‹ Vers la victoireChapitre 16 sur 17 · ALLEMANDS CONTRE L*ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

ALLEMANDS CONTRE L*ALLEMAGNE

monde d’émotions délicates : je veux parler d’Henri Beyle, ce précurseur, ce divinateur admirable qui, d’une allure à la Napoléon, parcourut en Europe plusieurs siècles d’âme européenne, démêlant et découvrant cette âme. Il fallut deux générations pour le joindre, pour deviner quelques-unes des énigmes qui l’obsédaient et le ravissaient, lui, cet étonnant épicurien et ce curieux interrogateur qui fut le dernier grand psychologue de la France. »

S’il est exact de dire — et peut être n’est-ce pas tout à fait notre avis — que Stendhal fut le dernier psychologue de la France — j’ajoute même que Nietzsche ne pensait pas toujours ainsi, puisqu’il rendait témoignage à Taine au titre d’élève de Stendhal et par conséquent de psychologue, — il faut bien reconnaître qu’après Schopenhauer, Frédéric Nietzsche, fut le dernier observateur de l’Allemagne, où on les remarque mieux que chez nous, parce qu’ils sont moins nombreux.

Cette page est aussi un hommage aux qualités de Famé française, qui sous l’action du danger, atteignent à leur pleine expression, puisque, suivant une formule déjà employée au cours de ces pages, « le Risque, pour nous autres Français, c’est le plus puissant des toniques, — celui auquel nous devons la victoire, plus encore qu’à l’excellence de notre canon de 75.

Ita Gueppe et la liittépatupe de Demain

Aliocuiion -de M. Bergson.

Quand le directeur de la Revue Bleue, M. Paul Hat, m’a fait l’honneur de m’inviter à venir présider ^sa conférence, îje lui ai répondu : « Vous n’avez .pas besoin, mon cher Directeur, d’un président'; mais je viendrai, cxuand ce ne serait que .pour ren- 'dire publiquement hommage à votre talent, à ia :haute' inspiration morale de ice que vous écrivez. 'Cette iiispiratmn, nous la retrouverons, j’en suis sûr, dans la -conférence que vous avez l’intention de faire sur un des aspects de la qiuestiotn >que M. Léon Bourgeois, l’éminent organisateur des conférences de VAlliance, a eu il’heureuse idée de poser : « La vie de demain »- •Que sera la France de demain ? Elle sera, soyez-

(1) Conférence donnée à rAlliance d’Hygièiie sociale le 23 ;avril 1915, sous la présidence de M. Bergson.

en convaincus, ce que nous voudrons qu’elle soit ; car l’avenir dépend de nous, il est ce que le font les libres volontés humaines. Il est temps d’en finir avec des théories arbitraires qu’on a, je ne sais pourquoi, qualifiées de scientifiques : le cours de l’histoire serait régi par des lois inéluctables ; une intelligence suffisamment vaste, connaissant l’intensité et la direction des forces actuellement imprimées à l’humanité, pourrait calculer les événements futurs comme on calcule une éclipse de soleil ou de lune. Non; une intelligence, si vaste fût- elle, qui posséderait le détail de toutes les causes élémentaires agissant aujourd’hui sur chacun des hommes, serait incapable d’en déduire la configuration de l’avenir, parce que tout dépendra des chiquenaudes imprévues, imprévisibles, que viendront donner, quand il leur plaira, où il leur plaira, dans la direction choisie par elles, des volontés libres, créatrices de leur propre destinée et de celle de leur pays.

Toutefois, la liberté n’est pas le caprice. Un homme a beau pouvoir prendre des décisions imprévues : il persévérera, un certain temps au moins, dans sa ligne de conduite s’il a réfléchi avant de s’y engager. A plus forte raison en serat-il ainsi de tout un peuple. Ici la prévision est possible dans une certaine mesure, pourvu qu’elle ne vise pas à- une précision rigoureuse et ne pré-

la gukrre et la littérature de demain 129

tende pas à la certitude complète, pourvu qu’elle s’attache à prolonger des tendances plutôt qu’à prophétiser des événements, pourvu enfin qu’elle tienne compte, avant tout, des éléments psychologiques du problème.

