‹ Vers le cœur de l'AmériqueChapitre 35 sur 37 · HÔTE D*ISRAËL · texte numérisé non relu

HÔTE D*ISRAËL

marqua d'avance les destinées, dans le passage si rayonnant d'avenir et d'espérance, où il est dit : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé i>. Jamais je ne l'ai senti avec plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l'esprit large et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à l'unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une collaboration féconde, l'Ancien Testament et le Nouveau. Ils s'appellent et s'éclairent l'un l'autre et ne sont jamais plus grands que reliés sous la même couverture ».

On a toujours raison de cultiver l'idéal et l'espérance, même au sein d'un milieu terre à terre qui vous traiterait d'utopiste. Quelques années auparavant, dans mon livre « V Ami y>, sous le titre de « Haute Église », j'avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses, tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se rencontrassent sur le terrain d'une sereine et bienveillante hospitalité

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et qu'on s'invitât d'Église à Église comme de maison à maison. Que de sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde ! Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n'étions pas si loin qu'il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si bienfaisants.

Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres. Mais il n'y a pas d'heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien faire. Les amis de la synagogue m'amenèrent donc à un de leurs cercles où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses col-

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lègues à l^Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus intéressants monuments d'histoire édifiés par notre temps; M. Levysson, connu par ses libéralités aux universités et œuvres d'intérêt général; des professeurs, des instituteurs.

Des speechs furent échangés. Celui qui m'intéressa le plus fut fait par un instituteur, ayant son école dans Eastend, parmi la population juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l'instituteur, je compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers moments de leur arrivée, mais à les soutenir

moralement et matériellement; afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours auparavant, j'avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu'à Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d'une étendue considérable, construite selon les règles les plus conformes à rhygiène. Nous quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma rencontre avec ces Israélites américains l'impression d'un milieu actif, intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.

J'attendais avec une certaine impatience Toccasion de rencontrer des représentants de la race noire.

Un des premiers avec qui je fus en contact personnel; est le cocher qui me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu*il avait lu «la Vie simple ». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure, illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le souvenir.

Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres chargés de quelque service, me

paraissaient s'en acquitter toujours avec soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à Taise pendant quMls vous cirent les souliers. L'Amérique abandonne à chacun le soin de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles, ni dans les hôtels*. On les met le matin, tels qu'on les a ôtés le soir, et à la première occasion on se confie aux soins d'un de ces bons nègres qui répètent par les rues : Shine ! shine ! Ils vous offrent un siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous désirez être complètement à l'abri, vous êtes invités à

1 Je m'en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes, les domestiques n'en ayant pas l'habitude.

pénétrer en quelque sous-sol, ouïe plus souvent en un rez-de-chaussée d'hôtel. Pendant Topération, le client; d'ordinaire pressé, Ht son journal ou se Hvre à quelque occupation urgente. De cela^ je me gardai bien. Un homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui consacre un moment ses soins. Et quels soins ! Ne vous imaginez pas qu'une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls instruments. Et d'abord l'homme noir qui se courbe vers vos bottes ne fait pas la tête d'un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté vont s'exercer. Primo : nettoyage complet avec une brosse qui emporterait plutôt le cuir lui-même que d'y laisser un atome de crotte. Après cela, cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle, de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte

dix cents, cinquante centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une semaine... s'il ne pleut pas.

Dans les Pulmann cars, aussitôt que le train s'approche de la station où vous avez à descendre, le nègre s'empare de votre chapeau, de votre pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis il s'approche de votre personne qu'il invite à se lever et, depuis le col jusqu'aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.

En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur l'épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste muet ; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après

avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour : échange de bons procédés.

J'ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types lippus, aux traits plutôt empreints d'animalité, et qui font merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j'ai rencontré beaucoup de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d'une intelligence ouverte, d'une énergique spiritualité. Mais surtout j*ai souvent rencontré une expression que je n'ai jamais observée au même point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l'impression sur mon esprit a été extraordinaire.

A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec Maurice, magnifique nègre qui venait dès l'aube me sourire

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et me demander si je n'avais besoin de rien, j'appris, non sans surprise, que nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d'une congrégation, fondateur d'une école de théologie et, à ses heures, valet de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurerla vie matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.

Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une situation de subalterne ! Le loisir nécessaire à l'étude, pris par des occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de téléphone!

Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de son enseignement dans

la vie encore plus que dans les livres. Il lui est moins préjudiciable de manquer d'érudition que d'expérience. Or l'expérience n'est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois qu'elle a une réelle valeur. La plupart d'entre nous ne sont guère disposés à l'acheter son prix. Ils ne font donc directement que les expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et les duretés de l'existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de la peine, augmentent notre faculté d'aider les autres à vivre. Mais il est des expériences d'un genre un peu spécial et qui ne se font presque jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu'il en fût autrement. Et s'ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans, ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s'embourgeoiser. Or à toutes les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous avons à porter en chaire est la

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question sociale. Cette question; que vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous, du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais se mettre à la place d*un autre est une de ces opérations que Ton peut bien tenter, ou même s'imaginer d'avoir mené à bonne fin, mais qui, en somme, est du domaine de Timpossible. La meilleure volonté y rencontre des résistances insurmontables. Si la place d'un autre ne devient en toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu'il éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce qui est juste et droit, comme doit l'être celui qui se mêle de prêcher aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de leur qualité d'hommes, et non de leur classe

particulière. Cet homme est domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le fait. Doué de clairvoyance; il considère le train de la maison et le juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre ; il est même un maître, revêtu d'une grande autorité. 11 parle au nom de Dieu et de rhumanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de l'expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul autre, pour dire des choses pratiques que Ton puisse penser et s'assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu'il connaît le dessus et le dessous des questions, parce qu'il a vécu et vit journellement les deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le plus intéressant, si c'est en qualité de prédicateur valet de chambre, ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces

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deux hommes a fort besoin de l'autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux, si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés. La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits- d'union humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les intérêts semblent opposés : entre elles surgissent des intermédiaires qui, le plus souvent, sont ignorants de l'une des fractions, à moins qu'ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu''un seul.

Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j'eus l'avantage de connaître,

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pour douloureuse et émotionnante qu'elle soit, peut donc se transformer en une source de progrès humain; à condition que celui qui la subit; s'élève au-dessus de ses avatars momentanés et; sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un homme.

L'occasion de parler à des auditoires nègreS; considérée par moi comme un privilège; me fut accordée à Philadelphie; par deux fois. C'étaient des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribuneS; une foule d'enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux. Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement musical. Assis sur la plate-formC; où m'avaient accompagné plusieurs pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes crépues qui chantaient de si bon cœur, mes

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regards se tournaient vers l'auditoire adulte. L'hymne montait, nourri, plein d'âme. Il y avait de la sympathie dans l'air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l'Evangile a frappées à l'ineffaçable effigie de l'universelle humanité. Il me paraissait grand d'une grandeur nouvelle, puisqu'il me servait, sur l'heure, de parfait trait d'union avec les hommes d'une race jusqu'alors inconnue pour moi et^ dès le premier instant, l'étincelle heureuse, le courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je m'assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l'Église, permetteznous de vous exposer quelques desiderata. » Et il lui parla de services, que dans sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait rendre à ses paroissiens, en leur

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offrant du travail et des places. Dans une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités opiniâtres et certains préjugés de race.

John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de Texcellente occasion qui s'offrait à lui d'exprimer sa sympathie aux frères noirs. «Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, ditesvous bien ceci: il n'y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais purement une question de grâce, c'est-à-dire d'aptitudes et de capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction. Mais le tout n'est pas d'avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à l'essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés de vous renvoyer comme un

vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns d'entre vous diront que c'est la couleur de leur face qui leur a fait perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d'ambition. Etant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes sympathiques, ayez confiance. Et s'il arrivait qu'une injustice se commît envers l'un de vous, soyez certains que nous découragerions celui qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé manquer, à l'égard de l'un des vôtres, de respect ou d'équité. »

De telles paroles sont l'expression même du sentiment le plus profond. A distance, sur la foi d'articles de journaux, relatant des faits particulièrement odieux, où le préjugé de race s'étale dans sa laideur entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface des Etats- Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les concerts, les

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églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les hôtels. Il y a à cela beaucoup d'exagération. Une foule d'Américains, non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu'on appelle la question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que très judicieux : Plus les questions sont difficiles, plus il faut concentrer de bonne volonté sur leur solution.

Je m'estime heureux d'avoir rencontré un grand nombre de ces hommes, parmi lesquels je nommerai en particulier M"- Robert C. Ogden, de New-York.

M^ Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand magasin que ce dernier possède à New- York. Très absorbé par des affaires colossales, il n'en est pas moins constamment occupé d'œuvres sociales. C'est un de ces hommes, nombreux en Amérique,

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qui font le plus grand honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale. Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un levier pour le bien. M"" Robert C. Ogden s'occupe beaucoup des nègres, en particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington. Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, M"" Ogden me renseigna sur Tœuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains une foule d'ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il s'intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement, le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se mouillent. Et cependant c'est un homme fort, d'une taille plus qu'ordinaire et doué d'un grand sang-froid. Par lui, je fus mis personnellement en rap-

ports avec Booker T. Washington, Tun des hommes que j'étais le plus impatient de rencontrer, dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets bien d'aller plus tard visiter l'école à Tusgegee, dans le Sud. Cette fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de Hampdenschool. Organisée par M"" Ogden, cette conférence eut lieu dans la vaste maison, due comme tant d'autres à la générosité universellement connue de M"" Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette origine, Carnegie-Hall.

On avait envoyé de Virginie huit élèves de Técole, entre 20 et 25 ans, afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.

Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l'heure de commencer : « Chers amis^ si vous voulez me faire un immense plaisir, chantez-moi un morceau dès maintenant. » Immédiatement ils se

rangèrent et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les os et courait dans mes moelles. Jamais je n*ai entendu cette ampleur de basse sortir de poitrines humaines. C'était un orgue vivant.

Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies tels que leurs pères en chantaient dans les plantations, du temps de l'esclavage. A travers la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s'exprime en accents si douloureux et si vrais qu'on oublie presque la musique pour ne penser qu'aux situations dont elle est l'écho.

Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C'est une grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui me rassure, c'est qu'aucune question, quelle qu'elle soit, surgissant dans les limites de la

destinée d'une nation, n'est au-dessus des forces de cette nation, si tant est qu'elle est abordée avec tous les moyens de bon sens, de clairvoyance pratique d'une part, et d'autre part, avec équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l'Amérique tient en réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté, aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.

En attendant, je m'estime heureux de connaître l'homme dont le nom, aujourd'hui, personnifie les espérances comme les charges des frères noirs, l'homme vers qui, de tous les points du territoire américain et du monde, vont les sympathies que nous leur vouons : j'ai nommé Booker T. Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être conservé.

Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final, dernier acte du Congrès

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de la Paix, de Boston. Six cents convives de tous les États de la République, de tous les pays du monde, se trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table spéciale, d'où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu'il se leva, toute l'immense salle, comme mue par un même sentiment spontané, se leva afin de lui rendre un hommage unique, un hom mage qui, à ce moment, par la qualité des délé gués réunis là, devenait une manifestation uni verselle de toute la Terre civilisée et pacifique Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu'il porte sur ses épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure qu'inspirent le courage, la sincérité, l'absolu dévoue.

ment à une cause. Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet homme est une voix au service d*un principe.

Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la bouche, qu'il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu'il vient de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint à l'éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther : Das Wort sie sollen lassen stahn !

Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu*on n'avait jamais travaillé dans l'histoire du monde. La construction seule des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer et de matériel roulant, exigé l'extraction du sol de tant de houille, que l'ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l'Amérique tient le record. Il faut ajouter que nulle part le travail n'est plus honoré que chez elle.

TRAVAIL, ARGENT^ AFFAIRES IqS

Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes, fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l'opinion générale.

Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et, certes, la richesse est estimée; l'argent est l'objet d'un respect général. Disons même que le désir d'en acquérir anime une grande partie de la population, et que l'orgueil des grosses bourses et la gloire de ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n'ont pas su réussir. Cest là un des côtés sombres de l'Amérique, côté antidémocratique et non sans danger pour l'avenir. Mais c'est un inconvénient qui lui est commun avec d'autres nations et qu'elle rachète d'autre part par des qualités que toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des tares ou des défauts,

nul ne les connaît mieux que lui-même, et c'est avec un scrupule et une persévérance rares qu'il s'attache à les combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de Targent y ont de fort sérieux contrepoids.

En premier lieu, par une excellente habitude qu'adoptent une quantité de gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s'efforce de payer la dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un instrument de puissance pour le bien, cet instrument s'exerce de tant de façons^ que tout homme juste est obligé de s'incliner avec respect. Les exemples sont nombreux, d'hommes qui administrent leurs biens comme un dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin de servir à l'intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus riches pour ne plus pouvoir

TRAVAIL, ARGENT; AFFAIRES IçS

admettre que TAmérique soit équitablement caractérisée, quand on Ta surnommée le pays du roi dollar. Si elle a ses accapareurs d'or^ ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur d'un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire, pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un mot, responsables de l'emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l'abri de cette tentation funeste qui vient aux êtres sans a self control y> , du fait qu'ils peuvent se payer tout ce qu'ils désirent.

Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération, l'influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes accumulées dans les mains d'un seul, est le fait qu'en

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Amérique, tout le monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres. Quelques-uns d'entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux. Mais c'est pour cela même qu'ils méritent d'être respectés et admirés. Il y a une forme très noble de l'abnégation, dans cette façon d'être l'esclave de son devoir d'homme riche.

Pour tout dire, l'oisiveté n'a pas encore acquis son droit de cité, ni surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues générations, perdu l'habitude de travailler, et l'opinion publique y est si bien influencée par l'existence de cette haute et brillante collection d'oisifs, qu'elle considère comme un signe de noblesse le fait qu'on n'a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les générations, en passant, se sont habi-

tuées à la trouver dans leur berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine fleur sociale. A Tabri de cette superstition, les inutiles ont beau jeu, et quiconque peut se créer une vie d'oisif se sent un peu de la race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d'esprit démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un amoindrissement de dignité.

De l'autre côté de l'Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel, quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées. Elles le sentent et se cachent. L'habitude d*avoir une vie occupée est si générale, que l'homme qui ne fait rien est un corps et ranger, un déraciné. Les cités n'offrent pas assez de ressources à ceux qui ont besoin d'être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas des distractions simples auxquelles l'homme qui a travaillé est

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toujours disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l'ennui, et Tennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que Toisiveté rassemble.

L'Amérique travaille, honore le travail et sait l'organiser. Chacun, en général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise moins les esprits. Un certain point d'honneur ne permet pas à l'homme qui s'est engagé pour un travail, de le quitter avant qu'il ne soit fait. Du haut en bas de l'échelle sociale, on a la dignité de sa fonction et la volonté de bien faire ce qu'on a entrepris.

Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d'effrayer, stimulent les industriels, les commerçants et même l'ouvrier ordinaire. Plutôt que d'avouer devant une commande qu'ils n'ont pas ce qu'il faut pour la réaliser, ils se Hvreront à des tours de force et des combinaisons de gé-

nie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant que légendaire. Après la destruction de Chicago par l'incendie qui n'en laissa subsister qu'une mince partie, une fois le premier affolement passé, il y eut un extraordinaire déploiement d'énergie. Appel fut fait à toutes les ré" serves financières, à toutes les ressources de l'activité; pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d'un entrepreneur de bâtiments:

— Il me faut une maison de tel et tel genre. -- Bien, et pour quelle époque?

— Pour telle date.

— Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l'après-midi; vous pouvez y compter.

L'Amérique a ses écoles de travail, mais la

meilleure, c'est elle-même ; ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On n'arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un travail, il faut l'avoir appris soi-même. La biographie d'une multitude d'hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne simple et modeste qu'ils s'ingéniaient à exécuter aussi bien que possible. Le plus grand honneur est d'avoir commencé avec rien. Le boy énergique qui ne demande qu'à bien faire n'a qu'à regarder autour de lui pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu'il peut attendre de la vie, s'il ne ménage pas sa peine. Et c'est là une condition excellente pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l'impression acquise qu'un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont ouvertes, et dès qu'il se montre être the right man on the right place, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le travail est bien rémunéré. Il n'est même pas

admis qu'un homme donne sa peine pour rien. La parole biblique : « Le travailleur mérite son salaire» est une formule de dignité et non d'esprit mercenaire.

Je ne suis qu'un profane en tout ce qui concerne le commerce et l'industrie, mais j'?i la curiosité des enfants qui, les mains croisées sur le dos, regardent dans la rue le gagnepetit fondre des cuillers d'étain. Que d'usines j'ai visitées dans la vieille Europe, que de métiers j'ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l'oisiveté de certaines vies, un ennui mortel s'empare de moi, tant le vide de toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté l'entoure à mes yeux.

Les travailleurs en Amérique m'ont, en général, semblé dans des conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m'a permis d'observer dans les imprimeries, les manufac-

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tures, les entreprises de construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une foule d'ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais au travail de bureaux, d'emballage, à la manipulation des matières premières, indiquent que l'initiative et la réflexion ne perdent jamais leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en se livrant aux mille observations suggérées par l'activité intelligente, l'histoire de Tœuf de Colomb vous revient en mémoire : On se dit : — Tiens, comme c'est simple et ingénieux en même temps ! On s'étonne de ne l'avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways ont à leur disposition une sonnerie d'une simplicité enfantine, pour marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne du temps, des

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démarches et des erreurs ; dès qu'ils touchent un cent; ils le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque fois qu'il s'agit de marquer.

La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons industrielles, la tradition est représentée d'une façon très vivante par les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les ancêtreS; pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement au-delà de cent ans. Mais ces commerçants; ces industriels, ces ingénieurs ont tous des têtes d'une vénérabilité patriarcale. Leur figure respire la piété; l'honnêteté. Ces physionomies de braves gens énergiques et intelligents sont des pages impressives de l'histoire humaine. A regarder les traits de ces

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hommeS; on comprend que leur trace soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L*amour du travail, la probité, les sentiments de justice et d'humanité faisaient pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient les affaires comme les chevaliers d'autrefois faisaient la guerre : avec leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital d'honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d'anciens, on se surprend à se demander quel effet feront à côté d'eux les portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles de la vie de ce temps, l'esprit qui animait leurs ancêtres.

A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de l'activité sont tendues, il se mêle à l'impression d'énergie et de puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse, comparable à celle qui s'empare involontairement de nous, quand le train roule avec un maximum de vitesse. L'idée d'accidents, de catastrophes possibles se présente à l'esprit. On se demande, au point où en sont arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la société.

Au-dessus d*un certain degré, l'activité devient anormale, et Torganisme humain se détraque.

Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d'alarme qui avertissent leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens clairvoyants s'en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d'alarme. Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l'incapacité de travail, résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s'accélère, l'inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations où vous plonge l'ardente et inlassable concurrence, le vertige des situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble sérieusement la santé mentale

et physique, et arrive à se traduire par une série de ruines ou d'excentricités. On sent que, sans la présence d*une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise par les saccades d'une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement ce lest existe.

Il consiste d'abord dans un capital énorme de bon sens, capable de remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.

Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes bourrasques. On est rempli d'admiration, lorsqu'on voit la tranquillité d'âme avec laquelle une foule d'hommes se maintiennent au milieu des coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa quantité.

A ces qualités de fond s'ajoute une bonne hygiène. Le soin que les Américains prennent

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de leur santé physique les fortifie merveilleusement pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n'y a aucune comparaison entre eux et nouS; sous ce rapport. Non seulement ils ont les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui s'appelle Thydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous. L'Amérique se lave et se douche abondamment, et par l'effet d'un besoin national et d'une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme le matin et ne se charge pas trop l'estomac le soir. Elle combat de son mieux l'alcool, la vie noctambule, l'air renfermé. Ce n'est pas à dire que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes monstres, n'y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en échec par une lutte persévérante et l'opposition décidée des éléments sains de la nation, unis

comme un rempart en face de ces ennemis du genre humain.

A cela s'ajoute que l'Amérique sait organiser le repos et lui maintenir des retraites inviolables. Il y a d'abord le repos de tous les jours, quand les bureaux se ferment et que l'existence familiale et confortable reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires , et à la maison il n'en est plus question. Là s'ouvre un autre monde capable de vous délasser. Pour une foule d'Américains qui se couchent de bonne heure, le soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les fatigues de la journée.

Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et dont il faut relever les ruines, partout où l'incurie et l'ineptie publiques l'ont laissé s'écrouler. C'est le jour de la liberté, du souvenir pieux, de l'idéal, de la réflexion calme^

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le jour où l'homme se rappelle qu*il n*est pas une bête de somme et que sa destinée ne se confine pas dans le chemin tournant d'un manège.

Une foule de citoyens américains s'associent, ce jour-là; à l'éducation religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et toutes les formes d'une sociabilité fraternelle. L'homme couvert des poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures d'une pensée sanctifiante et d'une espérance qui aide à supporter les peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments de sagesse, de patience, de considération qu''elle peut puiser dans son dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de rafraîchissant, l'Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la paix de l'âme

et le contentement d'esprit au-dessus de tout, aura raison de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que rendre plus insatiable.

Ce que nous appelons l'école primaire se nomme en Amérique: public school. La première différence frappante, est que cette école est aux mains des femmes. L'instituteur existe certainement; mais il est rare et remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu'une école est assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline, auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à quinze ans. L'expérience donne

à cette question une réponse très satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de radolescence; observent, sous une direction féminine, une discipline respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et plus dociles aux mains d'une institutrice qui connaît bien son métier, que sous la direction d'un instituteur.

Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l'éducation des jeunes enfants, s'attachent ordinairement au programme primaire. Ces écoles, d'ailleurs, sont fort nombreuses. J'en ai vu une à Mineapolis qui m'a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie d'instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant l'ouverture, j'avais vu les enfants s'ébattre

sur le gazon qui entoure l'école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine d'élèves accoururent^ décrochèrent les instruments, surtout des violons, et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute la population de l'école entra et se dispersa dans les salles des divers étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs instruments au clou et allèrent prendre leur place.

Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir et élever l'esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints. Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution souvent suivie d'une prière. Si une communication doit être faite aux enfants, on profite de ce moment-là.

ÉCOLES 2l5

Dans les classes supérieures, renseignement civique est l'objet de leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils sont invités à signaler ce qu'ils ont vu ou lu d'intéressant au point de vue du bien général de la cité qu'ils habitent ou du pays dans son ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise. Les enfants proposent même de temps à autre d'envoyer une adresse respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques; on reconnaît qu'ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à l'esprit pubUc ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.

On s'aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène, malgré l'étendue du

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territoire et la diversité des habitants. Le fond des institutions n'est pas en question. L'idéal démocratique est l'idéal par tous accepté.

Chez nous, l'accord ne s'étant pas encore fait sur la question fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de l'homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui touchent à la chose publique, excitent des animosités et des contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à l'école sur des faits d'une grande portée éducative. Les maîtres sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l'une ou l'autre fraction poHtique; ils doivent donc se contenter d'enseigner la France, en général, et demeurer ainsi dans l'abstraction. De pénibles expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu'il y a plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d'une vue plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nou3 rencontrer sur un terrain commun . Ce jour-là,

les maîtres pourront parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du privilège enviable que TAmérique possède dès à présent.

L'école publique n*est nulle part plus intéressante que dans les Etats neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges établissements de Mineapolis, fréquenté par des centaines d'enfants, le directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves. En rangs serrés, ils se posèrent le long d'un corridor, les grands collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d'orgue. J'avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse, rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits septentrionales, filent sur leurs quenouilles ; Irlandais couleur d'acajou, de carotte ou de feu ; Italiens sombres ou châtains;

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Allemands blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d'enfants que rien n'égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous les coins de l'horizon, pour les réunir là.

A un signal du maître, ils entonnèrent l'hymne national américain. Je l'ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d'effet que ce jour-là. N'avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?

Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits chaïitaient l'Amérique d'un cœur unanime. Dans leur chant, se transformant pour moi en symbole, je vis l'expression de faits puissants qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui leur propre patrie est souvent inha-

bitablC; faute de pain. Venus des régions noires qu'habitent les privations et la misère, ils ont trouvé une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture. Ces mines florissantes l'indiquent assez. La contrée d'adoption leur a été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d'asile est venu se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d'être citoyens de la première République du monde.

L'Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants d'adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.

Quand on se demande par quels organes l'Amérique résout la grosse question de l'encadrement et de l'assimilation du flot sans cesse

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renouvelé des émigrants^ qui constitue pour elle une ressource et un grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l'importance de Técole publique. C'est elle le principal, le grand organe de digestion et d'assimilation. L'école est l'estomac de l'Amérique. Là viennent se rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite par l'esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c'est un esprit qui élève l'homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et l'amour de l'ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante l'hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et tolérante, il exprime son âme elle-même. C'est vrai. Il s'est identifié avec le drapeau étoile: il descend des Pilgrim

fathers: Washington est son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s'exprime en trois mots qui se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière : Je suis Américain»

Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan : « Are you a kind boy ? 1» Il me répondit : « I am an American y> Il eût fallu le voir se rengorger en disant cela.

Dans chaque centre d'une certaine importance existe une high school, elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré intermédiaire entre l'école primaire et l'Université. C'est là que se prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général, ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas plus que Técole primaire, elles ne comportent d'internat. On y enseigne les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place d'honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les

bâtiments sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les monuments de l'antiquité, les principaux chefs-d'œuvre de l'architecture en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à personnifier les aspirations et l'idéal du pays, à perpétuer la mémoire des grands faits historiques. Il n'est pas rare, aussi, d'y rencontrer le buste de Napoléon. Déjà je l'avais vu dans les bureaux des négociants, sur les étagères des salons et les frontons des bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des directeurs d'école et à travers les salles de classe. Décidément, il est populaire en Amérique, et il Test principalement à titre de self-

made man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d'une origine obscure à la situation d'arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief extraordinaire aux yeux de ceux qui n'ont pas, comme nous, à liquider le passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d'un pays avec l'idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible contraste.

A côté de la High school, l'Amérique possède une multitude d'établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et collèges, mais n'en ayant en aucune façon l'organisation ni l'esprit. Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs.

au penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais qui n'ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons de dimensions ordinaires que d'édifier de massives casernes. Chambres à coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point de murs. L'affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où poussent quelques arbres étiques. symboles du régime, heureusement à son déclin parmi nous aussi, n'existe pas. On n'a pas l'impression de se trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux, parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers, règlements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble que nous devons au grand homme dont

226 VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

le chapeau et la redingote sont si populaires en Amérique; n'a aucune place dans les mœurs scolaires des Etats-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la maison, pourrait s'échapper sans tambour ni trompette. Les récréations se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est dans la poche d'un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte, mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite des enfants sont Tobjet d'une vigilance latente, il est vrai, mais constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et plus que Tinstruction elle-même. Si la figure d'un élève témoigne que son état réclame l'infirmerie morale, l'auscultation et la mise en observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter^ on sait les suivre. Et surtout des efforts constants

sont faits pour les amener à se gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estimC; à juste titre, qu'une moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche par la base et n^attend que l'occasion favorable pour devenir de l'immoralité. Que tout enfant soit quelqu'un, comprenne sa dignité, se charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République intérieure, voilà le but vers lequel réducation est dirigée. C'est Téducation pour la liberté par la discipline personnelle, l'éducation du « self control, »

Dès que le self control commence à s'exercer, la discipline devient facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont considérés comme allant complètement à rencontre du but de l'éducation.

Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux pavillon isolé.

228 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes patients, qui n'ont pas Tair malheureux. La mine des écoliers américains, filles et garçonS; est en général prospère. On s'en rend compte surtout, lorsqu'ils sont réunis tous ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin. Cest un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la santé et la bonn'.* humeur. Leur hygiène, d'ailleurs, est bien entendue. Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les empêche de s'endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor, donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les classes et sans quitter

h:gh schcols 229

leurs tables, les élèves exécutent, sous la direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent ensuite de rester tranquilles.

ig

Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j'ai vu particulièrement celles de New- York, Philadelphie, Boston, Chicago, Mineapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse, une partie importante de la vie universitaire s'est depuis fort longtemps réfugiée dans le silence et l'air pur des campagnes. Au nombre des établissements de ce dernier genre que j'ai visités et où j'ai séjourné, il faut citer : Harward, Oberlin, Mount Holyoke Collège, Vassar.

UNIVERSITÉS 23l

Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de souvenirs studieux et d'un esprit tourné vers les lettres, les sciences et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et nouveaux. Une foule d'illustrations américaines en sont sorties. Le Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement s'aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant l'Université de l'Etat d'Ohio porte le nom d'un Français illustre, Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du XVllIe et du XIX^ siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d'une piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner un corps à la doctrine de l'Évangile, et il traduisait

232 VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

la Bible en actes pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé Tesprit d'un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre. Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché à l'une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine campagne, au milieu d'une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une toute petite ville est à côté de l'Université et porte le même nom.

Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs, comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste < campus », gazonné et planté d'arbres superbes, renferment les laboratoires^ les salles de cours et d'études, les collections, la bibliothèque, le Musée d'Art et le Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes les bran-

ches du savoir humain y sont enseignées. L'Université est coéducationnelle. Le nombre d'étudiantes est sensiblement égal à celui des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui constituent Tensemble universitaire, une église s'élève où, tous les matins, la population entière de cette jeunesse, s'assemble avec ses maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle se construit en ce moment même un des plus grands orgues des Etats-Unis. Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout le long de Tannée. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture morale. La presque totalité d'entre eux se rattache en outre aux diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l'Université

234 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse soHtude C'est un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli, les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études qui, par le perpétuel contact d'un grand nombre de jeunes personnes et de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d'intensité considérable, sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu'il règne beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette jeunesse porte sur sa figure Tindice d'une existence normale et équilibrée. En somme, elle passe là d'heureuses années. J'ai pu m*en convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui l'ont partagée. Partout j'ai rencontré des hommes et des femmes qui en parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est

un centre plus populaire que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit compter que sur soi-même.

Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées, rattachées à l'Université et situées à proximité des cours.

11 n'y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants. Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne une aimable cordialité. J'ai toujours joui, très spécialement, du coup d'oeil d'ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait une note originale dont l'effet sur leur éducation mutuelle est salutaire à tous.

Si jeunes qu'elles soient, comparativement à nos vieilles Universités européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement recueillie. On dirait que l'Amérique est d'autant plus ménagère de ses souvenirs, que la

région en est moins étendue. Partout, dans les Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier rang figurent les actes de dévouement et d'héroïsme.

Westpoint on Hudson, principale école de guerre des Etats-Unis, consacre particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid d'aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois arrivé là -haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent d'immenses casernes, des salles d'étude et de cours et un champ de manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait, drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l'école. Ces jeunes gens ont une

tenue superbe. La moitié au moins de leur temps se passe aux exercices physiques. Beaucoup d*entre eux, excellents cavaliers^ s'entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils s'élancent à travers la plaine gazonnée, et l'adresse avec laquelle ils évoluent est, à certains moments, stupéfiante.

Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux souvenirs guerriers, c'est le Memorial-Hall. Pas un fils de l'Amérique ne tombe sur le champ d'honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la population de l'école s'augmente d'hôtes qu'un lien quelconque rattache à l'armée. Ces jours -là sont les grandes dates

238 VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

du sentiment patriotique, un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de Wespoint, n'en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les écoles américaines.

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MOUNT HOLYOKE-COLLEGE

Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique, veut toujours dire Université. L'Université du « Chêne sacré » est située dans une jolie campagne ondulée, ayant à Thorizon la Montagne du Chêne sacré et faisant partie de l'État de Massachusetts. On y arrive par un tramway de route, en une demi- heure, depuis le chemin de fer. Un petit village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et grand air.

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L'ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l'école sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop solides appuis, pour qu'elle pût rester ensevelie sous la cendre. On releva donc ces murs, mais d'après un autre plan. Vingt édifices divers remplacèrent l'ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke Collège vous salue de loin^ du sourire de ses maisons couvertes de lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de l'Université ; les serres, l'infirmerie, les laboratoires, les salles de cours, les maisons d'habitation, l'observatoire d'astronomie. Ce dernier me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y fait des cours à certaine s

MOUNT HOLYOKE-COLLEGE 24 1

heureS; tant de jour que de nuit. Quelques bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des professeurs qui préfèrent la solitude. 11 n'y a que des femmes. J'assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine d'étudiantes, d'une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux, avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions, leur donnait un air d'alchimistes cherchant quelque pierre philosophale. La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre, je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant que d'autres les soignaient. Au musée, une quantité d'élèves faisaient du dessin, de la peinture à l'huile, de la sculpture, des travaux relatifs à l'architecture et la décoration des maisons.

