LE DÉPART
Le 17 février, 1909.
Un départ a toujours quelque chose de pénible: la joie d’un beau voyage, l'idée de prendre un bon repos, toutes les satisfactions anticipées d’un heureux séjour dans les plus grandes et les plus belles villes du monde ne sauraient nous empêcher de songer aux chagrins d'une longue séparation de trois à quatre mois, de ceux que l'on aime.
Le 17 février 1909, je quitte donc mon «at home » de Cocagne, que j'aime entre mille, malgré sa solitude et son isolement. C'est mon chez-moi depuis seize ans, et, j'ose déjà croire que, par droit de prescription,
j'ai droit d'y vivre toujours. Je prends l’occasion de
remercier mes bien chers confrères, tous mes paroissiens et tous mes amis pour leurs aimables sympathies à l'occasion de mon départ; leur souvenir me suit, et je voudrais partager avec eux les mille j joies que me réserve ce voyage d'Europe.
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Actuellement, j'ai dépassé les limites du Nouveau- Brunswick pour entrer dans la vieille Province de Québec. Je suis déjà hors de l’Acadie des bons Acadiens. Dieu me réserve de voir leurs ancêtres en Bretagne et en Normandie, et je sursauterai de joie en y retrouvant des Guegueun et des Cormier dont les descendants sont si nombreux dans ma paroisse et dans toute l’Acadie.
Avec la bienveillante autorisation de Monseigneur l’Évêque de Saint-Jean, j'ai laissé la charge de mon église au révérend Père Dallaire, religieux dominicain, ancien curé de Fall-River et de Lewiston, aux États-Unis. Ila célébré les saints offices dimanche dernier. A l'autel le prêtre est ioriours l’objet de notre admiration, mais le fils de saint Dominique, dans son beau costume religieux, nous a ravis! Quelqu'un a voulu dire qu’il n’était pas nécessaire d'aller à Rome, puisque le Pape, tout vêtu de blanc, était arrivé à Cocagne.
Je pars donc sans inquiétudes et je suis persuadé , d'avance que mes paroissiens n’ont qu’à y gagner sous la direction du Père Remplaçant. N'ai-je pas aussi, à la garde de mon presbytère, des gens qui me sont attachés et qui verront à tout, avec plus de fidélité que jamais.
. Je serai demain au Sault-au-Récollet, ma pa-. roisse natale. J'aperçois déjà la montagne de Montréal et le cœur plein des souvenirs du jeune âge
De revoir mon village L'Eglise et son clocher; L'ombre frais du bocage Où j'aimais à rêver.
Ah voilà, mon envie, Voilà, mon seul désir; Rendez moi ma patrie Ou laissez-moi mourir.
Je passerai cinq jours au «Vieux chez-nous »
pour jouir de la vie de famille avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Le 25 février, je me rendrai à New-York, où je rencontrerai Mgr Hébert, .V. G. et curé de Bouctouche venant de Lynn où il devait s'arrêter pour saluer ses frères et ses sœurs. C'est le 27 février, à deux heures de l'après-midi, que nous nous embarquerons sur le « Roma », cabine n° 4, pour nous rendre en Italie.
J'ai promis d'écrire des «Notes de Voyages ». Je le ferai sans décors de style. Je sens le besoin de dire, et je vous le dirai sans prétentions: votre indulgence m'est accordée d'avance.