de l'exploitation budgétaire, tout ce qui pense la justice, tout ce qui sent la vérité, tout ce cjui se trouve au cœur assez de courage pour affronter les pouvoirs de mensonge et de crimes, avec l'ordinaire cortège d'aboyeurs. Et ni la politique, ni même l'Eglise ne prévaudront contre nous, car nous soulèverons contre ces puissances de décomposition et de mort tout ce qui reste de France saine et généreuse. Et si nous devions être vaincus ppur une heure, même alors nous tomberions en vainqueurs. Oui, en vainqueurs, car notre cause est celle de la civilisation elle-même, et pour que Gyp l'emporte avec ses Félix Faure et ses Zurlinden, il ne faut rien moins que ce contre-sens : la civilisation vaincue.
Yoilh la bataille que nous offrons. Qui l'accepte? Pour Picquart, mon admirative affection souhaiterait cette gloire incomparable. Pour nous, que rêver au delà de la joie immense de donner tout de soi à la plus noble cause, à la cause de l'homme juste et bon dont le triomphe sur le cannibale est d'avance assuré?
De qui l'histoire a-t-elle conservé pieusement le souvenir, de ceux qui se dévouent pour une humanité meilleure ou de ceux qui la font reculer au rang de la bête ? La mort, hélas ! est une grande défaite d'idéal. Mais la revanche est en nos mains d'une vie, d'une mort utiles, même pour un jour. Qui peut craindre de succomber sous des Gyp, sous des Félix Faure,
438 VEHS LA HÉPARATIOX
SOUS des '/uriiiideii et tous les bas jeprésenlanls de la stupide l)arbarie aggravée des lâchetés de rintelligenee .'
Pourquoi donc luttons-nous dans l'espoii- de nous éviter ce triomphe ? C'est qu'il y a la France que nous jie nous résignons pas à séparer de l'idéal humain dont sa gloire éternelle sera d'avoir été l'apotre. C'est qu'il y a la France idéaliste, à la défaite de qui nous ne pouvons pas consentir. Comment accepter de laisser aux mains des sauvages cette puissance auguste .à laquelle nous devons d'être, et que nous aimons d'un invincible amour? Non. Ce crime ne sera pas commis sans que nous avons donné pour l'empêcher tout notre effort. Qu'est-ce que la vie et la mort quand on a résolu de sauver l'idée?
Vous les avez a'us, Français, ces généraux d'ignorance et de présomptueuse ineptie, défilera la barre où les appelait Zola ! Vous avez pris leur mesure. Vous les avez jugés. Dites s'il vous pla-it de leur confier vos enfants pour leur u boucherie w. Vous les avez vus incapables même de distinguer la trahison de la fidélité à la patrie ; laisser Esterhazy libre, lui faciliter la fuite, et mettre au secret Piccjuart, et torturer odieusement le héros qui sauve du haut renom de la France tout ce cjui peut être sauvé. ^ ous avez vu votre Parlement imbécile, né de 1 immoral trafic de places et d'honneurs, décider qu'il n'y avait rien à faire, dans la grande déroute des idées, que de poursuivre la pensée, et de mettre au pilori le livre qui dénonçait le crime des incapables contre la patrie. Avec c[ui êtes-vous ? L'heure viendra bientôt de le dire, quand ce ne serait que pour savoir si nous pouvons continuer plus longtemps c.ette absurdité de convier chez nous tous les peuples du monde, après les avoir couverts d'outrages sous le prétexte que l'injustice est pour eux l'injustice et le mensonge le mensonoe.
16 novembre 1898.
VEHS LA KÉPARATION 439
ex
La Justice en marche.
La Cour de Cassation vient de faire la meilleure réponse aux journaux de l'Etat-Major qui prétendaient mensongèrement, avec M. Dupuy lui-même, que Cavaignac et Cie l'avaient retournée. Rien ne peut agir sur l'opinion de la Cour suprême que la vérité telle qu'elle sortira des dossiers publics et secrets, comme des témoignages contradictoires.
Tous les pouvoirs de l(?]tat se sont prononcés d'ensemble contre la justice. Les prédicateurs chrétiens qui débitent la pitié officielle de l'Eglise en ses temples n'ont pas trouvé une parole de charité. Combien d'entre eux, cachés ou découverts, n'ont pas craint de souffler la haine !
Le vicaire du Christ a gardé le silence.
La foule désorientée a cherché ses guides ordinaires et ne les a pas trouvés. Et dans ce désarroi de tout, c'est l'iniquité, c'est le mensonge, c'est le crime qui ont triomphé pour un jour, tandis que la lâcheté de nos politiciens les jetait dans un vertige de basse cruauté.
C'était trop. La Cour suprême s'est levée et aux maîtres du pouvoir, sourds à la pitié, elle a jeté le mot sauveur : Justice.
La vérité est en marche, disait Zola. La Justice la suit, maintenant. Par ordre de la Cour, l'emmuré voit pénétrer dans sa tombe un rayon de lumière : l'espérance vient au désespéré, la réparation à l'innocent,
440 VKUS I.A liKI'AHATION
la Insurrection à rhoinnie que les homaies avaient retranché de la vie.
A Dreyfus, maintenant, la parole. On lui fait savoir qu'il ait à préparer ses moyens de défense. C'est son procès qui recommence. C'est la justice qui le jugera, cette fois, conformément aux lois. Car, grâce à des juges qui ne se sont laisses intimider ni par le Gouvernement ni par les clamouis de haines religieuses, il y aura, désormais, une justice en France, une légalité. C est notre récompense.
10 noi'embrc 1898,
VEKS LA lu'îl'Alt/VTION ^l41
Leurs propos
La Cour de Cassation avant décidé qu'on ne pouvait pas entendre des témoins à charge sans mettre l'accusé en situation de répondre, voici « nos lions en baudruche », comme dit M. Cornélv, qui recommencent à rugir. Du moment qu'on admet le droit de défense, c'est qu'on est vendu à l'Allemagne, évidemment. Il faut être un bien mauvais Français pour douter que notre haute magistrature soit h la solde de Berlin.
Comme toujours, c'est Arthur iNIeyer qui a trouvé le mot le plus ridicule à dire. Savez-vous ce que c'est que l'ordonnance de la Cour suprême invitant Dreyfus à se défendre? Un manque de savoir-vivre, tout simplement. Ces magistrats, voyez-vous, n'ont pas fréquenté les boudoirs qu'il aurait fallu. Que ne se renseignaient-ils à l'office patentée ? Des gens de rien. Ça ne sera jamais du monde, comme le Juif de la duchesse. De quelle arrière-boutique de friperie faut-il sortir pour ignorer qu'il n'est pas du beau ton de permettre à un homme, contre qui toute une foule se rue, de se défendre? C'est comme si, dans un duel, les adversaires se servaient tous deux de la main droite !
Je dois pour être exact reconnaître qu'Arthur Meyer dit tenir ce propos de la bouche d'un magistrat de la Cour de Cassation elle-même. Mais c'est pure modestie chez l'arbitre des élégances d'antichambre. Jamais
442 VKUS LA IIÉPAHATIOX
un robin n'eût trouvé ce mot-là. Il faut sortir des cours oîi le prince de la circoncision barbota son enfance pouilleuse.
Par chance, une consolation nous vient tout aussitôt. Arthur a remarqué que le magistrat bienveillant dans la forme était « par-dessus tout, redoutable aux prévenus », et leur attribuait inévitablement le maximum. 11 nous invite à méditer là-dessus, dans l'heureuse confiance où il vit qu'un acte de pitié, d'équité, ne peut être que d'hypocrisie. Sur quel modèle ce psychologue juge-t-il l'humanité, je laisse à son miroir le soin de nous l'apprendre.
D'ailleurs ce n'est pas seulement dans la magistrature que le maître en savoir-vivre exerce l'ingéniosité de son art. La robe et lépée lui sont également chères. Il y va, toutes mains tendues, sans s'embarrasser de la droite ou de la oauche.
Ses belles relations dans TEtat-Major ne sont point un mystère. Il vient à la botte très gentiment. Voulezvous connaître ce que pense « l'armée » d'Artliur ^Nleyer sur la question de savoir s'il peut être loisible à un Juif de se défendre lorsque Zurlinden, Chanoine, Cavaignac et Billot, sans parler de ■Mercier, lui font l'honneur de le déclarer, sans contrôle, bon pour le bagne ?
Voici ce que pense justement un des généraux du Gaulois: « Ils (les juges de la Cour de Cassation) ont entrepris par haine du sabre, comme ils disent, de déconsidérer l'armée, d'afFaibîir la discipline, d'enlever aux hommes la confiance dans leurs chefs, de décourager les dévouements les plus tenaces, c'est leur affaire et aussi leur responsabilité. »
Qui ne comprend, après ce lucide commentaire, les dangers de la justice en France? Nous avons une magistrature, sans doute, mais c'est pour le décor, non pour entendre les accusés. Les vrais juges, ce sont les ^linistres de la Guerre choisis au hasard des lubies de la Chambre. Quand ces hommes redoutables, dont C[uelques-uns, nigaudissimes, et médiocrement amis
VEHS LA nÉPAUATlON 443
de la vérité, ont dit : « Je suis contre cet homme », cet homme est condamné. Telle est la conception de la justice que l'Eglise romaine propose au peuple français [)ar les centaines de mille d'affiches placardées sur toutes nos murailles.
Conséquence : Dès qu'on entreprend de juger un prévenu conformément aux lois en usage dans tous les pays civilisés, dès qu'on le met en face des accusations produites contre lui, dès qu'on le somoie d'y répondre, « on déconsidère Tarmée, on enlève aux soldats la confiance dans leurs chefs ». Il paraît que les soldats n'ont de confiance que si leurs généraux peuvent les expédier au hagne sans même prendre la peine de leur dire pourquoi. Ainsi pense, si cela peut s'appeler penser, le général du circoncis. Quand nous serons aux mains de la sacristie militaire, servie par la juiverie domestiquée, nous savons ce qui nous attend.
Le général en veine de pérorer n'était pas au bout de ses confidences. Il exè&i'e la magistrature : c'est entendu. Des gens qui n'ont pas même capitulé ! Mais cela ne l'empêche pasde garder un coupde dent à Picquart.
D'Esterhazy, de Henry, il n'a rien à dire. L'un traître, et l'autre faussaire n'excitent point ses réflexions. L'idée ne lui vient point d'une réserve ou d'un blâme. Mais, pour Picquart, c'est une autre affaire. Il paraît que celui-là nous allons le voir « comparaître devant un conseil de guerre pou?- usage de faux ». L'ami d'Arthur aies confidences de Freycinet. Fasse laveh que ce ne soit pas de Freycinet lui-même I
La nouvelle en tout cas nous paraît sûre. Quand l'État-Major, qui tient notre Freycinet, s'avise d'une canaillerie, c'est toujours à Arthur Meyer qu'il va d'abord, tout naturellement, s'en ouvrir. Lorsque Picquart offrit de prouver que le faux de Henry était un faux, Arthur Meyer fut le premier à annoncer que cette audace serait punie de l'arrestation. Et, en effet,
444 VEliS LA UÉPAKATIOX
le crime eut lieu dans les quarante-huit heures, conformément aux indications de l'indicateur.
Si Zurlinden nous fait dire que Picquart sera traduit devant un conseil de guerre pour avoir dit la vérité, c'est qu'il est sur de Freycinet, comme je m'en doutais. En outre, rien ne paraît si conforme aux données de cette intelligence 'que de poursuivre Picquart à propos du faux commis par Henry. Henry fait un faux pour perdre Picquart: la logique de M. le gouverneur de Paris exige que ce soit Picquart qui soit envoyé au bagne pour ce crime. Si ce militaire applique ses procédés de raisonnement à cette partie de la défense nationale qui lui est confiée, je crains que la guerre ne nous réserve de bien fâcheuses surprises.
11 nous reste la chance deFreycinet. Planche fragile pour franchir l'abîme. Lui, il a une tète sur les épaules, et raisonne autrement qu'une paire d'éperons dans un bénitier. Seulement, si vous voulez connaître l'état d'esprit du INlinistère, savourez-moi cette judaïque jésuiterie de M. Lockroy, successeur de Colbert :
Le Ministre de la Marine ne poursuit pas le livre de M. Urbain Gohier pour la phrase qui a été relevée sur la marine en général. Mais le Gouvernement ayant décidé que des poursuites seraient exercées à propos des attaques violentes dirigées contre le séjour des soldats dans les casernes, le Ministre de la Marine, qui a les casernes de l'infanterie et de l'artillerie de marine sous ses ordres, s'est joint à son collègue de la Guerre.'
Lockroy ne poursuit pas Gohier. Oh ! non. H se Jouît à Freycinet qui le poursuit, et cela, que Gohier le sache bien, par la seule raison qu'il y a des casernes d'artillerie et d'infanterie de marine.^Sans cela, jamais Lockroy n'aurait donné sa signature pour faire emprisonner l'ancien collaborateur, qu'il félicitait jadis si chaudement de ses « attaques contre l'armée».
Par Lockroy jugez de Freycinet. Ils sont frères.
VKItS LA IIEPAIIATION
Lockroy eut de l'intclligeiice, etFrcycinet en a. Mais la plus belle intelligence n'est rien, chez l'homme d'actioiî, quand elle ne se complète pas du caractère.
n noi'cinbrc 1898.
446 VEUS LA RÉPAHATION
Le juge et l'accusé.
Picqiiart attend le bon plaisir de Zurlinden et dt Freycinet. Zurlinden est féroce, Freycinet est indifférent : il faut qu'entre ces deux manifestations d'égoïsme la justice et la vérité se débrouillent pour sauver Picquart. Il est plus facile de concevoir que l'intérêt de caste et l'ambition sans frein se réuniront pour l'écraser. Il attend, en sa prison, ce que décidera la destinée. Incroyablement tranquille, sûr de lui-même, confiant que la vérité prévaudra contre l'injustice des hommes, il sourit aux colères qui l'as- : siègent et brave d'un cœur impassible toutes les puissances coalisées d'injustice et de mensonge. Je n'ai point cette sérénité, connaissant mieux ses ennemis, et ne prenant point du tout mon parti d'une défaite, même provisoire.
Esterhazy et Henry ont laissé des vengeurs. Ces grands chefs militaires qui nous ont laissé trahir par leur Uhlan de 1892 à 1896, qui ont envoyé un innocent au bagne et qui ont acquitté un traître, ne déragent pas de voir leur prodigieuse stupidité mise au plein jour. Et s'il n'y avait que le reproche d'ignorance et d'ineptie h leur faire? Mais ces qualités négatives se sont compliquées chea eux de la plus fâcheuse tendance à défendre leurs intérêts de caste, très chers à l'Eglise romaine, par les moyens les moins scrupuleusemenr choisis. Le mensonge a fleuri. Le faux n'a point excité de réprobation. Au contraire,
V£HS I.V Itlil'AHATION
uu-
rabricjué tout exprès pour maintenir un innocent au bagne, on Ta considéré comme un acte lè^ilinic, et toute la presse de TEtal-IMajor s'est employée ii le jiislidcr par les moyens que recommande en pareille circonstance l'art ordinaire de la Compagnie de Jésus.
Quant à l'olTicier qui parlait de brider Paris h la tète des uhlans, qui de nos grands patriotes s'est détourné de lui? On Ta porté en triomphe. Quand il a été acculé de trahison, on l'a acquitté, sans l'arrêter, sans même faire — pour la forme — une perquisition chez lui. Et quand sa trahison a été prouvée, on l'a laissé partir, et il avait à peine franchi la frontière qu'on découvrait les preuves d'une entente criminelle entre lui et l'Etat-Major pour faire mentir la justice au détriment de l'innocent, au profit du coupable.
C'est grâce au témoignage de Picquart que les mauvais serviteurs de la France seront punis, seront chassés : cela ne lui sera pas pardonné. ]M. Zurlinden, qui, après deux mois de secret, a vu tout l'échafaudage d'accusations s'effondrer, va criant qu'il lui faut le bagne pour Picquart, et gare à l'avancement du juge (|ui n'obéirait pas! On donne à cet acte de sauvagerie le nom bizarre de justice.
Je ne suis pas assez simple pour en appeler aux politi([ues. Lockroy fait des procès de presse au lieu de torpilleurs. C'est sa manière de comprendre la défense nationale, à ce marin de l'Ambigu. Cela donne la mesure des autres. Ces oens se sont rués sur les places, et ne connaissent rien au delà.
M. de Freycinet, seul capable de penser, n'est pas de taille à résister à Zurlinden, qui ne veut pas se laisser arracher sa proie. Il aura donc le très vif regret de commettre, en pleine connaissance de cause, un acte caractérisé de violence contre la justice et contre la vérité. Il le commettra, l'àme bien alfligée, mais avec la résignation d'un homme qui ne fera souffrir qu' autrui de sa faute. .
En quoi je puis lui dire qu'il se trompe gravement.
448 A'ERS l.\ KKPARATION
Car lorscju'il sera judiciairement établi ([ue Dreyfus n'a pas commis le crime pour lequel il vient de subir la plus atroce torture pendant quatre abominables années; lorsqu'il sera prouvé (jue les gardiens de la loi ont violé la loi pour supplicier un innocent, un ollicier français qui n'avait contre lui que d'être classé Juif par les bedeaux en bottes qui prétendent dicter leur loi d'intolérance à l'armée ; lorsqu'il sera démontrer officiellement h tous que, pour cacher ce crime, on a accumulé d'autres crimes plus graves encore contre la justice et contre la patrie; lorsque la France veri:', que ceux qui prétendaient la défendre l'ont trr.iiie, que ceux à qui elle avait remis le soin de soiî honneur l'ont amoindrie dans l'estime des nations qui l'aimaient pour sa propagande de justice et d'amour ; lorsque l'heure enfin de la réparation sera venue; lorsque justice sera faite à chacun suivant ses mérites et suivant ses fautes; quand l'innocent sera réhabilité et les coupables châtiés, comme il faudra qu'ils le soient, s'il y a encore une France juste devant les peuples qui ont reçu d'elle la notion de justice même, alors où sera Picquart, où sera Freycinet?
Quelqu'un peut-il croire que le spectacle sera un instant toléré de l'iniquité contre Dreyfus redressée, au prix d'une iniquité plus grande contre Picquart ? Quoi! la France aura réparé, au prix de quels tourments, une effroyable inj^ustice, elle aura repris sa place au premier rang des peuples qui luttent pour le droit humain, et l'homme à qui elle devra l'incomparable service de son honneur sauvé, de sa haute renommée rétablie, languira dans un cachot de bagne pour le crime d'avoir rendu sa patrie a la justice, à la vérité? Est-ce que ce contre-sens est possible? Est-il concevable que tout un peuple accepte d'expier un crime involontaire par un crime plus grand sans éprouver le remords de l'un, n'ayant pas le remords de l'autre? Est-ce que l'opinion revenue de ses emportements de haine, et d'autant plus prompte sans doute
VEHS LA HKPAKATION ^l'il)
aux passions généreuses, donnerait son consenlcinent à ce forfait des forfaits? On n'aurait sauvé Drcylus, ou n'aurait (létii Ksterhazy, Henry, que pour frapper i^icquarT rontre qui il n'y a vraiment aujourd'hui, derrière Zurllnden et Fieycinet, que deux accusateurs : Esterhazy, Henry ?
Cela ne peut pas être. Cela ne sera pas. l'^t s'il l'tait prouvé, quand cette heure prochaine viendra, (pi'uu hoiïime qui n'avait pas l'excuse de l'inintclligence ou du délire de l'esprit de corps, un homme qui, dans son esprit lucide, distinguait le mal du bien, a choisi le mal délibérément, a de sangfroid \ oulu et commis l'acte de scélératesse suprême, quelle immense clameur d'cxéciation publique monterait jusqu'à ce coupable entre les coupables ! Entre Picquart dans sa geôle et Freycinet, même sur un trône présidentiel, entre le juge et l'accusé, qui donc hésiterait à choisir ?
ÎS lïovembrc 1898.
Les Mains de Pilate.
Pilatc, donc, voyant qu'il ne g-agnait rien, mais qiio le tumulte s'augmentait de plus en plus, prit de l'eau et se lava les niàins devant le peuple, disant : « Je suis innocent du sang do ce juste; c'est à vous d'y penser, n
Saint-Mathieu, XXVII, -24.
M. de Freycinet est bien content. Il vient de trouver un article du Code militaire qui le dispense de
450 VEIiS LA IIÉPAUATIOX
signer lui-mômc les ordres de mise en jugement des olticiers au-dessous du grade de colonel. C'est donc Zurlindcn qui signera pour Freycinet. De quoiFreycinet se réjouit fort, et Zurlinden aussi.
La joie de Zurlinden, c'est de venger Billot, Henry, Boisdeffre, Esterhazy et consorts. La joie de Freycinet, c'est de se laver les mains des accidents qui pourraient survenir. A eux deux, ils font la paire traditionnelle de l'histoire.
Zurlinden est un juge. Avant d'avoir vu le dossier de l'instruction Tavernier-Foulon, il arrête les gens au passage pour leur dire que Picquart est un criminel et que, si le conseil de guerre ne l'envoie pas pourrir au bagne, ceux qui en auront la responsabilité entendront parler de M. le gouverneur. Cette déclaration est promenée partout pour assurer le principe de l'indépendance des juges. 11 ferait bon de voir que le capitaine Tavernier et le lieutenant-colonel Foulon prissent la liberté de se prononcer en faveur du non-lieu. Je ne donnerais pas cinq sous de leur avancement. Et les juges du conseil de guerre, qui déjà connaissent les propos de Zurlinden, colportés en tous lieux, qui peut croire de bonne foi qu'ils soient libres d'acquitter Picquart ? C'est comme si les juges de Galliéni avaient pu concevoir la pensée de mettre les deux ministres malgaches hors de cause, après avoir trouvé au dossier le texte du jugement et le récit de l'exécution imprimés au Journal officiel avant la réunion du conseil de guerre.
Lors donc que je vois des journalistes naïfs se donner la peine d'établir que les griefs relevés contre Picquart ne soutiennent pas l'examen, je ne puis me tenir d'admirer cette candeuV. Il ne s'agit pas de justice, amis. Il s'agit de condamnation. Henry a falsifié le « petit bleu » pour perdre Picquart en lui faisant attribuer le faux. Par malheur, il s'y est pris si bêtement que Tavernier lui-même n'a pas pu venir à bout de s'v tromper. Cela ne fait rien. On n'en poursuivra pas moins Picquart pour usage de faux,
VEHS LA niil'AKATlOX ' 451
étant établi que la falsification est postérieure à son départ du service des renseignements.
Zurlinden, en s'écarquillant l'intelligence, n'est pas cnet)re venu à bout de comprendre qu'on ne pouvait faire usage d'un faux avant qu'il fût fabriqué, et, Zurlinden n avant pas compris, gare aux juges qui seraient assez malheureux pour comprendre ! De plus, Pic([uart a communiqué à Leblois des lettres de Gonse qui sont un secret d'Etat en raison de la monumentale bêtise et de l'absence de tous scrupules dont elles sont le témoignage. 11 Auit que Picquart soit envoyé, poui cela, au bagne par Billot qui a livré le dossier secret à son gendre Wattine. non comme substitut, allègue-t-il, mais comme lieutenant de réserve. Billot ayant trahi son devoir, c'est bien le moins que Picquart soit puni pour ce fait, comme il va l'être pour le faux de Henrv,
Ce qui me choque seulement, c'est qu'on croie devoir, par un reste de pudeur, cacher sous un appareil de justice cette basse vengeance des criminels contre Thomme qui a refusé la complicité de leurs crimes. 11 serait plus honnête a Freycinet d'envoyer Picquart aux travaux forcés par un arrêté contresioné du chef de cabinet Laoranue de Lang-res, en sa qualité de « vieil abonné du Gaulois ». En tout cas, ce ne serait pas plus canaille, et l'acte d'ignominie aurait au moins l'excuse d'une cynique franchise dont les formalités prétendues judiciaires ne nous permettent pas de faire bénéficier iSI. le Ministre de la Guerre.
Car j'avertis M. de Freycinet que son lavement de mains ne lave rien du tout, et qu'il peut frotter, poncer et savonner, comme lady ^lacbeth, sans que la tache ineffaçable ait chance de disparaître. Il s'est cru plein de subtilité en envoyant le Lagrange de Langres murmurer dans les coins : « Tavernier conclut aux poursuites, Freycinet n'y peut rien. » Il a pensé mettre le comble ii l'astuce en faisant annoncer que les débats seraient publics. Comment ! il pré-
loi YERS I.A UEPAUATION
leiul, avnnl que les juges soient choisis, nt)us dire c> qu'ils leront, ce qu'ils ne feront pas ! Lui, Frevcinct, il dispose d'avance des membres du conseil de guerre sous /urlinden, et se déclare sans autorité sur Zurlinden lui-même ? A d'autres, la fourberie.
Si /urlinden est théoriquement dans la situation d'un procureur général au regard de raverniej', de Foulon et de Picquart, Freyclnet est ministre de la justice militaire et il pourra difficilement soutenir que le procureur général ne soit pas sous son autorité.
Est-ce <|ue le (iardc des sceaux Sarrien était désarmé vis-à-vis de Bertrand, procureur général, et de Feuillolev, son compère, tpiand il leur fit violer la loi pour sauver du Patv de Clam, le faussaire, des réquisitions du juge Bertulus ? Non, sans doute, puisqu'il obtint d'eux l'acte que la Cour suprême a officiellement flétri comme un manquement au devoir du magistrat. Le Ministre de la Justice pourrait-il être désarmé vis-à-vis du procureur général qui prétendrait, malgré son chef, et - — en même temps — au nom de son chef même, poursuivre un innocent ou laisser impuni un coupable ? Il ne faut pas que M. de Freycinet nous croie plus bêtes que Lagrange de Langres.
Non, Judet lui-même ne ciaint pas d'en convenir, il faut la condamnation de Picquart pour racheter l'innocence de Dreyfus reconnue. « Si la première (la Cour de Cassation) semble disp«)sée pour (!) entraîner V acquittement civil d'un condamné militaire, la seconde (la justice militaire), en condamnant l'unique défenseur militaire de Dreyfus, opposera un verdict à un verdict... »
La vérité, la voilà, impudemment nue. On arrache à l'Etat-ÎMajor un innocent. 11 lui en faut un autre. 11 faut rendre Dreyfus. Alors donnez Picquart. ¥a Freycinet commet la double lâcheté de dire à Zurlinden : « Donnez », et de se tourner vers nous en disant : « Ce n'est pas moi qui donne. »
VKllS I..V KKl'AUATION 453
11 y a qucl(|Uo chose de plus odieux que la sauvagerie delà brute, c'est rhvpocrisie pleurarde du valet de bourreau. Montre tes niaias, Pilate. Il n'y a pas d'eau pour laver ce sang-là !
i9 novembre 1898.
CXIY
Aux jeunes.
Eh bien! non. C'est moi qui ai tort. Ils ne poursuivront pas Picquart, ils ne pourront pas, ils n'oseront pas, ils ne voudront pas. L'évidence'sera la. Des scrupules viendront aux moins timorés. Après tout, ce n'est pas seulement M. de Freycinet qui est en jeu, c'est tout le monde. Les ministres, les parlementaires, qui ont commencé hier de secouer le joug des braillards, ne consentiront pas à porter l'inutile fardeau de cette honte. Quelqu'un se trouvera en qui une conception élémentaire de justice sera manifestée, un éclair de bon sens luira quelque part, un vieux reste de cœur mal étouffé sursautera, une parole jaillira et chacun sera surpris de la joie d'une action siùne et désintéressée.
