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PREMIER SPEECH ANGLAIS

Cest demain dimanche, me dit M. M*^ Clure, le soir à la table de famille ; je pense que vous voudrez bien prêcher dans notre petite église. — Oh non, fut ma réponse, je préfère écouter.

Le lendemain, après Téglise, nouvelle question : Ne pourriez-vous pas nous faire un petit culte de famille, cet après-midi? Cette fois-ci, impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension de faire mes débuts en anglais, même devant cinq ou six auditeurs.

Lorsqu'à Theure fixée, je descendis de ma chambre au salon, je m'y trouvai en présence... d*une cinquantaine de personnes. Je

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dis à l'oreille de mon hôte : « Monsieur, votre famille est bien nombreuse. )> Il y avait là un certain nombre de voisins, gens distingués et instruits, entre autres la bonne et si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se faire aimer sur tout le territoire de la République. Mais il s'agissait bien de m*occuper du nom et de la personne de mes auditeurs I C'est peut-être la première fois de ma vie que j'eusse souhaité d'en avoir moins.

11 fallait bien me résoudre à leur parler. Tout en prenant bien garde à mon discours, dont l'allure chancelante devait rappeler les premiers pas d'un enfant, je hasardais de temps à autre un regard vers la figure de tel et tel auditeur en particuHer. Oh surprise et bonheur! ils avaient évidemment l'air de comprendre. Visiblement ils suivaient l'idée, et je sentais ce quelque chose qui fait savoir à un orateur que l'auditoire saisit sa parole et se l'approprie.

La glace était rompue à partir de ce moment.

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Tout le monde, après ce discours, fut réellement charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur d'un événement. Que de fois, en esprit, m'étais-je d'avance représenté cette première épreuve. Maintenant elle était derrière moi. Une lourde pierre m'était enlevée. Le doute sur la valeur de l'instrument indispensable dont j'aurais désormais à me servir tous les jours, faisait place à la confiance.

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Lindenhurst; la campagne de John Wanamaker était fixé d'avance, comme le coin de (erre américain où se passerait la période, très brève d'ailleurs, d'acclimatation. D'après des instructions précises laissées à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d'œuvre d'attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. M*' Clure et nous conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux mains d'un souriant jeune homme qui avait pour

consigne de nous conduire à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser. D^ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous attend partout? Ils me Tavaient écrit dans leurs lettres : c< Vous ne venez pas chez des étrangers, c'est chez des frères que vous allez. Vous serez un hôte national et en même temps un ami!» De loin, on est tenté de prendre de telles parôles pour des politesses. Si j'avais mieux connu le pays où j'allais, j'eusse pu me dire qu'elles étaient l'expression de la simple vérité.

Sur le pas de sa porte, JohnWanamaker nous reçut. Il est impossible de mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d'une partie de sa famille, et le lendemain

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j^ïme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais tous pour la première fois^ et il me semblait plutôt les revoir après une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de connaissance à faire. D'emblée, nous nous trouvions sur un terrain commun d'idées et de sentiments.

A la première heure, le lendemain, selon l'habitude journalière, le chef de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie, maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains.

Puis chacun se rendit à son travail. L'habitude de faire le culte domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les plus salutaires s'il peut être préservé de la routine et se garder des formules stéréotypées, et rester journellement l'expression fraîche et laïque des

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sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale, comme des événements ambiants. Et j'ai toujours senti, à m'y associer, cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier ensemble en toute vérité et simplicité; en dehors de tout rite prescrit, dans la pure mutualité humaine, c'est bien la plus haute façon de fraterniser.

Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se groupe autour d'un hall central très vaste, d'où monte un large escalier aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces d'habitation donnent sur ces hall, eux-mêmes habitables, garnis de plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et autres objets d'art d'un goût parfait. Un orgue est placé à moitié hau-

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teur de Tescalier. Au rez-de-chaussée s'ouvrent les galeries de tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d'oeuvres de maîtres. A la suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux grandes toiles de Munkaczy: Le Christ devant Pilate et le Christ en croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueusse, si par ce mot on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression de faste et de vie somptueuse, mais d'où l'âme est absente, ainsi que la vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et l'organisation font honneur à son habitant, parce que l'habitant fait honneur à la demeure. Elle contient des trésors d'art; mais ce qui me la rend chère et précieuse avant toute chose, c'est qu'elle abrite une vie d'homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent et secourable, un homme qui, s'il a dans New- York et Philadelphie deux énormes magasins où se vendent des produits

du monde entier, n'a qu'une seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d'employer ses moyens, et de s'employer lui-même de son mieux pour le plus large bien de tous.