•Rien de plus instructif, à cet égard, que ce qui s’est passé pour les prévisions relatives à la guerre actuelle. On a fait remarquer, non sans raison, fine la plupart d’entre elles s’étaient trouvées fausses. Beaucoup disaiept, malgré les avertissements de quelques-uns : « La guerre est devenue impossible. Aucun chef d’Etat ne sera assez fou pour la déclarer. Fût-il victorieux, il aurait gas pillé tant de vies humaines, tant de richesses aussi, que sa victoire équivaudrait pour lui à un désastre. Quel homme oserait prendre la responsabilité de iiiettro' le feu a l Europe et de pruioquer une catastrophe sans précédent dans Lhistoire du monde ? » Cet homme s’est trouvé pourtant ; il a pris cetCe responsabilité, allègrement ; et non moins allègrement, il a été suivi par tout un peuple. On disait encore : « La guerre, à supposer qu’elle puisse éclater, ne pourra pas durer. Ni les belligérants, ni même le reste de l’Europe, ne supporteraient une pareille tension pendant plus de quelques semaines. » Ils 1 ont supportée cependant ; voilà neuf mois que la guerre dure, et nous la

ferons durer jusqu’à la victoire complète et définitive. On disait aussi : « Les nouveaux explosifs^ les armes à longue portée et à tir rapide rendront impossibles, désormais, les charges à la baïonnette. Dans les guerres futures, s’il doit avoir encore des guerres, d’énormes distances sépareront les combattants. » Or, jamais — je ne dis pasdepuis l’invention de la poudre, mais depuis l’invention de l’arc et des flèches, — jamais on ne s’est battu d’aussi près. Sur certains points du front, quelques mètres seulement séparent les deux armées ennemies l’une de 1 autre. Et quant aux charges à la baïonnette, elles sont devenues si fréquentes qu’on me peut plus, comme dans les guerres d’autrefois, leur donner des noms poui les désigner à l’admiration de la posiérité ; elles sont la monnaie courante de cette guerre. Que ne disait-on pas encore? Que le tra\ail des champb s’arrêterait, que l’industrie et le commerce péricliteraient, que ce sei^ait la ruine, économique et financière. Bien n’a périclité, rien ne s’est arrêté ; la ruine économique et financière guette nos en nemis, sans doute, mais notre situation à nous est parfaite, notre crédit intact. Sur tous ces points, et sur d’autres encore, on s était trompé.

Pourquoi s’était-on trompé ? Regardons de près, considérons chacune des prédictions tour à tour .

nous verrons qiron avait toujours raisonné sur les choses humaines sans tenir suffisamment compte de ce qu’elles ont d'humain.

Les armes d aujourd hui ont sans doute une portée bien plus grande et un tir bien plus rapide que celles d autrefois ; et. si les choses se passaient mécaniquement, les combattants laisseraient entre eux une distance d'autant plus considérable qu’ils pourraient s’atteindre de plus loin, qu’ils courraient plus de danger à marcher l’iin contre l’autre. Mais l’être humain est souple et inventif. Devant, le danger devenu énormément plus grand, il a cherché et trouvé le moyen de se mettre à l’abri sans renoncer à l’otlensive, sans cesser même de tenir suspendue sur l'ennemi la menace d’une attaque à l’arme blanche. De même aussi l’agriculture, l’industrie, la vie même du pays seraient compromises par la guerre si ractivité humaine et si les besoins humains étaient choses rigides, inextensibles, incompressibles ; mais les besoins se resserrent et l’activité se dilate quand il faut.; consommation et production s’adaptent à des conditions nouvelles. Il eût fallu prendre en considération, avant tout, cette élasticité de la nature humaine. On n’avait pas assez tenu compte de la psy. chologie de l’homme en général.

On avait encore moins tenu compte, semble-t-il, de la psychologie des nations. Si on l’eût fait, per-^

sonne n’eûl jugé la guerre impossible. Assurément, la guerre devait coûter cher au vainqueur lui-même, quel qu’il fût ; mais il y avait un peuple qui d’abord se croyait sûr de la victoire, et qui se disait en outre que, si cher qu'il dût la payer il y gagnerait toujours, puisqu’il arriverait par elle à la domination du monde. Sur cet unique objet, depuis un demi-siècle, il concentrait son énergie surexcitéé par la cupidité et par la haine, dans une atmosphère d’orgueil et de folie. Peu lui importait de mettre le feu à l’Europe : par avance il se déchargeait de toute responsabilité en se persuadai!l à lui-même qu’il était le peuple élu^ instrument de la volonté de Dieu sur la terre. Dans ces conditions, la guerre devait éclater. Quant à ceux qui s’imaginaient que cette guerre, si elle éclatait, serait une guerre courte, ils s’étaient trompés encore, toujours pour la même raison. La guerre ne pourrait pas être courte, parce quelle serait nécessairement une guerre à mort. La France sentirait tout de suite qu’elle y jouait son existence comme nal^ion, — plus que son existence : le sort même de l’humanité, — plus que la vie d’un ou de plusieurs peuples : l’idéal de la vie, tout ce qui donne à la ne son prix, tout ce qui la rend digne d’être vécue. Oui, l’on aurait prévn tout cela, sachant ce qu a toujours été la France ; et l’on eût prévu aussi que tous les Français seraient d’accord, unis dans la

même inébranlable résolution, quand viendrait le moment de se dresser contre les puissances du mal, pour le salut de la patrie et de l’humanité.