Je laisse Lebret avec son « syndicat de sanspatrie » qui pousse le crime jusqu'à demander juslice, je laisse Yiger qui devait venir nous chercher ; jusque dans nos repaires, et le Lockroy qu'agite au ': gré de saint Michel l'amiral qu'il s'est donné pour l maître, et Deschanel, pantin musqué, et tant d'autres dont je ne sais plus le nom.
'i04 VERS LA REPAltATION
Muis Dclcassé, mais Leygues, qui sont des manières de jeunes encore, quoique précocement vieillis! Ils ont cru à quelque chose, un jour. Si on leur avait dit. à cette époque reculée, que le plus clair résultat de toutes leurs belles phrases serait de faire d'eux les ofcôliers d'un innocent, ils se seraient indignés... alors. Et pourtant combien plus odieux le crime dont la lâcheté généiale de leur temps leur offre la complicité, à cette heure!
L'innocent dans sa geôle, ils l'ont reçu de leurs prédécesseurs, et leur chef Dupuy, qui s'est opposé de tout soiiipouvoir à la réparation de justice, se voit aujourd'hui contraint d'attendre que la loi prononce, Mais la Compagnie de Jésus, que le besoin de domination fait instigatrice de haines, la Compagnie de Jésus aidée de ses menteurs, de ses faussaires, de ses traîtres, ne veut pas rendre sa victime, ou, s'il faut que l'innocent soit délivré, exige qu'on lui en donne un autre en échange.
Levofues, Delcassé, vous ferez-vous fournisseurs de crimes pour l'avantage de la Compagnie de Jésus.' Plus (pi'un crime, une faute! disait l'autre. Vous ', savez bien, n'est-ce pas, que la noblesse de l'esprit français reparaîtra quelque jour, qu'un retour d'idéalisme se fera dans ce généreux pays, patrie des grandes pensées, et que les cœurs iront d'autant plus haut que l'idée populaire aura été, sous l'oppression de Rome, plus abaissée? Où seront en ce temps ceux qui auront failli au plus élémentaire devoir? Vous ne serez pas morts, jeunes gens. Voulez-vous donc mourir sous les huées? Prenez garde! Le destin, qui vous offre une chance suprême, ne vous laisse plus que quelques heures précieuses pour choisir.
Si Leygues et Delcassé sont au Gouvernement, n'y | a-t-il pas d'autres /e?//ips dans la Chambre? Poincaré, Barthou «/vvVés (.') par des opinions qu'ils ont peutêtre, et qu'on ne passait jadis qu'aux vieux désabusés. \ Pour une conception plus noble de l'humanité, avec lin talent plus haut, plus généreux, ils n'auiaient reçu
VERS LA UÉPARATION 455
que des coups. Parce qu'ils ont été moindres, parce qu'ils n'ont pas même eu besoin de couper h leur génie des ailes qui ne poussaient pas, parce qu'ils se sont confniés petitement, pauvrement, dans le bas intérêt d'être ministres pour ne rien faire, ils ont réussi, comme ils pensent, et toute la médiocratie, reconnaissant ses maîtres, s'est ruée derrière eux à la grande curée de l'égoïsme bourgeois.
Tout de même ils savent bien, quand ils sont seuls et qu'ils se mesurent, que toute cette grandeur est infime, et que si dans l'espace de vie qui leur est accordé ils ne trouvent pas un meilleur emploi d'eux-mêmes, ils seront passés par profits et pertes au compte de l'esprit français.
Et voilà, fortune imméritée, qu'une chance s'offre à eux de mieux faire qu'ils n'ont voulu, qu'ils n'ont rêvé. En notre temps de décadente bassesse, refuser la complicité d'un crime se classe au rang de vertu. Si Dupuy ne trouve rien en lui qui proteste contre l'infamie à laquelle l'Eglise des traîneurs de sabres prétend le contraindre, parlez, vous autres, jeunes gens d'Etat. Dites-lui qu'il reste au fond de vos cœurs desséchés, un petit presque rien qui remue à l'heure de poignarder l'innocent dans le dos, pour aboutir à faire agoniser la France sous la domination romaine. Dites-lui que la conscience des foules, abêtie par le dogme et le fer, n'est jamais aussi complètement perdue que les maîtres du dogme et les coupe-têtes du moine Didon le croient. Dites-lui qu'il y a dans le crime public, un point fatal au delà duquel la révolte arrive, et que certains pas ne peuvent être impunément franchis.
Il comprendra, car il est de son temps, mais n'en demeure pas moins capable de prévoir que le mal peut avoir, à certaines heures, ses inconvénients, et le bien son utilité. Dites encore à Freycinet qu'un homme de sa haute valeur ne se laisse pas écraser sous le talon stupide des bottes de Sedan, rendez-lui la juste estime de lui-même, promettez-lui votre cou-
'l56 Vj;i(S LA HKPAItATlON
C(tiii-s; il est de ceux qui ont besoin d'être aidés. Aussi, voyez Ribot, Bouigeois, que je ne puis m'cmpèeher de regretter, pour l'espérance que la Républi(|uc mettait en eux. Ribot a le sentiment du droit, il ne lui manque que la capacité du beau désespoir qui seccmrut le fils du vieil Horace. Bourgeois a le cerveau d'un chef et le cœur d'un suivant. C'est le pire malheur. En vovant que vous aous éveillez à l'idée — vous, les jeunes, si tranquilles quand vos personnes ne sont pas en jeu — ils sentiront peutêtre que, pour eux aussi, l'heure est venue d'agir. Kt peut-être avec vous nous sauveront-ils de l'abinie où nous allons tomber .
Il y a bien encore ce jeune révolutionnaire qui, par égard pour la bourgeoisie régnante, refuse de défendre Gohier... ^lais n'en demandons pas trop pour un jour. Il est plus aisé, je le crains, de pousser il l'action la modération calculante que la révolution (jui modérantise.
Je n'en ai négligé qu'un dans l'auguste troupe, le chef, le seul dont il ne soit pas besoin de prendre l'avis. Il fait tout le mal qu'il peut, mais on s'en peut accommoder, si l'on sait le maintenir à son rang de paradeur. Hier, il faisait danser pour une peau de mouton qu'un Gouvernement de déroute lui offrait au moment précis où la France subissait le pire affront. 11 y a des gens ii qui cela parait tout simple. D'autres en ont le co'ur meurtri. Où faut-il vous classer, jeunes gens ? Si jamais l'envie vous venait de refaire une France, commencez par rétablir la justice, seul fondement de force durable entre les hommes, et. pour le reste, avant accompli une assez belle tâche, vous pourrez, en toute paix d'âme, léguer la France à l'avenir.
20 noi'crnbrc 1898.
VERS I.A REPAKATION
L'homme à la guillotine cassée.
Arthur Meyer. pourvoyeur des vengeances d'Esterhazy le traître et de Henry le faussaire, nous annonce que le 12 décembre prochain Picquart sera offert en expiation par Freycinet à ces deux immondes canailles. Cela doit être vrai, puisque c'est les juges militaires dudit Prevcinet qui renseicrnent ledit Arthui- Meyer.
Ainsi le capitaine Tavernier et le colonel Foulon concluent à la mise en jugement du colonel Picquart. Vraiment cela n'est pas pour nous surprendre. Il esl très rare que le premier mouvement du tortionnaire soit une passion d'équité. Pour la signature de Zurlinden, elle est donnée d'avance. Il v a bien encore Freycinet, Ministre de la Guerre. Ma^ x\rthur Mever, dédaigneux, n'en (ait même pas état. Quant au Gouvernement qui s'apprête en pleine connaissance de cause à achever la discorde en ce pays par une afTaire Picquart cent fois pire que l'affaire Drevfus, vous ne pensez pas que cela compte auprès de Tavernier, de Foulon, de Zurlinden et d'Arthur Meyer?
Donc, c'est entendu. Tavernier et Foulon ont résolu que Picquart comparaisse, le 12 décembre prochain, devant le conseil de guerre. Esterhazv, dans les brouillards de Londres, en aura un contentement bien doux, car c'est lui qui, fe premier (il s'en vante\ écrivit à M. Cavaignac pour lui demander des poursuites contre Picquart au sujet du (( petit bleu ».
458 YEHS LA RÉPAKATIOX
blsterhazv exigeant de Cavaignac, Ministre de la Guerre, la mise en jugement de Picquart; Cavaif^nac obéissant aux injonctions du traître, et obtenant de Brisson l'arrestation de l ollicier qui a découvert la trahison, ce n'est déjà pas mal. Il ne reste plus, pour compléter le tableau, qu'à voir Freyciuet exécuter rinnocent sur Tordre du criminel, quitte it dire après <H)up : « Je ne lai pas tait exprès. »
C'est en effet le programme d'Arthur Meyer, et sauf ce dernier paragraphe, qui est seulement in fieri, tout s'en est accompli, jusqu'à présent, de point en point. Mais le dernier paragraphe justement me met en défiance. Frevcinet n'est pas plus brave que Brisson, je le reconnais. En revanche il me paraît d'une subtilité supérieure, et Cavaignac pourrait le raisonner, ou le déraisonner, longtemps sans avoir jamais ■chance d'en tirer un forfait inutile.
Personne ne s'avisera, bien entendu, qu'il est question de justice en cette affaire. Les .militaires ont commencé par condamner un innocent au piix de la violation de la loi. Ils sont triomphalement partis de là pour acquitter un traître, le chef dEtat-Majov complotant avec lui pour obtenir un verdict mensonger, puis ils ont fait des faux pour prouver que tout était bien, et, aujourd'hui que toutes ces choses sont -connues, ils réclament de nous des compliments patriotiques pour ces actions d'éclat qu'ils se proposent de couronner par une nouvelle condamnation contre un nouvel innocent.
De tels actes, il faut bien en convenir, n ont avec la justice que de lointains rapports, et je serais surpris que l'histoire en cherchât l'explication dans un amour échevelé du droit et de la vérité. Non. Il s'agit tout ..simplement, pour des criminels, de cacher tout ce f[u'il se peut de leurs crimes, et de se venger le plus férocement possible de ceux qui les ont découverts. Pour cela, ils ont intéressé l'esprit de corps à leur scélératesse, en persuadant aux esprits siinples que <( l'honneur de l'armée >i voulait qu'on fit endosser le
VERS l.A ItKPAUATION 459
crime à l'armée en le proclamant vertu, au lieu de le rrpudier p»il)liquement en son nom.
J'ai le regret de dire qu'il s'est trouvé beaucoup d'imbéciles pour donner dans ce piège grossier. Mais la masse s'en est diskxjuée chaque jour sous les coups répétés de la vérité. Si bien que les partisans de la seule justice n'auront plus bientôt affaire qu'aux malins de la sacristie qui s'opposent h la revision du procès Dreyfus pour maintenir intacte la suprématie de l'armée dont les principaux chefs sont leurs créatuies, ainsi qu'aux politiques qui, s'ils ne peuvent maintenir Dreyfus au bagne, ont besoin, pour prolonger l'anarchie actuelle, de lui substituer une autre victime.
Il y a pourtant autre chose en France, quoi qu'on dise. 11 y a surtout une généreuse passion de justice qui peut sommeiller, non mourir. Il y a un besoin de clarté, de vérité, de pleine lumière qui triomphera de toutes les jésuitiques obscurités, de tous les mensonges. M. de Freycinet le sait bien, ayant reçu luimême le grand don de lucidité. Aussi quand Arthur Meyer nous apporte la liste des chefs d'accusation laborieusement préparée par la congrégation galonnée contre le colonel Picquart, je défie Freycinet de laisser son sous-ordre Zurlinden acquiescer sans réserve à l'acte de folie qui lui est proposé.
On veut poursuivre Picquart pour faux. Ils sont vraiment d'une bêtise plus qu'ordinaire ceux qui peuvent croire que le chef du bureau des renseignements a fait un faux pour prouver les relations d'Esterhazy et de Scharwzkoppen qui n'ont jamais été niées, alors qu'il lui suffisait, s'il voulait les faire connaître a ses chefs, d'annoncer qu'il avait reçu cette information d'un agent. Freycinet n'endossera pas cette imbécillité. Je sais bien qu'Arthur Meyer, pour qui le capitaine Tavernier n'a pas de secret, annonce que l'espion qui apporta le « petit bleu « (c'est l'homme du fameux commandant Lauth) est prêt à faire le faux témoignage que nous avions prévu dès
MiO VEIîS LA RÉPAKATIOX
le pieniicr joui'. ^lais nous ne sommes plus au lemps tlu procès Zola. Les menteurs seront démasqués.
On veut poursuivre Picquart pour usage de faux. Autre face de la même sottise. L'usage de faux n'est, jusqu'ici, prouvé que contre Cavaignac et l'unanimité de la Chambre.
On veut poursuivie Picquart pour communication de documents intéressant la sûreté de l'Etat, au premier rang desquels se place un certain dossier secret de pigeons voyageurs qu'on a déjà tenté, par. un tour de main, de substituer au dossier public, le seul sur lequel l'avocat Leblois fut consulté.
Comment voulez-vous que Freycinet donne dans de pareilles bourdes ? C'est trop bête. Je ne dis pas. cependant, qu il fera le non-lieu. Il faudrait faire montre de caractère. Mais je prétends, sans en rien savoir, qu'il ne fera pas le procès dans les conditions qui lui sont présentées. Ce serait le déshonneur de son intelligence. Il doit y avoir un moyen d'ajourner. Yoilii les solutions où son esprit excelle. Ne pourrait-il, par exemple, laisser la Cour de Cassation prendre possession du dossier et le tirer au clair? Il doit y avoir songé. Pour cela, il n'est pas besoin de courage. Voilà pourquoi je commence à croire qu'Arthur Meyer, par quelque coup d'escamotage, se verra fâcheusement frustré de la tête de Picquart.
Quand Freycinet sera Président de la République, si on lui amène un innocent à guillotiner, il ne le sauvera pas de la peine de mort, dans la crainte de faire de la peine aux juges, mais, au matin de l'exécution, le bourreau trouvera sa guillotine cassée.
■2/ novembre 1898.
VEllS I-.V HKPAHATION 'lOl
CXVT
La justice de Zuilinden.
M. Henri Rochefort explique à ses lecteurs que ceux qui démontrent l'absurdité des accusations produites contre le colonel Picquart ne peuvent avoir qu'un but: le sauver, parce qu'ils le croient coupable. Le raisonnement ne pèche pas par excès de logique, mais je le prends tel qu'il est, puisqu'il m'est une occasion de m'expliquer sur la justice de Zurlintlen et sur ce qu'en peut attendre d'équité le colonel Picquart
J'observe d'abord que la société civile, étant fondée sur le droit de chacun à une somme de liberté variable, est en antagonisme absolu avec la société militaire, basée sur le devoir de chacun réduit a une soumission de bète passive. L'une est en voie de faire l'homme libre. L'autre est une organisation féroce de servitude.
Je conviens que la nécessité de la défense, dans une Europe qui s'adonne, tous les trente ans, à la barbarie de la guerre, explique que cette régression aux âges de sauvagerie puisse être tenue pour nécessaire. Toutefois je constate que l'armée, avec le progrès des temps, pourrait sans inconvénient se laisser pénétrer par les principes de l'humanité civilisée, sans perdre de sa valeur d'ensemble, ainsi que l'expérience le montre, et cela au grand profit même du patriotisme des combattants, qui sera d'autant plus ardent qu'on le leur rendra moins douloureux.
Je parle de l'expérience, car la pratique, en effet,
462 VE«S LA nEI'ArtATION
démonlre que les armées les plus fortes ne sont pas nécessairement les plus barbares. Dans la guerre et dans la paix, les Espagnols ont fait montre d'une invraisemblable cruauté. Les voila cependant battus, h peu près sans combat, au delà de ce qui se pouvait attendre. Notre code militaire, plus impitoyable que le code prussien et que le code russe lui-même, ne nous a pas sauvés de Sedan, et tous les faux patriotes^ qui nous vantent la nécessité d'une loi féroce dans l'armée, ont été unanimes l'autre jour — disposant de cet avantage — h courber l'échiné devant lès menaces anglaises. Il est bien évident que ce n'est pas la faute du colonel Picquart si nous n'avions pas de projectiles pour les rares canons de nos côtes. Quelque autre — qui ne passera point en conseil de guerre pour cela — avait oublié ce détail.
Par l'énoncé de ce simple fait, on aperçoit déjà que la justice militaire est d'une efficacité très problématique. Après Sedan, Metz et Paris, quand l'événenxent n'eut C[ue trop clairement démontré le crime de ceux qui firent la guerre sans l'avoir préparée, on ne trouva qu'une seule responsabilité à mettre enjeu : celle de Bazaine, et nul ne peut oublier ce qu'il y fallut d'efforts. Résultat : une condamnation pour la forme, honteusement esquivée.
Récemment, dans notre grande bataille malgache contre des nègres sans armes. Félix Faure, alors notre grand chef maritime, a dû recourir à l'obligeance grassement rémunérée de transports anglais, pour oroaiiiser la mort de six mille soldats français (sans combat) par le simple effet de l'imprévoyance militaire. Résultat : pluie de grades et de décorations, et nomination du criminel en chef au premier poste de l'Etat.
Eh bien! je prends la liberté de croire cjue la mentalité qui donne de tels résultats nous offre des garanties de justice fort au-dessous du médiocre. Je n'ai pas besoin de citer les événements dont nous sommes témoins tous les jours et qui mettent en oppo-
VERS LA IIÉPAHATIOX 'iG.'î
sition, de la plus significative manière, l'indulgence pour les chefs de caste, la répression barbare pour le vulgaire Fiançais du rang, conçu comme simple repoussoir à nos grands panaches de vaincus. Les laits aI)ondent et M. Rochefort lui-même en a cité plus qu'il n'est nécessaire. Ce n'est pas contre les hommes que je récrimine, c'est contre le système. M. de Freycinet, Ministre de la Guerre, a jugé la caserne bien cruellement. Sans aller aussi loin que lui, Gohier a écrit là-dessus deux ou trois lignes assez sévères. Je ne suis pas loin de croire qu'ils aient raison. Ils ne nous ont parlé que des soldats. Mais il est de toute évidence que les résultats qu'ils déplorent sont en correspondance nécessaire avec la mentalité des chefs. Ilv a là-dessus d'incroyable choses à dire. Pour les pouvoir écrire sans en éprouver d'ennuis, j'ai l'intention de les publier soixante ans après ma mort.
En attendant, je crois pouvoir émettre cet axiome que la justice ne fleurit pas dans la société militaire. M. Rochefort lui-même doit avoir dit, dans ses œuvres complètes, quelque chose d'analogue.
Comment organiserait-on la justice, dans une société où le droit égal de chacun est remplacé par l'autorité infaillible, absolue chez les uns, et la soumission de chose inerte chez les autres? Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de meilleure éducation d'iniquité. Me sera-t-il permis, encore, de faire ressortir le contraste entre le juge civil, dont on se donne tant de mal (avec ou sans succès) pour assurer l'indépendance, et le juge militaire, homme dépendant par excellence? Si vous en doutez, lisez l'histoire du colonel Parent, du 145™", réprimandant et menaçant des juges qui ne l'ont pas satisfait, des juges dont il rédigera les notes pour l'avancement...?
Faut-il observer que nos officiers, excellents pour mener une troupe ju combat, sont en général fortignorants du droit, ce qui est bien pardonnable. La Russie autocratique a pourvu à cet inconvénient en instituant une école de droit militaire, où les juges profession-
'lG4 VERS LA RÉPARATION
nels de ses conseils de guerre viennent prendre leurs diplômes. Il paraît que nous sommes des barbares au regard de la Russie. Le fait est que Ravary, Besson d'Ormescheville et Pellieux ne sauraient être cités en exemple.
Enfin, à toutes ces causes de défaillance, il vient s'en ajouter une autre non moins redoutable : l'esprit de corps et les préventions implacables qui s'ensuivent. Un conseil de guerre a condamné Dreyfus pour avoir fait le bordereau, qui est d'Esterhazv. Comme justice, ce n'est pas reluisant. Pour donner h tout prix raison à ce singulier tribunal, un autre conseil de guerre, animé de l'esprit de corps, a proclamé qu'Esterhazy n'avait pas écrit le bordereau qu'aujourd'hui il avoue. M. Rochefort devrait comprendre que le plus innocent des hommes ne se sente pas en sûreté aux mains de pareils juges. En tout cas, il s'expliquera que, lorsque Zurlinden se répand partout en disant qu'il lui faut dix ans de travaux forcés pourPicquart, ce verdict préalable nous inspire des défiances sur la décision de juges dont tout l'avenir est dans les mains de Zurlinden.
Esterhazy, pour des raisons que chacun peut apprécier î'ujourd hui, s'était mis au service de l'esprit de corps : coupable, il fut acquitté. Picquart, au-dessus de l'esprit de corps, a osé mettre la justice ; voilà pourquoi, innocent, il sera condamné, veux et poings fermés, par l'esprit de corps.
Bien loin de demander que les accusations relatives au « petit bleu » soient étouffées, nous demandons qu'elles soient mises en pleine clai'té. Mais, comme l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy sont une seule et même affaire, il nous paraît que la Cour de Cassation, présentement occupée h éclaircir les mvstëres de la justice éperonnée, est seule en situation d'opérer la grande lessive de lumière. C'est pour cela que nous nous défions du secours des^teignoirs.
Quand toute la vérité sera connue, s'il existe des présomptions contre Picquart, qu'on le juge. Nous ne nous y opposerons pas. Mais nous ne voulons pas que
VERS F.A KKPARATIOX 465
de piôtendus juges, qui se font un jeu de contlamner un innocent et d'acquitter un traître, puissent continuer impunément leurs mt-faits.
"A. côté de la société militaire, dont on fait tant de bruit, il y a la société civile, nourricière des uniformes dorés, qui, malgré les adjurations du moine Didon, ne retournera pas sou? le sabre. Félix Faure lui-même, tanneur à remblémati([ue peau de mouton, ne peut pas le faire, et Freycinet ne peut pas le vouloir. Ils tiennent Picquart et ne le défendront pas, sans doute, contre l'injustice et le mensonge. Qu'importe ! La justice et la vérité trouveront leur voie : rapide ou lente. C'est notre force de le savoir. C est notre honneur de souhaiter, comme Français, que la France officielle ne s'obstine pas plus longtemps en faveur du crime contre l'innocence.
?■? novembre 1898.
Contre Picquart, contre Zola.
Idéalement Jaurès a raison lorsqu'il soutient que, pour l'absolue perfection du crime de l'Etat-Major, il faut que Picquart aille au bagne. Je conviens que la leçon serait plus belle pour nos neveux. D'ailleurs, il est classique que les scélératesses de classes finissent par aboutir à quelque monstrueux forfait, par le moyen de quoi la Révolution se détermine. Mais s'il y a beaucoup à dire pour la Révolution, Jaurès lui-même sait
466 VKHS LA KÉPARATION
bien qu'on peut craindre décos crises mille repercussions lamentables. C'est p(turquoi je ne soubaite pas de voir le grand crime historique dont nous sommes témoins aller jusqu'à l'extrémité de ses conséquences.
Vraiment, nous avons vu assez d'infamies. La honte qui resterait sur nous de la condamnation de Picquart dépasserait trop la mesure. Pouvez-vous, sans frémir, penser h une nouvelle parade d'exécution, où, dans cette même cour de l'Ecole iNIilitaire qui vit dégrader Dreyfus pour le crime d'Esterhazy, un Gonse, un Pellieux, un BoisdefFre, un Luxer, innocenteurs du traître, présideraient à la dégradation de Picquart convaincu d'avoir dit la vérité ?
« Colonel, diraient ces illustres représentants de la haute armée, h genoux pour demander pardon à l.î France ! Vous avez forfait à l'honneur, ayant refusé de mentir. » Et boutons d'uniforme et galons seraient arrachés h cet homme indigne du nom de soldat, pour avoir dénoncé la trahison. 11 serait souffleté de son épée, qu'on briserait comme souillée, pour ne s'être j pas laissé teindre du sang innocent. Et l'homme désho- ] noré serait traîné devant le front des troupes, à la ^ gloire du crime, à l'honneur du mensonge, vivante leçon, pour l'armée française, de l'interversion patriotique du crime et de la vertu.
Et la foule, paradeurs de Sedan, de Langson et de Majunga, vous êtes-vous demandé ce que ferait la : foule, et pour qui seraient ses huées? Verrait-on, ' comme autrefois, les «professeurs d'énergie «déployer ' leur lâche dilettantisme dans l'outrage à l'homme sans défense ? Ou bien la conscience populaire, soudainement éveillée, éclaterait-elle en foudroyante clameur contre le crime triomphant ? Si la France, autrefois si grande de justice et de générosité, pouvait supporter ' l'atrocité d'un tel spectacle sans réagir, si elle ne i hurlait pas de douleur et de honte, si elle ne se ruait ' pas d'élan contre les assassins de la vérité, elle ne serait plus la France, elle ne serait pas même l'Espagne, qui dans sa catholique décadence conserve une fleur
VKKS l.A HKl'AIIATIOX 407
<.le chevalerie dont 1k race peut eiicoie avoir la (ieitô. Ce serait une nation finie, de sentiments morts, de conscience vidée, bonne pour les parades du militarisme sous les alFronts de l'étranger, fj'heure serait venue de la grande réforme de M. Faguct, qui conçoit le désarmement comme la suppression des soldats, avec le maintien des officiers, et la multiplication des musiques militaires.
Ces pensées, je le reconnais, ne hantent pas les tristes chefs qui, comme leurs aïeux de l'émigration, ne tiennent à la France que par l'intérêt de la classe. La France ne sera jamais pour eux le commun foyer de justice et de liberté. S'ils n'y ont plus de privilège, ils n'ont point de patrie : témoin le grand forfait d'ensemble de l'armée de Condé, dont ils n'ont jamais renié le souvenir.
Voyez, dans la lutte présente, comme ils ont donné tous, d'une masse compacte, jusqu'au crime, contre le droit des citoyens à être jugés suivant les lois, conformémenth la vérité. Oui, jusqu'au crime avoué, lés[itimèy glorifié. Et non contents de se pavaner dans l'impunité, il leur faut ce supplément de joie : le châtiment de la piobité qui les dénonce, le supplice raffiné du bon soldat français quia dit : « Je ne veux pas ma part de votre forfait, y
Avez-vous lu le dernier Arthur Meyer ? Il lui faut sa livre de chair, à cet homme. Il tend le couteau à Zurlinden, et lui crie frénétiquement de tailler au plus vif. Il veut lécher le sang et s'en repaître. Alors vous pensez : « C'est Shylock, le Juif immonde, qui a hâte de donner du groin dans le premier cadavre. » Eh bien! non. Vous lui faites trop d'honneur. Ces grognements de bête carnassière ne sont pas même de sa nature, C'est l'Eglise du Christ, l'Eglise des tourmenteurs du moyen âge dont ce chien de bourreau aboie la charité. Ce sont les juges élevés à l'école du Père du Lac dont la justice emprunte cette voix. Ça défend l'armée française ! Ça défend l'honneur de je ne sais qui, de je ne sais quoi. C'est le porte-parole
468 VEKS LA HKP.VRATION
des gratuls empanachés par qui nous fûmes menés de Sedan à Fashoda. Après tout, c'est bien, c'est juste, c'est clair surtout. Picquart d'un côté, Arthur Mever de l'autre. Choisissez votre place, Français !...
