‹ Vers le cœur de l'AmériqueChapitre 15 sur 37 · ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE

étroites, garnies de familles en villégiature ou de fournisseurs ambulants: épicierS; fruitiers, marchands de glace, mais presque pas d'automobiles. Le réseau général des routes américaines est en mauvais état. La population circule en chemin de fer et en tramways. On ne peut pas se payer, comme en France et une grande partie de TEurope, la fantaisie d'aller en automobile d'un bout à l'autre du territoire. Leur usage est donc restreint au voisinage immédiat des villes et, proportionnellement, leur nombre est très inférieur à celui des nôtres. On ne s'en plaint paSj lorsqu'on circule sur une belle route que le trop fréquent passage de voitures à essence transformerait en un royaume de la poussière et du méphitisme pétroléen.

Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving, habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu'elles étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler.

Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort grand et en même temp^ très gracieux, il n'y a pas une seule tombe préten-

tieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples, impressives et quelques roses, c'est tout. Et c'est le caractère, en général, des cimetières américains que j'ai vus. Dans un pays où il y a tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle marque un sentiment de respect devant l'au-delà et d'égalité dans la mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d'orgueil ou de vanité ; pas de signes d'écrasement ni de désespoir non plus. La mort est envisagée comme elle doit l'être, dans la résignation et dans la foi.

On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d'une douleur qui ne connaît pas l'espérance. J'aime beaucoup l'atmosphère morale qui règne par les cimetières américains, et mon cœur s'est fait du bien, au souffle qui court sur les tombes de là-bas.

Ce n'est pas tout de savoir vivre. Il faut

48 VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

savoir aussi mourir. Mourir fait partie de la vie. L''aspect du cimetière américain a été pour moi toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur mémoire; est un grand chapitre dans Tart de vivre, et les autres chapitres dépendent beaucoup de celui-ci .

En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j*aimais d'avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère, moins la puissance que Ténergie morale, moins la vie extérieure que la vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière de Sleepy hoUow ces impressions réconfortantes. Oh ! la belle, la discrète, la tendre et croyante

âme de peuple que j*ai senti se découvrir à moi dans ce lieu de repos !

Sur la rive occidentale de THudson, le soleil se couchait. En bas, le fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette heure confondus en une seule masse noire. Et, audessus, à travers l'échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant tout rOuest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de l'âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d'émotion, c'est que pour la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand Washington.

Page 1