‹ Vers le cœur de l'AmériqueChapitre 33 sur 37 · CHEZ LES QUAKERS I · texte numérisé non relu

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et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années que j'avais le désir de les voir. Il m'était arrivé, le long de ma carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur conscience, leur bonté sans phrases, m'avaient fait une impression extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme Tabsence de prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si bien rompu avec tout formalisme qu'on pourrait presque les trouver formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n'est-il pas admis qu'on invite quelqu'un à leurs meetings. Je n'y fus donc en aucune façon invité. Et j'eusse été pour toujours privé du plaisir de m'y rendre, si j'avais attendu qu'on m'y engageât. Il se trouva, comme par hasard, quelqu'un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.

Donc, j'y allai, et personne ne parut y prendre garde.

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Dans le local; rien que des bancs. Pas d'orgue, pas de chant, pas d'images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu'elles éclairent la salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n'ont pas de pasteurs. Quand ils se réunissent, chacun prend place en silence, sans s'occuper des voisins. Personne ne regarde autour de soi. N'importe quel visiteur survient, nul ne paraît s'en soucier. Tout le monde reste dans une apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux stoïciens leur : nil mirari.

L'assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout. Jamais je n*ai mieux compris ce que dit le silence d'une assemblée qui, tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif suffi-

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sant pour rompre ce silence, l'assemblée se retire comme elle était venue, une fois le temps raisonnable d'un meeting écoulé. Il ne viendrait à l'esprit d'aucun assistant de regretter qu'on n'ait point parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.

Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir silencieusement, serait une faute contre les principes des « Amis », qui consistent à faire ce que l'Esprit nous engage à faire. L'Esprit m'incitait à leur parler. Comme j'avais bien des choses à leur dire, je me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d'hommes et de femmes me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude : « J'ai lu ton livre y>. <r Je suis content de te rencontrer. »

Chez eux, les Amis sont absolument délicieux.

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Leur calme fait tant de bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d'entre eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la beauté de ses yeux bleus. J'y sentais comme un reflet de la paix divine. Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà une grande partie de leurs principes. Un autre, c'est de respecter l'esprit en chaque homme. Personne n'a une semblable vénération pour la conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité. Pas d'autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée en son originalité. Jamais nous n'avons à nous substituer à la conscience d'un autre, pour amener des actes par lesquels il n'est que notre instrument.

On ne peut pas juger des «Amis» par leur

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nombre aujourd'hui assez limité, ni par leur surface et la place qu'ils prennent dans le monde. Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de leur valeur comme principe actif dans la société présente.

De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de contentement et d'ordre, ils se sont créé, de longue date, une place extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d'affaires scrupuleux et intelligents. Beaucoup d'entre eux ont de grandes fortunes, mais ils n'en font point étalage, et leur générosité discrète honore grandement leur caractère.

Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent exclusivement des enfants d'Amis. Ailleurs, les

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Quakers sont éducateurs pour le compte du public.

Beaucoup de besogne et peu de bruit, tel semble être la devise de ces éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne vaut un maître qui ne s*étonne de rien et garde la même humeur tout le long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante. Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons, d'une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui alterne facilement avec les bourrasques. Cest parfois de la nervosité souriante, et des nerfs, en éducation^ il n'en faut pas.

Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l'éducation, un regret s'éveillait en moi, de n'être pas enfant. J'eusse été heureux de partager la vie dont je voyais ici Torganisation^ une vie normale, vraiment humaine, et

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pénétrée, sans ostentation aucune, d'un parfum spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l'encens des sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils Font partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel, aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.

Ils aiment les enfants qui sont l'avenir, et savent comment les traiter, sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.

Tandis que dans le préau de « Friends sélect school », à Philadelphie, je voyais filles et garçons jouer et s'amuser, je me promenais dans un terrain voisin, le long d'un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de l'Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port

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toujours en travail de vaisseaux. L'activité de la ville immense battait alentour dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une pierre de la taille d'une brique. Sur la pierre était un nom, un des grands noms des « Amis d'Amérique ». Je regardai plus attentivement, et je vis d'autres pierres et d'autres noms, juste à la hauteur de l'herbe fauchée. C'était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir l'Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient subi des persécutions, parce qu'ils voulaient la paix obstinément. Je pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire, à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie semblable à celle de l'irréductible caillou qu'aucun rouleau ne parvient à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes

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oreilles, et la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur matinale s'allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons du soleil m'arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se joignent et se tiennent les générations.

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