Des gens qui ne peuvent se résoudre à choisir, ce sont nos députés. Lundi, ils ont voté une amnistie et ils ont eu soin d'en exclure Gohier et Zola, pour cause d'outrages à l'armée de BoisdefFre, d'Esterhazy, de Henry. Je ne dis rien de Gohier, pour qui c'est une joie de prouver la complicité de Lockroy et de Freycinet, ses accusateurs, dans le crime qui lui est imputé. Mais Zola? Est-il concevable que Zola n'ait pas trouvé un défenseur?
Quelqu'un a parlé pour les fraudeurs de lait qui tuent jésuitiquement les petits enfants sous couleur de les nourrir. Personne n'a dit un mot pour Zola. J'en suis encore abasourdi. Personne ne s'est trouvé pour mettre la Chambre en face du vote criminellement imbécile qui lui était demandé. Personne ne s'est senti gonflé d'une fureur devant l'universelle lâcheté dont le vote de la Chambre allait porter témoignage. Personne, orateur ou non, pour se dresser contre la tourbe parlementaire, et lui dire sans phrases, sans talent, la vérité. Personne pour crier : « Avant de prononcer, non sur Zola, mais sur vous-mêmes, regardez ce que vous allez faire ! Vous, par le vote unanime de qui le mensonge et le faux furent affichés dans toutes les communes de France, vous jetez un nouvel outrage au porteur de vérité de qui l'histoire exigera que vous attendiez le pardon. Il se rit de votre amnistie, et vous avez besoin de la sienne. Une fortune imméritée vous vient. Rachetez-vous. Cueillez l'heure. Vous, les Français infidèles à la justice, à la vérité, remerciez celui qui fut la conscience française. »
Eh bien! non. Pas un homme n'a eu un sursaut de cœur parmi ceux qui se disent les représentants de la France. Le vote silencieux a épuisé le courage des plus braves. Il y en a beaucoup pourtant que j'ai connus sans peur. Ils ne peuvent pas méconnaître i»
VERS LA RKPAnATlOX 469
cetto heure lincomparahle or;indciir de Zola, de Picquart, (dominent oiit-ils laissé passer l'occasion, si belle, de servir la justice, de rendre hommage à la vérité, de venir an secours du bon droit qui peut vaincre sans eux, et qui cependant leur aurait fait honneur? Devons-nous donc attendre après la victoire, pour apprendre d'eux qu'ils lurent du grand combat? Avec ou sans secours, nous continuons la bataille. Et nous ne craignons ni revers, ni défaite, car nous prétendons qu'on dise de nous, comme des compagnons de Roland : Ils étaient morts, ils combattaient toujours.
23 noi-embre 1898.
ex VII
Gouverner, c'est prévoir.
Entrefilet du Juif Pollonnais dans le Soir :
Hier, le général Zurlinden, gouverneur de Paris, appref nait qu'on prêtait à la Chambre criminelle l'intention de décider, après l'audition de Picquart, que, l'affaire Picquart étant connexe avec l'affaire Drej'fus, il n'y avait pas \, lieu pour l'autorité militaire de rendre m ordre de juo-e- •> ment contre Picquart, avant que la Cour suprême n'ait statué sur Dreyfus.
Le gouverneur de Paris se rendit à cinq heures et demie chez M. de Freycinet, Ministre de la Guerre, et eut avec lui une longue explication au cours de laquelle M, le général Zurlinden ne cacha pas à M. de Freycinet qu'il maintien-
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cirait ('"nergiquemenl sou droit et que si le Gouveruemeut laissait prescrire ce droit, il u'avait plus, lui, chef de la justice militaire, qu'à donner sa démission en exposant publiquement les motifs de cette démission.
M. de Freycinet, très ému de l'énergie du o-ouverneur di' Paris, promit à celui-ci qu'il lui laisserait tout sou libre arbitre et toute son indépendance et qu'il pouvait conqileisur la neutralité absolue du Gouvernement, ce que confirma d'ailleurs, ce matin, M. Charles Dupuy lui-même aux nombreux journalistes qu'il eut l'occasion de voir après le Conseil des ministres.
Et voilà pourquoi, demain soir ou après demain niaùir au pins tard, linculpé Picquart sera renvoyé devant le conseil de guerre.
M. de Freycinet, tolérant que ses juges milltalre& ouvrent le dossier Picquart au Gaulois, pousse comme on voit, la faiblesse jusqu'à permettre à son gouverneur de Paris de lui signifier un ultimatum par la vo^e de la presse. Mieux vaut être au pouvoir d'un ennemi sans scrupules que gouverné, au nom des principes du droit, par des lâches.
Ainsi, M. Zurlinden avoue qu'il s'est mis en travers ^ de l'enc/uête de la Cour suprême. Ces fac^uins de juges- " eivils pouvaient se permettre de penser que, l'affaire - Dreyfus et l'affaire ?:sterhazy n'étant qu'une seule et j même affaire, il se trouve impossible de les disjoindre \ dans la mise en état du dossier. Dreyfus a été condamné : par des juges militaires pour avoir fait le bordereau. < Esterhazy, qui s'en reconnaît l'auteur, a été, de ce chef, acquitté par la même juridiction militaire. Cette double erreur, dont le résultat fut de mettre un innocent au bagne et de laisser un traître en liberté, constitue pour l'autorité militaire le meilleur titre a la continuation de son œuvre.
On a la preuve que la loi a été violée par le général Mercier pour obtenir la condamnation de Dreyfus. On a la preuve que des faux ont été fabriqués par des officiers de l'Etat-Major pour faire croire à la culpabilité de l'homme injustement < ondamné et pour détourner les soupçons sur celui qui avait découvert
vKiis i.A ni:i>AitATiox 471
le coupable. On a la preuve qu'un général complotait ;ivecle traître pour obtenir un verdict d'acquiltenient. lui d'antres temps, ces laits, qui sont aujourd'hui indiscutables, eussent éveillé l'attention du Gouvernement. Mais il se découvre tout à coup que les plus lieaux principes, sans des âmes pour les comprendre et des volontés pour les mettre en action, ne sont ([u'une duperie de cabotinage. Nous avons les principes. Que ne feront pas nos neveux avec les âmes «t les volontés qui nous manq-ient? Jusqu'ici, par une interversion lâcheuse des choses, je ne vois de volonté gouvernante que parmi ceux du privilège à qui toute pensée de justice est nécessairement ennemie. Les autres se parent de beaux noms, mais c'est tout ce qu'ils savent faire. Aussi lorsqu'un Zurlinden se présente pour exiger d'eux, au nom de deux erreurs judiciaires accompagnées de machinations criminelles, que la réparation tardive soit entravée, nos prétendus détenteurs d'équité n'ont-ils d'autre souci (jue d'abaisser leur justice menteuse sous l'autorité brutale du sabre.
A la juridiction militaire nous devons une série d'iniquités qui ne parait pas près d'être close. Arbitre désigné par la loi, la Cour suprême ose chercher la vérité pour imposer la justice légale aux juges comme aux accusés. C'est là précisément ce qu'il s'agit -d'empêcher, et voilà pourquoi M, Zurlinden, devançant la pensée de la Cour de Cassation, est allé signifier à M. de Freycinet qu'il ne permettait pas aux juges siqDrêmes de la loi d'entraver la vengeance de lEtat- Major.
M. le Ministre de la Guerre s'est-il aussi platement incliné que nous le fait dire M. le gouverneur de Paris par son Juif ordinaire, je l'ignore. Mais avec ou sans regret, il a courbé la tête, cela paraît sûr, et à sa suite, messieurs du Gouvernement, comme il convient à de bons serviteurs. Les juges correctionnels n'ont pas voulu prononcer sur Picquart avant que l'œuvre de revision fût achevée, afin de pouvoir juger en pleine
472 VERS LA. lŒPARATION
connaissance de cause. Les juges militaires, forts de l'autorité de leurs fautes, prétendent arrêter la revision de justice en discréditant d'avance le témoin de vérité, par une bonne condamnation pour faux prononcée au nom des faussaires.
Si la Cour de Cassation, après Freycinet, après Dupuy, se soumet à Zurlinden, la vérité restera la vérité tout de même, et quand Zurlinden aura fait déclarer par ses soldats que c'est un crime pour Picquart d'avoir voulu la justice et d'avoir dit la vérité, la conscience des hommes répondra que les seuls criminels sont les bandits qui ont voulu frapper 1 innocence et protéger la trahison. On s'est dit cela, tout bas, d'abord. Maintenant, on le dit tout haut, on le crie. Demain, ce sera l'universelle clameur, et l'affaire Dreyfus-Esterhazy accrue de l'affaire Picquart, montrera dans un tel éclat les forfaits de nos maîtres — scélératesse des uns et lâcheté des autres — qu'ils seront, d'un haut le cœur, vomis' par la France écœurée.
On prolongera le supplice pour Picquart? Il se peut. C'est un soldat, non un coureur de sinécures dorées. 11 supportera noblement sa souffrance, tandis que s'achèvera l'insurrection des consciences contre la stupidité des inconsciences barbares. On veut le condamner. Pourra-t-on? Nos grands patriotes, pour le crime nouveau qu'ils méditent, ont besoin de la complicité de l'Allemand Schwarzkoppen, auteur véritable du « petit bleu ». Se sont-ils assuré de son silence, ou vont-ils au hasard devant eux, comme ils font à la guerre? Ils espèrent que Schwarzkoppen se taira. C'est possible. Mais il peut se faire aussi qu'il ne s'accommode pas de cette ignominie, et qu'il ne lui plaise pas d'accorder à notre Etat-Major le concours de son silence.
Parlera-t-il au cours du procès? Alors, quel effondrement, s'il s'offre à faire la preuve! Parlera-t-il plus tard? C'est une nouvelle revision qui commence. Telles sont les conséquences inévitables, car Schwarzkoppen, pas plus que l^icquart, n'emportera son secret dans la
VliRS LA HJiPAItATION
tombe. A quelque heure qu'il parle, dans quelle situation peut-il mettre et la France et sa justice militaiie? Nous so'njncs quelcjues-uns qui avons déjà pose la qiiestion. Mais M. Dupuy nous fait savoir qu'il s'en désintéresse. Ni lui, ni Freycinet ne veulent abaisser jusque-là leurs préoccupations d'hommes d'I'>lat. Gouverner, pour eux, c'est donner des places à leurs amis, et livrer le reste au hasard. Si notre race n'est pas irréparablement déchue, ils apprendront bientôt à leurs dépens qu'il y a autre chose en France que des réformateurs h pourvoir de postes coloniaux, et des ministres aplat ventre sous la botte des soudards.
24 no^'cmbrc 1898.
Le crime.
Le crime est consommé. Le colonel Picquart est I envoyé devant un conseil de guerre pour avoir dénoncé un traître et refusé de mentir, avec TEtat-Major, pour maintenir un innocent au bagne.
Freycinet, misérable trembleur, commet la lâcheté suprême. Il obéit à l'ordre des vengeurs d Esterhazy, (le Henrv. Il se fait l'exécuteur testamentaire d'un traître et d'un faussaire. Il se déshonore, sans réparation possible, à soixante-dix ans, quand la chance imméritée lui venait d'une belle page an terme de sa carrière. Un oénéral affolé de haine exicre du Gouveriiement un jugement précipite de conseil de guerre
474 VKHS LA IU:PAI!ATI(»N
pour barrer la route à l'enquête de la Cour supr(*ni(' en voie de faire la lumière sur les crimes de ri'ltal- Major. Et le Gouvernement, qui sait qu'on lui demande une infamie, l'ordonne. C'est le dernier degré de la honte.
Nous avons fait des révolutions sans noml^re, guillotiné un roi, défié l'Europe, taclK- de sang français chaque pavé de Paris, et, pour couronner cette œuvre, proclamé, installé la République de justice, au nom des Droits de l'Homme dont nous nous déclarons les champions dans le monde. Seulement, quand nous avons fait tout cela, avec des attitudes sublimes, si on nous pose ce simple problème : juger un homme suivant les lois, il se trouve cjue nous sommes hors d'état de le résoudre.
Le général Mercier ayant cyniquement violé les lois pour faire condamner Dreyfus, tout l'effort des gouvernants qui se sont succédé depuis ce temps s'emploie a couvrir ce forfait, et, pour le couvrir, à l'aggraver de forfaits nouveaux. Les mensonges, les faux, Facquittement d'un traître, rien ne coûte à des chefs militaires qui mettent le point dhonneur à violenter toutes les lois. Les pouvoirs publics ont tout permis, tout subi, tout accepté. Seule, la Cour de Cassation a entrepris de faire justice. Mais, dans leur terreur de cette justice, les complices d'Esterhazy, de Henry, de du Paty de Clam, réclament un nouvelinnocent pour le bagne, espérant, par ce coup d'audace, faire reculer le Tril)unal suprême.
Un innocent au bagne, cju'est-ce que cela? « Donnezle », dit Freycinet. « Donnez-le », répètent Dupuy, Delcassé, Leygues et toute la troupe des ministres à tout faire. Donnez Picquart à Esterhazy, à Henry qui l'accusent, h Billot, à Gonse, à Pellieux, à BoisdefFre, complices du traître et du faussaire, à Zurlinden qui va faire juger son prévenu suivant la méthode en usage à Madagascar. La condamnation d'abord, et puis les débats du procès pour la galerie.
Frevcinet consent, sans avoir, comme d'autres,
VEKS LA UKPAUATIOX
rexoiisede la slupidilé clans le crime. Freycinct laisse Aure, bégayant des excuses dans les coins, protestant ■qu'il ne peut rien emj)ècher. Mais ses lamentations ne âont rien qu'un mensonge, ajouté ;i tant d'autres. H pouvait empêcher. Il n'a pas voulu, il n'a pas voulu, parce (ju il a peur des clameurs de la bande, parce qu'il tremble devant Zurlinden, dont il est le chef, parce qu'il préfère, plutôt que d'affronter son sousordre, livrer aux criminels de l'Etat-INlajor un innocent pour un nouveau crime.
Par peur, il a toléré les menaces de Zurlinden déclajant qu'il jie permettrait pas h son chef d'imposer a la justice militaire le même sursis dont la justice civile a reconnu la nécessité. Accepter que la Cour de Cassation puisse faire partout la lumière avant qu'il soit statué sur la responsabilité de chacun, c'était la justice. L'Etat-Major veut la vengeance. Aussi, M. de Freycinet, qui n'avait qu'un ordre à donner, qu'un mot a dire pour confondre le crime et sauver l'innocence, n'a pas donné cet ordre, n'a pas dit ce mot. L'histoire lui réserve une place à'honneiir à son pilori.
Et, prodige inouï, après cet acte infâme, voici que sa lâcheté n'est pas épuisée. Il a peur maintenant que d'autres n'aient le courage qui lui manque. Le Courrier du soir, dont les informations sont puisées à bonne source, nous informe que si la Cour de Cassation jugeait, ainsi que M. le rapporteur l'avait fait prévoir dès le premier jour, qu'il y a lieu pour elle de réclamer la communication du dossier, « cette demande soulèverait de réelles difficultés, car le Gouvernement se verrait obligé d'intervenir dans des conditions fort délicates ».
J'ignore absolument si, après avoir entendu le colonel Picquart, la Cour jugera cette communication nécessaire. Probablement, elle n'en sait rien ellemême, h cette heure. Mais si, revisant l'œuvre vraiment trop scandaleuse des conseils de guerre, elle a besoin de documents, ([uels qu'ils soient, il serait beau de voir un conseil de gueire, dans l'intérêt de
476 VEHS LA l'.KPAHATlON
riniquité. se mettre en lutte avec la plus haute autorité judiciaire du pays, et il serait plus merveilleux encore que le Gouvernement prît parti pour l'injustico systématique, contre l'interprète suprême de la loi.
Si je fais cette observation, c'est simplement pour constater l'incurable abaissement des politiques qui nous chantent la suprématie du pouvoir civil, après génuflexion aux bottes éperonnées. Car je n'attends plus rien de personne. Les événements seront ce qu.e voudra la destinée.
Je ne redoute rien pour Picquart, par la raison très simple qu'on ne le convaincra pas d'un crime qu'il n'a pas commis. Je crains pour mon pays l'injustice des juges qui, depuis un an, jette le trouble dans toutes les consciences, et prolonge une crise où la France elle-même risque de sombrer : car aucun peuple au monde ne peut vivre d'iniquité. Je crains pour mon pays la jésuitière afTolée de domination, même quand sa domination ne peut s'établir que sur des ruines. Je crains rinconsciençe des faibles, la pusillanimité des clairvoyants. Je crains pour tous les Français, sauf pour Picquart qu'on a pu torturer, qu'on peut condamner, qu'on* ne peut pas atteindre, car c'est lui qui, demain, sera le juge de ses juges.
M. de Freycinet, pour tâcher de pallier son ignominie, fait dire que le commissaire du Gouvernement ne demandera pas le huis clos. INIême promesse fut faite à Dreyfus. On ne fera pas le huis clos... d'abord, comme dans le procès d'Esterhazy où, pour comble de loyauté, Ton rendit publiques les accusations contre Picquart, où l'on garda secrètes ses réponses.
Une fois les débats engagés, un scrupule viendra, non au commissaire du Gouvernement (ce serait trop grossier), mais aux juges. On fera le huis clos, et Freycinet se lamentera, geignant : « Je n'y puis rien. » Et le tour sera joué. Car, le huis clos n'eùt-il qu'un quart d'heure, lorsque Picquart aura misa néant toutes les accusations, on le condamnera tout de même,
VEUS LA HÉl'AllATION 477
en alléguant que la preuve contre lui fut faite pendant ce quart d'hcuir.
Voila l'ignoble larce qu'on nous prépare. Et si vous tloutez qu'il y ait assez rie mauvaise foi chez nos maîtres pour cette canaillerie, expliquez-moi ce qui se passa entre Zurlinden et les membres du Cabinet Brisson au sujet du dossier secret. M. Trouillot publie que toutes les pièces pouvantétablir la culpabilité de Drevfus ont été communiquées par M. /urlinden à ses collègues et ne les ont pas convaincus. Le même M. Trouillot fait dire que le général Zurlinden a donné sa parole d'honneur à ses collègues qu'il leur communiquait, sans réserves, tout le dossier. D'autres ministres confirment son dire. Et la nouvelle n'est pas plutôt connue que la Liberté et le Petit Journal déclarent de la façon la plus formelle, au nom. apparemment, de la seule personne autorisée, que M. Zurlinden n'a pas communiqué toutes les pièces au Conseil, contrairement à la foi jurée. Méditez la-dessus, et comptez sur la promesse d'empêcher le huis clos.
Mais comment mesurer un si complet déshonneur ? Ces gens ont descendu le dernier deffré de l'infamie. Il reste a savoir ce qu'en pensent les Français. Qu'ils prennent garde ! Ils vont prononcer sur eux-mêmes.
?.5 novembre 1898.
Ce qui reste à savoir.
Toute la meute hurle de joie. Hallali ! Curée chaude !
478 VERS LA liKPAUATION
Picqiiart aux chiens ! Les honneurs du pied h M. le Minisire de la Guerre.
Maintenant, pourquoi la formalité superflue dun conseil de guerre ? Quand Zurlinden a dit partout que, s'il dépendait de lui, Picquart mourrait au bagne, il n'y a plus rien h faire, puisque l'arrêt est prononcé.
Seulement, on nous contera toutes les histoires de pigeons voyageurs et de « petit bleu » qu'on voudra, il restera ce fait indéniable que le colonel Picquart a été arrêté, sur lu demande de INI. Cavaignac, Ministre de la Guerre, à la suite de la lettre où il offrait h M. Brisson de lui prouver que le faux de Henry était un faux. On peut dégrader Picquart, l'envoyer casser des pierres sous le bâton de la chiourme, le faire périr de faim dans un cul de basse-fosse, la question n'en demeure pas moins posée de savoir pourquoi on le punit d'avoir dit la vérité.
Henry a fait un faux pour prouver la culpabilité de Dreyfus, illégalement condamné par' un conseil de guerre.
Pourquoi, au lieu de répudier le criminel, tout l'Etat-lNlajor s'empresse-t-il h le couvrir .'
Pourquoi a-ton condamné Dreyfus pour un crime c|u'il n'a pas commis ?
Et pourquoi a-t-on acquitté Esterhazy d'un crime qui est le sien ?
Pourquoi, après avoir accompli ces deux actes, qui sont logiquement enchaînés, a-t-on poursuivi d'une infatigable haine tous ceux qui ont demandé, conformément aux lois, la simple réparation de justice et de vérité ?
Pourquoi les faux de Henry et de du Paty de Clam destinés précisément à empêcher la vérité de se produire et la justice d'avoir son jour?
Pourquoi ce procureur général et ce procureur de la République qui s'emploient, au mépris des lois, à sauver un faussaire ?
Pourquoi tout cet effort d'ensemble de tous ces généraux, jusque-là respectés, pour couvrir un fans-
VERS LA HIÎPAUATIOX 479
saire, et pour sauver un traître du châtiment des lois ?
Pourquoi n'a-t-on pas lait denquète sur la communication d'une pièce secrète par du Paty de Clam à Esterhazy?
Pourquoi n'a-t-on pas ouvert d'instruction dans l'affaire Henry ?
Pourquoi le Gouvernement de MM. Mélinc et Billot, qui savait par le comte Tornielli que le faux était un faux, et qui avait donné sa parole de ne pas s'en servir, en a-t-il fait usage par l'entremise des généraux de Bolsdeffre et de Pellieux, dans le but avoué de faire condamner Zola ?
Pourquoi M. de Boisdeffre, qui devait connaître la valeur du document, a-t-il accepté ce rùle?
Pourquoi M. de Pellieux, qui pouvait l'ignorer, n'a-t-il jamais exprimé publiquement le regret d'avoir été trompé, et pourquoi est-il demeuré ferme dans le camp des ennemis de la vérité?
Pourquoi a-t-il refusé de perquisitionner chez Esterhazy qui se trouvait en possession de documents si graves ?
Pourquoi n'a-t-il pas fait arrêter l'officier accusé de trahison ?
Pourquoi refusa-t-il de demander l'expertise du bordereau, et pourquoi prononça-t-il, avant cette expertise, qu'Esterhazy, qui est l'auteur du document, n'en était pas l'auteur ?
Pourquoi cette partialité du conseil de guerre en faveur d'un homme qui est nécessairement un traître, puisqu'il a fait le bordereau pour lequel Drevfus est au bagne comme traître ?
Pourquoi cette connivence du général de Boisdeffre avec le traître lui-même, manifestée par l'abominable lettre d'Esterhazy : « Etes-vous sûr de vos experts ? Si vous n'en êtes pas sûr, je dirai, etc,.. » ?
Pourquoi cette entente entre les premiers chefs de notre armée et un traître, dans le but de mentir et de iaire mentir la justice?
480 VEHS LA «ÉPARATION
Pourquoi a-t-on laissé fuir Esterhazy ?
Toutes ces questions se posent, avec d'autres encore, et la condamnation de Picf[uart, loin d'v répondre, posera la plus redoutable de toutes :
Pourquoi condaniue-t-on l'homme dont le seul crime est d'avoir découvert le traître et le faussaire? C'est la plus grave erreur de croire que ces questions, vitales pour un peuple qui a besoin d'une organisation de défense, puissent demeurer en suspens. Aussi longtemps qu'elles ne seront pas résolues, nous traverserons la crise la plus périlleuse de notre existence, et il n'y a pas d'autre solution de salut que la pleine connaissance de la vérité.
Cette véiùté, la Cour suprême la cherche, et nous avons pleine confiance qu'elle la trouvera. Déjà il est établi qu'Esterliazy, acquitté par un conseil de guerre, est un traître, et que Dreyfus a été condamné par un autre conseil de guerre pour un acte qu'il n'avait pas commis. Déjà il est reconnu que Henrvet du Patv de Clam sont deux faussaires. On a découvert en outre qu'Henry et Esterhazy, dont on ignorait les relations, étaient de vieux amis et avaient même des rapports d'argent. Henry était-il complice de la trahison d'Esterhazy? Tout porte à le croire, bien que la preuve n'en soit pas encore acquise. Quant à du Paty de Clam, il semble qu'il ait été sous la griffe d'Esterhazv, pour quelque raison inconnue. En ce qui concerne les autres, Billot, Boisdeffre, Gonse, Pellieux, rien ne permet de dire qu'ils aient eux-mêmes fabriqué des faux. Mais, avec des responsabilités plus ou moins lourdes pour chacun, ils ont accepté cju'il fût fait usage des faux de Henry, et Billot et BoisdefFre en ont fait directement usage .
En ce qui concerne la trahison, les faux que du Paty de Clam a faits, d'accord avec le traître, l'avaient fait soupçonner d'être le complice de l'espionnage d'Esterhazy. INIais cette accusation est si horrible qu'on ne saurait la produire, sans présomptions suffisantes, par simple voie d'hypothèse. D'ailleurs, les
VEnS I.A KKPAIIATION 481
présomptions qui s'accumulent contre Heniy semblent suffire à donner l'explication des faits connus. Pour Billot, BùisdenVe, Gonse, Pellieux, nul n'a la pensée, je suppose, qu'ils se soient mis au service de l'Allemagne. S'ils sont les complices du traître, c'est inconsciemment sans doute. Mais il n'en est pas moins vrai qu'ils l'ont couvert, protégé, défendu, par des moyens que réprouvent les lois : notamment Boisdeffre et Billot.
Eh bien! je dis simplement que les choses ne peuvent pas en rester là. Si nous avons fait tort l\ qui que ce soit par nos accusations, nous nous empresserons de proclamer bien haut notre erreur. Mais il faut, pour cela, que toutes les obscurités soient dissipées, et que tous les inexplicables poiir(juoi? dont j'ai donné l'incomplète énumération ci-dessus, soient expliqués. Pour cela, il n'y a qu'un moyen de satisfaire tout le monde : l'enquête de la Cour de Cassation.
Le procès de Picquait, en réalité, n'est qu'une dernière machination des criminels pour empêcher la vérité de se produire devant les juges suprêmes. On veut discréditer le grand témoin, on veut, avant qu'il ait ouvert la bouche, tuer son témoignage, en même temps qu'on se réserve le plaisir de le tuer lui-même ultérieurement, par surcroit de vengeance raffinée. Qu'on essaye! Il reste encore, malgré tout, une justice en France, et contre elle viendront fatalement échouer toutes les entreprises de crime et de mensonge.
Tout ce qu'il faut, c'est que l'opinion publique ne s'en laisse pas imposer, c'est que chaque Français ait le courage de dire tout haut ce qu'il pense. Quand on a condamné Dreyfus, nous l'avons tous tenu pour traître. Comment faire autrement? N'était-il pas tout simple de faire confiance à la justice militaire? Il est apparu que nous avions tort. Maintenant, nous sommes avertis. Nous avons vu condamner un innocent. Nous avons vu acquitter un traître. Que la suite nous soit montrée, et que ceux h qui nos lâches gouvernants permettent de se ruer contre les lois sachent que nous
482 VERS LA RJÎPAliATION
trouverons contre eux, clans la loi même, un recours. Ainsi nous rendrons a notre pays, en cette redoutable crisCj les deux jilus grands services qu'il puisse attendre. Par nous, la notion de la justice légale sera rétablie, imposée a ceux qui prétendent se mettre au-dessus des juges de la loi. Par nous, larmée nationale sera débarrassée de la horde jésuilière qui l'exploite stupidement, n'ayant abouti, depuis Waterloo, qu à l'organisation ruineuse d'une impuissance empanachée. Telle sera l'œuvre de ceux que nous avons suivis dans la bataille, l'œuvre de Zola, l'œuvre de Picquart ; condamnés aujourd hui, demain triomphateurs.