Plusieurs centaines d'élèves accoururent pour

écouter ma conférence française. J*eu3 le plaisir de constater qu'elles comprenaient fort bien notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec assiduité, les cours de M"* Gaston Paris, dont le portrait orne sa chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j*eus devant moi la population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui c'est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa bonne sympathie.

Au dîner, j'avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y demeure au milieu d'une centaine d'étudiantes. Il y avait six ou sept tables dressées. Les dames servaient ellesmêmes. C'était absolument charmant. J'appris, en m'intéressant à ce détail, que toutes les jeunes personnes s'entraînaient aux travaux pratiques, et qu'une très importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.

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Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études n*y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et rétablit l'équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins cher, en raison même de cette organisation très pratique. J'eus ainsi le plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m'en paraissaient un peu plus jolies.

La veille, on m'avait raconté qu'une certaine quantité de courageuses jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d'autres emplois lucratifs, l'argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le nécessaire pour demeurer à l'Université et y acquérir leurs grades.

Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où

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le Président Roosevelt fut réélu. L'Université, calme à la surface; était en ébullition intérieure. Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le résultat de l'élection était encore inconnu ; je l'envisageai comme certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs s'agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent entendre à travers tout l'auditoire. Le lendemain, à la première heure, le résultat une fois acquis, l'ivresse ne connut plus de bornes. Pendant deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et je me suis assuré qu'ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.

Les femmes m votent pas aux Etats-Unis. Pour se dédommager de cette lacune dans la

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loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu'elles feraient une élection privée, le jour avant Télection publique. Elles observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale avec articles dans le journal de TUniversité, meetings et affiches. Au jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent quelques policemen, ou plus exactement police women a. for hindering bribery. » Le résultat de Télection fut une formidable majorité en faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.

Avant de quitter Holyoke, j'assistai à la pose de la première pierre d'un nouvel et important édifice dont, d'ailleurs, les murs s'élevaient déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux platanes et les bandes de gazon, je vis s'avancer vers l'église où

se célébrait la cérémonie; une longue théorie, toute l'Université et ses hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur. Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc, précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres d'Universités voisines, fît un speech, et des chœurs merveilleux furent chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les jeux en plein air, l'exercice journalier, une bonne hygiène, une vie normale et pas trop de tracas d'examens, font à ces jeunes et studieuses personnes une vie, en somme, très heureuse.

Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure précieux, il est impossible d'oublier celle qui nous vint du Temple- Collège de Philadelphie et du D"" Conwell, son éminent directeur. Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le Docteur Conwell.

Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps.

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le périlleux métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé toutes ses expériences; il subit une transformation intérieure d'où son esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de l'ancien globe-trotter sur le champ de l'action religieuse et sociale. Armé de connaissances pratiques très étendues et d'une vaste érudition, doué d'un tempérament de fer et en même temps d'une souplesse d'intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de longues années d'un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est consacrée à faire des conférences sur tous les points de l'immense territoire des États-Unis, on lui doit : l'érection du plus large temple de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création d'une université complète ayant un caractère populaire.

Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le D"" Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche. Cette installation eut d'abord un but purement humanitaire. Il s'agissait de rendre possible aux malades d'un hôpital voisin, la participation aux offices^ sans aucun dérangement pour eux. Une demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de l'orgue, les chants des choeurs et de la communauté. Les malades, de leur lit", peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre tous les incidents du culte public. Une fois l'installation faite, ses services s'étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en contact avec

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le Temple pour la durée du service religieux. On voit d'ici le merveilleux usage qu'un arrangement semblable comporte.

La première fois que je vis le D"" Conwell, c'est en chaire, un dimanche vers les dix heures du soir. Il prêchait; en attendant que je vienne d'un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas intérêts ou d'égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation, à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté, à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces cas il s'écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat vengeur: « You rob God! » vous volez Dieu !

Il m'invita plusieurs fois à prendre la parole

devant son immense auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant de l'œuvre magnifique qui s'accomplissait là, ainsi que dans Tuniversité bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette université a des centaines d'étudiants, un corps de professeurs, hommes et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et bienveillante où le peuple intelligent peut s'initier à la vie intellectuelle. C'est de cette université qu'on voulait me faire docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de voyage. La qualité et le but d'une semblable

œuvre^ nous faisaient d'autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement. La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d'un public sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage personnel, mais ce témoignage s'adressait à la France elle-même, par dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu, toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme premier article du programme de la séance, la Marseillaise fut chantée par un quatuor d'une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre^ de l'occasion pour déclarer qu'il était lui-même un ancien étudiant de

Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en gagnant sa vie le jour.

Aux applaudissements sans cesse renouvelés d'une foule enthousiaste; chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale. «Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu'il soit fort, prospère, animé de l'esprit qui fait les puissantes démocraties. »

Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.

Je venais de v^oir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings quakers^ venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour enfants et jeunes gens égarés.

Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et composée d'une vingtaine de maisons. Cétait là.

Je n*en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet établissement manquait complètement de physionomie. D'abord, pas de murS; pas même une palissade, pas même un fil de fer ! On entre et on sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me répondit avec un sourire malicieux : « c^est pour empêcher les évasions, » Il paraît que rien n'empêche les gens de s'en aller, comme d'être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je finis par trouver qu'elle était parfaitement en accord avec les principes de ces « Amis», si humains en toutes choses. En effet, quoiqu'ils soient de vrais croyants, ayant îa foi qui transporte les montagnes, ils n'ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de ces murs qui s'appellent des credos. Jls ne voudraient pas qu'un mur empêchât l'esprit de souffler ou le soleil de

rayonner. Et la même raison qui fait qu'ils n'ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête devant les mesures coercitives^ même quand il s'agit de jeunes mauvais drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté me semble belle !

En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d'une large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu'elles étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de TAniérique, mais d'un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit les feux d'un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures de portes et de fenêtres. C'était si gracieux, que ce souriant endroit paraissait un séjour privilégié où Ton récom-

pense la vertu, plutôt qu'un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d'une âme imbue des principes classiques de la poigne, eût senti là son mépris s'éveiller.

Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction , où des charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier. Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés eux-mêmes.

Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous vîmes des ateliers et des écoles. L'école ne fonctionne que le matin, sauf pour les petits, qui la fréquentent Taprèsmidi également. Les ateliers ouvrent l'aprèsmidi. Nous regardâmes faire des souliers, des vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers

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chauffés à l'électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne indéfiniment : point d'émanations gazeuses; point détaches de charbon. Toute cette population d'enfants n'avait pas l'air de contrainte que jusqu'ici j'avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en vîmes d'autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la maison était de restaurer en chacun le sentiment de la dignité humaine. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque, que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.

Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans aucune de ces

traces de dégradation qui montrent qu'un homme manque de respect à sa propre maison.

Sur la table dressée pour le dîner, verres e) vaisselle d'une propreté immaculée, et des serviettes, s'il vous plaît, pliées avec une certaine coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s'asseoiront à ces petites tables de six, sont, considérés comme des individualités et non comme de simples numéros.

Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de l'horloge. — - Est-il mécanique? dis-je à Elkinton. — Non, c'est un des jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir favorablement sur Tesprit des enfants, aux heures surtout où ils se reposent et peuvent écouter tranquillement.

Une fois le tour complet fait, nous pûmes

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voir, dans le bureau du directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées toutes les générations qui ont passé par l'école. Chaque enfant a une courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la maison. Au dessus des détails biographiques sont deux photographies. L'une représente Télève tel qu'il est entré. Elle se fait toujours à la première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou contraintes et dissimulées. L'autre photographie montre le même élève, tel qu'il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n'avoir pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une transformation complète.

J'eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu'il n'y ait pas un seul enfant quaker parmi ces pauvres jeunes habi-

tants du refuge. Tous m'ont frappé par la foi en rhommC; en Tenfant. Ils sont bien moins obstinés à mettre en relief la corruption native des gens qu'à découvrir en chacun quelque vestige de l'image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir vis-à-vis d'eux l'air protecteur des justes qui consentent à toucher aux injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et ils les aiment à cause de leur malheur. Par l'effet d'une curiosité très naturelle, je demandai s'il n'y avait pas là quelques jeunes Français. Un garçonnet leva la main. — D'où es-tu? — De Vincennes. — Et moi, lui répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une poignée de mains en signe de bon voisinage.

Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des conven-

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tions, leur simplicité rude et bienveillante m*a gagné le cœur !

Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en m''appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.

Et qu'était-ce donc ? Un credo dont la lecture m'avait touché jusqu'aux larmiCS, intitulé: The school teachers creéd. Il commence ainsi: < I believe in boys and girls ! » « Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes filles ! » La voilà, la foi en l'homme, sans laquelle toute notre foi s'écroule dans le néant et le pessimisme!

Si vous doutez de l'homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l'au-delà seul payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui

VOUS prétendez croire et que vous pensez glorifier, en niant Thomme. Car Tauteur responsable de ce monde présent; c*est Lui. Son honneur est engagé sur nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis » le carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le claironnant schoolteachers creed: «I believe in boys and girls. »

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Un jour, je rendais visite à M"" Klopsch, le dévoué rédacteur du Christian Herald, en qui se concentrent tant d'œuvres de miséricorde et d'efforts vers une humanité meilleure. Il me dit: — Viendriez- vous un soir à Bovery- Mission ? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d'hommes sans feu ni lieu.

Rendez-vous fut pris immédiatement pour

BOVERY MISSION 265

le lundi; 28 novembre. Vers les onze heures du soir; M*" Klopsch frappa à la porte du cercle où j'avais passé, au milieu d'amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une heure environ jusqu'à ce que nous eûmes atteints dansEast-End, le local de Bovery- Mission.

Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé. Une tribune occupait le fond^ surmontée d'un orgue. Sur cette tribune avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission, entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il était minuit. Quand je m'assis au centre de l'estrade, je vis devant moi une barre destinée à servir d^appui aux orateurs. Et j^us l'impression d'être cité à la barre de quelquv^ invisible tribunal où siégeait la misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis de détresses, venues là

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de tous les bouts de la terre. Je demeurai d'abord en proie à une sorte de stupeur de l'âme. Heureusement l'orgue jouait, et l'assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule composée des scories des nations. Il n'y avait pa? une seule femme. L'aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus, fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions horribles de la mêlée. C'étaient des vaincus de vieille date, trop éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps qu'ils n'en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait involontairement : A quoi te sert. Italien, ton roi? Allemand, ton empereur? Français, ta République?

Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens réguliers des pays, dans l'immense filet du malheur, et gisaient là, victimes de leur paresse, de leur ivrognerie,

BOVERY MISSION 267

de leur manque de caractère, ou de circonstances brutales où s'était brisé, l'esquif de leur vie.

Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d'épaves, pas une méchante figure. Il y avait de la diversité sous l'uniformité sordide des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus de borgnes que ne comp orte une assemblée d'hommes ordinaires.

Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines d'espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l'heure, couverte d'une ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles d'ordinaire compte un homme,

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quand il doit parler à des semblables qui ont un lit pour s'y coucher, une table pour s'y asseoir; qui portent sur eux ce passeport nommé l'argent et qu'anime le souffle de cette âme sociale : le crédit. — Je me sentais moimême, par sympathie, réduit à la misère noire, à rhumanité nue, souffrante et blessée, et par là, je devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler ))frères*^ je vis, assis au milieu d'eux, l'esprit de l'humanité souffrante, le Fils de l'homme qui n'a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m'a paru plus sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l'âme de douleur et d'angoisse. Se rendaient-ils compte de l'effet surhumain qu'ils me produisaient? Evidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon

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cœur ce que je leur disias tout haut, comme j'avais recueilli en silence ce qu'ils me disaient tout bas.

Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs mains selon qu'ils parlaient une des trois langues : français, anglais, allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et les conversations particulières s'engagèrent. Leurs courtes biographies, finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de Marseille. Il n'avait pas cinquante ans. Des bancs de l'école normale, par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là ?

Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L'heure de la clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je,

en voyant la noire colonne se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait, lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux de l'humanité vagabonde.

J'en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier. A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas, l'occasion m*a été fournie de circuler par les rues des grandes villes. J'ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois ; en particulier, un coup d'œil donné aux quartiers où les étrangers se groupent et s'entassent, selon leurs nationalités diverses, m'a vivement intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m'a choqué.

Chez nous, nous avons les affiches, les petits

journaux pornographiques illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément par ceux qui les cherchent; et d'attirer, s'il se peut, l'attention de ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares, l'embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous jouissons du camelot habile qui attire le cHent en dessinant sur le trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des cartes licencieuses aux mains des auditeurs.

Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le raccolage sur le trottoir. Que n'avons-nous pas? Un père de famille ou une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.

Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de liberté, il n'est pas admissible que des entraves soient apportées à la presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut que Ton puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par Teffet d*un simple sophisme.

Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la belle latitude qu'ont là-bas les individus et les association?, nous sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages administratifs y ont libre cours. Il s'y accomplit tous les jours des choses nou-

velles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les institutions, les mœurs, les lois. Mais on n'en tire pas la conclusion qu'il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce qu'elles font, mais dont le triste métier qu'elles sont incapables de juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne peut les supprimer.

Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux étalés en public, ayant l'hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas. Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux. Chez nous, les rues sont malpropres.

Prenez-vous cela pour un indice ou une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!

J^applaudis des deux mains^ lorsque des industriels; qui savent l'Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle faite pour les empoisonneurs?

Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d'acclimater chez eux les mœurs de l'étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s'agit de bon sens; le bon sens n'est pas une denrée nationale. Tout le monde en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s'emplir de miasmes et de pestes; d'exposer la jeunesse aux pires rencontres; de permettre au cynisme de s'afficher sur nos murs.

C^éi^

Malgré les plus attentives prévisions, rimprévu nous guette sans cesse dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable dans l'existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d'éviter le surmenage, nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d'octobre, ce maximum se trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu''un cadre dans Ie3 places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances de moindre importance tombant sur

les après-midi et même sur les matinées. Au prix d'un combat; recommençant à chaque courrier, la grande majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les colonnes, où s'inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous. Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le monde.

Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu'on en retire. Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu'il s'agit de s'adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs hostiles, c'est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires, l'Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle

régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie nouvelle.

Voici d^abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille. Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour Técouter. Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule heure, une multitude de renseignements et d'impressions. La parfaite cordialité du public donne d'ailleurs à ces rencontres un charme auquel personne ne saurait être insensible.

Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre élargi et différent ne

permet plus la même familiarité. Mais, les auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche facile. Rien que l'accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs assemblés ne peut-elle pas dire à rinconnu qui paraît devant eux! Je ne me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la soirée, introduit Torateur et que, tout en écoutant le speaker, l'assemblée a les yeux fixés sur l'hôte qui doit parler après lui. Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et sérieuses d'hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent en une minute ! J'ai trouvé aux auditoires américains un air de bienveillance, de sincérité,

de virile droiture. Us m'ont laissé un souvenir ineffaçable; par la masse compacte de braves gens qu'ils m''ont permis d'entrevoir.

Mais c'est surtout dans les écoles^ les universités, devant les auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu'une véritable révélation m'attendait. J'ai toujours aimé la jeunesse; j'espère bien, d'année en année, l'aimer mieux, la comprendre et la servir davantage. La jeunesse de ma patrie m'a largement comblé d'affection, de bonne et confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une sorte de télégraphie sans fil, j'entrai d'emblée en contact avec ces auditoires vibrants et juvéniles.

Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston, Chicago, Philadelphie, New- York, Lafayette, partout enfin, également attentifs et sérieux.

Une chose m'a frappé devant les assemblées

de tout âge et les interlocuteurs individuels, c'est que le vrai Américain ignore la blague. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nouS; et dont certains font même un usage exclusif et monotone^ leur est inconnue. Non q u'ils ne soient amis du rire ! Bien au contraire. Une sorte de bonne humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à souligner d*un sourire discret ou d'une hilarité sonore, tout trait humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant,

Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en contact avec plus de dix mille auditeurs, j'eus entr'autres un coup d*œil merveilleux. Par les soins de TUnion chrétienne de Jeunes Gens, dont l'œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un massmeeting d'hommes avait été convoqué pour l'après-midi à l'Opéra de New-York. En entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande majorité rasés, ils donnaient

une impression superbe de santé et de fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d'avance, me les révélait comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J'eus l'impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le courage résolu ne demande qu'à être enflammé par une vibrante harangue. De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie semée à larges mains s'y dépenser tout entière, tant mieux ! elle tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu'on ne donne, et Ton part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer épuisé.

La conférence terminée, une partie du public s'approche de l'orateur. C'est l'heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative. Un soir, dans une de ces grandes univer-

sites OÙ des milliers de jeunes filles font leurs études^ je vis ainsi passer devant moi la totalité du personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu'un simple regard vous révèle sur une personne. Bien peu d^entre elles avaient mauvaise mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs places d'épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de connaissance individuelle. D'un seul mot elles m'annonçaient, en passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer l'humanité...

Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences, sermons et

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discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les effets d'une partie de plaisir.

Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j'arrivai à Tasile d'Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité d'aveugles de tous les âges. C'était le lendemain du deuxième jour à Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait dissipé les fatigues.

Les murs blancs d'Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d'un seul regard jeté

dans les ateliers et les cours, j'en voyais plus que les habitants n'en verraient jamais.

Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup d'enfants.

M-'s Wood, femme dévouée de l' artiste-aveugle du même nom, chanta un superbe solo du (c Lobgesang » de Mendelssohn. Son mari exécuta des morceaux d'orgue. L'assemblée aveugle écoutait. Pendant l'instant de silence du début, j'avais été frappé et attristé, par la nuit répandue sur toutes ces faces d'hommes et d'enfants. Les uns portaient des lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de voir, non de souffrir. Chez d'autres, deux grands creux, vides de regard, semblaient comme des âtres éteints qu'habite le regret du feu. Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut traversée

par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.

Puis tous se levèrent et entonnèrent un choeur, dirigé par M. Wood, non quelque banal morceau de musique; mais un magnifique ensemble comportant une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j'observais ce que j'avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant. Ils se plongeaient dans l'harmonie comme dans une lumière. A cette heure, ils voyaient.

Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C'est une situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du regard, que de s'adresser à un auditoire pour qui rien n^existe d'un discours que ce qui s'entend. On essaie de mettre tout ce qu'on ressent dans l'unique moyen d'expression auquel on se trouve réduit.

Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu'il existe des cas

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d'isoleirent bien plus complets que celui de Taveugle.

Durant les chants déjà, j'avais remarqué, au premier rang, un enfant très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours, qu'à la musique. Son attitude était celle d'un être écrasé par un malheur surhumain. John Wanamaker que j'avais vu un moment s'asseoir prè.5 de cet enfant et le caresser, m'expliqua que le pauvre petit était sourd- muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était donc étranger. Il me sembla prisonnier d'une sorte de Fatalité. Les drames d'Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul d'infirmités, me navrait. Pour ceUii-là tout cri est nul, tout signe visible frappé d'impuissance. Alors, pendant que d'autres amis prenaient la parole, je m'assis près de lui, et tout

doucement je lui fis sentir que quelqu'un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j'attirai sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lai caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement Tenfant prenait de l'intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule fermée d'un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu'une histoire est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck

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improvisé. Certainement nous nous quittâmes amis.

Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté; leur immensité nous échappe. Mais le malheur nous dit : Sots botî ! Mis en présence des déficits de la vie, tels qu*ils nous apparaissent dans les pauvres existences tronquées et mutilées, l'homme qui ne ressent pas un besoin ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n*est pas un homme.

Si nous comprenions ce que nous dit l'humanité blessée, nous quitterions tous l'iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures. Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus effroyables calamités est toujours la même. L'humanité l'a entrevue dans ses crépuscules et ses nuits. L'Évangile n'en enseigne point d'autre. Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance ? Il faut aimer.

Je sortis d'Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l'insondable Pitié, disant : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés! » A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il dit avec plus de douceur qu'à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à moi les petits ! »

Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent l'esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à Philadelphie, devant plus d'un millier d'enfants que m'avaient amenés les «Amis». En songeant d'avance à cette réunion, j'avais préparé une allocution. Mais, à cette heure, il m'eût été impossible de la faire. Je la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode prati-

quée par les « Amis » s'imposa à moi : Parler selon que le cœur est ému, proclamer tout haut ce que l'Esprit nous dit tout bas.

N*avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville ? La nef, les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse maison étaient littéralement bondés d'enfants, solides et riants garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d'espérance ! quelles semailles d'énergie! Je venais de la nuit, et j'étais dans le jour. Oh ! tous ces yeux grands ouverts, yeux d'enfants que n'égale en beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles ! Comme cette richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l'heure ! Sans phrases, je leur dis ce qui m'accablait, pensant que cette sévère leçon de choses leur serait bonne.

«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d'enfants aveugles. Ils ne l'ont pas vu- Ils ne se sont jamais vus les uns les autres. Ni les roses de leur jardin, ni l'or

rutilant des forêts automnales, ni Tazur du ciel, ni le sourire de leur mère n'existent pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils s*en serviraient avec tant de soîn qu'ils feraient provision d'images pour la série des heures noires.

Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu'en faites-vous? Connaissez- vous seulement la manière de vous en servir ?Savezvous regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous? Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sab!e étincelants? Que vous dit le rayon d'argent de la lune, qui tombe sur votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux ?

Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens ? Vos yeux ont-ils appris à sourire ? Consolent-ils ceux qui pleurent ?

Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voiton votre pensée, comme on voit transparaître les cailloux d'or à travers les sources de cristal?

294 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Ou bien les détournez -vous, honteux de la pensée qu'ils pourraient révéler?

Avez- vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils regarder, fermes et lucides, le péril menaçant? »

Et c'est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les clairvoyants.

L'Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu'elle construit, je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s'appellent couramment homes. Le nombre en est incalculable. Il s'en trouve à la portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles qu'oppose à la demeure individuelle l'accroissement des cités monstres, la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les centres les plus populeux, aussitôt que l'on gagne la périphérie, les

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toits s'abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge. L'Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui conduit Tascenseur. Après la région des rues, où les maisons se pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche, viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours entourés de gazons plantés d'arbres. On y monte par six ou sept marches. Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave. Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre, de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le <Lporch^^. Pendant toute la belle saison, c'est le lieu de prédilection. Il n'y a

pas de formes coquettes et confortables que ce « porch » n'affecte, ainsi d'ailleurs que tout Textérieur de la maison. Très peu se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille. Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l'Amérique ouvre ses fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.

