I . cipe directeur. Qu’adviendra-t-il chez celles dont
l’unique principe directeur est l’abandon de tout I . V l’être ? Si bien que l’on a pu dire, et très juste-
' ment, que dans la littérature contemporaine,
I l’homme était le seul qui consentît encore à res-
' pecter la femme ! »
Eh bien. Messieurs, je ne crois pas exagérer en affirmant que dans un avenir assez prochain, une telle littérature deviendra tout à fait impossible, pour ne pas dire incompréhensible^ parce qu’elle rendrait un son aussi faux dans l’ordre de l’analyse que, dans celui de la synthèse, l’art drama-
VEÏÎS LA VICTOIRE
tique dont nous avons tenté de restituer les traits en caractérisant ce qu’il offrait de particulière ment matérialiste.
Ou’est-il advenu, en effet ? C’est que dans cette oeuvre lamentable de destruction qu’est la guerre, ' '
en toute circonstance, et plus particulièrement dans cette guerre sans précédent, la Femme a été rendue à sa véritable fonction qui est une fonction de création, de conservation, et comme nous le disions plus haut pour nos soldats, une école de sacri- )
fîce ! Des vertus que, depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de manifester à la pleine lumière du jour, ont apparu, à raisori de la solen nité des circonstances, comme ses vertus essentielles, et comme l’efflorescence de sa nature intime. Elle s’est affirmée dans sa véritable fonction en prodiguant à pleines mains les trésors de son cœur : elle a fait tout cela, et elle continue de le faire avec une générosité, une simplicité, et j’ajoute, une beauté, devant lesquelles nous autres,, hommes, nous avons dû nous incliner ! ^
Laissez-moi évoquer un souvenir personnel et qui date d’hier (1). J’ai fait partie, au début de la ;
(1) Devant le public de VAlliance, je tenais à rappeler cet épisode avec les réflexions qu’il suscite et que fon retrouve ici, notées dan® les memes termes qu’en une précédente étude. Dans ma pensée elles ne font pas double emploi.
LA GUERRE ET LA LITTÉilATüRE RE- DEMAIN 155
gtierre, d’une <Deiivre dont, ce'rtes, vous avez entendu parler, qui s’appelle rOEiwe des Trains de Blessés, et qui a pour but de raAÛtailler nos pauvres soldats -quand ils arrivent du front dans les gares d’évacuation. C’est une oeuvre admirable, la plus utile, la plus urgente, qui fut fondée sous les auspices du Syndicat de la Presse. Une de nos besognes consistait à enregistrer, à contrôler l’emploi des personnes qui voulaient bien accepter d’accompagner les blessés dans les trains, pour les soigner, de se trouver aux gares pour leur distribuer les boissons chaudes et les aliments nécessaires. Il venait à nos bureaux, 50, 60, 100 personnes par jour, depuis les aïeules de 70 ans jusqu’aux jeunes filles de 16, 18 ans. Il nous fallait bien demander à toutes, avant de leur assigner Un emploi, quel était l’état de leur santé. Eh bien,
par un miracle unique et que seule peut créer
la suggestion patriotique, ces centaines de femmes étaient toutes merveilleusement bien portantes ! Un médecin de mes amis, à qui je contais l’histoire, me disait : « Mais alors, que deviendra notre métier ! — Rassurez-vous, lui dis-je, âme timorée, après la guerre, vos malades vous reviendront ! » Car le Risque, pour nous autres, Français, c’est le plus puissant des toniques, celui à qui nous devrons la victoire, plus encore qu’à
l’excellence de notre canon 75. Cet état d’âme de nos chères Françaises, portez-le à la dixième puissance, et vous aurez celui de nos soldats. C’est lui qui est en train de remporter la victoire, et de restituer à la France le rang qui lui est dû dans le monde et quelle avait perdu depuis l’amputation de l’Année terrible.
Jamais, Messieurs, je n’ai mieux compris qu’en ces circonstances, la profondeur d’un mot de Renan qui, certes, m’avait frappé quand, pour la première fois, je l’avais lu, mais dont je n’avais pas tenu encore l’illustration vivante que les circonstances faisaient passer sous mes yeux. Renan a dit : « Une femme vraiment bonne n’est jamais laide. » Et vous entendez assez qu’il fait allusion à cette beauté morale qui transfigure un visage et donne son plein sens au rayonnement de l’âme qui emporte tout I
Ainsi, par le rythme implacable de la vie et de la mort, l’une naissant de l’autre, l’essence même du génie féminin s’est trouvée grandie, épurée, rendue à sa véritable fonction..., et le jour où l’on tenterait encore de nous montrer chez la Femme les puissances exclusives de VInstinct, ce n’est plus elle seulement qui, justement, protesterait, c’est nous aussi, Messieurs, nous qui l’ai-
mons pour ce qu’il y a d’idéal en elle, et qui ne la reconnaîtrions plus !
En résumé, Messieurs, si d’une vue synthétique on embrasse les ensembles, c’est par une renaissance, ou si A^ous préférez, par une réviviscence de l’Ame, que se caractérisera l’effort nouveau de la Pensée française, le jour où, suivant la voie tracée par ses soldats elle aura à compléter, à parachever la tâche de reconstruction morale où l’aura engagée la* puissance de ses armes ! Il y avait eu chez nous un léger flanchement, tout paitiel, je m’empresse de le dire, des forces vitales, par la prédominance de quelques instincts, qui n’avait point atteint les couches profondes de la nation, mais qui eût pu constituer un danger, s’il avait duré ! Nos ennemis s’en étaient aperçus et leur ambition, toujours aux aguets, en avait’tiré des espoirs que les événements sont venus contredire. Ils avaient eu le tort de généraliser trop vite :.on croit si facilement ce qu’on désire!