Eût-on prévu, il est vrai, la forme particulière que prendrait la résistance de notre pays ? Se fûton représenté par avance l’état d’âme de nos soldats ? Ah ! cela, je ne le crois pas. On ne prévoit, de l’avenir, que ce qui ressemblera par quelque côté au passé, et l’état d’âme du soldat français est sans précédent dans l’histoire des guerres. Le psychologue qui voudrait à toute force le compar rer à ce qu’il connaît déjà serait obligé de puiser

ailleurs encore que dans les annales du courage militaire. Il aurait, je crois, à évoquer les descriptions que nous ont laissées de leur vie intérieure les grands mystiques, ceux qui furent de grands hommes d’action. Ils avaient traversé, sans doute, la phase de l’enthousiasme, qui aboutit â T « extase )) ; mais ce n’avait été pour eux qu’un lieu de passage : par delà l’enthousiasme, plus haut encore que la « vision de Dieu », ils avaient trouvé cet état de calme définitif où, revenus en apparence à ce qu’ils étaient jadis, parh at et agissant comme tout le monde, vaquant à leurs occupations journalières et parfois aux besognes les plus humbles, indifférents d’ailleurs aux plus grands sacrifices, ils se sentaient intérieurement métamorphosés, comme si c’était Dieu qui désormais agissait ei;

eux, comme si Dieu les avait, dès ici-bas, absorbés dans son éternité. Loin, de moi la pensée d’identifier cet état d’âme à celui de nos soldats ! L’analogie n’est que lointaine ; il y a pourtant analogie. Ecoutons les récits, lisons les lettres qui nous viennent du front : tous évoquent des images du même genre. Pas de grands gestes, pas de grands mots ; mais un héroïsme bon enfant, simple et familier, sûr de lui-même comme si, par delà l’enthou- Biasme, plus haut que toutes les formes connues du patriotisme, où Ton se distingue encore soi-même de la patrie qu’on aime, le soldat français avait amené son âme à ne plus faire qu’un avec l’âme de la patrie, tirant alors, de cette coïncidence avec quelque chose qui tient de l’infini et de l’éternel, la force d’aller n’importe où, même à la mort certaine, avec un sentiment de sécurité.

Revenons alors à la question que nous posions d’abord : Que restera-t-il, demain, de toutes les énergies aujourd’hui accumulées ? Aurons-nous encore assez de force et d’élan pour porter à des destineés de plus en plus hautes la France victorieuse, rajeunie, revivifiée ? Je ne puis que répondre encore une fois : Cela dépendra de nous ; nous conserverons notre élan si nous voulons le conserver. Laissez-moi cependant ajouter : je crois que nous le voudrons.

Je crois que nous le voudrons, parce que notre

Tolonté ne souffrira plus du malaise qui la gênait jusqu’ici dans toutes ses entreprises. De ce mal, nous n apercevions que les symptômes extérieurs et superficiels : il avait sa source dans les profondeurs de l’ame du pays. Vous savez peut-être que certains psychologues expliquent la plupart des troublés nerveux par quelque déception d’autrefois, par une tendance réprimée et refoulée. On en avait pris son parti, et l’on croyait même avoir oublié. C’était une inclination, ou une ambition, ou une aspiration de la première jeunesse, voire de l’enfance. Comme nous n’avions pu la satisfaire, nous avions décidé que nous ne penserions plus à elle.

Mais elle a continué, elle, à penser à nous. Installée dans le sous-sol de la conscience, elle y travaille à notre insu ; elle pousse et presse ce qui est au-dessus d’elle ; ce sont des secousses, ce sont aussi des explosions f c’est, en un mot, toute la -série des troubles nerveux, — jusqu’au jour où le médecin psychologue, ayant découvert le souvenir caché au fond de l’inconscient, l’amène à la conscience, et obtient de lui qu’il s’apaise et s’en aille. Eh bien, il était arrivé quelque chose du même genre à l’ame de la France. Elle avait eu, — il y a quarante-quatre ans de cela, — une grande déception, et elle en conservait le souvenir toujours vivant et agissant, même quand elle croyait avoir •oublié. Oh ! c’était bien autre chose qu’une décep-