Si Ton pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée, toutes les pièces ouvertes sur un hall d'où monte Tescalier. Les portes ne servent pas et souvent n'existent pas. Il y a un ou deux salons, la plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger. Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes, des banquettes fixes sont placées autour des baies.

On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l'étage supérieur, nous y trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à coucher se distinguent par Tabsence de tapis et tentures. La règle est de n'avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine toile métallique qui permet d'ouvrir la fenêtre sans risquer de faire entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et bourdonnants, l'Ame-

rique est riche. Par les soirs des beaux jours, les coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout méridional.

Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d'éviter la poussière et Tair

confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez doser Taération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, on chauffe trop.

Le lit est exquis. Il me semble n'avoir couché en Amérique que dans un seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont des lits de fer, souvent d'une forme très élégante. Le sommier a disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L'Amérique ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la

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partie ce Annonces^ qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux, trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui fait qu'on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil est si important qu'on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.

Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est contigu à la chambre à coucher. Il y a de Teau chaude et froide à toute heure. Et pour qui sait l'influence des soins de la peau sur la santé, le système nerveux, la circulation du sang, tout Tensemble des fonctions organiques, le luxe de la chambre

HOMES — HOSPITALITÉ 3oi

de bains devrait compter parmi les nécessités ordinaires de Texistence. C'est à la fois si parfaitement hygiénique et si agréable qu'on ne saurait assez le louer ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la mine florissante d'une foule d'Américains. Tout ce qui concerne la propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l'objet d'une préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n'use plus d'espèces de savons, de poudres, de crèmes.

Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux, ou d'assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier. Une fois le client rasé^ l'artiste capillaire se livre sur sa figure à des manipulations si savantes et si consciencieuses qu'on dirait assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges? c'est là une question à laquelle répondent des quantités d'ingénieuses recettes. Sur toute la surface

de la République, il est impossible de regarder par la vitrine d*un trairi; sans voir le portrait, grandeur naturelle, de l'inventeur d'un certain Talcum powder, A la somme fabuleuse de dollars, qu^une semblable réclame suppose, on peut calculer l'étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire pâlir.

On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part, je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en lui souhaitant un teint frais et des joues roses.

Rien ne m'intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution sociale de premier ordre. L'avenir des peuples y mijote, et quand nos femmes ne s'intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin

HOMES — HOSPITALITÉ 3o3

du monde. On m'avait dit: (que ne dit-on pas?) ce Les Américaines sont frivoles, leurs maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout le jour, afin d'offrir aux femmes de belles toilettes et une vie oisive ». Un Monsieur grave, le monocle sur Toeil, m'avait déclaré au surplus qu'il n'y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le monde y logeait dans les boardinghouses ; il avait lu tout cela dans un livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait pénétrer en ami dans les maisons particulières. J'eus cette bonne fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d'ailleurs un devoir de m'intéresser aux foyers qui m'accordaient leur bonne hospitalité. Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c'est avec plaisir que ces dames me montraient et m'expliquaient cette officine si importante de la maison et la part qu'elles y prennent. Un jour, avec le

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Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les araignées et les fourmiS; je fis irruption dans la cuisine, au moment où tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me photographiait au milieu des casseroles, l'oreille tendue vers le dogme culinaire.

Au fait, l'immense majorité des femmes américaines s'occupent de leur intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus difficiles à avoir. Il s'agit donc d'être au courant soi-même et de savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce du monde. J'ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les discours publics, il m'arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement aux yeux des gens superficiels.

La femme américaine a une autre éducation

HOMES — HOSPITALITÉ 3o5

que la nôtre, une éducation comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté. Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, Télectorat politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis longtemps elle a pris l'habitude de s'appartenir et d*être quelqu'un. Le nombre des femmes qui n'attendent pas du mariage la fixation de leur destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera, plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d'un féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les adversaires de l'homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont gracieusement et passionnément femmes. Peutêtre, dans le ménage normal et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite, alors que chez nous, aussitôt les enfants

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venus, la maternité l'emporte, et les parents mettent les enfants au-dessus d'eux-mêmes dans leur affection. Il est de l'intérêt même des enfants de ne pas occuper le premier rang; c'est compromettre leur éducation et leur avenir que de leur inspirer une trop haute idée d'eux-mêmes. N'est-il pas logique et salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en second? C'est l'ordre naturel : on ne l'intervertit jamais' impunément.

L'esprit d'une maison apparaît le mieux dans la façon dont s'y exerce l'hospitalité. Être bon pour les siens, e^t excellent; mais la véritable bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.

HOMES — HOSPITALITÉ Soy

J'éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j'ai ressenti d'intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où je venais pour la première fois.

L'hospitaHté s'était d'avance manifestée par la forme amicale des invitations. Et j'avais pris comme règle^ dans diaque ville, d'accepter la première qui m'était faite. Ce système me facilita bien des choses et me permit, sans que j'eusse à choisir autrement, d'habiter les intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.

La cordiahté fut partout la même.

Tout d'abord, à la descente même du train, il s'est toujours rencontré un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard faisait le tour des

3o8 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

figures jeunes et vieilles, la même question invariablement surgissait dans mon esprit: « Où donc ai-je déjà vu ces visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me disaient : « Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des frères, i> De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela changeait, plus c'était la même chose. Et cependant, l'hospitalité dans les conditions données n'était pas une sinécure. Elle comportait maison ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance chargée, et des séances ininterrompues au téléphone*. Tous ces inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec

* En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j'ai passé des semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan àNev7-York; CF. Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.

HOMES — HOSPITALITÉ SoQ

une complaisance empressée. Bien plus, chacun s*ingéniait à réunir chez lui les amis avec lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.

Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons appris de plus charmant sur l'Orient ancien et les tentes d'Abraham. Je n'ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse. Estimant l'affection et la sympathie au-delà de tout ce qu'un homme peut recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce que j'appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays comme une goutte de sang à travers un cœur.

Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont venus à moi comme à un frère aîné.

Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit l'âme et fortifie l'espérance.

3lO VLRS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

J'ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de donner une forme nouvelle à Tantique vérité; mais que sont les peines à nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des récompenses du cœur? Ma patrie m'y avait habitué de longue date, par une grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions amplifiées, au-delà de l'Océan, parmi ce que l'Amérique compte de plus large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce terme superbe.

Toutes ces joies demeurent aujourd'hui une richesse dans mon souvenir. J'éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits

HOMLS — HOSPITALITÉ 3ll

des heures inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines m'empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.

Je le définirai d*un seul mot: il est jeune. Non que TAmérique échappe à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie et de Ténergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un appel perpétuel à Ténergie et à la spontanéité.

La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité. On s'en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des États-Unis. Si vous leur inspirez de la

TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN 3l3

sympathie, ils ne mettent pas longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent franchement.

Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d'où la sincérité et la bonté sont souvent absentes !

La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d'âme qui représentent ce que l'homme a d^amer, de négatif, de caustique, sont plutôt rares. L'humour les refoule à Tarrière-plan et les remplace avec avantage. La raillerie, aux dépens d'autrui; l'esprit mordant, qui vit brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la réputation du voisin, n'y exercent pas, dans la littérature, le journalisme et l'existence quotidienne, un rôle envahissant. S'il arrive aux Américains d'être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.

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Comme la jeunesse, ils ont l'espérance hardie, rinitiative prompte, mais ils joignent à ces qualités d'élan, des trésors d'endurance et de patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c'est une de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à fond, excepté toutefois s'ils se reconnaissent coupables d'erreur. Avoir gaffé n'est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l'honneur n'exige point que l'on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.

Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est : « How do you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent votre réponse avec l'attention et le sérieux d'hommes qui n'auraient encore jamais entendu ce que

TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN 3l5

VOUS leur dites. Ne sont-ce pas là les signes notoires d'un tempérament juvénile, fait d'en train généreux, de bonne confiance, et que l'éloge ou le blâme touchent au vif également ? C'est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette franchise de cœur tout le bien qu'on pense de leur patrie et de ses institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique, une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le plu s remarquable de cette mentalité.

Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui constituent pour nous autant de leçons. Ce que j'appellerai : « la meilleure Amérique » est certainement animée du plus vif désir de reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s'efforcer de les corriger. J'ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi vraie humilité. Pour moi, l'homme modeste n'est pas celui qui vous repousse de la main et se voile la face quand

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on fait son éloge mérité ; mais celui qui accepte reloge, et sait recevoir le blâme.

Dans cette esquisse du tempérament américain, n'oublions pas la pitié, cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau contraste. Je n'ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y est saisi par l'esprit de puissante et intelligente tendresse qui souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.

La Pitié s'étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n'ai pas vu maltraiter un cheval.

Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c'est qu'ils s'amusent de peu. La jeunesse véritable n'a pas besoin de beaucoup d'objets

TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN Siy

coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L'appétit est le meilleur cuisinier; et une certaine capacité personnelle d'être heureux, est la meilleure condition de bonheur. J'ai recueilli une foule de preuves de cette vérité aux États- Unis. Les amateurs de distractions recherchées peuvent trouver qu'on ne s'y amuse pas. Pour eux, un pays est triste, quand ils n'y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui s'amusent sans ces adjuvants factices d'une joie trop souvent frelatée. L'Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits inattendus et quotidiens d'une bonne humeur que le travail entretient et renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu'on nomme « fun », c'est-à-dire l'innombrable série de farces, imaginées au jour le jour par l'esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs et joyeux d'humeur. On s'y joue constamment des niches qui, pendant un

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jour ou deuX; font événement dans une famille ou même une ville.

L'Amérique a son jour pour le « fun », où la belle et joyeuse humeur, mère des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Mineapolis, lors du Hallowing.

Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs me dirent : « Il y a ici, dans un local situé à l'étage supérieur, une réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir que c'est une réunion extrêmement gaie. » Ami de la jeunesse et de la gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et laborieuse m'avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.

Nous émergeâmes dans la lumière d'une fête qui battait son plein. Donc, tandis qu'en bas nous tenions notre conférence, dans les combles

de cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n'était venu à l'esprit de personne qu'il y eût là une contradiction. Tout le monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises et de chansons à double entente, n'ont aucune idée de la richesse illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.

Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d'église!

Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d'où se contemplait à l'aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait Pair d'être les membres d'une

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seule et même famille. A les regarder ainsi, on se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure, sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait avec mille variantes.

Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons illuminés, taillé3 en figures d'hommes, les unes plus amusantes que les autres.

Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale et en même temps familiale. L'esprit du jour comporte un retour sur soi-même à propos des événements de l'année écoulée. C'est un appel au self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d'un public recueilli. L'âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la médaille, en voici maintenant le côté joyeux :

A chaque foyer, les amis se rassemblent, et

les repas sont empreints d'un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus antique, les chefs de famille font à table une partie du service, ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L'usage veut que l'on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre la mesure avec leur couteau.