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Qu'on ne me donne aucune explication I Je veux regarder par moi-même. Il se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu'elles existent. Mais du moins ce que j'aurai vu, ne m'aura été ni préparé ni arrangé par quelqu'habile cicérone désireux de me faire voir les choses à sa façon. C'est ainsi que je compte me promener aujourd'hui autour de Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l'Amérique.

Le parc est joli, mais d'une étendue modérée. Principe de l'habitant : il ne faut mettre à rien

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plus de dépense qu'on ne saurait justifier. Le jardinier qui me montre les serres et la collection d'orchidées, fait observer que celle-ci est incomplète; toujours d'après le même principe. Un tel principe vaut les plus rares orchidées.

Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux. Aujourd'hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font un jeu sauvage d'emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent? Parti comme un méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de température, les coups de vent, les

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excentricités atmosphériques y sont à l'ordre du jour.

A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont posées sous de beaux platanes et autres essences d'arbres aux larges feuilles, parmi lesquels le niaple. Cet arbre qui se retrouve dans les promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le bouleau qu'il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner^ avec des crêpes.

De clôtures peu ou point. J'en avais déjà remarqué l'absence dans la campagne de New- York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les limites de leur territoire, par des murs, des grilles^ des haies, des paUssades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans

certaines contrées la hauteur des murs détruit tout l'horizon. Je n'ai pas aperçu dans toute TAmérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par leur seule hauteur, mais socialemdnt aggravés par les tessons de verre et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants. Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et faire souhaiter qu'il soit volé.

Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre chose qu'une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s'y livrer à leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un promeneur proprement dit. Ce charme de l'existence leur semble inconnu. La canne, inséparable compagne

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du flâneur, est presque introuvable. En revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant généralement de Tadresse, du mouvement, des cris et souvent une véritable ivresse de joie ou de combat. L'Amérique, cela se remarque dès le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté. Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de Philadelphie, et que j'avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux que comportait l'automne, m'écrivit après Noël: «Vous devriez nous revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur toutes les pièces d'eau. A nos heures de loisir nous descendons les collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l'air d'Esquimaux. »

Ce qui m'intrigua fort, c'est de voir si peu de

jardins proprement dits. Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est généralement absent. Ce potager qu*adore le Français, ce petit coin près de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent Tutilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu*à l^état d'exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? Cest ce que de prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et

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d'après la physionomie des maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce doivent être des demeures de braves gens.

Pour flâner, sans crainte de s'égarer définitivement; ce qui est toujours désagréable, il faut, après s'être éloigné suffisamment du point où l'on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les jardins de Lindenhurst. On n'est pas rural et jardinier pour rien. Dans ce pays nouveau, chaque légume m'intéressait, et même les herbes du chemin. Il m'était agréable de fouler, le long des sentiers du

nouveau monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.

Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s'asseoir. Pourquoi pas ? L*air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je m'endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante, soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes noires, et balançant des poires d*or aux rameaux inclinés des arbres.

A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce service se reconnaissaient des mains d'enfants. Mais ces petites mains de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc étaientelles ? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un

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buisson^ et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit ans, pouvant bien être la fille d'un jardinier, et une blonde du même âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d'or dévalant sur ses épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.

Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à entendre ces voix fi^aîches parler anglais. Je leur racontai une histoire; elle dirent: « encore une », et cela devint une série.

— Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison ? dit alors celle qui avait les yeux bleus.

— Très volontiers, et à quelle heure ?

— A cinq heures.

A l'heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais dans laquelle on pouvait entrer.

Avec un peu de bonne volonté; je parvins à m'introduire par la porte. Et le charme de l'enfance envahit ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casés sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous autres, toujours quelque chose nous trouble à Tarrière-plan. L'enfant vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que les grands puissent faire, c'est de rester enfants ou de le redevenir. Une des joies de

mon voyage a été ce five o' dock tea chez Mary.

Pouvais je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une histoire ! Non. Je lai racontai donc une histoire de plus, et ce fut un moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de Tenfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que j'éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.

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