■J6 novembre 1808.
Suive qui veut, sauve qui peut.
Je ne défends pas le colonel Picquart. j'accuse ses accusateurs.
J'accuse ses accusateurs d'être trop bêtes, j'accuse ceux qui le livrent à ses accusateurs d'être trop lâches.
Que la bêtise de ses accusateurs dépasse le niveau connu de la bêtise la plus bête, c'est ce qui apparaîtra de la façon la plus déshonorante pour eux, le jour où le dossier sera connu. Car on y verra la preuve que, sous le prétexte de défense nationale, il s'est créé, dans le sein du montle militaire, une caste d'imbécil-
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lité jésuiliquc et de canailleiie qui se prétend seule en possession de conduire l'armée française, et qui l'a conduite, en ofTet, par des prodiges d'ineptie, de Sedan à Fashoda.
Nous ne connaissons pas encore le fin du fin de l'accusation, mais déjà nous en connaissons assez pour jeter le premier coup de sonde dans l'abîme de stupidité noire où se noient les accusateurs.
^ ous ne pensez pas que je vais discuter des contes de pigeons voyageurs ([ui ne sont mis là qu'à titre de bouche-trous, comme la paille dans une caisse d'emballaoe. L'autorité militaire connaissait ces histoires depuis des années, et l'idée ne lui était jamais venue de poursuivre, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas matière. Bien plus, alors on enguirlandait Picc[uart de bienveillance mensongère, espérant lui imposer ainsi le silence. La consultation sur une //ues(io/i de droit relative aux pigeons voyageurs ne devint criminelle que du jour où Picquart, interrogé sur l'afFaire Dreyfus, eut dit la vérité. Il sera répondu topiquement à tout ce fatras de sottises. Passons.
Il n'y a qu'une pièce de résistance, le petit bleu, falsifié, gratté. Il m'importe peu de connaître actuellement tous les détails du grattage. Nous aurons le loisir de revenir là-dessus et de rechercher qui peut être le faussaire entre deux ou trois criminels à choisir.
Pour le moment, prenons le petit bleu tel qu'il s offre, avec le nom d'Esterhazy écrit sur un grattage.
Quand on apporta à Cavaignac le faux d'Henry, il s écria : « Je tiens mon Dreyfus ! )> et porta la chose à la Chambre, en grand appareil. De même Zurlinden, dès qu'on lui montra le grattage, s'écria : « Je tienè mon Picquart! » Fatalité, qui veut que toutes les preuves de ces insensés soient des pièces fausses!
Est-ce insensés, ou incurables bêtas quil faut dire? Le faux de Henry était si grossier qu'il fallait être bouché d'un triple bouchon de bêtise pour s'y trom-
48'l VEUS LA IJKPAIIATIOX
per. Mais encore élail-ce au moins l'apparence d'une preuve et, à la condition qu'il se trouvât un llanotaux, un Billot, un Méline, un Boisdeffre assez canailles pour se taire, sachant que la pièce était un faux, Cavaignac pouvait donner tête baissée dans le piège h bêtas. ISIais pour le petit bleu, vraiment, c'est une autre affaire. Il faut être si prodigieusement imbécile pour ne pas comprendre ce que le grattage veut dire, que les poursuites ne sont explicables que par un Zurlinden, sublime de bêtise!
Voyez plutôt. L'accusation repose sur ce fait que l'adresse du « petit bleu » est grattée et que le nom du destinataire a été effacé pour y inscrire celui d'Esterhazy. Le colonel Picquart est accusé d'avoir fait ce faux pour détourner sur Esterhazy des soupçons qui se sont troitçàs çrais. On sait déjà que la photographie du petit bleu au moment de la réception démontre qu'alors il n'y avait pas de grattage. On sait aussi que les experts déclarent que l'écriture n'est pas de Picquart, et que le nom d'Esterhazy a été écrit sur un grattage sous lequel reparaît le nom d'Esterhazy.
Ici, grâce au procès Zola (ô Zola, que de services te doit la vérité!) le mensonge de l'accusation éclate de l'aveu de l'accusation elle-même. Tout le monde se souvient que c'est le commandant Lauth qui a reconstitué le petit bleu, déchiré en une soixantaine de fragments. C'est l'ami des faussaires Henry et du Paty de Clam, c'est l'auteur présumé des fausses photographies qui représentent Picquart trahissant la France à Carlsruhe. Il a tous les titres, comme on voit, à la confiance de l'État-Major. Au procès Zola, Labori lui demande s'il croit que Picquart a fabriqué le petit bleu.
— Oui, répond Lauth. Maisy'e nen ai pas la preuve.
Nous avons vu que les amis de Lauth, quand ils n'ont pas la preuve contre Picquart, ne se gênent pas pour la faire. Eh bien! cette preuve qu'on n'avait pas au procès Zola, on l'a obtenue depuis : c'est le grat-
VEItS LA Ul'iPAHATIOX 485
tagc. Sculeineut les i^ralle/irs, idiots, n'ont pas rôTléchi qnc, si Picquart avait fabrique le pe/ù hleit, il n'aurait pas eu besoin de le gratter, et <|ue le seul fait qu'il y a grattage montre que le document n'a pas t'ié fabri(|ué par Picquart.
De plus, Picquart n'a eu connaissance du petit bleu (|u après la reconstitution faite par Lauth, et, comme on ne pouvait pas faire le grattage avant la reconstitution d une pièce en soixante Iragments, il faut bien (jue le grattage soit postérieur. Or, quel nom a vu sur l'adresse, avant le grattage, le commandant Lauth, t|ui le premier a réuni les morceaux au petit bleu} Le nom d'Esterhazy lui-même, tel que les experts le retrouvent sous le orattaoe. Et d'ailleurs, s'il v avait un grattage, comment ne l'aui-ait-il pas vu ? Et comment aurait-il pu dire au procès Zola qu'il n'avait pas • de preuve? Il est bien forcé d'en convenir.
Alors, que nous veut-on ? Picquart n'a pas pu gratter le petit bleu avant la reconstitution, puisque, s'il avait fabriqué cette pièce, il n'aurait pas eu h la gratter du tout, et que, d'ailleurs, le commandant Lauth aurait, en rapprochant attentivement les soixante petits morceaux, facilement reconnu l'opération pratiquée. Picquart n'a pas pu le faire après, parce qu'il ne pouvait avoir aucune raison concevable de gratter le nom d'Esterhazy pour récrire le nom d'Esterhazy sur le grattage.
Mais, s'il n'avait aucune raison de faire cela, certains personnages avaient un motif évident de fabriquer ce faux, c'est ceux qui disaient : « Nous le croyons l'auteur du petit bleu, mais nous n'avons pas de preuves. » Quand il n'avait pas de preuves, Henry en faisait. Du Paty de Clam se faisait fabricateur de faux avec Esterhazy, contre Picquart, pour sauver le Uhlan. Y aurait-il un troisième faussaire?
l'^n tout cas, de l'aveu de tout le monde, il y a un nouveau faux. Et comme il ne s'est pas fait tout seul, et que non seulement Picquart n'a pas pu le faire, mais qu'il a été manifestement fait contre Picquart,
486 Vl.nS LA ItKPARATION
il faut qu'il ait été fait par Henry, par du Paty de Clam ou par Lauth, qui avaient la disposition du dossier, et ne se gênaient pas pour le niettie à la disposition d'Esterhazy, comme le prouve 1 histoire de la Dame voilée avec son document libérateur.
Ainsi, la scène change, et d'accusé Picquart devient accusateur. Un faux a été fait contre Picquart. Par <(ui ? Où est le faussaire? On cherchera, on trouvera. Qui sait si déjà Ton n'a pas trouvé? Pour perdre son ennemi, le faussaire s'est dénoncé lui-même. X'avais-je pas raison de dire que tous ces gens étaient trop bêtes? Quel crime de laisser les forces défensives de la France aux mains de criminels d'une stupidité si déconcertante!
Après ceux qui sont trop bêtes, il y a ceux qui sont trop lâches, les gouvernants qui, par lâcheté, livrent l'innocent aux vengeances des criminels, les gouvernants qui, par lâcheté, livrent la défense de la patrie aux imbéciles organisateurs de Sedan, de Langson, de JMajunga, de Fashoda. M. le ministre Lockroy en est aujourd'hui réduit à avouer que notre approvisionnement de munitions de réserve manquait à Toulon quand l'Angleterre faisait des préparatifs de guerre. Par la faute de qui? Marine et Guerre sont aux mains des Jésuites, et. pour demeurer au pouvoir, ]\I. Lockroy et M. de Freycinet n'ont d'autre souci c|ue de se mettre aux ordres de la jésuitière oalonnée.
Mais grâce à Zola, grâce à Picquart, voici qu a sonné l'heure de la grande débâcle des Loyolas empanachés. Qui le croirait? Après un an de discussions publiques, la Chambre elle-même s'avise de prêter l'oreille aux bruits du dehors. Barthou s'agite, et Poincaré de même. Dupuv est menacé. Freycinet a reçu du Sénat un accueil plutôt bourru. Ah! si !MM. les députés s'avisent qu'ils ont intérêt à y voir clair et à faire justice, vous verrez que je me trouverai dans le cas de défendre l'étonnant Zurlindeu contre leurs riofueurs.
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Mais nous avons mieux que la Chambre. Nous avons nous-miMucs, nous, qui nous ferions hachei' par petits morceaux plutôt que de lâcher d'une semelle, nous, qui avant d'être mis en pAtée, crierons si fort que toute la terre nous entendra. Nous avons le peuple français, le peuple juste, le peuple lii)re, lent à s'émouvoir cette fois, mais qui a fini par comprendre, et qui se lève et qui vient à nous. Lisez les noms de lous ces braves gens, des professions, des situations sociales les plus diverses qui viennent s'inscrire dans nos bureaux pour protester contre le crime des uns, contre la lâcheté des autres. C'est la liste d'honneur de la France. C'est le livre d'or des gens de cœur, le bataillon, qui va sans cesse grossissant depuis le premier jour, de ceux qui, dans le voie ardue de la justice et de la vérité, marchent toujours et ne reculeront jamais.
Suive qui veut, braves gens! Sauve qui peut, menteurs, faussaires, traîtres, idiots de toutes jésuitières, et tous complices perdus de lâcheté !
27 novembre 1898.
Vive Picquart !
Vraiment, ils avaient cru que cela se passerait ainsi. Ils avaient fini par croire qu'ils étaient pour toujours au-dessus des lois, et que personne n'oserait jamais leur demander des comptes. Eh bien ! il arrive
488 VERS LA nÉPARATlOX
que c'est nue erieiir. Le plus sage pour tout le monde est d'en prendre son parti.
Des citoyens se sont avisés cpi'une culotte rouge au derrière ne pouvait tenir lieu ni d'égalité ni de raison. Ils l'ont dit et, pour l'avoir dit, ils ont été très congrùment hués. Les grands capitaines que nous avions vus revenir de Sedan forts marris, déclarèrent qu ils se verraient dans l'obligation de recommencer cet exploit si nous ne leur accordions pas une confiance illimitée! Hélas, l'usage qu'ils avaient fait delà confiance unanime du pays, en 1870, nous inspirait des doutes sur l'efficacité des mérites dont ils gardaient trop jalousement le secret.
Nous nous sommes obstinés à percer le mystère. Et qu'avons-nous vu, h la stupéfaction du plus grand nombre, à la terreur de tous? Des mensonges, des faux, des trahisons, une inscrupuleuse bêtise d'une profondeur inconnue, et, planant sur tout cela, le principe d'autorité inlaillible que le moine Didon a reçu du ciel même et qu'il éprouve une hâte incroyable de transmettre à l'irraisonnante puissance du sabre.
Alors, au moins, la question fut clairement posée, et le péril apparut. Les citoyens qui s'étaient endormis sur l'oreiller commode de la vertu des pouvoirs publics pour assurer la justice, et garantir l'honneur, la vie, la sécurité de chacun, se réveillèrent au cri des sentinelles vigilantes. On s'aperçut que les plus belles institutions du monde ne sont rien quand le respect du droit n'est pas au fond des cœurs, quand la conscience de justice ne se double pas d'une volonté de dire, d'un courage de faire. On découvrit que les lois les plus justes, les réformes les mieux conçues, n'ont que la valeur d'un chiffon de papier s'il ne se rencontre pas d'hommes pour les faire vivantes. Il fut prouvé par le plus éclatant exemple que les pouvoirs de justice, que les pouvoirs de Grouvernement, que les
l)ouvoirs de léoislation — savante organisation de
garanties — perdent leur beauté théorique, et voient s'évanouir jusqu'à leur raison d'être, dès que la
VEllS LA RÉPARATION 489
surveillance des citoyens cesse de s'exercer sur eux.
I/homme est l'homme partout. Juge, soldat, minls- Ire, député, son intérêt lui est cher, il aime à se faire une force du faisceau des faiblesses groupées pour la défense des intérêts communs. Chaque corporation constitutive d'un élément d'Etat, se croit l'Etat luimême, et prétend qu'on ne peut l'atteindre d'une critique sans blesser la patrie elle-même.
Pour le juge, pour le ministre, pour le parlementaire, la publicité de leur action et la répercussion directe ou indirecte sur eux des mouvements de la foule électorale vers une justice meilleure, assurent une forme de contrôle qui peut prévenir et même prévient parfois l'excès du mal !
Pour le soldat, par malheur, les possibilités de critique font trop souvent défaut. On va répétant que l'intérêt de la patrie, la sécurité du territoire commandent le silence, la confiance aveugle du civil, après l'obéissance passive dans le rang. Et beaucoup le croient, s'iniaginant, dans leur candide niaiserie, qu'il suffit, pour être patriote, de crier : Xîxe l'armée !
Le mal de cet état desprit, on l'aperçoit maintenant. Pour la foule, c'est d'abdiquer son devoir de vigilance, son pouvoir de critique qui par toutes les manifestations de l'opinion publique demeure le grand ressort de l'Etat. Pour le soldat, c'est de se croire au-dessus du contrôle, au-dessus des lois, dans l'intérêt de la patrie, comme si la patrie se pouvait concevoir sans la garantie des lois.
Nos chefs militaires nous mènent-ils à l'efïondrement de Sedan? Leur confiance en eux-mêmes n'en est pas ébranlée et ils réclament bien haut de nous le même aveuglement sur leur ineptie, pour recommercer impunément l'œuvre criminelle, C|ui hier nous livrait à l'Angleterre sans obus pour nos canons.
Nos anciennes classes dirigeantes, noblesse ou haute bourgeoisie, qui, sous 1 autorité de l'Eglise romaine, n'ont jamais rien su diriger, chassées du gouvernement civil, sont réfugiées dans l'armée. Et comme,
490 VliUS LA REPAIIATION
au jour de leur puissance contrôlée, elles n'ont abouti (ui'ii nous jeter clans les convulsions révolutionnaires^ une fois débairassées de contrôle, elles n'ont qu'un rèv(> : substituer au règne de la raison délibérante la souveraineté de la force brutale avec, pour satisfaction d'idéalisme, la soumission de l'intelligence au dogme de l'infaillibilité romaine. Pour se défendre, pour défendre Rome, où la force brutale trouve la pierre angulaire de sa puissance, tout est permis, tous les crimes sont bons. Un jour la jésuitique réserve de conscience, le lendemain le mensonge, plus tard le faux. Avec les grandes paroles de charité chrétienne aux lèvres, on s'est vautré dans le massacre, on se trouve pris tout à coup la main dans le crime.
Et parce qu'il y a une logi(|ue inexorable des choses, l'histoire montre que toujours le mal venu d'une classe en folie de domination aboutit à quelque forfait éclatant, où se résument, aux yeux de la foule étonnée, tous les forfaits inconnus du passé. La mort de Virginie, trahie par la justice elle-même, amène la déchéance des décemvirs, comme le tragique destin de Lucrèce cause la perte des Tarquins. Ainsi l'abominable supplice de Dreyfus est la condamnation des Billot, des BoisdefTre et de toute la troupe des artisans de crimes trop cachés, de défaites trop connues.
Ici, quel recours d'abord ? Rien h attendre du peuple, oublieux de son idéal, désenchanté de ses espérances. Rien à attendre de ses représentants occupés à se disputer les bénéfices du pouvoir. Rien à attendre fine de la conscience humaine révoltée. Rien de possible que l'insurrection de l'individu. Par son gant jeté à la face de toutes les puissances qui sont, Zola, superbement rebelle, a fait l'acte sauveur.
Et Picquart, que dirai-je de celui-là ? Des amis m'invitent a ne pas dire qu'il est condamné d'avance. Si. Je le dirai. Je le dirai, parce que c'est vrai, parce que des hommes aveuglés, qui ont toutes les qualités que l'on voudra hormis celles déjuges, vont rexccuter demain, croyant le juger, vengeant sur lui ce qu'ils
VEUS LA m; l'A H AT ION ¥Ji
«•lolent le déshonneur de la corporation gueri-ièi'e et (|iu n'est que la honte de quelques-uns. Je dirai qu'il sera condamné, parce qu'il l'est déjà, parce que Zuilinden le veut, parce qu'il l'a proclamé, parce que le ré([uisitoire (hi capitaine Tavernier est un tel monument d'aberration qu'il ne peut s'expliquer que par l'irréparable déchéance mentale de toute une caste affolée. Voilit pourquoi je crie que Picquarl est condamné d'avance et que c'est une infamie.
Je l'ai vu hier, cet homme que le bourreau attend, non le juge. Calme, serein, sûr de lui, prêt au combat mortel. Que la France avec moi n'a-t-elle pu le voir, et tressaillir d'orgueil à la pensée que c'est un de ses enfants ! Pauvres juges, laissez-moi vous plaindre Que pouvez-vous contre ces porteurs d'idéal en qui \i\ justice et la vérité vivent et qui se sentent vainqueurs au delà de la mort?
T^es chrétiens dans le cirque, les Juifs sur leur bûcher, on a pu les tuer, non les vaincre. Derrière la double grille qui m'empêchait d'étreindre cette noble main d'où me serait venu le réconfort, je l'admirais dans sa tranquille paix. U nous disait, à Mirbeau et à moi, les grottes d'Fllcphanta, les temples de Bénarès, qu'il visita au letour du Tonkin, et sa pensée planait au-dessus des tortures du jour. Il avait fait le sacrifice de tout. Ni Zurliiiden ni Freycinet ne peuvent l'atteindre. Il est trop haut. Saluons. Saluons la victoire qui vient, comme jious aurions salué la défaite d'un jour.
Car, décidément, c'est la victoire pour demain. La l^'rance pensante a parlé, et déjà la lâcheté devient ])rave. Déjà le Parlement s'émeut, c'est tout dire. Il V a donc enfin des choses qu'on ne peut pas faire. Il \ a donc des crimes qui ne seront pas tolérés.
Ah! je sais que nos maîtres ont entassé mensonges sur mensonges, canailleries sur canailleries, pour nous conduire jusqu'à la condamnation qui doit met^ tre en conflit les juges du conseil de guerre, les juges de passion, avec les juges de la Cour suprême, les
492 vEns LA hkparation
juoes Je justice et de vérité. On nous annonce qu'on leva deuiander par le commissaire du Gouvernement un ajournement qui sera refusé. Qu'inventera-t-on encore? 11 n'importe. Le crime est connu, dénoncé: il ne peut plus s'accomplir. La France a parlé, vous dis-je, c'est la justice qui vient. Malheur aux criminels! A bas les lâches! Vive Picquart !
■28 >UM-c/nbrc 1808.
Nous demandons justice.
On lira les débats de la Chambre. C'est, pour nous, une victoire morale dont j'examinerai demain les conséquences. Au Parlement, comme ailleurs, nous avons fait un tel gain dans l'opinion que l'issue de la lutte n'est plus douteuse. Le Ten/ps^ le Journal des Débats, Je Soleil par la plume de M. Hervé de Kerohant, le Fiaaro par M. Cornély, se prononcent avec énergie pour l'ajournement du procès Picquart.
Mais le fait capital, le fait consolateur, c'est que l'opinion publique s'est décidément réveillée, c'est que tout ce qui en France échappe h l'oppression des préjugés ambiants et pense de sa propre pensée a résolu de parler et de se faire obéir. Sous les coups du malheur, l'esprit de la Révolution française a surgi du sol, et voila que, dans la foule frémissante, le grand cri de justice a retenti. .Tustice! .Tustice ! Quel plus
VF.nS LA. ni;PARATION ''t'Jo
beau mot pour soulever les hommes, pour enlever de tout l'effort en masse] des pensées, et des cœurs, et des corps, les dernières redoutes de la barbarie!
Je l'avais dit, du premier jour : « La France ne serait plus la France, si elle refusait de nous entendre. » Car si nous ne sommes rien, si Dreyfus est une victime comme tant d'autres victimes, si Picquart luimême n'est qu'un héros après d'autres héros, quelque chose nous domine tous : l'aspiration sacrée vers une humanité meilleure, rachat de nos défaillances momentanées, et justification de notre furtif passage dans le champ prodigieux de l'infini. C'est ce que tous les hommes sentent, c'est ce que tous les hommes proclament, quitte, s'étant mis en règle avec eux-mêmes par les paroles de la chaire, à tendre une main sournoisement violente vers la grande curée des biens de la terre où tous les égoïsmes se ruent.
Le Français, j'ose le dire, l'a senti plus profondément, l'a proclamé plus haut qu'aucun des peuples modernes. Le premier, il a poussé le grand cri de délivrance entendu de tous les faibles et de tous les vaincus, courbés sous l'écrasante destinée. Il en reste sur notre nom une auréole de gloire. Mais, s'il est beau d'avoir pensé, d'avoir parlé, d'avoir soufïert pour le droit de penser et de dire, il n'est pas moins beau, il est plus difficile encore de voulfir et de faire. Et la question qui nous est posée en tant que peuple, à cette heure, est de savoir si. ayant été un grand peuple d'idéalisme, nous pouvons devenir, par notre naturelle évolution, un grand peuple de volonté, un grand peuple d'action.
Hélas ! Il faut avoir le courage de le dire, toutes nos tentatives en ce sens ont déplorablement dégénéré. Nous n'avons pas plus tôt voulu nous affranchir de l'oppression de l'Eglise romaine que nous sommes retombés tout à coup sous l'oppression anonyme d'un autre dogme de mort. La guillotine à la place du bûcher, quel profit pour l'humanité? Nous n'avons pas plus tôt, au nom de la liberté, refoulé les despotes eu-
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lopéens, que nous leur substituons Napoléon, effroyablement lourd au monde, pour nous-mêmes écrasant. Nous n'avons pas plus tôt parlé d'établir la liberté dans l'Etat que nous l'étouffons sous la multiple tyrannie anonyme d'une centralisation, qui tue l'initiative humaine et ne laisse de volonté que dans l'irresponsable bureaucratie. Ainsi, tout nous échappe des conquêtes premières, tout nous fuit des horizons A
entrevus. ... , -'
Hier, nous découvrons une erreur judiciaire. Cela j est de toujours, cela est de partout, puisque l'homme j est faillible. Le cas est prévu par la Loi. L'organisme i de réparation est prêt a fonctionner. En même temps, j quelles résistances! Toutes les forces de classe, tous ^ les égoïsmes, tous les préjugés, toutes les ignorances, ] toutes les lâchetés d'esprit et de cœur, donnant du même élan, avec tout l'appareil des pouvoirs publics et des lois faussées, contre la légalité trahie, contir la justice violée.
Au nom de la patrie — menacée par la réparatior, de justice, osait-on dire — on prétendait maintenir^ l'illégalité, l'injustice, on acclamait Ihomme de trahi- ~ son, on faisait ouvertement l'apologie du faussaire. Pour soutenir qu'un homme ne devait pas être au bagne s'il était innocent, il fallait qu'un Français Lit vendu h Létranger. Cela se disait, s'imprimait, s'alhchait. cela se dit, s'imprime, s'affiche encore. Voila ^ ce que nous avons vu, voilà ce que nous voyons tous les jours. Aujourd'hui même, nous voyons pire. A ; l'heure précise où le droit va triompher, des nialheu- • reux se présentent pour tenter contre le droit, sous ^ les apparences de la justice même, la plus criminelle' entreprise. Les mêmes tribunaux par qui un innocent ^ fut condamné, par qui un traître fut acquitté, au mo- , ment de voir leur double défaillance réparée, s'entêtent • dans leurs passions de vengeance contre l'homme admirable qui a sauvé son pays de la plus honteuse iniquité.
Toutes les forces sociales ameutées contre nous ayant échoué devant la volonté publique de justice, voici
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qu'un tribunal niilltairo, convoqué par un général qui se dit magistrat et ne prend niètne pas la peine de dissimuler sa rage contre le prévenu, se dispose li rendre un arrêt par lecjuel on prétend arrêter toute l'œuvre de justice en chemin. C'est un conflit qu'on cherche, en même temps qu'une vengeance. Toutes les voluptés à la ("ois.
Contre cette entreprise abominable — d'autant plus dangereuse qu'elle se masque de l'esprit de corps — nous avons appelé l'opinion publique au secours. L'opinion publique est venue, et nous voilà tout près, cette fois, de la victoire définitive. Le crime est trop grand. Il ne peut pas s'accomplir. L'affaire Dreyfus, c'est Terreur judiciaire, avec tout le cortège de préjugés qu'elle entraîne. L'affaire Picquart, c'est l'erreur judiciaire consciente, imputable, sinon à ceux-là mêmes qui s'y préparent, du moins à l'état d'esprit que leur font les passions ambiantes.
A force de dire que nous insultons l'armée, beaucoup de soldats, intacts eux-mêmes, ont fini par se solidariser absurdement avec les chefs coupables dont ils sont les premières victimes. Ils sont les seuls à ne pas voir qu'ils se trouvent hors de la mentalité du juge. Mais nous le voyons, nous, et la France aujourd'hui le comprend avec nous.
Nous nous sommes tenus fermement attachés à la justice. Nous lui demeurons fidèles. Pour le colonel Picquart, nous ne réclamons rien de la loi. Qu'il soit jugé suivant la vérité, et nous sommes contents. La loi veut-elle, la vérité permet-elle qu'une procédure hâtive puisse couper la route à la Cour suprême en voie d'éclaircir tous les faits dont les actes du colonel Picquart sont inséparables? N'est-il pas légal, au contraire, n'est-il pas légitime, n'est-il pas juste au suprême degré qu'on attende pour juger ces actes de les connaître dans toutes leurs circonstances? Oseraiton nous donner à penser que la hâte de juger avant l'heure viendrait précisément de ce qu'on ne pourrait plus condamner quand toul serait connu?
49G VERS LA RÉPAllATION
Ces questions étaient hier devant la Chambre, qui ne les a pas résolues. Nos représentants, comme hommes voient le bien, comme politiques font le mal, croyant bêtement que ce peut être de leur intérêt. Néanmoins, les paroles qu'il fallait dire ont été dites, grâce a MM. Poincaré, Millerand, Ribot même, devant 5l. Cavaignac, effondré, devant MM Dupuy et Freycinet sans autre volonté que de fuir les responsabilités du pouvoir.
