‹ Vers le cœur de l'AmériqueChapitre 10 sur 37 · REVEIL DANS LE PORT · texte numérisé non relu

REVEIL DANS LE PORT

que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les pénétrer. Tels queli, ce sont des monuments de la puissance commerciale des Etats-Unis. Cette puissance^ comprimée entre les limites trop étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur pareille à l'eau qui s'élance en jet, des tuyaux qui l'emprisonnent. Ce sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien n'arrête, de ce génie conquérant à qai rien ne paraît impossible et qui a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire.

A première vue, je l'avoue, les skyscrapers* m'ont heurté franchement comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles aboutit la concurrence enragée pour

* Escaladeurs de ciel.

3o VERS LE CŒUR DE L* AMÉRIQUE

les biens matériels. Et il pourrait bien y avoir de Tun et de Tautre, un peu de tout, bien et mal, à leur origine. Pour ramourdeTesthétique, dont la vie humaine ne doit jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes du bâtiment, demeurent à Tétat d'exception.

Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d'hiver, la rangée colossale de ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes trop massives a disparu dans l'ombre. L'obscurité clémente a couvert leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures, lentement les étages s'éteignent. La muraille de feu devient un mur noir, troué seulement de loin en loin par le regard d'une étoile.

Page 1