VI AVANT-PROPOS
simples feuilles volantes, tout heureux, un bon jour, de ies voir s'en retourner dire aux amis ce que je ressentais, ce que j'éprouvais. C'était me faire oublier
le départ, et l'illusion me cachait alors la distance qui,
de plus en plus, me séparait du pays.
Je pris tellement goût à ce griffonnage que j'en vins jusqu'à me faire scrupule de laisser passer vingtquatre heures sans être à la tâche. Je prévoyais que mes amis m'en auraient voulu, si j'eus gardé, pour moi seul, les plaisirs du voyage.
En arrivant à Marseille, France, je lus avec plaisir qu'on aimait les «Notes de Voyages » déjà parues et qu'on lisait avec avidité ie Moniteur Acadien pour avoir les nouvelles de l’absent.
Comme on le sait, en voyage, on écrit au fil de la plume; on prend les idées au vol. J'ai écrit sans recherches, et, pour ma bonne volonté, on m'a fait grâce de bien des manquements...
La dernière cérémonie, dans la chapelle de Notre- Dame du Salut, sur le vapeur «l'Étoile »,est celle des Adieux et du Souvenir.
Les pèlerins réunis une dernière fois devant le très saint Sacrement entendent une des plus vibrantes allocutions du Très-Révérend Père Vincentde-Paul Baïlly, supérieur des Assomptionnistes de
AVANT-PROPOS vil
France et directeur du trente-septième pèlerinage de Terre-Sainte.
Voir ce vénérable vicillard de soixante-seize ans, cela est suffisant pour nous bien inspirer; mais, en cette occurrence, il subjugua nos cœurs. sous le charme de sa chaude parole,
Avant de aous séparer, il voulut nous conseiller une ardente dévotion envers les Saints-Lieux et marquer cette dernière réunion d'un souvenir inoubliable:
À Jérusalem, je vous ai vu prier, pleurer et chanter. Il faudra toujours prier comme vous avez prié au tombeau de Notre-Seigneur; avec cette même
ferveur, vous serez toujours exaucés. Il faudra tou:
jours pleurer comme vous j'avez fait sur le Calvaire, au pied de la croix, avec Marie-Madeleine: votre repentir et vos larmes vous obtiendront le pardon et le doux regard du miséricordieux Jésus. 11 faudra toujours chanter avec ardeur et vaillance les gloires de Jérusalem, et redire à tous que, pour être la ville déicide, c’est la ville qui possède le Golgotha sacré d'où le genre humain reçut la rédemption, la vie et le ciel. »
Debout, au pied de l'autel, les pèlerins émus lèvent leurs mains en signe de serment, et tous répètent en chœur les versets du psaume 135: Si
Vill AVANT-PROPOS
oblitus juero tui Jerusalem, obliviont detur dextera mea! Si jamais je t'oublie, ô Jérusalem, que ma main droite soit livrée à l'oubli. Adhærat lingua mea faucibus mois, si non meminero tui. Que ma langue soit attachée à mon gosier, si je ne me souviens point de toi, 6 ville sainte!
Ce magnifique spectacle m'a profondément impressionné, et ces serments de fidélité semblent engager les heureux et privilégiés pèlerins de Terre- Sainte à faire aimer Jérusalem.
J'entreprends donc, mû par cette pieuse intention, de mettre mes «Notes de Voyage» sous forine de livre. Cet humble travail ira dans nos bonnes familles ; sa lecture, tout en donnant des détails intéressants sur les vieux pays, nous fera aimer en particulier la terre bénie qui a vu naître, vivre et mourir Notre- Seigneur Jésus-Christ.
Cocagne, Comté de Kent, N.-B.
Janvier 1910.