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tion d’amour-propre ; de cette , blessure-là, nous nous serions guéris. La déception était plus profonde. A voir la force se substi tuer au droit, T Alsace-Lorraine arrachée à la France, le succès couronner une politique de brutalité, de ruse et de mensonge, nous en étions venus à douter presque de la justice, à douter de toutes les grandes choses que la patrie française avait toujours incarnées en elle. Et parce que nous avions cédé au doute, nous étions mécontents. Et parce que nous étions mécontents de nous, nous étions mécontents les uns des autres. Derrière les causes visibles et tangibles de nos discordes, il y avait celle-là. On lefil découverte où elle apparaissait le moins. Oui, c’était cet idéalisme blessé, c’était ce patriotisme — si paradoxal que cela puisse paraître — o’était ce patriotisme déçu qu’on eût trouvé jusque sous l’antipatriotisme de certains déclamateurs. Mais demain le mal aura disparu. Demain la grande injustice aura été réparée, la force aura restauré le droit. C’est pourquoi je suis sans crainte pour l’avenir. La France de demain ne sera pas seulement la France victorieuse ; ce sera une France qui voudra et qui pourra conserver son élan, parce qu'elle aura recouvré, avec l’intégrité de son territoire, la confiance en elle, la confiance dans le double idéal de liberté et de justice avec lequel elle s’était toujours identifiée elle-même.

Conlérence de M. Paul Flat.

Mes premières paroles doivent être pour témoigner tout à la fois ma gratitude à M. Henri Bergson, et l’inquiétude légitime que me cause ce «que vous venez d’entendre. Certes je n’ignorais pas l’amitié bienveillante dont m’honore l’illustre philosophe, mais je ne pensais pas qu’elle pût l’incliner à des paroles si flatteuses pour moi. Permettez-moi donc maintenant de vous demander d’autant plus votre indulgence, en même temps que je lui adresse tous mes remerciements.

Quand l’illustre Président de votre Société voulut bien m’inviter à prendre la parole dans la magnifique série de conférences qu’il conçut justement comme un ensemble de leçons profitables et d’enseignements destinés à durer pour l’amélioraration de la race, une image s’associa aussitôt à l’idée même du sujet que je lui prO‘posai : celle du lieu où, pour la première fois, j’avais touché moi-même devant un grand public, à une question similaire.

C’était durant l’automne de 1911. Le Congrès des Amitiés Françaises de Belgique —■ ah ! Messieurs, quelle prophétie dans ce seul titre ! — qui

se tenait à Mons, m’avait fait l’honneur de me demander un rapport sur la. situation présente de de notre Littérature. A cette date, il y avait lutte encore entre les deux influences qui se partageaient la Belgique : la française et Fallemande. Pourtant l’influence française y était prépondérante, car vous pensez bien que l’admirable sacrilice de la nation-soeur a dû être préparé par un travail actif, et je suis heureux, je suis fier de pouvoir en saluer ici l’un des principaux apôtres, en la personne de mon cher et distingué confrère Dumont-Wilden, l’écrivain belge bien connu qui y travaille plus que tout' autre, et dont vous avez pu lire récemment, dans la Revue des Deux-Mondes, un saisissant portrait du Roi Albert.

A cette date de 1911, l’influence française avait donc une tendance à s’affirmer déjà. Je me rappelle avec quelle bonne grâce, avec quel élan nous fûmes reçus ! Nous fûmes trop bien reçus, trop généreusement, trop plantureusement. Car c’est, vous le savez, un des usages de la Belgique, — comme d’ailleurs, de tous nos pays du Nord — d’offrir à leurs hôtes des banquets somptueux. Diraije toute ma pensée? — eh bien, oui, je vais la dire, en même temps que je proclamerai mon erreur en la confessant devant vous une pensée de doute me vint à l’endroit d’un peuple qui semblait attacher une telle importance à la vie matérielle et

RU confort physique, et cette interrogation traversa mon cerveau : De quelle façon pourrait-il se comporter à l’heure des épreuves et des sacrifices néeessaires ?