Qu'on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à «Thanksgiving ». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de « La Vie Simple » aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent allant d'une bou-

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tique à l'autre. Après chaque marchandage infructueux de cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare : « Après tout, on peut s'en passer.» Et^ finalement, il célèbre Thanksgiving avec un sandwich.

L'Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux Etats-Unis recueille aisément les preuves de cette sympathie. J'en ai rencontré moi-même de nombreux témoignages.

Et d'abord, Lafayette n'est pas oublié. On se souvient avec émotion de cette fraternité d'armes^ vieille maintenant de plus d'un siècle^ et de ces Français qui s'embarquèrent d'enthousiasme, pour aider l'Amérique à conquérir sa liberté.

J'en avais fait l'expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me promenant un jour dans le quartier de .Reuilly, je croisai un groupe d'Américains qui me posèrent à brûle-

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pourpoint cette question: Où est le cœur de Lafayette? Je me gardai bien de leur dire que je ne le savais pas. Ces hommes, venus de Tautre côté de Tocéan, me donnaient une leçon d'histoire. Je leur répondis donc : « Permettez, je vous dirai cela de suite î, et j'entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly. Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que moi-même, quelqu'un survint et dit: « Le tombeau de Lafayette est au cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, n° 33; son cœur n*a pas été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte qu'il repose avec son corps. » Je communiquai le renseignement aux touristes qui m'attendaient patiemment dans la rue. Ils s'en allèrent fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette tombe? De la part d'Américains, gens qui nous sont dépeints d'ordinaire comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait une démarche bien tou-

chante. J'ai pu me convaincre que le groupe d'hommeS; jadis rencontré rue de Reuilly, n'était pas une sorte d'exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe représentatif de l'état d'esprit moyen en Amérique. Non seulement ils n'ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion d'accentuer toute la bonne volonté qu'ils ressentent à l'endroit de la République sœur.

Que de fois les tribunes où j'avais à parler furent-elles ornées des couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante délicatesse de sentiment; de petits drapeaux français, de taille lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière des hommes.

Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l'autre côté de l'Atlantique. Certes, beaucoup d'Américains voyagent chaque année sur le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte d'azur; mais d'autres, infiniment plus nombreux, ne quittent

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jamais leur pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population de quatrevingts millions d*hommes, dont l'immense majorité n'a jamais vu l'Europe et ne parle qu'une langue : l'anglais. Il se trouve ainsi que l'Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l'objet d'une bienveillance préalable et traditionnelle^ nous n'y jouissons pas d'une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au milieu desquelles nous cherchons la voie de l'avenir, ne sont pas assez comprises.

Et notre moralité se trouve être l'objet d'étranges préventions. Par notre littérature d'exportation, nous sommes considérés comme un peuple privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.

Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce s'ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui gagnent à être connus — ceci dit sans la moindre ironie.

En attendant, bien des Américains, d'Américaines surtout, s'ingénient à apprendre le français avec des résultats inégaux.

Par exemple, un jour qu'un professeur m'avait engagé à parler français à sa classe supérieure de jeunes filles, je m'aperçus bientôt que l'expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles. Alors je leur dis à brûlepourpoint: «Certainement vous ne me comprenez pas! » C'était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.

Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un plaisir extrême à entendre conter des histoires

328 VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

en notre langue. A Vassar Collège, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour de moi. Je les entends encore dire : one more! La plupart de ces jeunes filles, non seulement s'exprimaient bien en français, mais avaient de fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M. Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui travaillent le plus à répandre notre langue aux Etats-Unis, et ne cesse d-'y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs auteurs. Grâce à l'influence de « TAUiance française», il y a, dans beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans plusieurs d'entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.

Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons particulières, sur

toute la surface du territoire. Mais la plupart d'entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui renseignement du français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les romans d'Erckmann-Chatrian.

Les personnes qui s'intéressent là-bas au mouvement des idées en France, connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n'y a pour elles qu'un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois : Armand Sabatier, le professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l'auteur de la Vie de Saint François d'Assise, et Auguste Sabatier, l'auteur de : Philosophie de la Religion et de Religions d'autorité et la Religion de l'Esprit. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur Auguste Sabatier. Un portrait accompagne

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Tarticle; mais c'est le portrait de Paul Sabatier- Ailleurs, on se livre à un transport d'admiration, en disant : quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus le marché; un historien!

Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations. Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d'un si bon renom aux États-Unis.

A Albany, deux dames fort distinguées, membres de renseignement, et dont j'étais l'hôte, me dirent avec un sourire malicieux : « Nous allons vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent : « Notre petit Français est caché-là ». C'était tout simplement un phonographe où

SYMPATHIES FRANÇAISES 33l

se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames veulent se faire Toreille à la prononciation correcte du français, elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec une grande volubilité. J'ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que les dames d'Albany n'étaient en aucune façon une exception, et ne faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe professeur.

Deux hommes se cherchent sans se trouver.

Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.

Le général Miller est Alsacien. Il est même d'Oberhoffen, près de Bischwiller, pays de houblonnièreS; plaine immense avec, à Thorizon, les Vosges d'une part, et de l'autre la ligne argentée du Rhin, au pied du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris, à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manques. Plusieurs let-

très avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé. Et le général Miller s'offrait pour me faire voir une partie de son pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.

Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles, et s'occupe avec zèle de l'éducation de la jeunesse, des écoles du dimanche, etc.

Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique^ et c'est précisément ce que j'ignorais. L'un est en Pensylvanie, c'est le bon; l'autre dans l'Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit heures, je demandai à mes hôtes s'ils connaissaient le général Miller, de Franklin. — Parfaitement, il demeure à Franklin^ près d'ici ; on y va en tramv^ray. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous parlons : il accepte à déjeuner pour le lendemain.

A l'heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous ; il me parle de mon livre, et moi

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d'Oberhoffen, de Bischwiller, de l'Alsace, du vieux pasteur qui l'a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant ce discours, où l'Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir, je crus remarquer que le général me regardait d'une façon de plus en plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise : Vous êtes bien, n'est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif d'Oberhoffen ? — Non, je ne connais ni l'Alsace, ni Oberhoffen! — Alors vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?

— Je n'ai jamais entendu prononcer son nom 1

— Mais vous n*êtes donc pas le général Miller ?

— Si fait, je suis le général Miller! — Miller, de Franklin ? — Miller, de Franklin ! — Étrange ! Quelles sont les guerres où vous avez commandé? Je n'ai jamais commandé nulle part. On m'appelle général. J'ai longtemps été attorney-général.

Il ne nous restait plus qu'à rire du quiproquo et à déjeuner de bon cœur !

Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque jour, et n'ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d*ordre dans une correspondance en déroute, j'arrivai jusque fin novembre, sans donner signe de vie au général.

Et j'étais embarqué sur la Savoie, lorsque, au dernier moment, un homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller. C'était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour et adieu. Voilà ce qui s'appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à la première occasion.

G^<kD

c< J'irai à Chicago, mais non aux abattoirs », m*étais-je promis à moi-même.

Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta devant moi un homme trapu^ avec une tête massive, couverte de cheveux blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers Chicago. « Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je m'intéresse à rindustrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et il m'a toujours paru extrê-

mement instructif de visiter des usines avec des hommes compétents. J'acceptai donc, et je me voyais déjà le lendemain parmi les métiers d'une filature ou les hauts fourneaux de quelqu'affaire métallurgique.

A l'heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. II conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s'appelait Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros propriétaires de cette entreprise colossale.

Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d'un pauvre juif allemand, proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l'Amérique avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par vendre de la viande au panier, quand Chicago n'était qu'une petite ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu'à renfermer dans ses larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues de Chicago sont longues : on peut y causer tout à

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son aise. J'appris donc que Nelson Morris avait au cœur l'intime et gros chagrin d'avoir perdu son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son industrie, et s'en était assimilé tous les détails. En même temps il avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil mettait de l'amertume dans tous ses succès passés. C'était une ombre sur sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant, une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de Tâme à moi bien connues. Il n'y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux qui ferment leur horizon du côté de l'invisible et ne pensent pouvoir compter que sur ce qu'il est convenu d'appeler les réalités positives. Il parla de sa maison : « Elle est telle que nous l'avons faite, ma femme et moi, en nous mariant, lorsque

nous étions dans une condition modeste. Et nous n'y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette simplicité avait mon approbation.

Sur ces entrefaites, nous arrivâmes : la vue est d'abord attirée par d'immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l'Amérique, le bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine médiocre, il me dit: « It is Saturday cattle. » En effet, nous étions un samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n'a pas trouvé d'acheteur pendant la semaine.

Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause. Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu'aux limites fatales où s^accomplit le sacrifice.

J'eus la vision d'un torrent d'êtres emportés vers la mort. Des vastes pâturages de Touest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans nombre, comme autant de ruisselets qui

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deviennent de larges rivières, s'unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au loin, par les villes, la force, la santé, la vie.

Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre.

Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l'obscur terreau sur lequel pousse l'humanité. Valons-nous autant de sacrifices ? Menons-nous une vie dont on puisse dire qu'elle rende ce qui s'est dépensé à cause d'elle ? Tout ce que je pus voir et observer d'intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions, disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante, dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr, m'échappèrent. Et surtout je ne m'aperçus pas des cadeaux que me faisait Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves, les salaisons et les jambons fumés.

Lorsque je l*eus quitté, je m'aperçus que mes poches étaient bourrées de saucisses.

La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d'amis à une saucisse la pièce.

Qui est Dean ? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait s'expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d'origine, célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il subvient à ses besoins et va lavoir quand il peut. Dean a de bons yeux, point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande maison, dont la face rasée laisse voir d'imperceptibles sourires, qui

en disent long sur le néant et l'hypocrisie de l'existence mondaine. Dean n*a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu'un.

Comme à plusieurs reprises son maître s* est privé de lui, pour me le donner comme gardien, j'ai pu l'apprécier à sa valeur. Du moment où il avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement, mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d'infraction à sa consigne.

— « Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences, rendez- vous, invitations. Pensez à tout. » Et je n'avais plus qu'à me laisser vivre. Lorsque j'allai à Washington, Dean fut mon compagnon inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m'y installa et revint m'y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s'asseoir dans la pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu'il adore, et de là veillait sur moi. Si je m'at-

tardais à des causeries après une conférence, Dean surgissait, et je voyais l'tieure sur sa figure.

Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j'ai soumis à une rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.

La première, c'était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se prolonger. A l'heure précise, fixée pour se rendre à une autre assemblée, Dean vint m'avertir et me conduire à la voiture dont déjà il ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean. Non sans ennui, Texcellent homme se résigna. Au commencement tout alla bien. Mais, à un certain moment, notre guide s'engagea sur un espace fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des ouvriers au milieu de la

chaussée. Voyant que la première voiture avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin diôérent. Ne nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrêjne, craignant déjà un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.

Un quart d'heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au mieux.

