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LXXXVIII

Toute la loi.

Enquête ou pas enquête; voilà sur quoi l'on se bat maintenant. Toute la crainte des menteurs, des faussaires, des gens qui se donnaient des rendez-vous dans l'ombre avec Esterhazy pour comploter patriotiquement contre la justice avec le traître, c'est que la vérité soit connue. Ceux-là s'opposaient à la revision, on sait avec quelle énergie, et, la revision devenue inévitable, leur unique pensée est de la faire tourner court. Pour cela, pas d'enquête, car l'enquête c'est la vérité connue, les responsabilités établies, avec le châtiment inévitable.

Ainsi s'expliqjH^J'entrain de Félix Faure contre l'enquête. Ayant connu dès l'origine la violation des lois par laquelle un innocent était au bagne, avant eu la révélation des faux par le comte Tornielli, et en ayant permis l'usage (n'y a-t-il pas dans le code un article contre ce genre de crimes?) notre Président est le premier intéressé à faire prévaloir le mensonge. Il s'y emploie, le cher homme, et redoute l'enquête

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sur rafTiiire Drevfus-Esterhazy à l'égal d'une enquête sur les transports de Madagascar.

Le malheur est qu'il ne peut pas réussir. Malgré tant de précautions prises, le dossier sur Madagascar un jour verra le plein soleil. Grévy, qui était une autre intelligence que Félix, pour des fautes qui n'étaient pas siennes, a subi les pires malheurs. Je ne souhaite point h l'actuel occupant de notre simili trône de si fâcheuses destinées. Toutefois, il est temps pour lui de réfléchir avant le pas irréparable. L'affaire de Madagascar peut être encore classée.

Dans l'affaire Drevfus-Esterhazy trop de documents sont déjà sous nos yeux pour qu'on puisse espérer de nous cacher les autres. Le plus sage est de capituler. Nous ne sommes pas exigeants, bon Félix. 11 nous suffit de tout savoir. Et nous saurons tout, parce que la vérité est comme un engrenage : chaque pièce qui parait s"agrippe aux résistances et en amène une autre. Autant céder de bonne grâce. N'avions-nous pas contre nous déjà, outre le grand Félix, les juges, des soldats, les ministres, la Chambre et le suffrage universel lui-même qui. dans son indifférence, prélérait ne rien savoir? C'était une bataille, cela ! Les ministres ont cédé, la Chambre cédera, et le suffrage universel tous les jours achève de se rendre a l'évidence. Les soldats ? N'est-ce pas les servir, de demander qu'on sépare leur cause de celle des malfaiteurs? Les juges? C'est d'eux-mêmes que nous attendons la justice, et nous avons pleine confiance qu'ils feront voir a tous que la justice n'est pas un mot vide de sens dans la République française.

Alors, que reste-t-il contre nous? Félix Faure? Franchement, même doublé de Gyp, ce n'est guère. Que fera-t-il? Il mentira? C'est déjà fait. Il fera renverser Brisson? Et puis? Je le défie de remplacer Brisson par Cavaignac ou qui que ce soit de la bande Boisdeffre-Esterhazy. Il essayera contre nous de la violence? Il y a déjà songé. Mais c'est très difficile au vingtième siècle, dans l'Europe civilisée, de fonder un

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coup de force sur ce principe ([u'il est du patriotisme de maintenir des criminels de droit commun à la tête de l'armée et qu'il est de la justice que tous ceux qui déplaisent à la sainte Eglise, « innocents ou coupables «, colonisent le bagne. Félix Faure nest pas encore roi de la planète. 11 y a en Francjj^, comme au dehors, une opinion civilisée qui le juge. Alors que peut-il ? S'il me demandait mon avis, je lui conseillerais amicalement de se rendre.

Qu'est-ce que c'est que cette ridicule histoire de dossier secret que l'Etat-Major prétend soustraire aux juges de la Cour suprême? Les journaux de l'Etat- Major nous racontent que le général Roget, simple chef du cabinet du Minisire de la Guerre, aurait refusé au Garde des sceaux la communication du dossier secret. Le Gaulois rapporte que Félix Faure, en Conseil des ministres, aurait enjoint au général Zurlinden de garder le silence à ce sujet. Ce qui est certain, c'est qu'on n'a point soumis à la Cour de Cassation les pièces sur lesquelles les juges de 1894 ont réellement condamné Dreyfus. La raison qu'on en donne ingénument, c'est qu'il faut avoir une culotte rouge au derrière pour être capable de patriotisme. Henry, du Paty de Clam, Esterhazy, bons gardiens des intérêts de la France. Les juges de la Cour de Cassation, tous vendus à l'Allemagne, h preuve les araignées de M. Rochefort. Félix Faure n'ayant point encore osé se faire confectionner d'uniforme, je le vois assez embarrassé de soutenir cette thèse.