Nos gouvernants n'ayant pas Texcuse des passions d'un Zurlinden — puisqu'ils n'ont d'autre passion que de rester ministres pai- tous les moyens — suivent Zurlinden tout de même, qui les traîne à sa remorque, piteusement soumis. Où mënerait-on la France, en cet appareil? Cherchez dans l'histoire quelle fut en tout temps, pour les peuples, l'expiation des grands crimes publics, et dites si vous acceptez, pour la patrie française, les pires catastrophes de la destinée.
29 novembre 1898.
Picquart devant la Chambre.
Je disais que, pour nous, la discussion de la Chambre est moralement une victoire. Il est vrai que l'ajournement du procès Picquart n'est point encore résolu. Mais chaque jour nous serrons la question de plus près, et nous avons fait hier un pas important vers la solution définitive.
VEHS LA Ulil'ARATION 4\0
Je ne veux dire que du bien de M. Poincaré qui a, enfin, libéré sa conscience et celle de M, Barthou. Quatre années de silence ! Combien lourdes à ses jeunes épaules! Un effort, et le voilà délivré du fardeau. Il était temps. Demain, il aurait été trop tard. Notez, chez nos jeunes gens, ce sentiment de l'opportunité.
Du discours lui-même, plus important pour MINi. Poincaré etBaithou que pour Dreyfus ou Picquart, je ne dirai rien, y ayant trouvé principalement des choses déjà connues sur la farce des aveux Lebrun- Renault. La Chambre, qui ne sait que vaguement de quoi il s'agit, n'a pu se défendre d'une tragique surprise, et Cavaignac, pour se défendre, nous a appris que sa croyance à la culpabilité de Dreyfus venait d'une fausse confidence du général Mercier, le criminel originel, qui d'ailleurs n'avait pas osé donner ce mensonge en pâture à ses collègues. Yoilà sur quelles « études approfondies du dossier « se fondent les convictions (!) des cinq Gaspards dont l'image s'étale sur toutes nos murailles, grâce au syndicat de la Jésuitière.
En quelques mots, Millerand a si bien élucidé la question de droit que Freycinet a mis tous ses soins à n'en pas dire un mot, et que Dupuy lui-même a dû lui donner raison. C'est un point important qui se trouve gagné. Le Gouvernement reconnaît qu'il a le droit d'imposer l'ajournement du procès. Il ne reste plus qu'à savoir s'il est bon, s'il est juste d'en faire usage.
Ce n'est pas dans le discours de M. de Freycinet qu'il faut chercher des éclaircissements là-dessus. Cet homme-là est un artiste en voltige, mais décidément ne sera jamais rien de plus. C'est Footitt, au Nouveau Cirque. On lui amène sa monture, et le voilà qui s'élance. Il passe dessus, il passe dessous, il est tantôt sur les oreilles et tantôt sous la queue. Partout, hormis en selle. C'est très drôle, et je ris de bon cœur..., au cirque seulement, car il y a d'autres occupations dans la vie. La grosse malice de M. le Ministre de la Guerre a été de feindre la surprise aux contradictions de ceux
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qui lui demandaient, prétend-il, de hâter Tinstruction, et qui maintenant réclament l'ajournement du procès. INI. deFreycinet sait très bien qu'il joue misérablement sur les mots, lorqu'il feint de confondre l'instruction et le secret. Nous avons demandé qu'on abrégeât le secret, non l'instruction, et cette prétendue confusion n'est qu'une clownerie déplacée, surtout quand on songe fjiie le capitaine Taçernier a laissé son prisonnier an secrt^/ pendant trois semaines satis Vintei'J'oger. Vraiment, il faut avoir quelque cynisme, lorsqu'on a salement trempé dans cette canaillerie, pour croire qu'on s'en peut tirer par un saut de carpe, à l'ébahissement du public.
M. Dupuy a montré plus de respect de lui-même. M. de Freycinet avait commis la grossièreté délaisser sans réponse la lettre où M® Labori lui signalait l'empêchement que son Zurlinden mettait, d'après M. le procureur de la République Feuilloley lui-même, à l'exercice des droits reconnus à l'acCusé par la loi d'instruction criminelle. M. Dupuy est de ceux qui répondent. Au fond, j'ai hâte de le dire, il n'est pas plus brave que M. de Freycinet, et détale d'aussi bon cœur devant les responsabilités du pouvoir. Mais au moins met-il tout son courage h dire, en attitude de bravache : « Je n'ose pas ».
Il a le droit d'ordonner l'ajournement du procès Picquart. Il le reconnaît en termes formels, mais déclare fièrement qu'il n'en usera pas. Pourquoi? Parce que cette mesure pourrait être mal interprétée Par qui ? Par Esterhazy et ses complices qui, avec leurs amis de robe noire et d'épée, font une bande respectable aux yeux de notre Gouvernement. Que l'Etat soit bouleversé encore un an, s'il le faut, mais qu'on épargne à ces messieurs l'ennui d'une justice trop rapide ! Car, il ne faut pas s'y tromper, la hâte de condamner Piccjuart, sous n'importe quel prétexte, aura pour conséquense une prolongation du trouble actuel par un nouveau procès de revision, tandis que rajournement du procès, ce sera définitivement toute
\EI1S LA ItKl'.VRATION Y.)':)
h\ juslice simnltaiiée pour Dreyfus et pour ]*ic({uart. j'aurais souhaité qu'on fit cette réponse à M. Dupuy, quand il a osé dire qu'il ne voyait pas de raison pour ajourner.
On aurait pu encore lui signaler cet autre argument que j'exposais hier, à savoir que, sous couleur de ne pas intervenir dans les affaires de Injustice, on favorise impudemment une abominable manœuvre contre la justice même, en vue d'opposer a la Cour suprême un arrêt hàtif du conseil de guerre, qui aurait juste autant de valeur que la condamnation de Dreyfus ou l'acquittement d'Esterhazy.
Poui- ce qui est du respect classique de la séparatioti des pouvoirs, on sait ce que ce dogme a pesé quand il s'est agi pour le Gouvernement de faire violer les lois par ses deux procureurs, dans le but de sauver du Paty de Clam, le faussaire. En revanche, l'autorité militaire a dû l'invoquer pompeusement pour ne pas poursuivre le même du Paty de Clam lorsqu'il déroba de l'armoire de fer la fameuse pièce secrète, pour en faire don à son complice Esterhazy. D'ailleurs, la séparation des pouvoirs n'a rien à faire ici, puisque M. Dupuy reconnaît qu'il a le droit d'agir, et ne discute que l'exercice de ce droit.
Mais si ce prétendu chef de Gouvernement se refuse à l'action, il y convie les autres, non sans énergie. A la Cour de Cassation de réclamer le dossier. Dupuy fera cet effort d'obéir, et Freycinet de même, qui, dans son audacieuse initiative, n'attend que d'être commandé. Nous saurons bientôt si la Cour suprême est en disposition d'assumer la responsabilité — si peu lourde — à laquelle se dérobent lâchement tous ceux h qui elle incombe d'abord. Nous éviterions ainsi la prolongation indéfinie de la crise, et la nouvelle honte d'un innocent condamné, sans parler de l'affront retentissant que M. de Schwarzkoppen peut réserver à la France en fournissant la preuve dont le monde entier le sait détent«^ur.
Pour toutes ces raisons, le discours de M. Ribot
500 VERS LA RÉPAHATION
m'a paiu d'un politique avisé. Il a mis en lumière la honle de cette note officieuse où M. de Freycinet annonçait à l'univers que le général Zurlinden lui notifiait ses décisions. Dupuy, bon camarade, a désavoué la note déshonorante, tandis, que Freycinet se faisait tout petit : plus petit que nature, si c'est possible. Mais le mot décisif de la journée a été dit par l'orateur, lorsque, après avoir exprimé l'espoir que la Cour suprême ferait ajourner le procès, il a conclu : « Si la Cour de Cassation n'intervient pas pour faire ce que vous auriez le droit de faire vous-mêmes, et ce que vous semblez considère?' comme nécessaire, vous n'avez pas, j'imagine, l'intention de vous soustraire à vos propres responsabilités. »
Oh! si, monsieur Ribot, ils en ont l'intention formelle, je vous assure, et vous n'en doutez pas vous-même. Et si je comprends bien ce que vous avez voulu dire, je suppose que vous serez prêt, le cas échéant, à rappeler au Gouvernement ce qu'il doit faire. Dupuy a sa responsabilité. Vous aussi, qui lui avez donné votre voix. Le droit de tous les citoyens aux garanties de la loi, l'intérêt supérieur du pays sont en cause.
Pour aider INl. Ribot, souhaitons que les manifestations de l'opinion publique, déjà si claires, s'accentuent. Ayons confiance en Dieu, et tenons notre poudre sèche, dit le proverbe américain.
P. S. — D'après la Liberté, MM. Lebret et Dupuy ont informé des députés que la remise du dossier à la Cour de Cassation ne ferait pas ajourner le procès du colonel Picquart. Le Gouvernement, en ce cas, aurait efiFrontément menti à la Chambre. Cela ne surprendra personne, mais M. Ribot, s'il est sincère, ne peut en rester là.
30 novembre 1898.
VEUs i,A iti;PAii.\Tro\ ."iOl
Les trembleurs.
La discussion de la Chambre a puissamment aidé à poser devant l'opinion la question de l'ajournement du procès Picquart. Ici, toutefois, question posée n'est pas question résolue. INI. Dupuy jure qu'il n'esquive pas les responsabilités, mais il les esquive, comme le rodomont du théâtre qui s'enfuit avec des gestes de guerre. M. de Freycinet s'évade de toutes parts. Un même vote parlementaire réunit ceux qui veulent ajourner le procès et ceux qui ne le veulent pas. Il faut bien convenir que tout cela n'est ni clair, ni rassurant
Le fait est que Chambre, Sénat, ministres gagnent de l'aile et laissent bravement à la Cour de Cassation le soin de nous tirer d'affaire. MINI. Dupuy et Freycinet ont les pouvoir's nécessaires, mais n'en veulent pas user. La Cour de Cassation n'a qu'un devoir douteux : a elle d'en faire usage pour sauver d'embarras les députés qui n'osent prendre un parti, les ministres qui n'osent agir. Dans l'universelle débandade, c'est aux juges qu'on laisse le soin de gouverner. Et, pour achever le tableau, le même Dupuy, qui dit à la tribune cjue la communication du dossier à la Cour de Cassation entraîne l'ajournement du procès, tient à deux députés un langage directement contraire et châtre judaïquement, a cette occasion, son propre discours au Sénat. De même Lebret, qui flétrit la revision comme l'œuvre des « sans-patrie »,
502 VERS LA ltl';PAH.VTION
et préside olliciellement à sa mise en œuvre. Jamais peut-être il ne se rencontra, dans Thistoii-e, un tel concours de lâchetés.
Mais la lâcheté ne résout rien, et c est un spectacle admirable de voir l'exécutif et le législatif bouche bée devant le pouvoir judiciaire, qui ne fait pas mine de vouloir gouverner.
Grâce a la Cour suprême, nous allons bientôt reprendre notre place parmi les peuples civilisés qui se vantent — contrairement aux conceptions de M. le- Cjénéral du Barail et de INI. Georges Berry, député — de ne faire condamner par les juges que les prévenus à la culpabilité de qui les juges eux-mêmes peuvent croire. 13epuis un an, députés et ministres, sachant qu'un homme a été illégalement condamné, ont déployé leur maximum de puissance pour empêcher la réparation de justice. La raison ? C'est qu'ils craignaient pour leurs intérêts électoraux les mouvements de la foule sous l'autorité de l'Église eniremie du Juif,, € innocent ou coupable ». Qu'importe un innocent au bagne, si je suis élu? Tel était le fond des pensées. Et chacun se fit élire, en effet, en jurant, sans en rien savoir, que Drevfus était coupable, et en glorifiant, sous prétexte d'honorer l'armée, les hommes qui la déshonorent. Résultat : nous avons donné au monde le spectacle de tous les pouvoirs publics en révolte ouverte contre la justice et contre la vérité, sous la conduite du clergé romain et de généraux dont les états de services s'illustrent surtout de noms de défaites.
Nous en sommes là, aujourd'hui, que le criminel principal, cause première de notre actuel discrédit dans le monde, le général incapable (voir les articles de Saint-Genest sur le Ministère de Mercier), violateur impuni des lois, ose élever la voix, dans une réunion militaire contre ceux qui demandent la justice de la loi. La Grande Muette est devenu fort bavarde depuis que certains de ses chefs ont été pris en faute. Il lui est interdit de parler. Elle pérore. Ce n'est pas M. de
VEnS LA nÉPAKATlON 503
Freycinet qui la rappellera au respect des lois. A peine osé-je penser que MM. Poincaré ou llibot trouveront 1q courage de rappeler M. de Freycinet à son devoir.
Et que dit le général Mercier ? Que ceux qui lui dénient le pouvoir de faire condamner un homme au Ijagne en violation des lois sont des « Intellectuels de Dyzance », des moines discutant sur la lumière du rhabor pendant que la ville est assiégée. La justice et la loi, question de byzantinisme dont ne s'embarrasse pas ce grand vainqueur ! C'est folie de vouloir la justice pour les citoyens, c'est folie de ne pas accepter qu'un homme soit au bagne s'il n'y a pas été condamné suivant les lois, c'est folie de ne pas vouloir se soumettre à la brutalité galonnée qui doit tenir lieu de justice et de légalité. Voilà ce qu'on ose dire dans la République française, voilà ce que ^I. de Freycinet, ^I. Dupuv, tolèrent, voilà ce que les Chambres sont au point de supporter. Fermons les Codes, Français, plus de lois, plus de justice, suivons, les yeux bandés, le chef inepte, au flair d'artilleur, vers les recommencements de Sedan et de Metz ! Il connaît la route. Il en vient.
Pendant que nos généraux parlent ainsi, pendant que ministres et députés se dérobent d'ensemble aux responsabilités de leurs fonctions, la Cour de Cassation, impassible, accomplit le devoir qui lui incombe de faire la lumière pour arriver à la justice. Au moins avons-nous cette chance que son autorité demeure intacte dans l'universel ébranlement des choses. C'est un bien précieux qu'il nous faut conserver comme l'ancre du salut. Que la Cour suprême exerce ses droits, tous ses droits : rien de plus, rien de moins.
M. Dupuy, lui, offre à la tribune communication du dossier Picquart. Quelle est cette plaisanterie ? Que u'attcnd-il que la Cour ait parlé, la Cour qui ne peut douter que ses i-équisitions soient obéies ? X'a-t-il pas avoué lui-même qu'elle a sous les yeux la copie de toutes les pièces qu'elle a demandées? Alors, pour-
504 viens LA RKPAIiATION
quoi la solliciter ainsi publiquement d'accomplir l'œuvre du Ministère responsable qui se refuse à son devoir? On veut qu'elle réclame le dossier? Elle l'a, et si elle a besoin de la communication d'une pièce originale, il n'en résulte pas, de l'aveu même d< MINI. Dupuv et Lebret, la nécessité du sursis. Et pourtant, si l'on offre la communication des pièces à la Cour, c'est qu'on veut obtenir d'elle ainsi, par voie indirecte, le sursis, le sursis que le Gouvernement a le droit d'ordonner, et que, n'ordonnant pas, il sollicite de la Cour, dont cette mesure excède le droit, puisque, si elle le demandait et qu'il lui fût refusé, elle serait sans moyens de se faire obéir.
En effet, de quel droit interviendrait-elle dans l'affaire Picquart, dont elle n'est pas saisie? C'est une complaisance qu'on attend d'elle, une complaisance qui achève le bouleversement des lois, pour exemp ter MM. de Frevcinet et Dupuy des devoirs de leur charge. Les députés, qui ne sont pas nécessairement légistes, sont excusables de s'y être laissé tromper tout d'abord et d'avoir consenti, pour sauver le Gouvernement de sa propre faiblesse, ? ce déplacement des responsabilités. Mais ^ï. Ribot, mais ^I. Poincaré, mais M. Barthou, tous jurisconsultes, comment ont-ils pu s'abuser à ce point? Ils ont été de lionne foi, j'en suis fermement convaincu. Jusques à quand souffriront-ils que la mauvaise foi d'un ministre triomphe de leur candeur ?
^I. Ribot a formellement dit que, si la Cour de Cassation ne faisait pas le sursis, c'était au Gouvernement de le faire. Encore deux fois vingt-quatre heures, et il ne pourra plus feindre de douter des intentions de la Cour. Que fera-t-il?Le temps marche. Et c'est un spectacle inattendu de voir des journaux comme le Soleil demander l'ajournement et plaider pour Picquart, tandis que Picquart lui-même ne demande rien et marche au sacrifice, la tête haute, en défiant le destin.
A chacun sa responsabilité, M. de Freycinet, Minis-
VEItS l,A IIKI'AIIATION 505
Irc de la Guerre, M. Lebret, Garde des sceaux, M. Dupuy, président du Conseil. « Laissez faire les justices, écrit M. Lavissc lui-même, est une formule de guerre civile. » Vous voilà prévenus, messieurs.
Le danger du jugement immédiat, c'est qu'il y a suspicion légitime des juges, à ce point que M. Zurlinden lui-même n'a pu les mettre en action qu'en encourant un blâme du Gouvernement. Le danger du jugement immédiat, c'est que vous préparez un conllit qui peut être sans issue. Le danger du jugement immédiat, c'est que vous aggravez la crise et la prolongez nul ne peut dire jusqu'à quel terme impossible à prévoir. Le danger du jugement immédiat, c'est qu'au lieu d'une condamnation d'innocent, vous en aurez deux au compte des tribunaux militaires, sans parler de l'acquittement d'un traître, et que cette fois le crime aura été commis du consentement des ministres et des Cliambres. Le danger du jugement immédiat, c'est que vous exposez ce qui reste de l'Etat- Major français à un affront public de l'Etat-Major allemand, par la publication du témoignage de M. de Schwarzkoppen que vous savez l'auteur de ce petit bien pour lequel on va condamner Picquart.
Ce sont là des dangers politiques, n'est-ce pas? Qui peut croire de bonne foi cju'il appartienne à la Cour de Cassation de nous en préserver? Non, c'est à vous, monsieur de Freycinet, Ministre de la Guerre, grand chef des juges militaires, c'est à vous, monsieur Dupuy, président du Conseil, c'est à vous, messieurs les ministres, que ce devoir incombe. \ ous vous reconnaissez les pouvoirs nécessaires. Mais la peur vous tient. Vous tremblez d'agir aujourd'hui, demain. Puisse la Chambre vous y contraindre avant qu'il ne soit trop tard !
i«'- décembre 1898.
506 VEnS LA nKPARATION
CXXYI
Pour la force contre la pensée.
L'autre jour, Urbain Gohier, écrivain poursuivi devant les tribunaux de la République par MM. de Freycinet et Lockroy, écrivains, pour avoir dit dans son dernier livre ce qu'ils ont dit eux-mêmes dans leurs propres ouvrages, méditait avec un ami sur les diverses réponses qu'il pouvait opposer à ces deux libéraux, dont la conception de liberté aboutit à mettre la pensée humaine au pilon. Urbain Gohier, je vous prie de le croire, n'était pas en reste de discours. Des documents s'entassaient devant lui. imprimés ou manuscrits, des lettres, des rapports, des notes de toutes provenances — mille choses curieuses qui verront le jour, je suppose, a la Cour d'assises.
Comme il classait ses papiers, avec des rires et des gestes de Peau-Rouge se préparant à la danse du scalp, son ami lui demanda aux offices de quel maître du barreau il comptait recourir. Gohier y avait pensé, puisqu'il avait, dès la veille, fixé définitivement son choix sur Jaurès. Mais c'est un sournois — je parle de Gohier — qui aime à faire marcher les gens.
— Diable! fit-il. Avez-vous une idée? Conseillezmoi, si vous pouvez.
L'autre, qui est de la basoche, m'a-t-on dit, et connaît toute l'humanité plaidante, cita des noms et des noms, sans souffler. Quand il fut à court d'haleine, Gohier, impitovable, sollicita quelques explications supplémentaires sur celui-ci, sur celui-là, dont le
VERS LA Ill'a'AUAÏION 507
talent et les convictions paraissaient tour à toiii' emporter le suffrage de son ami. Celui-ci vantait les jeunes.
— Il faut un jeune pour un jeune, prononca-t-il sentencieusement.
— Essayons des jeunes, dit Gohier qui n'est pas contrariant, mais ils sont un certain nombre de cette prolession-là.
— Ah! répliqua l'autre avec un geste de véhémence, il n'y a pas de plus jeune que...
Et il cita un nom que, pour la commodité du discours, je prendrai la liberté de remplacer par un autre, celui de Boniface, par exemple.
— Voulez-vous, s'écria-t-il, que je pressente Boniface ?
— Pressentez Boniface, je veux bien, fit Gohier, dont les yeux s'éclairèrent d'une démoniaque malice.
L'autre ne fit qu'un saut au téléphone.
— Hallô, hallô! Donnez-moi, je vous prie, le n" 448.27.
— Connu ! s'exclama la jeune téléphoniste, en voilà un qui ne chôme pas.
— Hallô! Qui me demande, fit une voix sonore. On ne me laissera donc pas en paix? Je suis pressé.
— Oui, oui, tous les jeunes sont pressés, répondit en riant l'interrogateur. Pardonnez-moi, mon cher Boniface, je ne veux qu'un mot. Vous connaissez Gohier?
— Je crois bien. Quel talent! Je le disais hier à...
— Très bien. Vous savez qu'il a un procès.
— Hum! oui... Je crois que j'ai lu ça.
— Il va venir me voir ce matin. Peut-être me demandera-t-il mon avis sur un avocat. Si je lui conseillais de vous prendre ?
— Oh! là là! Qu'est-ce que vous dites? N'allez pas me jouer ce tour abominable. Dire que j'admire Gohier n'est rien, je l'aime. Je le vante en tous lieux. S'il a besoin d'un service, je suis à lui. Mais pas ça.
pas ça. D'abord, je ne suis pas député. Pour ces choses-là, on n'est bien condamné qu'avec un avocat politique. Et puis je vais vous dire, car je ne m'en cache pas. Moi, je suis pour la force contre la pensée.
— Quoi?
— Je vous dis que je suis pour la force contre la pensée.
ous
— Moi. Il faut être de son temps. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas? Je suis pour la force contre la pensée.
De stupéfaction, l'autre lâcha le récepteur, et, se retournant, que vit-il? Gohier lui-même avec l'autre récepteur à l'oreille, Gohier qui ne lâchait pas prise, car l'appareil, truchement de Boniface, ne cessait de répéter les fatidiques paroles : « Je suis pour la force, contre la pensée. »
Quand cette scène me fut racontée par un reporter ami de la jeune téléphoniste, j'en conçus une joie singulière. Enfin nous avions trouvé un jeune qui, par simple probité d'âme, exprimait ingénument son époque en une concise formule, que nos hommes d'Etat sans doute désavoueraient de leurs discours, mais justifieraient de leurs actes tout aussitôt. Car cette grande parole a été prononcée, réellement prononcée par un des premiers jeunes du barreau, et nous devons la retenir comme un des plus beaux signes du temps présent. Je n'enlèverai pas le masque de Boniface, mais je ne désespère pas de lui en voir, lui-même, dénouer les cordons. Cela ne lui fera pas tort. Bien au contraire. Et si je ne le nomme pas en toutes lettres, je crains que ce ne soit, tout au fond de moi-même, par la jalouse crainte de lui faire plaisir.
« Pour la force contre la pensée I » Quel mot admirable, cher maître, et combien vrai! On ne peut dire plus en moins de paroles.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends là-dessous un million de mots.
VEKS T.A UKl'AHATION 50!)
Rt dire que cet homme-là n'est pas député! 11 faut vju'il le soit au plus vite. La tribune l'attend, au lieu du vulgaire téléphone, ou du prétoire, dont le retentissement ne peut pas suffire à son génie.
« Pour la force contre la pensée! » Fut-il jamais formule plus compréhensive d'un temps? C'est l'alfaire Dreyfus, c'est l'affaire Esterhazy, c'est l'affaire Picquart. C'est la Chambre, c'est le Gouvernement, c'est le suffrage des foules d'où nos « dirigeants sont sortis ». C'est l'Eglise romaine tout entière, fabricatrice de la mentalité qui nous tue. Le moine Didon l'a dit après tant d'autres. Nul avec autant de force que ce jeune avocat, déjà connu, mais que je veux demain célèbre. C'est l'armée elle-même, ou du moins c'est Mercier parlant pour elle, au nom de l'insurrection de la force contre la justice et la loi, par lui-même déchaînée.
Dans l'autre camp, les « Byzantins « qui pensent! qui pensent qu'un coup de sabre ne peut pas tenir lieu de raison, de justice, de liberté. Ainsi pensa Picquart, le traitre, le sans-patrie. Ce soldat crut qu'il y avait une grandeur dans la force de tous mise au service de l'idée, et quand on vint lui proposer de séparer la patrie de la justice, il ne comprit pas, car il n'était pas de son temps. De là tous ses malheurs, qui ne sont pas encore finis.
L'ancienne France, soldat de Dieu, la France de la Révolution, soldat de l'homme, avaient chacune un idéal, qui, si l'on y regarde attentivement, est le même. Sous ces deux termes qu'on oppose absurdement, puisque la divinité ne nous apparaît que comme une projection d'humanité dans l'espace sans fin, les hommes de toutes sectes et de tous partis ne cherchaient en réalité qu'une chose : plus de justice entre les vivants, plus de bonté d'une créature à l'autre.
Picquart a cru cela, le fou, non pas de cette croyance théorique qui se manifeste tous les jours en nos temples et s'accommode des actes de cruauté sociale dont le catholique de Mun témoigne, avec l'encoura-
iJlO VERS LA RKPAnATION
gemcnt de l'Eglise, complice au moins par son silence. Non. Picquart a cru que l'idée de justice impliquait ce devoir, quand l'iniquité se réalisait sous ses yeux, de venir au secours du faible contre le fort. Ce fut sa conception du soldat, à cet insensé. Et jamais il ne se crut si bien au cœur même du devoir militaire que lorsqu'il dit : « L'affaire Dreyfus fut une erreur excusable. La vérité connue, nous ne sommes plus libres de maintenir ce qui est, car nous nous ferions les complices d'un crime. «
On a passé outre, on l'a exilé en Tunisie. Et il a dit : « Quand les chefs sauront!... » Quand les chefs ont su, ils l'ont chassé de l'armée. Et il a dit : « Quand le Gouvernement saura... » Quand le Gouvernement a su. on l'a jeté en prison, on l'a mis au secret, on lui a imputé les faux fabriqués pour le perdre par des faussaires connus. Et il a dit : « Quand la France comprendra!... )) Et la France a compris, et la France arrive à son secours. La France des nobles pensées, la France des sentiments généreux, longtemps dormante, aujourd'hui réveillée. La France aimée des . hommes pour son renom d'amour.