Ah ! Messieurs, voilà un doute qui, à l’heure présente, semble vraiment impie ! Et tout comme un sceptique ayant soudain trouvé son chemin de Damas, je fais mon acte de contrition ! Comment ils se devaient comporter !..., les luines fumantes de la Belgique sont là pour l’attester, puisque ces matérialistes de surface ont donné au monde' la plus magnifique leçon d'idéalisme qui jamais lui ait •été proposée ! Le sacrilice pour une idée... voilà, en effet, le propre de l’idéaliste ! et qui donc donna mieux qu’eux l’exemple d’une telle vertu, puisque l’idée de rHonneiir, — cet Honneur dont Vigny disait magnifiquement qu’il est pour l’homme ce que la Pudeur est pour la femme, — oui, l’idée de l’Honneur, si complètement inconnue à nos ennemis quelle leur en devient incompréhensible, aura été, somme toute, magnifiquement exprimée par la symbolique figure du Roi Albert, la grande triomphatrice de cette Gueire ! Et je dis que cela n’est pas seulement beau, mais consolant en outre, car cette idée est comme l’efflorescence suprême de la civilisation, c’est la fleur la plus désirable qui s’épanouit au sommet de l’arbre de vie, et par

conséquent ce qui triomphera avec elle et peu elle, c’est cela même qui vaut la peine de vivre !

Donc, Messieurs, ayant été invité par la Société des Amitiés Françaises, à parler devant elle de l’état des Lettres dans notre pays, il m’avait paru intéressant, procédant par' la méthode d'Ilotisme, souvent plus expressive que toute autre, de montrer, non point ce qui était louable dans notre production française, mais ce qu’il fallait éviter, non point ce qui était l’expression de notre génie, mais ce qui, à mon sens, en constituait Vantithèse, ou, si vous préférez, le faux semblant, et comme l’expérience de huit années de critique dramatique m’avait mis en quotidien contact avec les choses et les gens de théâtre, j’avais choisi comme champ d’expérience notre littérature dramatique. Quand même jo n’aurais pas eu cette raison, c’est encore notre théâtre que j’eusse choisi, car si, d’après l’expression du grand Anglais Thomas Carlyle, le plus (grand Anglais qui, dans Tordre spéculatif, ait paru depuis Shakespeare, s’il n’est pas, — c’est son expression même — « jusqu’au plus misérable roman de bibliothèque circulante que de pauvres filles salissent et ressassent dans les villages éloignés, et qui ne doive contribuer à régler res-

pectivement les mariages et les ménages de ces pauvres filles »... oui, Messieurs, si cela est exact, que penser, à lortiori, de l’action dn Théâtre ! Le Théâtre, c’est mille, c’est quinze-cents personnes réunies chaque soir, avec cette âme collective qui se crée spontanément par le seul fait du groupement, et dont les effluves réagissent les uns sur les autres, de façon magnétique. D’où l’influence sans équivalent de la forme dramatique. Dumas fils l’avait bien senti, qui voyait dans le Théâtre un moyen d’action autrement puissant que celui de la chaire, et qui fut, en réalité, le grand prédicateur laïque du Second Empire !

11 devenait donc supérieurement intéressant déliant des étrangers, — mais je me trompe en prononçant ce mot d’étrangers, puis*qu’aujourd’hui tout Belge est un frère pour nous — de préciser ce qu’à mon sens, on peut appeler : le Faux Ari Dramatique français : expression dont j’avais fait le titre même de ma conférence, d’autant plus intéressant que, par un phénomène bien connu de déformation d’optique, ce sont ces productions surlesquelles l’étranger nous juge, et sur’ lesquelles j’ajoute qu’il est déplorable que nous soyons jugés. L’intérêt m’en apparaissait alors d’une portée double : d’abord ces productions constituent justement l’antinomie la plus profonde et la plus sai-

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sissante avec les qualités exquises et délicates correspondant à la. tradition française, celles que nous aimons et que nous admirons dans Corneille, dans Racine, dans Beaumarchais, plus proche de nous, dans notre cher Musset, plus proche encore, chez Paul Her\'ieu, chez Henri Lavedan, chez Maurice Donnay, chez tous ceux qui forment un anneau de l’imbrisable chaîne figurant le génie de notre race. Enfin, par contraste, elles précisent le sens même de cette tradition et tout ce qui compose, tout ce qui continue de faire notre prestige dans le monde civilisé. A T heure même où nous parlons, et dans cet elfort qui consiste à dégager dès maintenant les enseignements de l’épreuve que nous subissons, il ne nous sera pas inutile de nous placer au même point de vue, nous autres Parisiens, que je faisais en 1911, devant la Société des Amiliés Françaises à Mons

Je ne pi'ononcerai aucun nom propre’ ici, car j’estime qu’à cette heure, en littérature, aussi bien qu’en politique, il convient d’observer la trêve des partis, nous- permettant d’unir nos forces jusqu’à l’heure du triomphe final. Il y a déjà, dans cette trêve, de légers symptômes de désagrégation qu’il faut déplorer, et ce n’est pas nous, à l’Alliance

