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BETHLÉEM

Le 7 avril, 1909.

Nous partons pour Bethléem, transeamus Usque Bethleem; la cité de la douce allégresse, la ville où l’on chante autour du berceau de l'Enfant- Dieu. Bethléem nos églises catholiques, avec le bœuf et l'âne, les bergers agenouillés et les mages offrant leurs présents. Bethléem, c'est le plus joli rêve de l'enfance—le petit Jésus, l'étoile miraculeuse en papier doré, suspendue à la voûte dela chapelle, et l'ange qui chante, 1à haut, dans les cieux, Gloria in Excelsis Deo! Ace nom prestigieux, toutes les images naïves, toutes les dues reviennént à notre mémoire.

Il semble que d’invisibles hautbois, que des musettes

cachées se sont mis à murmurer leurs accents joyeux, au seul nom de Bethléem : Gloria in excelsis ! Eton regarde, on fouille dans le lointain, et bientôt, à nos veux, apparaît cette ville depuis si longtemps rêvé. Il était de grand matin lorsque nous avons quitté l'hôtellerie des pèlerins ; la nuit, qui enveloppait le paysage de son mystère, donnait aux moindres rochers des aspects de forteresse et de bêtes fantastiques. On pressentait à peine l'aube prochaine. à la blancheur naissante du ciel au-dessus des montagnes, qu'on nous annonce le couvent de Saint-Elie, le tombeau de Rachel et enfin la ville de Bethléem qui s'appelait d'abord Ephrata, qui veut dire fertilité; plus tard Abraham la visita et lui donna le nom de Beth-Léchem, ou maison de pain. Elle porta également le nom de cité de David, parce qu'elle fut la patrie de ce grand roi. Son père y demeurait, et lui-même gardait les troupeaux dans les environs, lorsque Samuel vint le choisir parmi ses frères et le sacrer roi par ordre du Seigneur. C’est d’elle que parlait le prophète quand il s’écria : « Et toi, Bethléem, tu n'es certes pas la plus petite des villes de Juda, car il naîtra de ton sein un roi qui gouvernera le peuple d'Israël.» (Mich., V, 2.) Joseph et Marie ont fait ce voyage ; encore étaient-ils partis de Nazareth, distance d'environ cinq jours, à travers les montagnes de la Judée et par des sentiers à peine tracés. Ce long voyage,

entrepris dans une saison rigoureuse et dans un pays Comme la Palestine, devait être singulièrement pénible pour la jeune vicrge, fréle et délicate, surtout dans l'etat où elle se trouvait.

Selon l'usage du pays, Marie était assise sur l'âne ; d'un côté de la selle de l'animal était attachée une corbeille de feuilles de palmier contenant les provisions du voyage: des dates, des figues, des raisins secs, quelques gâteaux pétris avec de l'orge et un vase de terre de Ramla pour puiser de l'eau des sources ru des citernes. Une outre était suspendue de l’autre côté. Joseph, ayant jeté sur ses épaules un sac où étaient entassés quelques vêtements ; les reins ceints et enveloppé de son manteau en poil de chèvre, tenant d'une main le bâton recourbé, saisissait de l'autre ]a bride de l'âne qui portait la sainte Vierge.

Joseph et Marie allaient à Bethléem pour inscrire leurs noms et obéir ainsi à l'empereur Auguste qui faisait le dénombrement des peuples soumis à son sceptre.. Chacun devait aller se faire inscrire dans le pays d'origine de sa famille, (S. Luc, II, 1-6.)

Durant le trajet, les Saints époux ont dû rencontrer de nombreuses caravanes dont les riches équipages contrastaient avec leur Pauvreté, des chameaux portant des femmes enveloppées dans des manteaux de pourpre et la tête couverte de voiles

blancs, des nakas arabes poussés à toute bride par de jeunes cav aliers vêtus somptueusement, aussi des vieillards sur de belles Ânesses blanches. Telles sont encore les rencontres que nous faisons de nos jours, comme au temps de jadis, en passant sur les routes de la Palestine.