D'ailleurs, nous savons tous que le principal secret du dossier mystérieux, c'est d'être composé de pièces fausses ou de pièces a'appliquant à d'autres qu'à Dreyfus. Le fait est désormais notoire. Ce qu'on veut, en écartant ce dossier des investigations des juges, c'est manifestement de faire que la revision ne soit pas la revision, et qu'on puisse arguer, devant l'opinion publique et devant le conseil de guerre, que les juges qui auront montré Dreyfus innocent n'ont pas eu sous les yeux les preuves décisives.

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Il n'y a qu'un moyen de déjouer cette machination, hien dionc de la Compagnie de Jésus : réclamer l'applicalion de la loi qui autorise la Cour de Cassation à mettre r instruction en état par une enquête. Ce qui démontre la nécessité de cette enquête, c'est précisément qu'on n'a pas livré toutes les pièces a la Cour et que son arrêt ne peut avoir autorité qu'à la condition préalable d'un éclaircissement complet de tous les points obscurs. Cela est d'autant plus nécessaire que, si je suis bien informé, des pièces du dossier remis à la Cour font allusion aux pièces absentes et même les cnumèrent. Comment les juges pourraient-ils, sans faiblir au devoir, accepter que le droit de contrôle leur fût enlevé ?

Par cette raison et par d'autres encore, le bon lampiste Gribelin, malgré les froncements de sourcils de Félix Faure, sera tenu, l'un de ces matins, de communiquer son secret de Polichinelle aux juges qualifiés parla loi pour en recevoir confidence. Il le faut pour que Drevfus, s'il est coupable, soit définitivement flétri, eu pleine connaissance de cause. Il le faut pour que Drevfus, s'il est innocent, obtienne la réparation de justice qui lui est due. Il le faut surtout pour le peuple français, qui est, lui, certainement innocent de tous ces mensonges, de tous ces faux, de toutes ces trahisons, de tous ces crimes et qui n'a voulu la République que pour en faire un gouvernement de vérité au grand jour.

Que justice soit faite, et soudainement la paix rentrera dans les esprits. Or la justice est dans les mains delà Cour suprême, non ailleurs. La loi veut que tout lui soit connu. Obéissance à la loi, mon Président. Sinon, il serait avéré que votre cabotinage de tanneur endimanché cache de ces mauvais desseins que la France monarchiste n'a pas permis à ses rois euxmêmes, et il faudrait, vous simple rien du tout, compter avec la France républicaine.

23 octobre 1898.

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r Grandes Manœuvres.

La Chambre se réunit. Tout aussitôt, on se demande s'il reste d'autres faux à afficher sur les murailles. Si le fonds était épuisé, on ne se donnerait pas tant de mal pour empêcher la vérité d'être connue.

Ce n'est pas seulement sur la place de la Concorde qu'auront lieu les grandes manœuvres. Là, doivent se trouver aux prises les prétendus défenseurs de l'armée, et l'armée elle-même, pour l'édification des badauds de Paris. Bataille épique sans combat si les révolutionnaires ont l'esprit de demeurera la fenêtre.

Ces charges de cavalerie qui doivent vaillamment sabrer l'air ne sont là, comme on pense bien, que pour le décor. Simple emblème de la lutte furieuse pour le pouvoir, au delà de la colonnade bourbonnienne derrière laquelle le parlementarisme opère. Dans ce champ clos, le croc-en-jambe, la chaussetrape et le coup de poignard dans le dos, sont choses fort appréciées des vainqueurs.

La démocratie, qui ne peut avoir la prétention, par la vertu d'un mot, de changer l'homme subitement, commence par traîner dans la lumière crue la grande curée d'appétits dont le théâtre obscur jadis était la cour. J'aime à penser qu'il en sortira plus tard une grande leçon, comme, à Sparte, du spectacle de l'Ilote ivre. Ce qui gâte l'enseignement aujourd'hui, c'est qu'il y a trop de tentations pour trop de spectateurs. Ainsi finit la Rome antique, après avoir été

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la plus grande puissance de la terre. Dieux! détournez de nous cet auorure !