Et voilà que tout change. Et les jeunes qui sont encore « pour la force contre la pensée » doivent se hâter de profiter de l'heure, car la pensée assiège la prison de Picquart, dernier abri de la force brutale j qui déjà se sent vaincue. La condamnation est toute ; prête. On règle l'ordonnance du supplice. Trop tard, \ bourreaux! Votre victime vous échappe. Et le nom de j son sauveur, sachez-le, ce n'est ni l'écrivain qui ne peut qu'écrire, ni le Gouvernement, ni la Chambre en [ fuite, ni même la Cour de. justice qui veille coura- ; geusement, c'est quelque chose de plus haut que nos vains mouvements d'obscure volonté, quelque chose de plus sacré que vos fétiches d'idolâtrie, quelque ^ chose de plus fort que la force : la pensée.
2 décembre 1898.
La leçon.
De rÉducation de la volonté dans l'instruction et dans la nation. Un beau sujet pour M. Buisson, à l'ouverture de son cours en Sorbonne. Un sujet trop actuel, hélas ! dans l'effroyable crise d'aboulie que nous traversons.
Le haut enseignement ne serait qu'un vain jeii de paroles s'il ne nous apportait, dans ses conceptions d'ensemble, comme une pierre d'essai oii se peuvent éprouver, estimer les|actions privées et publiques d un temps. Ainsi, aux époques douloureuses où un peuple se débat contre lui-même, cherchant sa voie entre les besoins supérieurs de la pensée et la résistance des intérêts divers groupés sous l'étiquette d un idéalisme menteur, il arrive que les philosophes de profession ne puissent généraliser sur l'éternelle contradiction de la liberté et de l'autorité oppressive, de la justice et de l'arbitraire, de la vérité et du mensonge, sans avoir l'air de prendre parti contre les puissances qui sont.
Ce n'est la faute ni de M. Buisson, ni de ses élèves si aujourd'hui l'on ne peut plus parler de criminels et de faussaires sans paraître insulter quelqu'un de l'Etat-Major. Ce n'est la faute ni de M. Buisson, ni de ses élèves si l'on ne peut faire l'éloge de la conscience humaine sans provoquer le cri de « Vive Picquart ! ». Parle-t-on des injustices suscitées par les préjugés d'ignorance, c'est évoquer les spectres de Dreyfus et
512 VKHS LA ItKl'AllATION
d'Eslerhazy. Cherche-t-on jusqu'à quel excès d'iiffolement l'esprit de caste peut pousser ses vengeances, le conseil de guerre de demain se présente à notre pensée. Veut-on disserter de la tragique opposition entre la force brutale et la pensée, les spectacles du présent se dressent devant nous, et cela devient um hardiesse de dire avec ^I. Buisson : « Si le rationalisme n'est pas le dernier mot de la vérité, l'antirationalisme est le premier mot de l'erreur. » Enfin, se propose-t-on de traiter du phénomène psvchique de la volition, d'en déterminer les conditions, de parier d'une éducation d'énergie, de montrer la déchéance des volontés avilies, tout aussitôt des noms s'imposent : Zola qui veut, Zola qui fait, Zola qui, de sa volonté et de son acte, impose h sa patrie la crise terrible et salutaire où se doit retremper sa virilité chancelante, Picquart que le destin appelé sur lui par d'autres trouve impassible et fort, supérieur à toute fortune mauvaise. Dupuy, universitaire tombé' dans les grandeurs. Freycinet, une intelligence incapable de vouloir. Tant d'autres encore que je ne veux pas nommer, et qui, parce qu'ils ont fragmenté, brisé les pouvoir du monaïqne en poussière d'anonyme tyrannie^ font de leur bourdonnement d'atomes le ressort de l'univers. La fourmi, sur la corne du bœuf, disant à sa commère :
Nous venons de labourer,
Et toi, bon monstre aussi, foule confuse aux nîille têtes, la pensée nous vient de tes instincts généreux — car ton besoin de justice est grand — de tes volontés de justice si facilement traduites en actes cruels, car ton irresponsabilité fait à ton ignorance un primesaut de barbarie.
Toutes ces choses, toutes ces vies, le passé, le présent, l'avenir, se trouvaient hier frémissantes sous l'analvse psychologique de léminent professeur. Et le chœur antique ne faisait pas défaut. Xon plus de
VEIIS I.A ItKPAItATION oV.i
vulgaire bon sens, comme aux théâtres de la Grèce, mais d'ardent enthousiasme et de nobles sentiments. '^'oute une- jeunesse, si belle avant l'épreuve des mauvais jours, battant des mains, laisant de chaque principe abstrait une réalité vivante, empressée de distribuer la «rloire et la honte et de faire un vagissement de justice de sa turbulence généreuse.
Et moi, qui ne suis rien qu'une pensée en action, j'écoute et je regarde, et je sens courir en moi le frisson des grandes heures. Ce professeur, je l'ai connu. Combien de lois me suis-je assis devant lui, quand il était directeur de l'enseignement primaire, pour lui demander je ne sais plus quoi. .Te l'ai connu, je ne l'ai pas compris. Et puis, un jour de l'été dernier, dans ma paix de Carlsbad, sa parole m'est arrivée. Il citait son ami Félix Pécaut, un homme : « En voulant sauver la France^ disait Pécaut, prenez garde de détruire la conscience française! Il est facile aujourd'hui d'obtenir que, de guerre lasse, la conscience publique se taise et s^ apaise. Tre/nblons que ce malheur ne nous arrive. Celui-là seul serait irréparable. »
Et M. Buisson concluait : « Ne nous laissons pas enfermer dans ce dilemme abominable : ou sacrifer la justice à la patrie, ou sacrifer la patrie à la justice. Ces deux idées n'en font quune: blesser l'une, c'est blesser V autre. «
Et je m'écriais :
Enfin! Enfin! Voilà des Français qui se lèvent, et qui parlent quand parler c'est agir. Grâces leur soient rendues. C'est l'esprit libérateur de la France qui se révèle en eux. Par eux nous serons sauvés du malheur que redoutait M. Pécaut. Le cri de la conscience publique ne sera point étouffé. Des hommes! 11 y a des hommes en France! Tant de faibles qui tremblaient devant les menaces barbares du sabre et du goupillon reprendront courage, voyant où sera la force de demain.
Oui, il y a des hommes. Un homme qui pense, ô Mercier, et des intelligences qui s'ouvrent à sa pensée.
Ôi^ VKHS LA Hi;i>AUAT10X
Ah! jeunes gens, jeunes gens, que vous avez été lents à venir! J'ai compté les jours et les heures. Mais vous êtes venus, j'oublie la longue désespérance. Ilàtez-vous à l'action. Jamais fortune ne vous sera plus heureuse. Demain, pris dans le dur engrenage de vivre, qui sait en quelles tristesses peut vous précipiter le malheur. Ilâtez-vous, hàtez-vous de racheter par anticipation les faiblesses de l'avenir. Applaudissez, suivez de votre jeune aile aventureuse le grand vol vers les cimes. Une heure de donquichottisme pour expier la vie bourgeoise qui vous tentera demain!
Cette heure vous l'avez vécue, amis inconnus qui hier criâtes : « Vive Picquart ! » aux fenêtres de la prison militaire. Qui sait si le tumulte de vos âmes en rumeur n'est pas arrivé jusqu'à l'homme qui affronte, en ce moment, la vengeance des injustes et souffre sans faiblir, par la lâcheté de ceux qui, découvrant la justice sous le fouet du bourreau, n'osent lui porter secours. S'il vous a entendus, il vous doit l'espérance, le plus beau de tous les biens. Sinon je vous ai entendus, moi, et mon courage en a grandi, et je vous suis redevable d'une aide.
Avez-vous vu Striiensée? Allez l'entendre! Il a quelque chose à vous dire :
Quand même votre élan subirait quelque arrêt. Quand même, abandonnant la sublime carrière, Vous devriez un jour retourner en arrière, Il vous serait compté par le progrès vivant D'avoir fait au début quelques pas en avant... Ou même seulement d'avoir voulu les faire.
C'est assez. Le reste est l'affaire d'une fatalité de justice inévitable. ^Nlontluc se croyait l'homme de Dieu, pendant ses huguenots. Que pensera Dosse demain, exécutant Picquart? Peut-être il se croira l'outil de quelque chose de grand. Nous, qui voyons plus loin, nous préparons le jugement des juges.
Et puis, je veux vous dire encore un grand secret. Gabriel jNIonod, un de vos maîtres, qui est une cons-
VEUS LA Ri;PAKATIO>
cience, s'est plaint l'autre jour de ses compagnons de combat qui ne restaient pas dans sa mesure. Il avait raison. Il avait tort. Il avait raison, s'il est en état de })eser hommes et choses dans l'infaillible balance de l'universelle sagesse. Il avait tort, s'il ignore la volupté divine d'aller, pour la souveraine beauté du bien, au delà de ce que la raison commande.
Si Zola m'avait apporté son f Accuse à signer, j'aurais dit que c'était folie, et pourtant c'est Zola qui avait raison, et, sans Zola, les belles protestations de Monod lui-même n'auraient éveillé la conscience française que dans cent ans peut-être, c'est-à-dire trop tard.
Alors, je vous crie bravo, merci. Soyez déraisonnables tout un jour. Vous aurez, pour la triste raison, tout le reste de la vie. Rien de trop, disait l'oracle. Beau précepte, et solide, où je conseille à chacun de se tenir. Mais quelles joies aura perdues celui qui ne s'en sera jamais écarté !
Au Sénat on est dans la mesure. M. Waldeck- Rousseau a parlé très sensément. Il a dit tout ce qu'il fallait dire. Rien de plus. Un sénateur ministériel filouta la voix de Joseph Fabre, et par cette canaillerie la lâcheté desDupuy et des Freycinet fut récompensée. A la Chambre même histoire. Ribot s'abstient, sachant qu'il faut agir. Poincaré suppute les chances d'une majorité pour ou contre. Barthou se tient en réserve de Poincaré. Voilà tout ce que peut faire la raison. Au delà se rencontre l'impulsion déséquilibrée de justice et de vérité qui fait les grandes choses. Envions celui qui, par acte de déraison, donne aux âges à venir la leçon de volonté.
3 décembre 1898.
516 VEHS LA REPARATION
Ce qu'ils ont fait, ce qu'ils font.
Si la Cour de Cassation livre à Guillaume II « nos plans de mobilisation et nos études sur la portée de nos canons », comme le dit M. Henri Rochefort, elle fait une bien vilaine besogne, et je pense qu'un interpellateur patriote voudra bien lui rappeler qu'on attend d'elle tout autre chose.
Mais sans s'occuper de notre artillerie nouvelle dont V Autorité raconte qu' « une théorie sur le maniement de la pièce » vient fâcheusement de disparaître, à Tarbes, par la négligence d un officier, si la Cour suprême mène à bien son enquête sur l'alTaire Dreyfus- Esterhazy-Picquart, elle aura rendu un service éminent à la société civile qui ne peut vivre sans justice, et à l'armée qui paraît trop facilement ouverte à l'espionnage de quelques mauvais Français.
Je constatais, récemment, avec toute la France, l'incommensurable bêtise de notre Etat-Major. Pour non-intellectuels, ceux-là, on peut les prendre, et même les donner en exemple aux partisans de ce patriotisme des imbéciles qui nous fut recommandé, l'autre jour, a la Chambre. Ah ! si la stupidité des conceptions était une garantie, comme nous serions bien défendus ! Seulement, il n'en va pas ainsi, et, dans la guerre comme dans la paix, l'intelligence encore l'emporte sur l'ineptie. De là nos malheurs, dans diverses rencontres trop connues.
Cette remarque s'impose à tout le monde, au
VEMS LA HÉPARATION .')1/
moment où nous lisons les renseignements officieux fournis aux journaux sur le fameux dossier secret (|ue IV^. Freyclnet va remettre tout entier — avec quelques précautions universellement approuvées — aux mains de M. le président T.oew. Savourez-moi ce morceau que j'emprunte au journal le Matin :
Nous pouvons ajouter, pour compléter notre précédente information, que ce dossier mystérieux ne renferme pas les documents sensationnels dont il a été question si souvent depuis quelques mois. Le nom de Dreyfus ne ligure dans aucune de ces pièces, pas plus, d'ailleurs, qu'un signalement physique ou moral, répondant à celui du condamné de rile du Diable. Toutefois la lecture des documents laisse l'impression, par certaines allusions assez transparentes, qu'un officier français était en relations suivies avec les attachés militaires de plusieurs puissances étrangères.
Ainsi, il y a des raisons de penser qu'un officier français était en relations amicales avec des attachés militaires étrangers. Nos lecteurs savent que je leur ai développé cette idée à plusieurs reprises. Si Esterhazy n'avait pas eu un complice à l'Etat-Major, ses communications n'auraient pas valu 2,000 francs par mois et Schwarzkoppen devait être ménager de ses fonds d'espionnage. Ce complice n'est pas Dreyfus. Ce complice, suivant toute probabilité, est Henry, le faussaire, dont les mensonges et les crimes secondaires s'expliquent comme couverture du crime principal : la trahison.
Ce complice n'est pas Dreyfus, parce qu'il n'v a jamais eu l'ombre d'une preuve contre lui, parce que le bordereau est d'Esterhazy, parce que, des pièces secrètes, les authentiques ne le concernent pas, et les autres sont des faux de Henry, enfin, parce qu'après la condamnation de Drevfus, les fuites continuèrent.
Ce complice parait décidément être Henry par toutes les raisons que j'ai précédemment dites, auxquelles vient s'ajouter un argument nouveau. La Cour de Cassation a fait saisir, il y a quelques jours, une lettre qu'Esterhazy adressait, en 1893, àM. JulesRoche,
51^ VEHS LA IIÉPARATION
rapporteur du budget de la guerre. Dans ce document Esterhazy o/lVe au député « des renseignements du plus haut intérêt sur les abus du bureau des renseignements » et conclut en ces termes : « Je connais un officier de ce bureau, le commandant Henry, mon ami et mon débiteur. »
Tandis que Mercier, l'imbécile en chef, faisait arrêter Dreyfus que la passion religieuse désignait aux haines des Jésuites d'épée, tandis qu'il le faisait condamner en violant les lois, la trahison installée- au cœur de l'Etat-^Iajor, et protégée par l'épaisse stupidité ambiante, faisait son œuvre. Se souvient-on qu'au procès Zola, Henry se dit malade d'abord, quand il eut lieu de craindre que les questions ne devinssent trop brûlantes? Les autres chefs aussi, qui plus tard, pour se dérober firent si grand tapage, avaient commencé par refuser de venir. INIais celui-là avait des raisons particulières pour craindre l'interrogatoire : son coup de rasoir n"a pas laissé de doute Ih-déssus.
Il dit qu'il avait reçu le bordereau des mains de l'agent du ministère. Nous savons aujourd'hui que c'est un mensonge. Son but était de détruire l'argument qui consistait à dire que, si Henry avait été l'ami d'Esterhazy, il aurait jeté la pièce au feu en reconnaissant l'écriture. Il est acquis, maintenant, qu'Henry n'eut le bordereau qu'une fois reconstitué, quand il était trop tard pour le faire disparaître.
Quant à ses relations avec Esterhazy, Henry les niait obstinément, et les voilà prouvées sans contestation possible. Et quelles relations? des relations d'argent. « Henry est mon débiteur ». écrivait Esterhazy à M. Jules Roche. Qui peut croire un moment qu'Esterhazy eût réellement mis à la disposition de son compère tout ou partie de ses fonds? Esterhazy n'avait pas de fonds, courant toujours après les fonds des \ autres. Mais comme il ne pouvait dire au rapporteur | de la guerre qu'il donnait à Henry l'argent de l'étran- \ ger, c'était bien le moins qu'il sattribuàt à lui-même \ le mérite de ces eénérosités. Tout s'accorde ici mer- i
VEItS I,A Ri;PAIJA.TION olO
veilleusemcnt pour éclaircir la voie obscure, et l'on ne peut qu'admirer le noir aveuglement de nos magnifiques stratèges dont le principal souci, après le drame sinistre de 1894 fut de garantir bien haut l'honneur du traître, la vertu du faussaire.
Le plus beau, c'est que, malgré tant de vérité connue, nos gens s'obstinent a fermer stupidement les yeux à la lumière, et qu'après avoir condamné un innocent et acquitté un traitre — double crime contre la patrie — ils vont au premier jour sabrer l'homme coupable d'avoir identifié, dans son âme, la justice et la patrie.
Le principal témoin contre Picquart est Henry, traître et faussaire, qui l'outrageait dans une lettre de commandant à lieutenant-colonel, avec V approbation de Boisdeffre et de Gonse; Henry, qui lui donnait en plein tribunal un démenti et fut plus tard reconnu le menteur ; Henry, qui se faisait convaincre de mensonge par Leblois lorqu'il niait avoir reçu Thonorable avocat dans son cabinet, lorsqu'il prétendait l'avoir vu à une époque où celui-ci était absent de Paris; Henry, qui faisait des faux pour prouver la culpabilité de l'innocent et disculper le complice de sa propre trahison. Voilà le grand témoin contre Picquart.
Et qui encore? Esterhazy! Je pasie. Du Paty de Clam, faussaire impuni qu'attend le châtiment des lois. Lauth, de qui nous parlerons à son heure. Le général Roget, collaborateur éminent de M. Cavaignac, qui se charge, paraît-il, au prochain procès, de faire le réquisitoire du témoin contre l'accusé, à la mode de Pellieux, au procès Zola.
Le plus triste, c'est que les civils qui ne sont pas des traîtres, qui ne sont pas faussaires, qui n'ont pas l'excuse de l'esprit de caste, de la passion religieuse ou de la bêtise, les civils qui sont simplement des lâches, livrent l'homme de justice et de vérité aux vengeances du crime, de la passion religieuse, de l'esprit de caste et de la bêtise. Cela, c'est la honte achevée. Malheur sur nous, si nous le tolérons?
La révélation que nous apporte sur Henry la lettre
520 VEUS LA Hlil'AUATION
d'Esterhazy à M. Jules Roche montre s'il est nécessaire, avant de juger Picquart, de connaître à fondXt?, hommes qui l'accusent.
Je faisais cette observation à un députe radical qui me ht l'honneur de venir me voir au moment même où j'écrivais ces lignes. « Je n'y puis rien, me répondit l'excellent parlementaire. Croiriez-vous que Barthou est venu voter contre mol, dans mon bureau? Après cela, comment marcher avec lui? » Je ne répondis rien. Quand on me donne des raisons... je sais me taire.
Bilan :
Esterhazy, escroc, faussaire et traître, acquitté en cérémonie par un conseil de guerre unanime.
Henry, faussaire et complice du traître, mis aux arrêts de forteresse et suicidé par ordre.
Du Paty de Clam, faussaire, arraché à la justice par Bertrand, procureur général, par Feuilloley, procureur de la République, au moyen d'uiie violation des lois constatée par arrêt de la Cour suprême;- du Paty de Clam dérobant une pièce secrète pour la remettre à Esterhazy dans le but de disculper ce criminel et, pour ce crime d'Etat, non poursuivi.
Mercier, coupable de forfaiture, non poursuivi, narguant ses juges, et osant dire que la justice et l'application de la loi sont des questions dignes de Byzance.
BoisdefFre, Pellieux, Gonse, et d'autres, pris en fâcheux accord avec Esterhazy, escroc, faussaire et traître, pour tromper la justice civile et militaire.
Ilanotaux, Billot, Méline, faisant avec Boisdeffre usage d'un faux pour tromper le jury dans le procès Zola, impunis.
Et par tous ces accusateurs, avec la complicité de Dupuy et de Freycinet, Picquart, qui les dénonce, condamné d'avance. Tableau!
'i décembre 1898.
VF-nS LA RKPAnATION
A chacun sa responsabilité.
M. Eugène Fournière a écrit à M. Dupuy pour l'informer qu'il se proposait de l'interpeller aujourd'hui même sur les moyens que compte employer le Gouvernement pour détourner le conflit qui se prépare entre la Cour de Cassation et le conseil de guerre.
A ce moment précis, la question posée par le député de l'Aisne ne manque pas d'intérêt. Un conseil de guerre, sous l'influence de certains chefs militaires, dont le colonel Picquart a révélé les défaillances, se dispose à rendre un jugement de passion contre cet officier. Tous les coupahles, militaires et civils, que je nommais hier, sont impunis. L'homme de justice et de vérité par qui furent connus leurs crimes contre la patrie sera condamné. M. le gouverneur de Paris se réjouit déjà hautement à la pensée de le voir dégrader dans la cour de l'Ecole militaire et de lui faire endosser, après l'exécution, la casaque des forçats.
Comment peut-on espérer d'obtenir la réparation d'une si criante iniquité? x\ucun moyen. La Cour de Cassation n'est pas jnge de la procédure des conseils de guerre. Et c'est précisément parce que l'injustice ne parait pas susceptible d'être réformée que TEtat- Major ne prend pas la peine de dissimuler la joie de sa vengeance. Quand l'enquête de la Cour de Cassation aura manifestement révélé l'attentat qui sera commis sous le manteau dé la justice, la loi sera impuissante à procurer la réparation que la conscience publique voudra.
De cela tous les auteurs de la présente crise triomphent. Ne s'agit-il pas, pour eux, d'arrêter la vérité, d'empêcher la justice ? Un journal de l'Etat-Major ne disait-il pas récemment que non seulement il était indifférent que l'enquête de la Cour de Cassation aboutit à confirmer ou à contredire l'arrêt du conseil de guerre, mais que cet arrêt lui-même, s'il était contre Picquart, devait préjuger l'œuvre de la Cour de Cassation, et rendre la revision désormais impossible? Tel est ingénument le fond des pensées.
Par la plus cruelle méconnaissance des lois, on nous a jetés dans une crise sans précédent. Par le mensonge et par l'iniquité on nous y a maintenus depuis une année.. On veut aller jusqu'au bout de la gageure contre la conscience humaine. On s'acharne au final triomphe de l'injustice. On poursuit comme solution définitive l'irréparable écrasement de la vérité.
Cependant il y a un Gouvernement-, et même un Gouvernement républicain de liberté, d'égalité et de fraternité que nous avons mis là, non sans peine, tout exprès pour nous procurer à nous-mêmes tout ce qu'il se peut de justice sur la terre. Que font nos ministres ? Que font nos Chambres ? Que dit le suffrage universel, notre polycéphale souverain ? Pas grand chose, jusqu'ici.
Il se trouvait que nous étions à la veille d'élections quand la question se posa. Dans ce cas, ainsi que dans toutes les autres circonstances connues, le suffrage universel se manifesta — contrairement à ce qu'avaient rêvé ses fondateurs — comme l'instrument de conservation par excellence. « L'injustice a forme de justice. ^laintenons-la, car la société croule sans le respect de la chose jugée. » Tel fut d'abord le « raisonnement )) de la foule. Les chefs de l'armée, au nom des défaites passées, les chefs de la religion, au nom de l'idéalisme patenté dont ils tiennent boutique, juraient que tout est pour le mieux et qu'au moindre mouvement de raison raisonnante la France
VERS LA niîPARATION 52,^
elle-même allait périr. La foule n'est pas stratège, la foule n'est pas prophète. La foule ne sait que souffrir ou ruer. Notre foule se soumit.
Quel embarras pour tant de députés réformateurs qui voyaient plus loin, mais n'osaient le dire. « Si je fais connaître ce que je pense, je ne serai pas nommé. » Cette pensée les fit plier très bas. Devenus ministres, quand les hommes qui n'attendaient rien que d'eux-mêmes eurent fait la besogne, les plus braves trouvèrent le courage de ne s'y opposer que faiblement. Je ne nomme personne, ayant bien autre chose en tête que de récriminer contre les individus.
Enfin, nous arrivons ii la crise suprême. Il faut être pour ou contre la vérité. Il faut être le serviteur de la justice ou son adversaire. Poincaré, Barthou, Ribot, après des hésitations trop longues, se décident. Au moins pourront-ils dire plus tard : « A tel jour, je me suis rendu. «Ils ont été faibles, ils retrouvent une énergie. Comment ne pas les féliciter! Mais Lebret, l'imbécile flétrisseur des « sans-patrie « dont le crime était de vouloir une patrie de justice, que voulez-vous qu'il dise celui-là ? Il veut être ministre comme une femme veut un chapeau de la rue de la Paix, parce que « ça fait bien ». Freycinet, Dupuy croient qu'ils ont des ambitions plus hautes p arce qu'ils visent un grade supérieur. Ils ont plus d'intelligence, voilà tout, et sont plus coupables puisqu'ils en font sciemment un pire emploi.
Voyez-les dans les deux Assemblées. Ils emploient tout leur art — qui est grand — à mentir en des formes de vérité. Freycinet /j/-o/«p^ qu'il n'y aura pas de huis clos sachant que cela ne dépend pas de lui, et que le conseil de guerre seul a qualité pour dire ce qu'il en sera. Puis, le coup fait — c'est-à-dire la majorité obtenue — le même Freycinet s'en va sournoisement ajouter à sa promesse, dans VOffciel, l'incidente subtile qui la détruit. Dupuy, pour emballer le Sénat, fait une théorie folle du pouvoir discrétionnaire de la Cour de Cassation. Puis, quand il a sa ma-
jorité,il biffe discrètement d'un trait de plumerénoinic sottise qui lui a valu le suffrage des sénateurs.
Et, afin de ne pas être en reste avec leurs ministres, les sénateurs gouvernementaux eux-mêmes, quand M. Waldeck-Rousseau fait une proposition de bon sens dont chacun reconnaît l'utilité, escroquent les voix de l'opposition pour faire une majorité de fraude. On ne s'en aperçoit que le lendemain, et le vote est acquis. Il est écrit que dans cette afïaire, il v aura des faux jusqu'à la fin. Tels sont nos procédés de gouvernement. On ne peut pas vraiment se montrer surpris de ce que M. Fournière ait voulu tenter de mettre un peu de clarté dans ce brouillard.
Toutes ces basses ruses de nos ministres n'ont qu'un but : les dispenser d'agir. Car rien ne leur parait si redoutable qu'une responsabilité pour le bien du pays. Ils ne font rien, et chaque jour la crise menace de devenir plus grave, ainsi que les en avertit le tumulte commençant Je la rue. De fâcheux incidents peuvent se produire. La solution légale du problème peut devenir introuvable. Nul ne sait ce qui peut survenir dans l'agitation des esprits. Mais nos ministres ne sont point gens à s'embarrasser de ces vétilles. On se fait des majorités à coups de bulletins faux, on laisse le mal grandir, et puis, s'il va des mécontents, on tij-e dans le tas. Voilà le secret de gouverner.
M. Fournière cherche autre chose. Puisse-t-il le trouver. La France lui en devrait une reconnaissance. Qu'il mette M. de Freycinet et jNI. Dupuy au pied du mur. Qu'il les oblige à se prononcer par oui ou par non, avec promesse anticipée de ne pas changer cette fois les non en oui et les oui en non, au Journal ofpciel. Et que chacun prenne place parmi ceux qui veulent conjurer la crise et faire la justice, ou parmi ceux qui rêvent d'installer l'iniquité dans le prétoire et d'en assurer le triomphe à coups de fusil.
M. Ribot, M. Poincaré, M. Barthou auront peutêtre quelque chose à dire là-dessus. D'autres, qui n'ont point encore parlé, voudront peut-être aussi se
VEUS LA ni'iPARATION 525
libérer. Que chacun prenne sa responsabilité devant tous : la conscience trouvera sa voie, la justice aura son jour. Un harangueur de réunion publique, qui a nom Anatole France, disait très bien hier: « Nous aurons raison, parce que nous avons raison. » Si les lâches et les imbéciles savaient combien cette simple conviction emplit l'homme de force, met, en son cœur, de volonté !