Le 24 décembre au soir, saint Joseph et la sainte Vierge arrivèrent dans la citée des rois. Autrefois, elle était assise au milisu de riants côteaux plantés de vignobles, de bois d'olivier et de bosquets de chênes verts. Ils se crurent, sans doute, au bout de leurs peines. Joseph pressant le pas se dirige aux hôtelleries ; mais les auberges sont remplies de voyageurs et, même à prix d'or, on n'aurait pas pu trouver un gîte. Marie répond par un sourire résigné au patriarche revenu tout triste auprès d'elle. Joseph pousse sa monture, erre par les places publiques et par les rues de la petite ville, espérant que quelque Bethléemite charitable lui offrirait l’hospitalité. La nuit tombe et les deux époux, se voyant repoussés de tout le monde, désespérant d’obt enir un asile dans la cité de leurs aïeux, s’avancent à l'aventure dans la campagne, éclairée par les lueurs mourantes du crépuscule.

Tout près de la ville inhospitalière étaient les restes du palais de David et la forteresse de Biroeth- Arba, où se mettaient à l'abri les voyageurs et les bêtes de somme ; là aussi les bergers cherchaïent un

VERS LA TERRE-SAINTE 135 refuge contre la chaleur, les vents et la pluie, et même un lieu de repos Pour la nuit. Le sol luimême, composé de pierres calcaires, était percé de grottes souterraines. Joseph et Marie pénétrèrent dans ces ruines, dans cette caverne qui allait en rétrécissant vers le fond et s’y installèrent pour y prendre un peu de repos.

La nuit sombre est venue. Dans les maisons de Bethléem les flambeaux sont éteints, les heureux du siècle se livrent au sommeil. C'est bien l'heure indiquée par le livre de la sagesse lorsqu'il dit : € Dans le silence de la nuit. lorsque tout sera calme, au milieu de ses ombres, votre parole toute puis- Sante, ô mon Dieu, sortira des profondeurs de votre gloire. » (Sag., 14, 18).

C'est en cette sainte nuit, c’est dans cette sainte grotte que Marie donna naissance au fils de Dieu Tout Puissant ! Ici, Joseph et Marie, transportés de joie, adorèrent le Messie attendu depuis si longtemps : les anges du ciel paraissent sur les nués ; la terre tressaille d’allégresse ! Réjouis-toi ! Puer natus est nobis, un Enfant nous est donné.

Il est quatre heures du matin, nous débarquons sur la place de l'église de la Nativé et nous sommes étonnés de voir à cette heure matinale force Béthléemites : bédouins tout armés, fellahs aux habits chamarrés, popes grecs avec leurs hauts bonnets noirs, prêtres arméniens avec leurs amples sout anel-

les, Franciscains couverts de bure ; les uns s'étaient rendus là pour nous recevoir, les autres, chacun à leur débit d'objets de piété et de souvenirs, voulaient nous en vendre et demandaient toujours par-dessus le marché le vilain bacchicke (pourboire) que tous et chacun réclament en Palestine, au grand désagrément des pèlerins.

Les rues de Bethléem sont courtes et étroites, elles montent et descendent avec toute la raideur de la pente de la montagne. L'art n'a présidé en rien à leur alignement. Les maisons sont pauvres et les habitants mal vêtus. Les hommes portent une simple chemise d’un blanc douteux qui laisse à nu leurs bras, leurs jambes et une grande partie de leurs poitrines, une ceinture de cuir leur serre les reins et ils marchent pieds nus. Ils mettent de mauvaises sandales, mais ils préfèrent s'en passer, et, au fait, cela leur est plus commode. Les femmes sont vêtues d'une ample robe en coton bleu, serrée à la taille par une ceinture, sur cette sorte de chemise flotte une double étole en laine bleue joliment brodée de rouge. Les femmes mariées se reconnaissent à une sorte de hennin tronqué, drapé d’un grand -voile immaculé. Tout autour de leur visage s’étalent, -en un lourd collier, des pièces de cuivre et d'argent» qui représentent leur pauvre dot. Avec ces quelques monnaies, elles apportent à leurs maris, paraîtil, une âme aussi blanche que leur voile. La plupart

VERS LA TERRE-SAINTE 137 sont petites et maigres, leur vie est très pénible : à elles incombe le service de la maison; elles vont Chercher l’eau, elles ramassent le bois mort dans la campagne, elles font la cuisine pour leurs paresseux maris et elles ne mangent qu'après eux; enfin, elles sont les servantes et même les esclaves des hommes.