LA GUERRE ET LA LITTÉRATURE DE DEMAIN 1 i3

d’hygiène sociale, — j’en prends à témoin l’homme d’Etat qui la préside —■ non certes,ce n’est pas no-iis qui donnerons l’occasion des dissentiments. Je n’indiquerai donc que des courants, ou, si vous préférez, je me contenterai de marquer, dans une large esquisse, les traits saillants d’un effort dramatique où nous retrouvons, plus aisément encore aujourd’hui, bien plus aisément à l’heure où nous parlons, l’influence étrangère ! Pas plus que certains romans, faits ceux-là pour l’exportation, et dont les auteurs savent fort bien à quelle clientèle ils s’adressent, mais sur lesquels malheureusement on nous juge aussi, pas plus qu’une certaine imagerie qui s’étalait avant la gueri'e aux devantures des boutiques et que les ennemis de la France exploitaient habilement dans leurs feuilles gallophobes, pas plus que ces romans et cette imagerie, mais pour d’autres raisons, un certain genre de théâtre, qui malheureusement réussit trop sur le boulevard, en ces dernières années, ne représente l’esprit français et l’art français. Combien d’entre nous s’y laissèrent prendre, et furent dupes précisément de lu force brutale et de l’habileté technique qui se dégageaient de ses manifestations ! Il n’est donc pas étonnant que les étrangers, un bon nombre d’entre eux, aient incliné à ce genre de séduction. J’ai tenté, jadis, de le carac-

tériser d’une façon brève et synthétique dans un portrait de celui qui, à mon sens, rincarnait le mieux, et je demande qu’il me soit permis de le rappeler ici.

(( Quelle magnifique unité dans ce théâtre, et comme on sent que l’homme qui l’a écrit ne s’embarrasse d’aucun scrupule, ni psychologique, ni moral ! En vain y chercheriez-vous des âmes, au sens complexe et raffiné où nous entendons le mot, c’est-à-dire un ensemble de forces diverses, cellesci, d’ordre supérieur, celles-là; d’ordie inférieur, réagissant les unes sur les autres, et dont la lutte, source de conflits passionnels, crée le suprême intérêt des œuvres d’imagination ! Je n’y vois que des Instincts, des Sensations et des Détentes..., et puisque les organes essentiels de l’homme ont pu être pris comme symboles de sa vie morale, lien pour le cerveau, rien pour le cœur..., tout pour le reste ! C’est un art qui vise en bas, et qui y atteint, avec quelle sûreté ! Jamais sagittaire ne fut aussi sûr de son trait ! Oh, celui-là connaît, il a approfondi, ou mieux, il perçoit d’instinct les règles de la psychologie des foules, essentielles à posséder pour qui veut faire un certain théâtre ! Il sent que les principes mauvais de l’âme humaine, toujours latents en chacun de nous et toujours prêts à s’affirmer, s’exacerbent étrangement dans

l’atmosphère d’une salle de spectacle et, par une sorte de complicité soudaine^ voient leur puissance décuplée au feu de.la rampe!

(( Que vient-on nous parler d’amour' dans ce théâtre I Amours de fauves peut-être où, dans l’intervalle des silences, on discerne coups de griffe et miaulements ! Mais ce noble mot d’amour, qui symbolise à nos yeux le plus beau don de la personne, et physique et morale, l’oubli de soi, et le sacrifice dans le malheur, que vient-on le prostituer à de telles situations ! Que l’on supprime un instant la complicité du plaisir entre ces amants, que l’on émousse l’intensité des sensations, l’ardeur de la volupté, vous verrez ce qu’il en restera. Leurs regards n’ont pas d’autre horizon que les quatre murs du cabinet secret où vont s’attarder leurs ébats. Ses femmes, toutes ses femmes ont des sens aussi impérieux que le plus expert d’entre ses viveurs, et ce n’est pas d’elles, d’une seule d’entre elles, que l’on pourrait dire ce que Stendhal observait si judicieusement d’une certaine catégorie d’amantes : — « Quelques femmes tendres n’ont « presque pas d’idées des plaisirs physiques : elles « s’y sont rarement exposées, si l’on peut ainsi par- (( 1er, et même alors les transports de l’amour- « passion ont fait oublier les. plaisirs du corps ».

Si j’ai voulu vous citer cette phrase exquise du plus subtil des psychologues, c’est qu’elle pré-

eise un frappant contraste avec l’esprit dont se trouve animé le théâtre qui eut un si regrettable succès au cours de ces dernières années. Eh bien, Messieurs, est-il besoin de vous le dire ? — et ce ne sera pas un des moindres résultats moraux de cette guerre — un tel art dramatique ne sera plus possible, ou si, par hasard, quelque audacieux industriel s‘y risquait encore, il jetterait une note à ce point discordante qu’on ne l’y tolérerait plus. Ce serait à peu près comme dans un concert symphonique, un instiLiment qui joue faux et rend un son que notre oreille ne peut plus tolérer ! Il s’éliminerait de lui-même, parce que s’adressant à des âmes transformées par la vie, il n’y trouverait plus d’écho, où, plus exactement, un écho justement contraire à celui qu’on en pouvait jadis attendre !