Brisson, qui a présentement le pouvoir, jure qu il n'y tient pas, et je le crois bien volontiers, car, visiblement, il ne sait qu'en faire. Tout le monde gouverne hors lui, Félix Faure, Zurlinden, Sarrien, Gyp etDrumont, qu'anime l'espritde l'Eglise. Décela Brisson gémit, tandis que ses collègues, suivant l'usage, se répandent en propos malveillants sur son compte. Aucun d'eux ne voulait la revision : ils en font de grands serments dans les coins. Pour la faire avorter selon les règles de l'art, chacun d'eux se propose. Il suffit de jeter bas Brisson sans renverser le Ministère. Un petit coup d'épaule en côtoyant un ordre du jour et c'est fait. Est-il vrai, comme on le dit, que certains radicaux non pourvus désignent M. Bourgeois pour la préparation de cet accident? Tout le monde le sait, hormis, bien entendu, M. Bourgeois lui-même. Fassent Klotz et Dujardin-Beaumetz qu'il ne l'apprenne pas trop tard !

Et tandis que, vers les marrons chauds, tous les friands Ratons allongent une patte fébrile, des Bertrands de tout poil et de tout habit qui feignent de dormir s'emplissent, immobiles, du parfum de la fête, attendent l'heure du coup de dent.

Bertrand ou Raton, M. Cavaignac? Raton décidément. Il est pressé comme s'il était vieux. C'est un jeune, figé dans un entêtement sénile contre l'évidence. Si quelqu'un avait besoin de se recueillir, il semblait bien que celiitlui. La bourde retentissante dont le bruit accompagnera son nom dans l'histoire a ridiculisé la Chambre et discrédité le gouvernement français, sans parler de lui-même. Dans ces conditions, tout le monde a le droit de parler, sauf celui qui a fait preuve d'une si prodigieuse infirmité d'intelligence. Eh bien! non. M. Cavaignac estime que son incapacité de critique lui est un titre à la confiance du Parlement qu'il a trompé, et il a résolu, n'ayant pu empêcher la revision par un faux, de s'opposer,

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par la seule puissance de sa logique, aux réparations de justice que commande la loi.

La logique de M. Cavaignac, il est vrai, n'est pas d'une nature ordinaire. Elle a pour caractère de ne tenir compte de rien, sinon des sentiments de M. Cavaignac lui-même. Objectez tout ce qu'il vous plaira, démontrez que les arguments se fonocnt sur des pièces fausses, invoquez la justice, la loi, la nécessité de preuves authentiques, le « logicien » n'en sera pas plus ébranlé qu'une souche en lorêt.

L'idée première de M. Cavaignac avait été de « dessaisir » la Cour de Cassation. Comment? On n'en sait rien, la Cour de Cassation n'ayant pas même pouvoir de se dessaisir elle-même. L'éclat de rire qui accueillit cette invention saugrenue ne fit point dévier notre homme d'un pas. 11 nous dit maintenant qu'il ne sait pas encore quelle forme il donnera h sa proposition de violer toutes les lois connues. Il a jusqu'à jeudi pour méditer la-dessus.

En revanche, il nous confie sa résolution de prouver que la revision est impossible. Pour quelle raisonne peut-on reviser? C'est qu'on ne peut révéler à Dreyfus lui-même les dires des agents qui V accusent. Et pourquoi? On n'en sait rien. C'est un axiome qui, suffisant à l'esprit de M. Cavaignac, doit suffire à tout le monde.

Ainsi la violation de la loi par Mercier en 1894 va devenir la loi elle-même. On pourra, on devra condamner un homme sans lui dire qui l'accuse et de quoi il est accusé. C'est si follement absurde qu'on ne peut pas s indigner. 11 faut rire. Si l'on en était à raisonner, on objecterait à M. Cavaignac que les nègres eux-mêmes "sont, depuis quelques milliers d'années, sortis de cette barbarie, et que, dans son système, tous les Français, y compris Cavaignac, Gyp et Félix Faure, seraient à la merci de toute la canaille espionnante. Quand on arrive à ce point d'insanité, il faut des douches, tout simplement.

Toutefois, ce qui prouve qu'il y a autre chose que

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de la folie dans le cas de M. Cavaignac, c'est l'équivoque qu'il cherche habilement à ciéer sur les pièces du dossier secret. Il ne peut pas ignorer que ces documents sont de deux classes difïerentes : ceux qui sont antérieurs à la prise de possession du service par Henry le faussaire, — lesquels ne prouvent rien — et ceux qui sont le résultat du travail personnel de cet artiste en faux.