5 décembre 1898.
Les trois muets.
Il laut vraiment que M. Zurlinden soit sur de ses juges pour oser, à la face de la France et de l'Europe, maintenir les poursuites contre Picquart quand il sait, avec tout le monde, que M. Schwarzkoppen est l'auteur dupetit bleu et que la falsification en a été faite par Henry et ses complices pour perdre Picquart.
Henry est mort. On ne coui't pas le risque de le faire parler par des interrogatoires plus sévères que celui de M. Cavaignac. Il fallut insister à dix reprises pour lui faire avouer qu'il était Fauteur du faux. Pour savoir s'il avait des complices, on se contenta d'une seule question, et, dès qu'il eut dit non, ce fut fini. Quant à ses relations avec Esteriiazy, pas un de ses chefs, si perspicaces, ne les soupçonnait. Autrement,
526 VERS LA RKPAHATIOX
j'aime à croire qu'on n'aurait pas manqué de lui domandor pourquoi il avait laissé condamner Dreyfus, après avoir reconnu l'écriture de son ami Esterhazy dans le bordereau. De là à se demander s'il ne s'agissait pas, pour Henry, tout simplement de se sauver lui-même, il n'y avait qu'un pas. Mais nos illustres tètes de bois, hypnotisées par le Juif, ne voyaient rien, ou faisaient semblant de ne rien voir.
Un homme aurait pu parler, du Paty de Clam, étrano-ement mêlé aux faux d'Esterhazy. Dès qu'on l.e sut coupable, on n'eut qu'une préoccupation: le sauver. Qui donc percera ce mystère? Lauth aussi, je <^rois bien, pourrait dire bien des choses. Son cas, non plus, nest pas très clair, à celui-là. Mais croyezvous qu'on va mettre du Paty de Clam et Lauth dans le cas de s'expliquer sur eux-mêmes? On les fera parler contre Picquart, c'est bien plus simple. Et s'il se rencontre quelque fait dont la responsabilité soit trop lourde pour certaines épaules, Henry, muet, sera là pour tout endosser.
Car Henry a ce grand avantage, étant l'accusateur par excellence de Picquart, de n'avoir pas à répondre aux questions qui feraient de l'accusé l'accusateur à son tour. Henrv vivant, le procès Picquart était impossible. Le scandale eût été trop grand. Lemercier-Picquart, qui fabriqua le faux sur l'ordre de Henrv, et Henry lui-même, sont morts dans des conditions dont on ne veut pas approfondir le mystère, et BoisdefFre se dit : « au moins ceux-là ne parleront pas ! »
Mais, à coté de Henry, muet pour toujours, il y a des vivants — deux au moins — qui savent le dernier mot de l'affaire et ne le disent pas : M. de Schwarzkoppen et M. Félix Faure.
M. de Schwartzkoppen sait très bien qu'il a écrit le petit bleu. Il en a fait la confidence à dix témoins et ne serait pas embarrassé de prouver son dire. En s'engacreant dans l'imbécile procès contre Picquart, l'Etat-Major se met à la discrétion du colonel aile-
VERS LA RIÎPARATION 527
mand, qui peut choisir son heure pour prouver la criminelle ineptie de nos chefs militaires.
Celui-là est un ennemi. Même au nom de la justice et de 1a vérité, Picquart ne veut rien lui demander. Il préfère succomber en silence sous l'iniquité des maîtres indignes de sa patrie. On s'explique l'excès du point d'honneur. Mais Schwarzkoppen, lui, il a une conscience qui, depuis longtemps, aurait dû l'avertir qu'il est responsable des crimes qu'il laisse commettre, pouvant d'un mot les empêcher. Il supporte allègrement ce poids, paraît-il. La discipline peut enchaîner ou délier sa langue, suivant que le commandera l'intérêt politique, dont Guillaume II seul est juge. Tant pis pour Picquart, tant pis pour le bon renom de la France, si l'intérêt de l'Allemagne commande au soldat allemand et k son chef suprême de se faire, par leur silence, complices du crime public !
Cependant, est-il bien sûr que la question se présente avec une aussi brutale netteté devant les grands chefs militaires qui veulent à tout prix se venger de Picquart, et devant le Gouvernement qui, par sa lâcheté, leur fournit les movens de cette vengeance? Est-il vrai que M. de Miïnster ait officiellement informé qui de droit que son Gouvernement se ferait un devoir de répondre à toute question qui lui serait posée sur les actes de M. de Schwarzkoppen? J'ignore si cette communication a été véritablement faite. Ce qui est siir, c'est que la nouvelle, cent fois donnée, n'a jamais été démentie, ni par le Gouvernement français, ni par le Gouvernement allemand.
Si le fait est exact, tout le monde reconnaîtra qu'il dépend de nos ministres d'avoir en mains tous les éléments de la vérité, ai>ec preuves à l'appui, et d'empêcher — quand nous voyons de toutes parts le crime impuni — que, par surcroît, l'innocence soit condamnée. Mais, vraiment, est-il bien nécessaire, pour cela, de faire parler M. de Schwarzkoppen luimême ? Le silence de Henry, le silence de l'ancien
VERS LA UKPARATIOX
attaché militaire allemand sont-ils de tels obstacles il la pleine connaissance de la vérité?
Il est, à l'heure où j'écris, un homme qui a toul su, un homme qui sait tout, et qui a laissé, et qui laisse accomplir en son nom, des forfaits, sans dire la parole, sans faire le geste qui pourraient tout empêcher. C'est homme est le Président de la République française. 11 s'appelle Félix Faure.
M. Félix Faure a su que la condamnation de Dreyfus avait été obtenue en violation de la loi. II en a fait la confidence au docteur Gibert, du Havre, et a d'autres encore. II a su qu'un homme était maintenu illégalement au bagne, et il a gardé le silence. Il a su même que la condamnation était injustifiée, avant connaissance du dossier secret que nous voyons aujourd'hui vide de preuves. Il a su Dreyfus innocent, et il a gardé le silence. Bien plus, il a souffert que la loi fût violée pour aggraver le châtiment légal, et qu'un Lebon et qu'un Ghautemps se fissent, de geôliers, bourreaux.
M. Félix Faure a su que le faux de Henry était un faux, et la preuve s'en trouve au ^Ministère des Affaires étrangères, dans le dossier diplomatique, où j'espère que la Cour de Cassation ira la chercher.
Lemercier-Picquart, double traître, comme la plupart des espions, après avoir fabriqué le faux pour le compte de Henry, alla conter l'histoire à Schwarzkoppen, qui en avertit Panizzardi. Celui-ci avertit le comte Tornielli, qui fit alors auprès d'Hanotaux la démarche que chacun sait. Hanotaux jura qu'on ne se servirait pas du faux, et tout aussitôt Méline, Billot, BoisdefFre — avec Félix Faure, averti comme les autres — firent usage du faux pour faire condamner Zola. Le comte Tornielli, justement indigné, demanda aussitôt son rappel, par des dépèches dont le Gouvernement avait le chiffre, et qui figurent au dossier diplomatique. M. Visconti-Venosta réussit, non sans peine, à faire revenir le comte Tornielli sur sa résolution. Mais
le fait demeure acquis et les preuves existent, indiscutables.
Ce n'est pas tout. Le même Méline et le même Billot, et le même Boisdefl're, avec le même Félix Faure, soufirirent que M. Cavaignac — odieusement trompe par son chef d'Etat-Wajor — portât le faux à la tribune et le fit endosser par l'unanimité de la Chambre. M. Méline crut faire assez de s'abstenir. Aveu honteux, que retiendra l'histoire. Billot était au Sénat, Félix Faure à la Présidence. C'est eux qui aujourd'hui poursuivent Picquart pour usage de faux. C'est le crime dont il est innocent, c'est le crime dont ils sont coupables.
Félix Faiire, permanent en son Elysée, a tout su, tout laissé faire. Comment expliquer son silence, s'il ne s'est pas proposé de couvrir ainsi les ignominies qui se tramaient à l'Etat-Major et que l'esprit de classe et que l'intérêt de jésuitière commandaient, avant tout, de cacher aux yeux? Mais s'il a connu tout cela, s'il a su aux mains de quels stupides criminels il abandonnait la défense de la patrie, sa responsabilité n'en est que plus lourde, son crime n'en est que plus grand.
Et sachant tout ce qu'il sait, sachant où sont les coupables, et sachant où est l'innocence, comment pourrait-il hésiter sur le « petit bleu »? Quand on lui dit que l'Allemand est prêt ii déposer, il sait bien ce que cela veut dire. Mais il n'a pas besoin que l'Allemand parle, pour savoir toute la vérité. Il a cru qu'il en était cette fois comme des autres, et qu'il pourrait laisser condamner en silence un innocent de plus. Capitale erreur qui coûtera très cher à quelques-uns.
Donc, trois muets : Henry dans sa tombe, Schwarkoppen bâillonné par la discipline, Félix Faure hébété par la manie de jouer h l'empereur. Deux vivants, et un mort. Jusqu'ici il n'est encore venu de vérité que du mort. Dans quelles pensées les deux vivants attendent-ils le jour de l'échéance?
6 décembre 1898.
L'affaire Henry.
Décidément, il y a une affaire Henry. Avoir prouvé l'innocence de Dreyfus et l'inquiétante démence de ses juges, ce n'était que la moitié de l'œuvre. Il y avait un traître à l'État-Major, il fallait le découvrir. Les présomptions accumulées contre Henry semblent bien près de confiner maintenant à la certitude. Si bien que toutes les capacités combinées de l'Etat- Major auront abouti, dans ces conditions, à condamner Dreyfus innocent et à acquitter Esterhazy traître, sous la haute direction du traître principal, Henry, jouissant de la pleine confiance de chefs plus bêtes que la bêtise.
M. Joseph Reinach, qui le premier formula cette hypothèse, publie aujourd'hui dans Le Siècle un saisissant article, où il montre comment le fait de la trahison de Henry se trouve cadrer à miracle avec tout ce que l'on connaît de l'affaire Dreyfus-Picquart- Esterhazy. Par là tout s'explique, tout se comprend, tout devient clair.
L'Annuaire militaire, écrit-il, le rapport d(i M. le conseiller Bard, la première livraison des Mémoires d'Esterhazy avaient déjà établi que le Uhlan et Henry étaient de vieux camarades, des amis intimes de A'ingt ans. Voici M. Jules Roche cjui, après avoir déposé sous la foi du serment, remet à la Cour de Cassation une liasse de lettres d'où il résulte qu'Henry n'avait point de secrets pour Esterhazy, qu'Esterhazy, dans les années qui suivirent la
condamnation de Dreyfas, avait du principal agent, souschef, puis chef du bureau des renseignements, tous les renseignements qu'il voulait, et qu'Henry était le débiteur d'Esterhazy.
...Cavaignac s'fst flatté d'avoir, en arrachant à Henry l'aveu de son faux, rendu plus de services à la cause de la Vérité et de la Justice que nous tous ensemble. Service d'ailleurs involontaire imposé par des circonstances plus fortes que lui, par les révélations cV Estcrhazy devant le conseil d'enquête. Mais Cavaignac, par sa lettre à M. le président Lœw, a rendu un autre service, non moins important. En prouvant que l'agent qui avait apporté le bordereau était connu d'une vingtaine de personnes, il a détruit la première affirmation favorite d'Henry, qui jurait avoir été seul à le connaître. J'en conclus alors que lautre affirmation de ce menteur invétéré était aussi un mensonge.
Et, en effet, c'était un mensonge.
Le bordereau n'a pas été remis à Henry : il ï a été au colonel Sandherr et à son sous~clief, le commandant Cordier. Celui-ci Va dit, raconté, attesté à vingt personnes qui en déposeront au besoin, dont la langue fut déliée par mon article. Le bordereau, qui n'était déchiré qu'en peu de morceaux, fut vite reconstitué par Sandherr et par le commandant Cordier. Et, tout de suite, la folie antisémique de ce paralytique général Sandherr, accusa Dreyfus. Sa haine des Juifs était telle qu'il avait précédemment supplié le général de Miribel de ne pas recevoir Dreyfus à l'Etat- Major, tous ces Juifs étant des traîtres ». Le général de Miribel lui avait sèchement imposé silence. Mais Miribel était mort. C'était Boisdeffre qui tenait sa place.
Il ne suffisait pas de crier tout de suite : « C'est Dreyfus! » Il fallait encore des preuves, des semblants de preuves. Comme il avait tout de suite été admis, érigé en dogme, que le traître ne pouvait être qu'un officier d'Etat- Major, le bordereau fut communiqué à tous les chefs et sous-chefs du bureau, pour qu ils cherchassent si cette écriture ressemblait à celle de l'un ou l'autre de leurs officiers. Tous répondirent négativement. Mais Henry avait, du premier coup d'œil, reconnu l'écriture de son ami, complice et créancier, Esterhazy. Et la fureur antisémique de Sandherr n'eut pas désormais de plus sûre, de plus passionnée auxiliaire que la terreur d Henry, tremblant pour sa peau.
532 VEnS LA ItliPARATIOX
Puis, lorsque tous les savants artifices de son compère du Paty de Clam vinrent échouer contre les tranquilles réponses de Dreyfus, un coup d'éclat devint nécessaire pour forcer la main au ministre :
Ce fut Henry qui, alors que le secret le plus sévère sur l'arrestation de Dreyfus avait été prescrit par Mercier, alors que le général Saussier lui-même l'ignorait, alors que Mme Dreyfus, sous le coup des menaces horribles de du Paty, avait juré de se taire, ce fut Henry qui porta la nouvelle de l'arrestation de Dreyfus et le nom de l'officier juif à la Libre Parole.
\\ déchaîna la tempête. Et, après l'avoir déchaînée, il l'alimenta, sans se lasser, de fausses nouvelles, des plus abominables mensonges. Dreyfus, à peine nommé, fut condamné . Qui ne s'en souvient ? Et Mercier capitula devant Drumont. Pour que Mercier reste ministre, il faut que Dreyfus soit étranglé. Saint-Genest, au jour le jour, a raconté ces choses dans des pages qui resteront.
Enfin Henry, devant le conseil de guerre, où il a réussi à se faire déléguer par Sandherr à la placé du commandant, Cordier, Henry jure devant le Christ qu'il sait d'une autorité impeccable qu'un officier du deuxième bureau trahissait et que cet officier, c'est Dreyfus.
Dreyfus est condamné. Le traître est en pleine sécurité, au cœur de l' Etat-Major.
On pourrait croire qu'après une aussi chaude alerte, Henry aurait jugé prudent de renoncer à son métier. Oui, mais Esterhazy est là, qui le tient par sa dette, par sa complicité, par tous les crimes commis pour faire condamner Dreyfus. La déportation de l'innocent, de celui qui est devenu le Traître par excellence, c'est d'ailleurs la sécurité. C'est au moment où le métier va devenir le meilleur, le plus sûr, le plus profitable qu'on y renoncerait! Et Henry se remet à l'œuvre avec Esterhazy. C'est pendant cette année que les deux traîtres et Schwarzkoppen firent leurs plus belles récoltes, Schwarzkoppen de renseignements, Henry et Esterhazy d'écus,/)/-ès de cent mille francs.
Je sais aujourdhui, depuis quelquesjours,que cette complicité n'a été si longtemps un mystère que pour nous. // y a des mois et des mois quelle est connue à Saint-Pétersbourg, à Berne, ailleurs encore.
VF.nS LA RKPAHATIOX oMi
Survient rafifaire « du petit bleu », et avec ce document, l'apparition du colonel Picquart.
Puis, un beau jour, en labsence dllcnry ou par suite d'une négligence de sa part, le petit bleu parvient au colonel Picquart. Et voilà Esterhazy découvert. Et, de nouveau, tout est perdu, si Picquart lui-même n'est pas, à son tour, sacrilié comme l'a été Dreyfus.
Que faire ? Miner Picquart auprès de grands chefs peu désireux de rouvrir l'affaire Dreyfus. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi préparer l'opinion, la mettre en garde contre le justicier, contre la justice. De là l'article de r Eclair, la révélation des pièces secrètes, le nom de DreyfuS substitué, par un faux cynique, à l'initiale D.
En effet, cette publication porte; seulement, le bruit qu'elle fait a mis d'autres en goût. Sur quoi, quelqu'un qui n'est ni Henry, ni du Paty, porte au Matin le fac-similé du bordereau. Et voilà l'écriture rendue publique. C'est ce jour-là, pendant que le Uhlan courait affolé sous la pluie, que .Sch^varzkoppen, qui reconnaît l'écriture de son homme, comprend pour la première fois que Dreyfus a été condamné pour le crime d'un autre. Il le dit à Panizzardi, sans nommer cependant Esterhazy. Celui-ci n'ose plus retourner à l'ambassade de Prusse, L'ère de la trahison est finie.
Il ne reste plus à Henry qu'à fabriquer ses faux contre Drevfus, pour se couvrir :
C'est alors qu'Henry risque le tout pour le tout et fabrique son faux, à la veille de linterpellation Castelin. Billot en est dupe, et Boisdeffre, ou ils feignent de l'être, et l'on sait le reste : toutes les machinations contre Picquart, plus tard contre Mathieu Dreyfus et contre Scheurer-Kestner . Ici, le hasard sert merveilleusement Henry. Du Paty est l'ennemi personnel de Picquart, parce que Picquart sait tout ce dont il est capable, toutes les vilenies qu'il a commises au Ministère et ailleurs. Henry, dès lors, n'a presque rien à faire que de laisser faire du Paty, Puis, d'autres se mettent à l'œuvre, pour d'autres raisons, moins tragiques, mais tout aussi atroces. Il reste dans l'ombre; quand il en sort, c'est pour jouer au soldat de caserne qui s'emporte et qui sacre. Et parce qu il y a une justice immanente, il faut, pour perdre Henry, Esterhazy. Esterhazy n'a dé-
534 VERS LA RliPARATlON
-nonce que le faux. Mais, demain, peut-être, il dénoncera la trahison. Alors, Henl'v se tue...
Je n'ai pu résister au désir de mettre sous les yeux du lecteur toute la chaîne serrée des lumineuses déductions de M. Joseph Reinach.
Quel supplément de clarté, quand je trouve dans te Radical une note, « qui émane d'une personne fort au courant », où il nous est annoncé que l'enquête de la Cour de Cassation aurait déjà réussi à mettre en évidence la trahison du colonel Henry :
Les juges de la Cour suprême auraient déjà fait connaître les résultats de leur enquête en ce qui concerne plus spécialement cette nouvelle piste, s'ils n'avaient le devoir de s entourer de tous les éléments capables de dicter leur décision.
Il a été établi que le colonel Henry dépensait trente mille francs par an, alors qu'il en gagnait à peine sept à huit mille; et l'on a été amené à rechercher la source de ce « su])plément » de recettes. C'est toujours l'éternelle question : cVoù vient V argent? tt, lorsqu'on peut la résoudre, on a mis la main sur une portion de la vérité.
On a fait état des dépenses considérables que le colonel Henry effectuait si délibérément et l'on en est arrivé à cette conclusion qu'il recevait de l'argent de l'étranger. On a également recherché parmi les personnes qui gravitaient autour de l'auteur du faux patriotique celle susceptible d avoir pu lui servir d'intermédiaire et 1 on s'est naturellement arrêté au nom d'Esterhazy.
L'affaire est claire et tout s'explique : et le bordereau, et les fuites du Ministère et la condamnation de Dreyfus, même — et surtout — le suicide du colonel Henry. A cette heure, on comprend l'affaire Dreyfus. Il y avait à la tête du bureau des renseignements un officier de fortune, besogneux, ne possédant pour toutes ressources que les appointements de son grade. Cet homme a fait argent des pièces dont il avait la garde.
Au moment où les exécuteurs testamentaires de Henry prétendent faire condamner Picquart au nom] de leur client, avant que la vérité totale puisse être]
VERS LA nKPAUATION 535
connue, il est bon de réconforter les amis de la justice et de la vérité, en leur mc^itrant qu'ils n'ont pas seulement servi des principes abstraits, des idées, 'èomme on dit si dédaigneusement aujourd'hui dans le monde qui se vante d'être pour la force contre la pensée. Les idées ne sont rien que des laits généralisés. Si elles sont justes, les événements sont tenus de s'y adapter, et le serviteur de l'idée devient ainsi — quel qu'il soit — un serviteur de l'humanité ellemême.
Nous avons aimé la justice et nous avons combattu pour elle. Piésultat : un innocent va cesser de souffrir. T^es siens ne connaîtront plus l'affreuse morsure de l'iniquité. Picquart, qui se dévoua pour le sauver, à son tour sera sauvé par la clameur publique, tous les jours grandissante, qui atteste que l'honneur de la France est engagé dans la bataille à la suite du héros. Les traîtres seront connus, flétris, les coupables de tout rang punis selon les lois, les incapables seront chassés, et la France, plus forte, mieux servie, contente d'elle-même, retrouvera parmi les peuples le grand renom des temps passés.
7 décembre 189?.
Pour la paix civile.
Si j'en croyais le langage des partisans de Henry et d'Esterhazy, nous serions aux portes de la guerre
536 VERS LA HÉPAliATION
civile. Déjà lui détraqué a tiré deux coups de revolver dans un mur. Un autre préconise la matraque, tandis que son camarade annonce des coups de fusil, et qu'un dernier propose de faire descendre les officiers dans la rue.
Je comprends très bien le besoin de diversion que peuvent avoir les insensés qui, faisant la parade du patriotisme échevelé, se trouvent avoir pour clients des traîtres et des faussaires, sans parler d'une tourbe de criminels auxiliaires. Il est indéniable que la guerrecivile les tirerait d'affaire, tous ces gens. Alors, on ne raisonne pas, et chacun sait que le raisonnement n'est pas de leur ressort. On a de bons fusils, de bons canons pour reprendre l'Alsace-Lorraine ; on va les essayer sur ceux qui réclament la justice, la loi, et autres inventions byzantines. Justement, ils n'ont rien que des parapluies à opposer à tout cet appareil de guerre. On peut y aller sans trop de risques et gagner des croix à bon compte. Ah! vous voulez de Ta jus-, tice et de la loi, mes gaillards, on va vous en donner. Feu. Boum. Boum. Rran. Tiens! Ça meurt avec insolence, comme au temps du fusilleur de Mun, qui se vengea sur des Français prisonniers d'avoir superbement capitulé devant les armées allemandes. Allons! quelques mitrailleuses supplémentaires, et qu'on en finisse avec toute cette charogne pensante ! Tous morts? Plus un bruit? C'est bien. Au charnier toute cette « intelligence » ! Maintenant, nous avons une patrie.
Tels sont les rêves de ces prétendus bons Français, qui, ne pouvant régner que sur l'inintelligence, ont pour seul idéal d'anéantir la pensée à coups de mitraille. Nous qui avons un but directement contraire, nous qui nous proposons de fortifier parmi les hommes les rudiments de justice, insignes dans leurs paroles et de médiocre effet dans leurs actes, pourquoi nous ferions-nous les complices de Vinintellectualité clérico-césarienne, en nous prêtant au jeu si naïvement dévoilé?
VERS LA RÉPAHATION 537
Nous n'avons pas h en faire mystère, nous ne poursuivons pas moins qu'une révolution. Mais nous n'en sommes plus au temps où la révolution ne se pouvait concevoir c[u'à coups de fusil dans la rue. Ces sortes de révolutions, il faut bien le dire, n'ont pas donné ies magnifiques résultats attendus. Ce que nous voulons faire est infiniment plus redoutable, car nous méditons de chancrer non seulement le nom des choses, mais les choses elles-mêmes.
Et le plus étonnant, c'est qu'il ne nous paraît pas nécessaire de tuer personne pour ce résultat. Nous ne cherchons, au contraire, qu'à développer le maximum de vie juste et libre dans l'universalité de nos concitoyens. Tuer un homme ne nous semble pas un moyen de faire la patrie meilleure. Il nous parait plus utile de déboucher, s'il se peut, les intelligences fermées.
C'est que nous comprenons nos adversaires, tandis qu'ils ne peuvent pas nous comprendre. Pour nous expliquer, il faut qu'ils nous supposent vendus, les imbéciles I Et quand on leur demande des preuves, leur infirmité mentale ne trouve qu'une réponse : <c II n'y a pas d'autre explication possible d'opinions contraires aux nôtres. » Si. Il y en a d'autres, messieurs, je vous assure. Au premier rang, votre propre incapacité de penser, de critiquer, de juger par vousmêmes. Pour nous, qui abordons ces problèmes avec un esprit libre, et qui considérons l'évolution humaine de la barbarie meurtrière à la conciliation des droits de vivre, rien n'est plus aisé que de vous mettre — sans qu'il soit besoin de vous faire outrage — à votre véritable rang dans l'échelle d'humanité.
Vous êtes des rés^ressifs, tout simplement, d'incultes barbares qu'il suffirait de renvoyer à l'école, si vous n'aviez, par-dessus tout, la haine d'apprendre. Loin qu'Esterhazy et Henrv vous fassent reculer d'horreur, vous vous sentez invinciblement attirés vers eux, comme vers tous les complices galonnés, parce que ces criminels sont de parfaits représentants de la brute
538 VERS LA RKPAUATIOX
irraisonnable. C'est un état d'esprit qui fut explicable il y a beaucoup de siècles, et qui n'est plus maintenant, malgré sa prétention de dominer le monde, qu'un vestige des temps passés.
Les sophistes qui ont accepté la charge, assez honteuse, de légitimer le triomphe de la force — en des développements de pensée qu'ils retournent contre la pensée — sont des auxiliaires dégradés des pires instincts de la bête huniaine. Il ne dépend pas d'eux,^ par bonheur, de changer la donnée du problème. Il faut que la force vienne à bout de l'esprit humain (dont l'idéalisme fut si odieux à Napoléon), ou que l'intelligence maîtrise la force, la discipline, la mèthodise.
C'est bien ainsi que l'affaire Dreyfus-Esterhazy- Picquart a posé la question, comme en témoignent les merveilleux propos que nous avons recueillis : « Je suis pour la force contre la pensée», « Innocent ou coupable, que Dreyfus reste au bagne », « ^ ive le patriotisme des imbéciles! » etc., etc.
Nous sommes du côté de l'idée. Nos adversaires, Didon en tête, chantent la vertu du coup de sabre, l'Eglise tenant la poignée. Comment s'étonner, dans ces conditions, qu'on nous provoque à la guerre civile? Rien n'est si naturel de gens incapables de comprendre une manifestation d'humanité supérieure à un coup de canon. Seulement, ceux qui ont un idéal précisément opposé, ceux qui attendent leur triomphe de l'évolution de la pensée humaine, n'ont jamais accepté, dans 1 histoire, de s'en remettre au sort des armes que lorsque toute puissance de droit, tout pouvoir de justice se refusait de parti pris h les entendre.
Il s'en faut beaucoup, à cette heure, que tel soit notre cas. Nous avons demandé justice et on nous a couverts d'injures, et les pouvoirs publics se sont détournés de nous, et la foule nous a reniés, et des juges et des jurés ont condamné Zola par le moyen d'un faux suivi d'un long cortège de mensonges. Mais nous avons eu confiance en l'esprit de la France et, chaque
VEnS LA RKPARATION 530
jour, aux indiftérents, aux braves gens trompés, nous n'avons cessé de crier : Justice ! Justice !