Voulez-vous qu’en effet nous reprenions les termes mêmes par où notre analyse tenta de caractériser l’esprit de ce théâtre que l’on appela brutaliste, et qu’il serait plus exact encore de qualifier : matérialiste. Inslincl, sensation^ détente^ ce sont les trois mots dont il nous semblait qu’on pût le caractériser. L’Instinct, ou plus exactement, les Instincts, c’est, chez fliomme, le groupe des forces primitives, rudimentaires, par où il se relie à ses frères inférieurs, et se rapproche de la loin-

taille, animalité, d’où le travail des siècles a peu à peu dégagé son âme, comme la main patiente d’un orfèvre débarrasse progressivement le précieux métal de la gangue grossière qui jusqu’alors l’enveloppait. Le philosophe américain W. James définit l’Instinct : « une faculté d’accomplir certains actes, en vue de certaines fins, sans prévision de ces fins, sans éducation préalable de ces actes. »

Il en est un qui les résume tous, vers lequel tous •convergent, à l’exemple du carrefour central où viennent aboutir tous des chemins de la forêt : •c’est l’instinct de conservation, nous incitant à subordonner toutes choses à la durée de notre vie, à notre persistance dans hêtre ! Or, Messieurs, quelle aura été la plus grande leçon de la guerre? Depuis le premier jour d’une mobilisation qui entraînait aux frontières et avec quel élan ! des centaines de milliers d’hommes, jusqu’à l’heure présente, où nous voyons ces corps d’armée résister à l’assaut de l’adversaire avec une endurance supérieure encore à leur élan, un mot résume et •domine tout ; celui de sacrifice... Sacrilice, c’està-dire négation- de l’Instinct de conservation, subordination de l’intérêt privé à l’intérêt collectif, non par résignation, certes, — cela serait trop peu, trop contraire au génie national qui s’est

retrempé à sa véritable source, trop opposé à l’âme française — mais par acceptation enthousiaste des nécessités imposées par les circonstances. Du haut en bas de l’échelle sociale, depuis le dernier des soldats s’obstinant dans sa tranchée jusqu’au chef de corps qui lutte presque anonyme, c’est cette sublime idée de sacrifice, triomphe de la pensée idéaliste, qui vient opposer sa verlu exaltante aux puissances obscures et toutes maléria listes de l’Instinct.

C’est encore cette idée de Sacrifice qui épure la sensation et la transpose au plan supérieur où elle s’affine en sentiment. Il y a là tout un mécanisme psychologique qu’il serait trop long d’examiner et qui, d^ailleurs, n’est pas du ressort de celte étude. C’est assez de le constater, de voir au’il saute aux yeux des moins avertis.

Que son retentissement doive être un fait, et un fait important dans notre production intellectuelle, c’est là une vérité qui éclat© à la pleine lumière de l’évidence, puisque la Littérature, marquant l’image ou le reflet des moeurs par où s’affirme une nation, et, d’autre part, étant d’observation courante que chaque secousse politique de notre pays a suscité une orientation nouvelle dans sa production intellectuelle, il serait aussi illogique

d’admettre un effet • sans cause que de supposer un instant qu’il n’y aura, rien de changé dans les courants littéraires ! Oui, Messieurs, il y aura de notables changements — il ne faut pas être grand prophète pour* les deviner — et si l’on m’objecte qu’en cet exposé je parle beaucoup plus de la littérature d’hier que de celle de demain, c’est que, définir l’esprit d’hier, c’est par la seule valeur du contraste, préciser celui de demain î Les Beati possidentes d’hier doivent, en effet, s’attendre à de fortes déceptions : ce n’est pas nous qui nous en plaindrons, nous qui avons toujours cru à la force de VIdéalisme et à qui des circonstances tragiques auront donné raison. Au surplus, quel est le Français d’aujourd’hui qui vou drait se reconnaître... quel est celui qui l’oserait même, dans le triste personnage dont un certain théâtre fit le protagoniste de nos scènes du Boulevard ?