Pour entrer dans la Basilique de la Nativité, il faut se courber : la porte principa n’ayant que quatre pieds de hauteur. La Pauvreté de l'édifice est en désaccord ayec la majesté de ce lieu le plus saint du monde après le Saint-Sépulcre. Pourquoi avoir dénaturé l'aspect de cette sainte grotte qui eut été si impressionnant. Encore, si on y avait bâti une église d'une magnificence sans pareille. Il faut s’en prendre aux musulmans, aux grecs et aux arméniens qui ont saccagé cet édifice, qui l’ont morcelé sans cesse, travaillant toujours à détruire ce qui appartient à l'église catholique. Renseignons-nous sur les premiers temps de Bethléem. Depuis Adrien, 135 ans après Jésus-Christ, jusqu’à Constantin, pendant l’espace de 180 ans, on adorait à Jérusalem l'idole de Jupiter; à Bethléem ou rendait un culte à Adonis, et dans la crèche, qui 4 entendu les vagissements du Christ-Enfant, on pleurait le favori de Vénus ( Lettres de saint Jérôme). L'empereur Constantin remplaça le temple d’Adonis par une église magnifique qui fut restaurée par Justinien et dont quelques parties sont parvenues jusqu’à

nous. Cette vénérable basilique a subi bien des invasions de barbares et d'infidèles; presque tous l'ont respectée. Les Perses en 614 ont épargné ce monument. En l'an 637, le calif Omar l'épargna également et fit une prière dans la grotte. Bien plus, pour qu’elle demeurât aux'chrétiens, il défendit aux musulmans d'y entrer plus detrois à la fois. Après avoir tenté la ruse, les grecs usèrent de violence et, en 1757, ils ameutèrent un millier des leurs, saccagèrent le temple et l'occupèrent de vive force. En vain le roi de France proteste auprès du sultan, les grecs restent maîtres de la basilique. En 1810, les arméniens intervinrent, à leur tour et enlevèrent aux Grecs le bras gauche du transept où ils élevèrent l'autel qui est leur propriété. Au moins maîtres de l'édifice, ces grecs et ces arméniens auraient-ils pu l’entretenir avec intelligence! Ils déshonorèrent l'église à plaisir.

Des mosaïques inestimables ornaient les parois; il n’en subsiste que de rares fragments;£on.y voit des figures prises de face, droites, raides, sans mouvements et sans ombres, mais le caractèrezest noble et sévère ; l'effet est majestueux à cause de ces antiques beautés. Cette église étant trop grande pour les besoins du culte des grecs, ceux-ci:ne gardèrent que le sanctuaire et le séparèrent de la nef par une horrible muraille, et ils abandonnèrent ce qui reste de l’insigne basilique de Constantin aux pro’ .nations

des passants. Les bedouins viennent y vendre leurs chèvres et les Turcs y tiennent bazar aux jours de marché. La longue nef a encore ses quarante-huit colonnes corinthiennes, ses nombreux lustres et une multitude de lampes de prix.

La France, protectrice des Lieux-Saints, a toujours conservé aux latins, c'est-à-dire aux catholi. ques, de grands privilèges, dans la sainte Grotte ; aussi peuvent-ils Y célèbrer la sainte messe deux fois chaque jour à l'autel de la Nativité: l’une à trois heures et demie et l’autre à cinq heures du matin. Chaque secte religieuse a ses privilèges spé- Ciaux pour les encencements liturgiques qui se font aux vépres solennelles. Ceci m'amène à rappeller un incident tout récent, puisqu'il eut lieu en décembre 1908, nous dit le Rév. Père Franciscain qui nous accompagne. Il s'agissait des encensements à la grotte et du Passage par l'escalier nord, où les latins ont prépondérance. À l'office solennel de la nuit de Noël, une coutume reconnue par les latins accorde aux Grecs cinq encensements et par conséquent cinq passages par l'escalier nord. Or, les orthodoxes, s'appuyant sur quelque subtilité liturgique, voulurent faire un sixième encensement, mais quand le diacre grec se disposait à franchir les degrés, il trouva les Franciscains résolus à lui barrer le passage. Ce fut aussitôt des cris et des contestations. L'autorité ottomane intervint ainsi que le très dis-

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tingué consul de France, M. Georges Guéyraud, demeurant à Jérusalem. Avec assez de difficultés l’incident fut réglé à l'avantage des latins quien étaient à leur droit. On s'aperçoit facilement que le but poursuivi par les Grecs est sérieux ; c'est d'’expulser les catholiques de la grotte.