Et nous avons été entendus. Et un pouvoir de justice s'est trouvé pour accomplir son devoir, qui est de donner raison à ceux qui ont raison. Que pourrions-nous souhaiter de plus, aujourd'hui ? La justice n'est pas faite encore, mais nous savons qu'elle va se faire. Nous sommes contents. Notre œuvre n'est plus que de débroussailler la route de la vérité en marche, d'aider les juges dans l'œuvre de réparation.
C'est ce que nous essayons de faire, chacun suivant ses moyens. C'est pourquoi nous nous sommes si résolument opposés au crime qui se préparait contre Picquart, non pour Picquart, dont la condamnation passagère aurait fait à brève échéance le triomphe plus éclatant, mais pour notre pays à qui nous avons voulu précisément épargner les tumultes de la rue, les violences mortelles à la justice sereine.
Notre patriotisme conçoit la guerre civile comme une atteinte faite à la patrie, et la paix publique comme la condition première de notre victoire de justice et de vérité. Car nous marchons à la conquête des esprits, et il n'y a pour cette grande expérience qu'un outil sûr : la raison. S'il nous est donné de mener notre œuvre à bien, sans faillir à notre devoir, sans faiblir dans notre tâche de tous les jours, nous aurons fait, comme je disais, une révolution : une grande révolution, qui n'aura coûté ni sang ni larmes, et qui, pour triompher de la haine des sots, n'aura besoin que de leur pardonner leur sottise.
8 décembre 1808.
540 VEHS LA KÉPARATION
La folie passe.
Décidémenr, la folie passe. On commence à rencontrer des gens qui peuvent parler des « affaires en cours )) sans tomber en épilepsie. Il se trouve des journalistes, jadis patriotes de la suite d'Esterhazy, qui reconnaissent maintenant que s'il n'y avait aucune preuve contre Dreyfus, il deviendra très difficile de le garder au bagne. INI. Georges Berry n'en est pas encore à cet état d'esprit. Pourtant on voit des députés jusqu'ici farouchement muets sur « l'Affaire », devenus subitement très loquaces... dans les couloirs. Quelques malins ont même répandu leurs patriotiques angoisses sur le marbre de la tribune, et je me délecte chaque jour aux leçons de dveyfusardisme que me donne le zèle de M. Poincaré sur les murailles. M. Barthou a fait un vœu pour la justice, qui est enregistré dans le Temps. Nos législateurs en sont là d'être déjà capables d'exprimer des souhaits dans la presse. Cela ne rappelle encore que de très loin les « excès » de la Convention.
Quoi qu'il arrive, on ne pourra pas reprocher à MM. Brisson et Poincaré d'avoir fait la revision. On ne pourra pas dire non plus qu'ils l'aient empêchée. Leur mentalité est à ce point représentative qu'en dépit d'eux-mêmes ils évoluent avec toutes les majorités. On n'est pas plus suffrage universel.
La situation de ]\L de Kérohant est tout autre, comme celle des quelques royalistes qui l'ont précédé ou suivi
— parmi lesquels mon vieil ami, Charles Bocher, ancien soldat d'Afriquo et de Crimée — et même des <leux ou trois curés qui se hasardent h protester contre l'iniquité. Si ceux-là ont eu besoin d'assez longues réflexions, c'est que toute la hiérarchie romaine a pesé sur eux de son poids écrasant, c'est que toute l'organisation royaliste — duc d'Orléans en tête — s'e«t efforcé de tout son pouvoir d'arrêter les revendications de justice.
Par l'injustice il semblait que l'on put conquérir ce qu'on appelait improprement « l'armée », et ce qui n'était au Ibnd qu'une caste de parade. A ce prix l'Eglise et le roi n'estimaient pas payer trop cher leur prise de possession de la France. Pour le « roi » on peut l'excuser, il est jeune, ignorant, présomptueux, embêté par Félix Faure qui lui chipe ses singeries, il voudrait recevoir Gyp en son palais et signer de sa main l'ordre a Marchand de quitter Fashoda.
Pour tant de joie, qu'est-ce que le supplice d'un Juif, s'il faut cette pâture aux foules qui tuèrent Jésus pour sauver Barabas? Le cas du pape n'offre point ces circonstances atténuantes. Il est tout simplement, cet homme, le représentant de la Divinité sur la terre, c'est-à-dire le vrai, le beau, le bien, le sublime et tout ce qui s'ensuit. On m'accordera que c'est une fonction assez haute, et qu'il en découle des obligations importantes, au premier rang desquelles je mets le devoir de combattre l'injustice, et l'enviable privilège de jeter dans nos batailles le cri de pitié. Moi, mécréant, si j'avais vu cela, j'aurais admiré. Hélas ! J'ai vu tout le contraire. Le Pape-Dieu n'a rien dit. Le Pape-Dieu qui avait laissé massacrer sans une protestation trois cent mille enfants du Christ par le sultan turc, est demeuré muet devant Mme Dreyfus, Juive, implorant l'arbitrage de sa bonté. C'est peutêtre très politique, ce n!est pas divin, et quand on est le délégué de la Divinité, c'est du divin que l'on •doit fournir.
Et puis, est-ce bien politique en fin de compte?
542 VEUS LA KÉPAHATION
Rien ne semble moins démontré. Le pape et le roi se sont laissés hypnotiser par BoisdelTre, les pauvres! Ils ont cru bonnement que derrière Boisdeiïre il y avait l'armée, et ils n'en ont pas demandé davantage, BoisdelTre se faisait le complice d'Esterhazy : ils ont crié : FiVe Esterliazy — vous vous en souvenez, prince Henri d'Orléans — et ils ont pris le ciel à témoin que c'était la forme suprême du patriotisme français. Ils n'avaient, dans ce beau calcul, oublié que la France elle-même, tenue pour quantité négligeable, par ces puissants seigneurs devant qui les hommes ne sont rien. Or, si la France a parfois des somnolences, l'histoire nous montre aussi de beaux réveils, quand, aux plaintes des opprimés, répondent les trompettes de justice dans l'air.
Même si nous n'avions pas été sûrs de la France, nous aurions livré le combat pour le droit et pour la vérité, sans nous inquiéter de savoir quelle en serait l'issue. Mais nous savions bien que la France viendrait, l'avant toujours trouvée dans le parti de l'idéal Et elle vient, en ejffet, comme nous l'avions prévu. Et voici même qu'échappant au joug du prêtre et du roi, des Français catholiques et royalistes annoncent magnifiquement qu'ils sont pour la justice et pour la vérité. Ilélas! leur parti ne leur répond pas par des cris d'enthousiasme. Quoi d'étonnant, après le ridicule « Nous ne permettrons pas » du chef de la maison d'Orléans!
Pourtant, l'opinion s'émeut dans les rangs de la monarchie, et le Soleil publie une lettre à' un ciel orléaniste, qui ne signe pas pour éviter d'affliger son roi plus qu'il n'est nécessaire. Cet orléaniste-là se réclame, bien entendu, de la Révolution, marquant bien ainsi l'origine profonde du mouvement actuel de l'esprit français. Et ce « fils et petit-fils d'officiers o-énéraux », qui a le nom de son grand-père inscrit sur l'arc de l'Etoile, déclare que « les dernières poursuites contre le colonel Picquart (qu'il ne veut ni innocenter ni incriminer) ont achevé de révolter, dans
VERS I.A IIKPAHATION 543
les partis les pliîs opposés, ceux qui avalent réussi à i<ardcr, dans cette triste aflalrc, quelque sangfroid, (juelque esprit de justice et d'impartialité ».
J'eniegistre avec grand plaisir ces bonnes paroles (jue les anonnés du Soleil — à commencer par le duc d'Orléans lui-même — vont pouvoir méditer à leur aise. J'en attends un grand bien, et je me dis que lorsque les politiciens de la République verront les monarchistes eux-mêmes se prononcer pour la justice impartiale, l'idée leur viendra peut-être qu'ils peuvent se risquer timidement à faire de même. Ce serait tout un bouleversement dans l'Etat : la fin de la politi([ue de mensonge et de fourberie.
Toutefois, je suis obligé d'avouer que cela ne s'annonce pas pour demain. Dupuy ne disait-il pas, l'autre jour, à Fournière, qu'il allait demander le renvoi il un mois de l'interpellation sur l'affaire Picquart ? Il s'agissait d'éviter le conflit entre la Cour de Cassation et le conseil de guerre. Qu'est-ce que cela peut faire il Dupuy, qui louche du côté de la faction cléricomilitaire? L'antisémitisme lui est sacré, à cet homme de bien qui propose d'amnistier les fraudeurs, et les auteurs des violences meurtrières d'Alger, mais prend soin d'excepter Zola de sa clémence .' Croyez-vous que l'histoire s'occupera de l'opinion de Dupuy sur Zola, ou de l'opinion de Zola sur le tas de Dupuys grouillant sur notre République maladive?
Mais Frevcinet peut-être est le plus beau de tous, prenant plaisir à sacrifier sous la force l'intelligence. Il a au 94'" de ligne un colonel Parisot qui, au lieu de regarder vers la frontière, croit que le devoir militaire est de menacer de « feux de salve » les Français. Cet officier, en révolte ouverte contre les règlements de l'armée, condamne à la prison les soldats coupables de lire un journal qui ne lui plaît pas. Cela est contraire au droit, cela est contraire à la loi. Croyez-vous que Freycinet, qui d'un mot pourrait faire rentrer ce colonel dans l'ordre, conçoive la pensée de . rappeler ledit militaire au respect des lois? L'idée ne
544 VERS LA KKPAnATION
lui en vient pas, et, si vous lui en touchiez un mot, il vous dirait qu'il ne connaît pas cette atTaire.
Comme il lui est arrivé, chaque fois qu'il a pris le pouvoir, cet homme est en train de se perdre dans les détours de sa propre fourberie. Autrefois, il avait l'art de flairer le vent. Que lui reste-t-il de ce don ? Il se doute bien qu'un revirement est en train de s'accomplir, puisqu'il envoie Lagrange de Langre demander grâce dans les journaux « dreyfusards ». Mais, il ne comprendra jamais la force de l'idée. Mettezvous donc à la fenêtre, Excellence. Je vous dis que la folie passe. Les orléanistes eux-mêmes sont étonnés de vous. Demain nous serons tout le monde. Quel ennui si vous ne vous trouviez pas du côté des plus forts !
9 décembre 1898.
La justice prévaut.
Nous n'avons pas de Gouvernement, mais nous avons des iuîres. Chambres et ministres nous voyant courir à un conflit sans issue, et reconnaissant qu us avaient le pouvoir de prévenir le mal, n'ont rien voulu faire. Il a fallu la demande en règlement déjuges pour que la redoutable crise nous fût épargnée. « Zurlinden a droit à une part de honte complète, dit très justement Bradamante dans la Fronde, et aussi Freycinet et Dupuy également. Il ne faut pas faire tort non plus
VEItS I.A luiPARATlON 7)^b
à la Chambre et ce n'est pas sa faute si l'assassinat du colonel Picquart n'a pu (>tre consommé. Ce n'est d'ailleurs la faute de personne. Traîtres, faussaires, gouverneur, ministres et députés, ont fait en conscience ce qui était humainement ou bestialement possible et il n'a dépendu, ni du zèle des uns, ni de la lâcheté des autres, que le crime du crime ne s'accomplisse. »
Grâce à la Cour de Cassation, le crime ne s'accomplira pas. Picquart ne sera pas jugé avant que toute la vérité soit connue. 11 était temps d'arrêter le forfait. Le rapport de M. Atthalin et le réquisitoire de M, Manau. ainsi que l'ordre de mise en jugement, nous en apprennent de belles sur le procès qui était en voie de préparation. L'ordre de mise en jugement, entre cent actes de folie, paraît mériter la place d'honneur.
De quel crime est accusé le colonel Picquart? (( D'avoir fabriqué ou fait fabriquer « le petit bleu » dans le but d' établir frauduleusement la culpabilité du commandant Esterhazy , unanimement acquitté par le 1" conseil de guerre, y^ Voilà où en sont nos juges militaires. Ils ont acquitté un traître dont le crime est aujourd'hui prouvé de vingt façons, et, plutôt que de reconnaître leur faute, ils prétendent condamner comme faussaire l'officier qui, dans son service, a découvert la trahison. Toute la France, tous les pays civilisés le savent. Toute la France, tous les pays civilisés le crient. Seuls, Tavernier, Foulon, Zurlinden et les juges de Zurlinden ne veulent pas le connaître, refusent de le voir.
Ils osent, dans leur inconscience, opposer à Picquart, quoi? L'innocence d'Esterhazy. Ils reprochent à l'officier français, dans l'exercice de son devoir, d'avoir voulu porter préjudice au traître. Et ils s'imaginent que, parce qu'ils auront écrit cela, noir sur blanc, et que des juges dûment galonnés auront contresigné la chose, l'absurdité deviendra l'expression pure et simple de la vérité. Ils croient, ils peuvent croire que toute la France et l'opinion du monde civi-
54() VEliS LA liKl'AitATION
lise vont se soumettre à cette imbécillité monstrueuse, dont le seul énoncé est un défi à la raison humaine. Voyons! Il doit y avoir une limite, au delà de laquelle la bêtise devient crime de lèse-humanité chez le détenteur d'autorité publique. Pourra-t-on jamais concevoir que, voulant perdre Picquart, on ait, après deux ans d'efforts, abouti à cette insanité de le mettre en balance, dans l'opinion publique, avec l'homme le plus vil et présentement le plus déshonoré de toute la terre? Comment arriver à comprendre qu'on ose dire aux Français : « Entre Picquart et Esterhazy, choisissez? » Le choix est fait, messieurs, et s'il est des soldats capables de se prononcer pour Esterhazy, ils resteront seuls, la main dans la main avec le traître.
On prête au lieutenant-colonel Foulon ce propos : « Ah! si je pouvais publier le rapport du capitaine Tavernier! » Soyez tranquille, colonel, il faudra bien que ce curieux document soit publié un jour, et, pour moi, d'après ce que j'en connais, je ne crois pas qu'il soit de plus complète justification de Picquart.
Car il ne faut pas crier qu'on vous enlève Picquart, ô juges militaires, on vous le laisse, et vous serez bien obligés, à votre dam, de le juger quelque jour. Mais ce jour-là, la vérité, toute la vérité sera connue. On ne pourra plus entasser mensonges sur faux et faux sur mensonges, pour faire croire que l'innocent est un traître, que le traître est innocent, et que la pièce fabriquée contre Picquart par les faussaires et les traîtres a été fabriquée par Picquart, dans la vilaine pensée de nuire (.') aux traîtres et aux faussaires. Ce jour-là, on jugera Picquart, mais on sera tenu de le juger suivant ce qui est, et non pas suivant ce qui n'est pas, comme on allait le faire aujourd'hui.
C'est bien de là que viennent les fureurs de la faction clérico-militaire qui se déchaîne de toute sa violence contre les juges, coupables, pour avoir barré la route au crime, d'être « vendus à l'Allemagne ». Songez donc. La Cour de Cassation possède un document en date du 17 août 1894 qui achève d'établir, sans
VERS LA RKPARATION o'i /
contestation possible, que le bordereau est bien tl'Esterhazv. Il faut être vendu à l'Allemagne, n estce pas? pour montrer la preuve que le véritable traître est le Uhlan, découvert par Picquart, et innocenté par un conseil de guerre sous la criminelle pression de BoisdefTre et de Billot, à qui la justice demandera des comptes.
11 iaut être vendu à l'Allemagne apparemment, pour établir que la poursuite correctionnelle contre Picquart considère le « petit bleu « comme authentique, tandis que la poursuite militaire considère le même document comme un faux, et qu'il y a plutôt contradiction entre ces deux manières de voir. Il faut être vendu à l'Allemagne, n'est-ce pas l'évidence? pour alléguer qu'il y a contradiction à condamner Picquart pour avoir fabriqué le « petit bleu », et en même temps pour avoir montré h Leblois cette même pièce iiUéressantla défense nationale^ alors que, si elle est un faux, elle n'a plus au point de vue de la défense nationale aucune valeur?
Il faut être vendu à l'étranger, c' est clair, pour découvrir que le même acte (communication de pièces à Leblois), poursuivi devant deux juridictions, est qualifié délit par l'une, et crime par l'autre. Et c'est r « livrer les secrets de notre défense à Guillaume II » que d'essayer de mettre un peu d'ordre dans ce gâchis par la constatation de la vérité, si cruelle aux faussaires et à ceux cjui se font imbécilenient leurs complices.
Ces forfaits de la Cour de Cassation sont d'autant plus révoltants que le grand Zurlinden avait déployé contre Picquart une stratégie à faire trembler Guillaume II. Et Picquart n'a pas tremblé, le lâche, et la Cour de Cassation inflige à Zurlinden une défaite nouvelle, et derrière Zurlinden, ô terreur, je vois Félix Faure vaincu, et derrière Félix Faure, Gyp elle-même. Tout nous manque à la fois de nos colonnes fragiles. France! Que va-t-il advenir de tes maîtres, si tu fais passer la vérité avant le mensonsre?
548 VBHS LA nÉPAUATIOX
C'est là-dessus que médite Arthur Meyer en son (( patriotisme » circoncis. D'après CEcIair, l'impression au Palais est que les actes de la Cour de Cassation sont è<t>idemment inspù'és i^âr des intérêts hostiles à la patrie »• Com.iient peut-on douter d'une chose aussi claire. Mais ce ne sont pas là que des opinions de robins La robe, pour Arthur Meyer, ce n'est pas grand' chose. Oh! l'ingrat! Il avait lu le matin dans r Intransigeajit que l'armée était trop « bon enfant », de permettre aux juges de juger, et ce mot l'avaitfrappé. Il dépêcha donc à divers généraux un de ses rédacteurs, qui recueillit ce propcfs du président du conseil de guerre :
« Je vais rendre le dossier, et dès demain je monte à cheval. »
Tout autre, je crois, eût trouvé cette parole pleine de raison, et pensé que la place dun général était plutôt en selle que devant un grimoire. Tout autre se fût écrié : Bravo ! gare aux Prussiens !
Mais c'est aux Français que se trouva songer 1 ambassadeur d'Arthur Meyer, aux Français sur qui ce youpin dégradé a depuis longtemps annoncé son projet de faire pratiquer une saignée. Et voici la réponse qu'entendit le général français :
« Où cela? dans la rue^ mon gènéraU... Quel espoir! » Sur quoi le général expliqua, sans s'indigner, qu'il songeait, pour le moment, au terrain de manœuvres.
C'est M. de Frevcinet qui estîNIinistre de la Guerre. Croyez-vous qu'il fera venir son général pour lui rappeler qu'il lui est interdit de se prêter aux interviews, et pour lui faire observer que lorsqu'on lui propose de descendre dans la rue, comme un simple insurgé, il pourrait, au lieu de s'expliquer sur les recrues, faire la réponse d'un homme que révolte la pensée d'un crime?
Non. M. de Freycinet n'est pas de ces rainistres-là. C'est un chef né pour servir. Il faudrait commander. Il ruse. Il trahit la France, n'ayant dessein que de la
VF.KS LA RKPAHATION 5'l9
tromper. Tout de môme, il sera cloué au poteau de
rhistoirc.
10 décembre 1898.
Après la victoire.
L'arrêt de la Cour de Cassation marque un tournant décisif dans l'affaire Dreyfus. Quand l'immortel pamphlet de Zola eut mis la justice en chemin, ce fut pendant une année un des plus furieux combats de l'histoire. Il s'agissait d'obtenir un iuoement suivant les lois, et toutes les puissances qui se disent au service de la loi. prises de démence, s'engagèrent désespérément contre la justice et contre la loi. Jusqu'au jour où la Cour de Cassation déclara la demande en revision recevable.
Dès lors Dreyfus était sauvé, car les juges suprêmes se donnèrent le mandat de faire eux-mêmes l'enquête qui doit fatalement aboutir à la pleine lumière. Dreyfus était sauvé, mais il restait Picquart, aux mains des hommes qui ne lui pardonnaient pas d'avoir mis à nu les méfaits de l'esprit de corps. Un moment on put croire que nous allions assister à ce spectacle abominable : Dreyfus délivré, remplacé au bagne par Picquart, son libérateur. Ce jour-là encore, tous les pouvoirs politiques, toutes, les puissances sociales firent défaut au devoir. Ce jour-là encore, il se trouva la Cour suprême pour dire le mot sauveur.
550 VERS LA. RÉPAKATION
Donc, il est certain maintenant que le grand crime ne s'accomplira pas, que les violences menaçantes nous seront épargnées, que l'œuvre de justice se poursuivra dans l'ordre et dans la paix. Irréparable défaite des tenants de la force brutale. Magnifique triomphe des défenseurs de l'idée.
Ce résultat, d'ailleurs, se trouve curieusement caractérisé par l'entrevue que raconte le Gaulois, du général Jamont — applaudisseur du moine Didon coupe-têtes — avec Félix Faure, Président de la République française. Notre généralissime était allé ' se plaindre au chef de l'Etat « de la pénible situation faite aux chefs de l'armée par les circonstances actuelles ». A quoi M. Félix Faure aurait répondu que « la Constitution ne lui permettait d'intervenir en aucune façon ». Vraiment ce n'est pas la peine de se faire visite, quand on est de si grands personnages, pour tenir des propos si saugrenus.
De quoi se plaignent « les chefs de l'armée » et à quel moment ont-ils donné à ^I. Jamont fe mandat de se faire l'interprète de leurs doléances? Qui donc empêche ces guerriers de nous éblouir de leurs victoires? Ce n'est pas les membres de la Cour de Cassation, je suppose, qui ont fait Sedan, Metz, Langson et Majunga? Ce n'est ni Lœw, ni Manau qui ont organisé la défense de nos côtes au point de nous contraindre à la reculade de Fashoda. Sauf respect, j'aurais cru bien plutôt que c'était à la France de se plaindre de ses chefs d'armée, dont les prétentions augmentent à mesure que leurs états de service diminuent de valeur.
Vraiment, vit-on jamais rien de si scandaleux? Vr\ général, encore tout chaud des étreintes du moine factieux qui va prêchant la croisade des soldats contre le pouvoir civil, ose se présenter devant le chef du Gouvernement pour se plaindre qu'une Cour de justice juge suivant les lois ! Et le chef dudit Gouvernement ne le prie pas doucement de retourner à ses études de stratégie. Au contraire, il s'excuse, et déplore que la
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Constitution ne lui permette pas de mettre la Cour de Cassation sous les ordres du généralissime.
C'est que le Président de la République, le généralissime, et le moine Didon — invisible, mais présent — faisaient vraiment une belle réunion symbolique de tous les pouvoirs d'arbitraire et de violence qui viennent de succomber devant la justice. C'est que ces magnifiques personnages n'avaient à échanger, entre eux, comme ils l'ont fait d'ailleurs, que de vagues compliments de condoléance. Que chacun rentre chez soi, après cet acte de mutuelle courtoisie, et retourne à ses occupations légitimes. Ils se sont tous engagés contre la loi. La loi les a vaincus. Le plus sage est de se soumettre de bonne grâce. Rien n'empêche le Président de présider, le moine de prêcher et le soldat de préparer Austerlitz.
Voilà pour les vaincus. Quant aux vainqueurs, je ne les vois pas au bout de leurs peines. S'il ne s'agissait que de sauver Dreyfus et Picquart, ils pourraient, semble-t-il, s'en rapporter de ce soin à la Cour suprême. Mais, dès le premier jour, nous n'avons pas caché que nous osions concevoir une l^esogne plus haute.
Le mal que nous avons signalé, et qu'à force d'obstination nous avons mis sous les yeux de nos concitoyens trop rebelles à l'évidence, n'est le fait ni d'un homme, ni de quelques coupables. Cette solidarité dans la faute que tous les pouvoirs publics, civils ou militaires, ont unanimement réclamée, pour laquelle ils ont combattu, et au nom de laquelle la justice les a tous, du même coup, matés, atteste la maladie profonde d'une société où sous couleur de servir la patrie, tous les intérêts des vieilles oligarchies s'organisent en des états-majors de caste, avec l'aide de l'Eglise, pour reprendre, sous les formes de la démocratie, l'antique exploitation de la France, dont la Révolution rompit violemment le cours.
Le péril devenu grave, par ia lâcheté des parvenus de la démocratie, tristement apaisés par les honneurs
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et les satisfactions de toutes sortes qui les accompagnent. Si un homme, si dix hommes avaient été, seuls, trouvés en faute dans l'affaire Picquart-Eslerhazy, ce ne serait rien. Toute l'opinion se fût soulevée contre eux, on les eût chassés, et tout eût été dit Au lieu de cela, je le demande à tout lecteur d bonne foi, n'est-ce pas justement le contraire qui nous avons vu ? Tous les pouvoirs se faisaient cyni quement solidaires du crime, et se défendant l'un l'autre par les plus répréhensibles moyens contre la vérité qui les effare, contre la justice qui les emplit de terreur.
Je ne crains pas de dire que la France était perdue, en proie a l'anarchie prétorienne, s'il ne s'était rencontré, de fortune, un pouvoir capable d'imposer silence h toutes les puissances rebelles, et de les soumettre, bon gré mal gré, au respect de la loi. Grâce à la Cour de Cassation, la justice aura le dernier mot, le dernier mot pour Dreyfus, le dernier mot pour Picquart. A nous de faire maintenant qu'elle ait le dernier mot pour la patrie. La coalition de toutes les autorités publiques en faveur du mal a produit ce résultat inattendu de mettre en contact, dans la défense des plus hauts intérêts de la nation, les hommes de pensée et ce peuple généreux de travailleurs manuels qu'une effroyable organisation de mensonge — église, presse, parlement, armée de caste — mène, après le désastre d'hier, aux désastres, pires peut-être, de demain.
C'est un événement dans l'histoire de la démocratie que ces forces se soient rencontrées. Si elles peuvent s'entendre, organiser une action durable, le savant apportant sa lumière, l'ouvrier échauffant le spéculatif aux pressantes réalisations de justice, un grand problème sera résolu. L'idée aura trouvé son levier pour agir. Le nombre, puissance aveugle, aura trouvé son régulateur. Par ces luttes généreuses pour un grand idéal d'humanité, la France aurait mérité ce bonheur.
Tâchons de le lui conquérir. Poursuivons, sans haine contre les personnes, la grande enquête dont cette symbolique affaire Dreyfus nous apporte les éléments. Faisons Ja vérité, toute la vérité, sur les hommes, sur les institutions qui se sont mises d'ellesmêmes si remarquablement en cause. La lumière partout, jusque dans les recoins les plus obscurs. Que le peuple, tout le peuple français, voie bien ce qui est. tout ce qui est. Qu'on le lui fasse comprendre. Qu'il se pénètre de l'idée que punir les coupables n'est qu'une tâche secondaire, et qu'il faut remédier, par-dessus toutes choses, au mal social d'égoïsme solidaire dont ces culpabilités sont le fruit. Mal ancien dont la République n'a fait que généraliser les symptômes, en ajoutant aux anciennes oligarchies une nouvelle oligarchie de médiocrité gouvernante !
L'autorité, dans notre République, a fait la même faillite que dans la monarchie. A la France elle-même, dans l'effondrement des classes dirigeantes, de sauver sa liberté en donnant aux droits de chacun la garantie suprême d'une justice protectrice des faibles, et plus forte que les plus forts.
11 décembre 1898.
TABLE DES MATIERES
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