Le mot délicieux de Stendhal, que nous citions tout à l’heure, nous devient une transition naturelle à la seconde partie de cette causerie, où je voudrais toucher, aussi brièvement que possible, à la littérature féminine, en montrant quels puis-

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sants arguments s’opposent à ce que, dans l’avenir^ elle se manifeste telle qu’elle apparut dam le passé, c’est-à-dire dans toute la période qui précéda la guerre I

Souvent on m’accusa d’être misogyne. Ët je me rappelle avoir reçu des livres dédicacés par des mains féminines où je pouvais lire des appréciations de ce genre : « A M. Paul Fiat.,-, le coupable I » ou bien encore : « Au Misogyne Paul Fiat, qui ne lira pas plus ce voluiile que les précédents ! » Et vous voyez aséez de quelles fautes on m’accusait ! Mais j’avais la conscience bien tranquille, sachant que c’était là un reproche tout à fait injustifié. Il faut songer aussi que la situation de Directeur de Revue n’est pas toujours aisée, et qu’à vouloir satisfaire trop d’auteurs, on risque de ne pas satisfaire son public î Misogyne ! En vérité, je me Sens si peu de goût pour l’être, que je serais bien plutôt tout le contraire ! Et volontiers je prendrais à mon compte ce mot que j’ai entendu et qui constitue l’un des plus saisissants apologues quo je connaisse ! Quelqu’un à qui l’on demandait quel était l’âge auquel il aimait les femmes, répondait ce mot profond, digne d’uti véritable psychologue : —■ « Je les aime à tous ks âges !):i affirmation qtii, tout d’abord, paraît digne d’un Don Juan, mais n’apparaîtra telle qû’à celui qui aura lui-même un mentalité

don juanesque I Je n’y vois, pour ma part, que la profession de foi du véritable Féminin qui se sent et déclare apte à goûter les nuances d’âme infiniment diverses que lui propose fobservation, la fréquentation de l’âme féminine. Au pur sexuel, à l’homme à bonnes fortunes qui posa la question, la précédente réponse oppose le véritable amateur d’âmes, pour qui toute jouissance supérieure réside dans la pénétration du mystère de l’âme !

Oui, tous les âges, il faut les aimer, pour dégager la pleine signification de chacun, et parce qu’à chaque âge de la Femme, comme à chaque saison de l’année, correspond un élément de beauté qui lui est propre, et qui marque plus particulièrement son rôle et sa fonction ! Et si c’est être misogyne que d’accepter et même d’admirer cette loi de transformation que nous impose la nature, alors oui, je me déclare misogyne. Mais vous entendez bien que si, parfois, j’a pu l’être, c’est pour m’être élevé contre le(s tendances de certaines qui, précisément, se dérobent à leur fonction : celles, par exemple, qui, pouvant inspirer de beaux livres, préfèrent en écrire de mauvais !

Ah ! Messieurs, je né discute pas le talent de certaines femmes, et cette altitude me convien-

drait moins qu’à tout autre, ayant consacré un volume à préciser les mérites littéraires des plus brillantes parmi celles qui se sont fait un nom dans la littérature contemporaine et que je n’hésitais pas à placer sur le même rang que nos plus illustres auteurs du sexe fort ! Ce que je discutais, à cette date déjà,— c’est-à-dire voici cinq ou six ans — ce qui me frappe aujourd’hui plus encore qu’à cette date, à raison des événements, c’est la tendance exclusive de leur littérature — et je n’excepte pas les plus brillantes — à limiter leur vision d’observatrices au culte exclusif de la sensation^ à l’exaltation de VInstinct d’amour conçu à peu près de la même façon que nous le vîmes interprété dans les oeuvres du théâtre matérialiste précédemment analysé ! Je l’ai précisé autre part et ne puis mieux faire que le rappeler : « Dès l’instant qu’elle tient en main la plume, et sauf de très rares exceptions que l’on ne trouve guère qu’en dehors des œuvres d’imagination, la Femme de lettres se révèle comme un ferment d’anarchie, si bien que nous la pouvons concevoir, dans l’ordre privé, excellente épouse, mère accomplie, puis démentant, comme de parti-pris, dans ses constructions imaginaires, la valeur des vertus dont personnellement elle donna l’exemple 1 Si l’on fait cet effort de rapprocher, dans une vue d’ensemble, les héros qu’avec tant d’amour

leur pinceau caressa, ce sont membres d une même famille, avec qui vous avez fait individuellement connaissance et qui se trouvent maintenant à por tée de votre main ! Quelle ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent qui les fixa diversifient leurs traits apparents ! De toute leur énergie, nous les avons vus démentir et repousser les instincts conservateurs de vie. Quel instinct d’ordre pourrions-nous attendre de celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation exclusive qu’elle est devenue la Divinité devant laquelle elles s’humilient ? L’Instinct d’ordre nous enseigne à établir une hiérarchie

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