Il doit le savoir, et cependant je veux croire qu'il ne le sait pas. Car l'idée se présenterait à lui certainement que toutes les pièces émanant d'un faussaire sont suspectes, et qu'elles ont besoin de contrôle. Le soupçon lui viendrait que le faussaire, ayant fabriqué trois faux, ait eu la tentation d'en fabriquer d'autres dès qu'il fut maître du service, pour nourrir son dossier et faire étalage de preuves convaincantes à portée des simples d'esprit. Alors il reculerait, oui, il reculerait, M. Cavaignac lui-même, devant l'acte inouï qui consiste à condamner un liojnme — • fût-ce un Juif — sur les preuves fournies par un faussaire, en posant pour principe qu'aucune vérification ne sera permise.

Reculera-t-il? Ne reculera-t-il pas? Qui sait? Reculer, quelquefois c'est manœuvrer encore.

?4 octobre 1898.

Le coup de l'Etat-Major.

Avec la complicité de l'Elysée, le coup de l'Etat- Major a réussi. Chanoine a poignardé Brissondans le

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dos. Le Gesu, qui a préparé l'embuscade de traîtrise, peut disposer de la Républi(|ue à son gré. M. Déroulède, JNI. Drumont, avec l'ensenible du parti monarchiste et clérical, et les jeunes arrivistes àe l'école de ]\I. Barthou auront la gloire de cette journée.

Au Conseil des ministres du matin, le «lovai » Chanoine n'avait soufflé mot. Le non moin' « loyal » correspondant d'Esterhazy, M. le général de Boisdelïre, était sorti tout exprès, la veiUe, pour diner avec M. le général Renouard, chef d'Etat-]Major, chargé par lui de représenter les intérêts de Henry et de du Paty de Clam dans le gouvernement de nos armées. Peu importe le lieu où les conspiiateurs se rencontrèrent. Ce qui est certain, c'est que la pensée de M. Félix Faure y fut représentée, ainsi que la volonté de cette Eglise romaine qui est, pour notre « caste militaire » la patrie.

Je passe le spectacle des manifestations du dehors. Des bandelettes tricolores au bout de quelques parapluies, des curés excitant les badauds sur la voie publique comme au bon temps des massacres de religion, des gourdins s'abattant sur les promeneurs qui refusaient de crier : « Mort aux Juifs ! » MM. Déroulède et Drumont suivis chacun d'une bande, et, pour couronner le tout, un commissaire de police assommé par les « sauveurs de Tordre « qui, pour excuser leur vivacité, osent alléguer maintenant qu'il a crié : il bas la France !

Mais tout cela n'était que la parade. Le drame se jouait dans l'enceinte législative. Là, le général Chanoine, interpellé par M. Déroulède, jetait publiquement sa démission à la tête des ministres dont il avait approuvé les votes et partagé toutes les responsabilités. La trahison était si abjecte, la canaillerie si odieuse que les modérés eux-mêmes reculèrent, et qu'un mouvement unanime des républicains se manifesta en faveur de M. Brisson. Mais le coup était trop bien monté pour que ce mouvement d'honnête indignation put être durable.

VEHS LA UEPAIIATIOX

Dans la rue Royale, la démission de Chanoine était connue un quart d'heure avant l'ouverture de la séance. Au Palais-Bourbon, des émissaires de l'Klysée parcouraient les couloirs. Ils eurent bientôt fait de rallier « le parti Barthou », cette tourbe innomable de quémandeurs pour qui la République n'est que matière à trafics d'influences, et dès lors la chiite de M. Brisson fut assurée. Pour tout dire, le Gouvernement ne se défendit pas. Après quelques paroles de circonstance, il tendit, dans une attitude résignée, la gorge au fer du sacrificateur, et attendit passivement le coup mortel.

Je ne m'attarde pas aux apparences du débat. Sarrien, à qui l'on reprochait de n'avoir pas appliqué sa ridicule circulaire, avait, en deux mots, prouvé que les étranges militaires en qui s'incarne, dit-on, « l'honneur de l'armée », avaient refusé de traîner leurs détracteurs en justice. Cela s'explique. Comment Mercier prouverait-il qu'il n'est pas coupable de forfaiture, puisqu'il est coupable de forfaiture.^ Comment du Paty de Clam prouverait-il qu'il n'a pas fait de faux, puisqu'il a fait des faux? Comment BoisdefFre prouverait-il qu'il n'a pas eu de rapports, avec Esterhazy le traître, puisqu'il était en correspondance avec lui, et qu'un document existe qui prouve que ces devix hommes complotaient pour tromper la justice et faire innocenter la trahison? Ainsi s'explique le peu d'empressement de ces messieurs à poursuivre leurs accusateurs. Tous les ordres du jour n'y pourront rien changer.