Aussi, l'impression que produit anjourd’hui la visite au saint lieu est-elle navrante, seule la grotte elle-même réalise bien l’image que l’on en avait conçu dans l'enfance. On éprouve-du malaise en entrant dans l'édifice. il faut se-faufiler entre des regards hostiles et toujours sous la surveillance des soldats turcs faisant faction, l'arme à la main.

Nous aurions voulu pénétrer immédiatement dans la sainte grotte; mais les arméniens étant à y célébrer un office, force nous fut d'attendre à l'heure réservée aux Franciscains.

A cinq heures, Mgr Albano, vêtu des ornements sacrés, accompagné d’une quarantaine de prêtres pèlerins, se dirige vers la grotte. Nous descendons, le cœur plein d'émotion, l'escalier tortueux qui conduit à la crèche. Des lampes d’or et d'argent projettent dans ce souterrain une clarté mystérieuse. L'endroit de la naissance de Jésus est marqué d'une étoile en vermeil ; là est la crèche où Marie déposa l'enfant, ici est le lieu où la Vierge présenta le Sauveur du monde à l'adoration des mages. C'est à l'autel de la Nativité que commence à l'instant le saint Sacri-

VERS LA TERRE-SAINTE 141 oo fice de la messe. Tous tombent à genoux dans le recueillement le plus profond, et, dans une piété qu'on ne peut définir, chacun se livre aux douces et consolantes méditations que nous apporte l'avènement du Messie; la venue du Libérateur d'Israël ! Au moment du Gloria, il est impossible de retenir l'élan d'enthousiasme qui remplit no$ ctœurs, il faut manifester vivement notre foi, et, dans ün -transport de la plus sainte allégresse, prêtres et laïques chantent à pleins poumons le Gloria in excelsis Deo ; il fut chanté ici pour la première fois par les anges, messagers de la bonne nouvelle. C'est la nuit de Noël POur nous, puisqu'on y célèbre la même messe qunous Célébrons à minuit dans nos églises le 25 dé cembre.

C'est Noël! La grotte de Bethléem retentit de nos vieux-noëls et de nos vieilles pastorales ; ces cane tiques prennent ici un caractère touchant de réalitételle qu’on croit voir toutes les jolies scènes qui se sont passées autour du berceau du petit Jésus.

C'est Noël! Encore un moment et N otre-Seigneur va descendre sous cette voûte qui l'avait vu enfant. Je crois entendre les voix angéliques des séraphins descendus des cieux pour l’adorer sur l'autel ; je l'y vois descendre, lui-même, tel qu'il était entre les bras de Marie et de Joseph !! Venite adoremus, Venite adoremus Dominum.… et cette messe, où toujours se renouvelle le mystère de Noël, se ter.

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mine en prononçant l'acte de foi sublime dicté par saint Jean: «Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire; sa gloire qui est celle du Fils de Dieu, plein de grâces et de vérité.» (S. Jean, I, 14.)

A la messe de Monseigneur, les laïques reçurent la sainte communion. Les prêtres, à leur tour, voulurent satisfaire leur dévotion en se partageant les autels des différents oratoires souterrains contigus à la grotte. A deux pas de l'autel principal, à la lueur des mêmes lampes et des mêmes flambeaux, je célèbre la messe à l'autel des Saints-Innocents. Sous le tombeau de cet autel il y a une profonde excavation où, d’après la tradition, les mères se cachèrent avec leurs petits enfants pour fuir la persécution d'Hérode. Derrière une grille de fer se trouve un caveau rempli de reliques des Saints-Innocents ; ce fut une heureuse idée de réunir au pied de la crèche les reliques des enfants martyrs pour Jésus naissant ; elles doivent y reposer pl::s doucement.

Après le petit déjeuner, pris d'assez grand matin chez les Pères Franciscains, nous nous rendîmes dans leur église de Sainte-Catherine, adjacente à la Basilique, où nous assistâmes à la bénédiction du très saint Sacrement. On y chante l’Adeste Fideles ; c'est l'aurore, c’est la continuation de notre belle nuit de Noël ! On jouit beaucoup du contraste: partout dans les églises, au mercredi saint, on pleure

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le Christ en lisant la Passion et nous, nous le chantons naissant à Bethléem... .. Heureux pèlerins !!

Le temps ne dure pas à Bethléem. L'âme y est à l'aise : la joie du mystère de Noël, la disposition des sites, font dire au Voyageur qu'il fait bon d'être ici. Les promenades dans les environs sont pleines de charmes. Voici la célèbre pra

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