Ah ! sur ce terrain. Messieurs, combien vite furent déçus leurs espoirs ! puisque notre défense, notre magnifique défense — et je puis bien ajouter : notre victoire — aura été par-dessus tout une
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victoire de VAnve, reconquérant d’un seul élan, à riieure- du danger, les positions morales qu’elle semblait avoir abandonnées. Et si notre succès peut justement être qualifié ainsi, c’est celte expression : défaite de VAme, qui, le mieux dans rhistoire, caractérisera la position de nos adversaires ! Puissamment armés, invincibles, semblaitil sur le terrain matériel, organisés militairement et administrativement comme aucune nation ne Tétait, toutes leurs défaillances vinrent de oe côté, et par-dessus tout, le plan initial qui présida à leur agression.
Un jour que, dans la période la pins sombre de cette agression, je causais de nos angoisses communes avec 1 illustre philosophe qui est assis a mes cotés et qui a bien voulu rehausser celte séance de Téclat de son nom et du prestige de son autorité, nous arrivions à celle constatation qui domine tout en cette' affaire : Yinsuflisance psychologique des Allemands, insuffisance qui se manifeste chez leurs hommes d’Elat, que le Prince de Bülow avait constatée dans son beau livre : la Politique Allemande, et aussi bien — car il y a toujours unité dans la constitution mentale d’un pays — chez leurs penseurs et leurs écrivains..., exception faite, bien entendu, pour ceux qui furent tellement imbus de culture latine qu’ils étaient à
moitié français : leurs noms sont sur toutes les lèvres : Goethe, Henri Heine, Schopenhauer et Nietzsche ! Songez que le prince de Bülow a, sur ses compatriotes, noté cette appréciation saisissante et que Ton ne connaît pas assez :
(( Le sens politique est le sens des généralités ; •c’est celui-là, précisément, que les Allemands n’ont pas. Il est dans le tempérament allemand d’exercer son énergie surtout dans le particulier, de placer l’intérêt général après l’intérêt plus restreint, plus directement saisissable. » C’eût été là une trouvaille admirable de l’homme d’Etat, si Goethe n’avait dit avant lui : « L'Allemand est « capable dans le détail, mais piteux dans Ven- (( semble. »
Oui, Messieurs, sur ce terrain de VAme, toutes leurs prévisions constituèrent une faillite gigantesque dont nous pouvons aujourd’hui, fièrement et la joie au cœur, revendiquer le bénéfice. A cette faillite de l’Ame, nous nous présenterons comme créanciers, et, j’ose le dire, créanciers privilégiés. Leurs espions, si documentés fûssent-ils, si habiles à repérer nos positions matérielles, demeurèrent complètement obtus en ce qui touche nos positions morales. Or, comme l’a écrit le souverain maître en l’art de la guerre. Napoléon, « l’élément moral est pour moitié dans le succès ». Ces espions pouvaient bien renseigner leur gouverne-
VEJIS LA VICTOIRE
ment sur les lacunes évidentes de notre armement et Dieu sait s’ils l’ont fait avec surabondance . Je citais récemment, dans un article, ce mot que me rapportait un de mes amis (1). Un jour qu’il se trouvait à table d’hôte auprès d’un Allemand — cela se passait au Japon, — celui-ci, qui avait-lié conversation, lui demanda : « Quelle est votre profession, Monsieur ?-Je suis homme de lettres.
— Et vous-même ? — Moi, fit l’autre en se rengorgeant, je suis espion ! » Il avait prononcé ce mot du ton dont un de nos compatriotes aurait dit : « Je suis Sénateur ou Membre de Vlnstitut ! » Mais en les documentant aussi sur nos divisions intérieures, ils y voyaient pour eux la première chance de succès ! Les événements ont prouvé combien grande fut leur erreur. Non moins profonde était-elle quand, adorateurs exclusifs de la force matérielle, ils tenaient pour rien la force morale, ou pour si peu qu’ils escomptaient la docilité de la Belgique... et vous savez comment la Belgique sut répondre ! Insensibles à l’idée de VHonneur^ mais insensibles à ce point qu’ils ne peuvent même pas la concevoir, ils escomptaient aussi la neutralité de l’Angleterre et lui proposaient le marché honteux que vous vous rappelez, touchant les colonies françaises. Mais l’idée de
(1) Même observation que plus haut pour cette répétition d’un trait caractéristique.
rhonneur est chez nos Alliés une force directrice, et le rouge de la honte leur montait au visage à la seule pensée de l’accepter ! D’où l’intervention anglaise et ses conséquences... Les Allemands ne comprirent pas... Ils ne comprennent pas aujourd’hui même... faut-il le dire ils ne comprendront jamais...
Pour nous, Messieurs, qui avons à tirer un enseignement profitable de ces grands exemples, et qui fûmes conviés par l’homme d Etat qui préside cette association, à nous réunir, à nous serrer les uns contre les autres, pour en dégager les leçons, il faut que ce nous soit un motif nouveau de prendre courage et confiance en l’avenir ! Certes, la lutte aura été dure, accompagnée d’affreuses souffrances, de douleurs individuelles et de sacrifices incommensurables ! Mtais ces femmes françaises dont tout à l’heure je vous parlais, nous ont donné un magnifique exemple dont il faut dégager toute la vertu expressive. J\os admirables soldats, petits par la taille, mais grands par le courage, auront préparé l’ceùvre de libération en faisant de leurs corps un rempart aux murailles sacrées de Pans. Quant à \ous, ]\Iesdames, qui
êtes leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses, vous .H
n’y aurez pas moiirs contribué à votre façon par le courage civique dont vous fîtes preuve et cet art souverain de refouler les larmes qui viennent aux yeux dans les heures de trop grande tristesse, en substituant aux douleurs individuelles l’image du risque collectif !