Mais qu'importent les ordres du jour ? C'est de la pâture à électeurs, La vérité, M. Chanoine l'a dite inçolontairement au pied de la tribune quand, se tournant vers la droite, il a crié : a Je suis parti parce que je ne veux pas livrer le dossier secret, qui est un dépôt sacré. » Le voilà 1 le cri du cœur ! On ne veut pas livrer le dossier secret, parce que ce n'est qu'un tissu de faux oii éclate la preuve de tous les crimes de l'Etat- Major. On préfère rendre la justice impossible en

VHnS LA HÉPAUATIÛN 34'.)

France, <^arclor un innocent au bagne, faire condamner Picquart pour le crime d'avoir dit vrai, plutôt que de révéler les ignominies d'une caste d'oligarchie jésuitico-militaire qui regarde la France comme un bien dont elle peut user et abuser à sa guise.

Quand on crut que M. Brisson aurait humajorité, il était déjà (question de brûler le dossier secret plutôt que de le livrer à des juges civils que ces fiers patriotes supposent capables de trahir, et cela par la raison péremptoire qu'ils n'ont ni plumes au chapeau, ni bottes éperonnées. Voilà où nous en sommes. Nous assistons à la révolte d'une caste militaire qui prétend se mettre au-dessus de la justice de la France. Ils ont remporté la victoire aujourd'hui, (^'est bien. Mais le combat recommencera demain, et, tant que nous vivrons, il y aura bataille.

Aous ne nous laisserons pas réduire au silence. Nous nous défendrons sans jamais faiblir. Car, en nous défendant, nous défendons la France civile, la France qui n'est rien sans la justice, la France qui, par la justice annoncée à tous les hommes, fut, il y a cent ans, porte-parole des peuples de la terre.

Que voyons-nous devant nous? Une oligarchie militaire qui nous a livrés à l'ennemi dans la guerre franco-allemande. Une Eglise cosmopolite qui n'a pas de patrie, et qui nous accuse, nous, d'être des sanspatrie. De honteux politiciens qui, pour des portefeuilles et des places aux clients dont ils vivent, trafiquent cvniquement de la justice française. Un misérable Président, instrument bafoué de toutes les forces d'ancien régime coalisées comme autrelois contre l'esprit d'égale justice entre tous les humains de toutes races, de toutes religions, de toutes classes.

Eh bien ! cela paraît beaucoup, et justement ce n'est rien. Nos pères en ont vu bien d'autres. Louis XVI valait peut-être Félix Faure. Il a rendu ses comptes. La noblesse de France avait une autre allure et d'autres états de service qu'un Barthou, qu'un Méline, qu'un Ribot. Elle fut sommée de comparaitre au

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tribunal de la Nation, et ne trouva d'autre moyen d'échapper au verdict que de s'allier avec l'étranger contre la patrie. Et tous les beaux militaires de l'ancien régime les suivirent, et quand nos volontaires en sabots leur mirent la baïonnette aux reins ce fut une déroute épique, une déroute que nous reverrons le jour où le peuple français, lassé d'être à genoux, se redressera.

Quant à nous, qui attendons cette heure, nous n'arrêterons pas la lutte pendant un moment. Dreyfus n'est rien qu'une victime du hasard entre des millions. Picquart lui-même, le noble Picquart qu'on va lâchement condamner pour avoir aimé sa patrie, pour^avoir dénoncé la trahison, Picquart ne représente qu'un tragique incident de la lutte immense. L'histoire recueillera son nom, le livrera plus tard, avec celui de Zola, aux glorifications des foules repentantes. Ainsi vont les choses. Nous ne luttons pas pour des places, ou pour des « honneurs ». Nous avons l'ambition plus haute de nous dévouer pour l'idée et de n'accepter d'autre récompense que letriomphe inévitable de l'idée, même en des jours que nous ne verrons pas.

