‹ Vers la Terre-Sainte [microforme]Chapitre 57 sur 105 · CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

CONSTANTINOPLE

Le 24 avril, 1909.

Au départ de Beyrouth les dépêches étaient peu rassurantes : il y avait de la révolte dans l'air et la guerre menaçait d’éclater. Des escarmouches avaient eu lieu entre vieux et jeunes Turcs : on demandait des concessions au sultan ; les troupes se centralisaient à Constantinople : tout nous faisait prévoir des difficutés pour visiter la capitale de la Turquie.

Nous avons quand même poursuivi notre cour se espérant des nouvelles plus pacifiques en arrivant devant la ville.

À 4 h. 172 ce matin, l'excitateur frappe aux cabines et nous crie: «Constantinople est en vue : nous entrons dans le Bosphore !!» En peu de temps le pont se couvrit de curieux. Le bateau atteignait la porte des Sept-Tours et dans le lointain se dessinaient de grandes coupoles. Insensiblement, elles se rapprochent, elles s'arrondissent harmonieuses et enfin se détachent sur la montagne avec leurs élégants et sveltes minarets. Parmi elles, on nous désigne Sainte-Sophie, le chef-d'œuvre de l’architecture chrétienne, l'église des douloureux souvenirs car elle est devenue mosquée et par conséquent la pro- priété des Turcs. À mesure que nous avançons,

TT À VERS LA TERRE-SAINTE 267 pm” grande ville se révèle SOUS un aspect moins sombre. Le soleil perce les nuages, projette tout à coup ses rayons et répand comme une Pluie d'or sur les maisons blues, blanches et roses ; on dirait qu'une baguette magique vient de les transformer subitement. Les grands édifices se mirent dans les eaux tranquilles du Bosphore. Le long des murs du sérail, on voit des toufles d’arbustes s'inclinant sur la berge ; sur les remparts, on admire Je 8azon frais et bien taillé : dans le port, une flottille à Ja toilette blanche se dandine sur l'onde €n repos. C'est beau ! tout paraît enchanteur, à cette heure matinale !!

Pour que la transition ne vous soit pas trop brusque et pénible, au débarquement, permettez-moi de jeter un peu d'ombre sur ce riant décor dit un pèlerin à son troisième voyage : Constantinople renferme des rues sales, des gens en guenilles, des Turcs malpropres et une multitude de chiens boiteux, galeux, sanguinolents. Voyez Péra, le quartier européen : là-bas, Scutarii, Galata; ici, Stamboul, c'est là qu'on trouve la vraie Turquie avec ses konaus, ou maisons des Pachas, ses bazars Curieux et infects, ses rues

de cafés primitifs où sont allongés de paresseux fumeurs de narghileh. Ce pénible contraste, du très beau au dehors et du très laid au dedans, changea vite nos illusions.

Nous avions hâte de voir, d'examiner, de par- Courir la ville, mais notre «Etoile» continua de faire

es,

la navette dans le hâvre. On comprit qu'il y avait de l'extraordinaire : les officiers de santé et du port n'apparaissaient pas. Notre entrée ne fut pas signalée au sémaphore, ce ne fut qu'après plusieurs si fflements de sirène, qu’un petit bateau d'une compagnie française, voyant notre drapeau français, vint nous dire qu’il serait très difficile d'aborder au quai car la ville est assiégée et la guerre est ouverte. ..…..Tout à coup, comme pour confirmer le fait, une fusillade en règle se fait entendre ;le canon gronde, terrible, la ville est bientôt couverte d'une épaisse fumée et une senteur de poudre remplit l'atmosphère. Pendant une grosse demi-heure on livra un combat acharné à environ un mille de nous.

J'avais bien entendu parler de guerres et de batailles ; les images des grands massacres de Sébastopol et des horreurs de Magenta avaient laissé dans mon cerveau d'enfant une peur bleue d'aller sous les armes et voilà qu'aujourd'hui, accoudé sur la rampe du bateau, j'écoute avec un certain charme cette fusillade bien nourrie, je regarde voler les boulets, j'entends les mitrailleuses qui semblent porter leur balles adroitement au but. Constantinople est en pleine guerre, en pleine révolution.

Les journaux ont annoncé, il y a 8 ou 9 mois, que le peuple était fatigué de cette monarchie autocrate du sultan Abdul-Hamid. Cette homme était tonte la loi, maître de la vie et dela mort. Il fut

——— —————— qe mm

forcé en ce temps-là, pour sa paix personnelle, d'ac- Corder une constitution à la jeune Turquie, au parti du progrès. Le sultan qui supportait impatiemment le joug de cette constitution n’attendait qu'une occasion pour agir. Oubliant son serment d’adhésion et voulant revenir à son égoisme autoritaire, il profita des discussions qui existaient à la chambre des députés entre jeunes-turcs et libéraux pour ga- &ner Sournoisement ces derniers. Il versa de l'argent en abondance, environ 8 millions, dit-on,

restant dans la coulisse, Le

es députés,

r armée et

tres. Le chef résister, mais il nombre de chefs

h fut assassiné :

et à Adrinople,

leur

des anciens ministres et la

Ils ont donné au sultan jusqu'au samedi matin (aujourd’hui) pour réfléchir. Celui-ci, ayant refusé toute négociation, n'ayant cédé aucunement,on vint assiéger son palais, le criblant de balles et menaçant

mm

de l'incendier. Les 7,000 soldats de la vieille Turquie, ceux qui partagent les idées monarchiques d'Abdul- Hamid, soutinrent un combat acharné : c'est donc une guerre intestine, une guerre entre frères. Ce sont les puinés qui combattent l'autocratie des aînés ; ils veulent la capitulation d'un monarque ; ils veulent la liberté, l'égalité et la civilisation.

Le parti catholique s’unit à la jeune Turquie : peut-être aura-t-il à craindre de la révolution triomphante, car on dit que les chefs qui ont rédigé la constitution appartiennent aux loges franc-maçonniques. Du moins, pour le moment, c'est le parti qui semble prendre la bonne cause et il n'est question que de la tête d’un potentat quele peuple ne peut plus souffrir.

Les Pères Assomptionnistes de Kadi-Keui, ayant le Père Sophrone, du rite grec, à leur tête, réussirent à venir à bord, malgré la pénurie de barques et en donnant force bacchiches. Il nous font connaître la situation présente et l'état de la ville. Ils disent que le nombre de tués et de blessés est considérable, que la caserne militaire qui borde le port est encore aux mains du sultan: elle pourrait bien subir une forte fusillade après-midi.

Nos appréhensions n'étaient que trop fondées, nous ne débarquerons pas à Constantinople et, de plus, ilest très prudent de fuir immédiatement en pays plus tranquille. Partons pour Athènes en

Page 1