Je vous dis qu'il faudra nous tuer pour arrêter notre protestation contre les infamies qu'on prépare. Ola même ne suffira pas. Car les menteurs, quoi qu'il advienne de nous, demeureront les menteurs, et les faussaires continueront d'être tenus pour faussaires.' Les principaux criminels sont connus. Nous les stigmatiserons encore et, après nous, ceux a qui notre exemple aura suggéré le besoin de proclamer la vérité et d'exiger la justice pour tous. Et les vaincus d'aujourd'hui seront finalement les vainqueurs, parce qu'ils représentent la cause que les homnies, pour s'estimer, ont besoin de faire victorieuse. Et les vainqueurs de ce jour couverts de honte, souillés de mépris, seront traînés sur la claie. Et il faudra que la justice triomphante s'émeuve de tant de honte, et

demande pour eux pitié.

?6 octobre 1898.

VEIIS LA HKPARATION .')Ôl

XCT

La bataille continue.

C'est le triomphe des soldats, c'est le triomphe de l'église, c'est le retour des cendres d'Esterhazy. Admirable ironie de la destinée qui donne un traîti'e pour drapeau à ces vainqueurs !

MM. Drumont et Déroulède, premiers ouvriers de la victoire, n'en profiteront pas tout d'abord. Ils ont vaincu grâce à l'abjection des modérés. Aux mod.érés, les dépouilles opimes. D'ailleurs, le moment n'est pas encore venu des suprêmes violences. Il faut paver la voie aux prétendants. Entre deux lettres à Esterhazy, agent de Schwarzkoppen en France, BoisdefFre, avec du Lac et Didon, en l'absence de Henry, prépare le grand jour.

Nous en sommes pour l'instant à la distribution de pâtée ministérielle dans les cages de la zoologie parlementaire. Dupuy, Barthou, Poincaré, Méline ont faim, et, derrière eux, leurs petits font rage. Apaise tous ces appétits, ô Félix, et puis tu les feras sauter dans tes cerceaux pour le pape, et pour le roi, ou pour toute autre chose, et lécher la semelle de Gyp très congrùment. Alors, tu appelleras l'Europe pour voir, et tu diras : «Regardez donc, c'est la France! « Tu sauras un jour, insensé, que ces criminelles pitreries se pavent.

Qui donc songea cette échéance, maintenant? Pas Félix, assurément, très fier d'avoir réussi son coup de main par la c< loyale » embûche de Chanoine. Pas

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davantaoe, nos affamés de places et à' honneurs. Tout ce monde a la fringale du pouvoir. Tous ont des parents, des amis, des clients a dents longues, sansparler de leur propre besoin d'opulentes grandeurs. Qu'importe a tous ces gens cpii servir, puisqu'il est entendu qu'une main généreuse, disposant des caisses puldiques, satisfera tous les appétits, comblera toutes les convoitises! A ce prix ils serviront qui l'on vou-dra, comme on voudra.

Les voila sous la botte de l'Etat-major. Ah ! qu'on y est bien! Quelle douce caresse éperonnée! Appuyez, nobles seigneurs, appuyez encore et toujours, sur la face, sur la poitrine et sur le ventre, partout, partout : cela leur fait tant de plaisir! Et la bénédiction de l'Éo-lise sur ces voluptueuses meurtrissures, quelles délices infinies ! Coups de goupillon et de plat de sabre mêlés, c'est trop de joie ! Et, quand il vous plaira de changer l'amusement, fouaillez, fouaillez a tours de bras tout ce lâche bétail ! Jamais vous ne lasserez cette servilité d eunuques empressés aux fantaisies du maître.

Et que dire à ces hommes! Qu'ils outragent la justice ? Mais ils ne se font piétiner que pour la joie de la piétiner a leur tour. Qu'ils maintiennent un innocent an bagne ? Cela les lait rire. Qu'ils livrent l'un des plus nobles fils de la France à la vengeance des faussaires qu'il a dénoncés ? C'est un spectacle dont ils entendent se délecter lentement, pour en savourer la jouissance.Qu'ilsdéshonorentleurpatriePIls la servent,

au contraire, puisque la patrie, pour eux, c'est le bas intérêt du jour. Qu'ils nous font une nouvelle armée de Metz et de Sedan par l'absolutisme infaillible de l'incapacité militaire? Ils n'ont besoin de l'armée que contre les citoyens sans armes pour les grandes fauchées de la rue. Que par eux le libre génie de la France agonise? Tant mieux! Ce que les maîtres de la pensée ont appelé le génie de la France, c'est l'esprit de liberté, c'est l'esprit de justice que les maîtres de la crovance romaine remplacent par l'esprit d'autorité

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