La seconde irrégularité fut un délit contre le décorum, et le corpus delicti, une paire de gants. Des gants, je m'en suis de tout temps passé, lorsque faire se pouvait. J'en usais jadis, dans les grandes occasions, mais leur contact me produisant une sensation d'asphyxie, je les avais fait disparaître^ de mes mains d'abord, de mes poches ensuite. Il y avait plus de quinze ans que je n'en possédais plus. Cependant, pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de m'en racheter une paire.

346 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Mais arrivé à la Maison Blanche^ à la minute même où je devais les mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m'efforçai de le rassurer : « Ecoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d'ailleurs, cela paraîtra plutôt Teffet d'un principe que d'un oubli».

Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que Dean me suivait d'un regard consterné...

Comme on taille au canif un nom dans l'écorce d'un arbre, je grave sur cette page, en signe de réparation, le nom de Dean.

Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Mineapolis. Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé les lits. Les voyageurs étaient couchés. D'aucuns accordaient la basse de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails. La tête appuyée sur Toreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir, en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où Targent des lacs sans nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes sombres des bois.

348 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Façon commode de voyager et de considérer les paysages ! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve....

Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte glauque et blanche précipitait à l'abîme les avalanches de ses vagues sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C'était comme une course échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.

De rintarissable chute d'eau, renouvelant sans cesse les merveilles de ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-enciel, peu à peu je passai à la vision d'une cataracte de blés d'or. Ce changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne

roulions -nous pas à travers Timmensité des plaines où germent et mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles? N*allions-nous pas à MineapoliS; la ville des moulins, où le jeune Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de blés d'or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans leurs flancs le pain des hommes.

Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente, moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu'aux extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.

Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de sang qui allait écla-

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boussant ses rives. C'était le récent souvenir de rhorrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que passer.

Et déjà d*une ville couverte d'un nuage de fumée, d'une ville cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une source d'acier. Elle s'échappait de sa prison avec des grondements d'orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s'élançaient de longs serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des sentiers de fer. Et le fleuve d'acier se répandait dans les villes, surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours d'eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se transformant en machines, en outils^ en chars, en vaisseaux, infatigable créateur de merveilles.

A ce moment — était-ce l'effet de tout cet

acier en fusion? — je ressentis une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.

Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi calmer cette soif Une provision de belles pommes aux joues rouges étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la réalité me revenait.

Mais je me rendais d'autant mieux compte que je venais d'avoir une sorte de vision où la richesse prodigieuse de l'Amérique était figurée par des fleuves non mentionnés sur les cartes.

It

Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant c'est en elles que résident la force et la puissance de TAmérique, les armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles ont leurs assises dans le cœur et l'esprit des citoyens; mais, plus que basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.

La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la mentalité américaine, qu'elle en détermine en quelque sorte la physionomie. Elle la marque d'une empreinte que le souffle matérialiste et irréligieux ne saurait

effacer et qui se retrouve encore dans le grand sérieux et Tactivité généreuse d'associations qui se tiennent à l'écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture éthique. Son influence profonde et calme s'impose jusqu'à cette masse indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont point capables d'infirmer ce fait. Il est d'une nature si accusée, se vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne saurait être révoquée en doute. L'Amérique est doublement religieuse, et par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités. Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées par un culte, ou que les hommes

d'État invoquent des sentiments religieux, ce n'est point de la convention, mais l'expression d'une pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande République chantent le chant national, il est une strophe que l'on sent vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c'est celle où il est dit: O God our King!

\^2l belle vitalité de sa religion rend TAmérique juste, tolérante, respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n'est plus qu'un souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux convictions d'autrui, méprisante des croyances non officielles. L'anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines décrépites.

La deuxième forteresse américaine est la Foi à la Liberté, Oh! il ne Tont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent le drapeau étoile de l'indépendance, non seulement acceptée, mais proclamée comme une loi

de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne n'y touchera. Notre vieille Europe nous montre des Etats dont toute la politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des institutions. La loi y prend la forme d'une prohibition systématique, l'initiative y est taxée d'indiscipline; l'indépendance d'esprit, de crime de lèse-tradition. L'administration publique y passe le temps à veiller à ce qu'il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.

L'Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de même qu'elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun de l'adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n'abandonne pas le culte de la Liberté, parce que des abus

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odieux ont démontré les inconvénients d'une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu'il produit des ombres.

En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous. Champ illimité à l'initiative individuelle. Dès l'enfance et dès l'école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa mesure totale, à oser être, à s'affirmer dans la plénitude de son originalité. On ne lui demande qu'une chose : respecter le droit du voisin. Mais en ce point, on est d'une sévérité implacable. L'Amérique ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la liberté de tous, leur sort est fixé d'avance. Un jour ou l'autre, sous les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions sont réduits en poudre.

La troisième forteresse est la bonne foi. Ne

FORTERESSES AMÉRICAINES SSy

me faites pas dire qu'il n'y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais il suffit d'échanger un certain nombre de lettres, d'avoir des relations un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante, pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils ont de la conscience, et une conscience si loyale qu*elle se fait jour à travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs, et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l'air, serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines. Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues! Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots. Cette bonne foi a quelque

chose de rassurant et de communicatif. C'est un appel perpétuel à votre propre sérieux, Elle éveille la confiance et en même temps engage la responsabilité.

Certains mots très souvent répétés m*ont toujours paru comme une sorte de monnaie courante de la mentalité d'un peuple. Il est un mot que vous entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot est : « ts that so ?7> Il est dit sur un ton de confiance et de bienveillance^ et en même temps, il est si sincèrement interrogatif, qu'il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la loyauté.

La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains Américains,

qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais ce sentiment de déférence et d'égards, qui met au cœur des jeunes gens et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d'une société.

A l'abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement, d'un bout du territoire à l'autre. La conscience publique est leur meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer. Une part de l'esclavage de la femme provient de cette servitude où la tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers l'élément masculin de la population ou envers ellesmêmes! Et quelle plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes

36o VERS LE CŒUR DE L* AMÉRIQUE

se retrouvent dans Téducation, dans la littérature, au foyer familial.

Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à travers un peuple l'existence de certains principes, traduits en actes journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous puissions faire est de contribuer à créer dans Tesprit public un certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s'appuie la mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se conservent l'énergie vitale, la bonne volonté, l'intégrité, la foi!

^Amérique n'ayant qu'un imperceptible embryon d'armée permanente, on peut bien dire qu'en temps de paix, sa force militaire est invisible. Rien ne l'annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.

Je dois donc me féliciter d'autant plus d'avoir rencontré une occasion d'assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième assemblée annuelle de la médaille de la Légion d'honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de l'accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l'Océan,

362 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

cette ville composée d*hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu d'années.

J'eus l'honneur d'être invité au dîner par le major général O. O. Howard, commandeur pour 1903-1904.

Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la table.

Ils étaient tous membres de la Légion d'honneur, dont la médaille n'est accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire d'avoir accompli un acte d'héroïsme personnel. Voici à ce sujet une petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes. «Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels d'artillerie, dans les assauts furieux de l'infanterie, de merveilleuses victoires s'obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les

coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur valurent Tadmiration du monde. Pourtant^ les missions des hommes de la Légion d'honneur se sont généralement accomplies dans des conditions tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but; souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre chose est de faire son devoir, par l'effet d'un ordre auquel on ne saurait échapper, ou de courir volontairement des risques supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique....» L'attitude et les conversations des convives avaient quelque chose d'imposant par sa simplicité même. Pas d'uniformes. Toutes les conversations roulaient sur le passé. Faits d'armes, souvenirs communs ressuscites entre anciens compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts avaient le même cachet à la fois grave et de

belle humeur. En général; ces messieurs entraient en matière par une petite remarque joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives. General Horatio C. King, ayant à porter le toast de Tarmée des États-Unis et des « Sociétés militaires », commença ainsi : Surtout, ne vous figurez pas qu'ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la tombe de qui se trouvait cette inscription : «Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d'un coup de pied de cheval. C'est bien fait, bon et fidèle serviteur ! » D'ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela n^est pas surprenant : je n'ai à peu près rien fait de tout le jour, si ce n'est de pousser sur le quai dans une de vos chaises roulantes, l'aimable lady, assise en face de moi. Néanmoins, j'ai l'espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant : « Je vous tiens

pour le plus stupide compagnon de tout New- York ; je suis sûr que vous ne savez même pas que Mathusalem est mort !» — « Mort ! balbutia le jeune homme, mort ! Je ne savais même pas qu'il fût malade ! »

Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme américain, même celui des hommes de guerre^ n'a rien de provoquant ni d'agressif Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast <k Our Couniry ».

« J'ai entendu un jour l'histoire d'un mineur qui tomba dans une crevasse profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent : « Johnny, êtes-vous tué?» Une voix répondit de Tabîme: «Non, je ne suis pas tué, mais le choc m'a rendu muet ! »

Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter, je suis comme

ce malheureux mineur : j*en demeure muet.

Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord d'un bateau allant de New- York à Egg- Harbour, et nous eûmes sur cette côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n*y avait à la place où nous sommes, qu'un phare. Maintenant, une grande cité s*est élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette ville du bord de l'Océan est le type du merveilleux développement de notre pays en tout sens.

Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de l'Atlantique, et trois millions d'habitants. Quand je me baignai par ici, en i85o, nous étions vingt-cinq États et vingtcinq millions d'habitants., A l'époque de la guerre de sécession, le pays comptait trentedeux États et trente-deux millions d'habitants, dont quatre millions d'esclaves. Maintenant,

nous avons quarante- cinq États, plus de quatrevingts millions d'habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah ! nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.

L'Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte, qu'elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à l'existence pour révolutionner la terre et prouver à l'Humanité que la vraie forme du gouvernement est celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi nous qui regardent l'avenir avec de sombres pressentiments et tremblent pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont loin d'être ce qu'elles devraient, et les histoires de corruption jusque dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les pessimistes prévoient des calamités.... Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont foi en l'avenir. La corruption de quelques muni-

368 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

cipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos libres institutions. Nous pouvons être tranquilles : par la vertu de la grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées. »

Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain, l'amiral Geo. W. Melville déclare : « Il nous faut une marine, non pour faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l'on veut maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre, Cest une sorte d'assurance que nous payons, et cela coûte moins d'argent et d'hommes que de faire la guerre.

Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit : « En temps de guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays ont bataillé pour l'existence et le foyer, les nobles et aimantes femmes, non seulement ont donné tout

UN DINER DE HÉROS 36g

ce qu*elles avaient (pères, maris, frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien qu'aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.

Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu'elles Tont été dans le passé ! »

Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant l'assassinat de Mac- Kinley à Buffalo : k D'une mer à l'autre, tout le pays eut un frisson d'horreur devant ce martyr immolé sur l'autel de la liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l'homme, jeune encore, qui se tenait près de la tombe du grand Mac- Kinley *. Dans la solennité d'une redoutable

* Théodore Roosevelt.

SyO VERS LE CŒUR DE L*AMÉRIQUE

crisC; conscient de sa responsabilité écrasante, avec une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, Tamour pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu'il fût. Les années consacrées à Tétude et à la solitude des montagnes, lui donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et Théroïque soldat de San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l'exécuteur des intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de la volonté des États-Unis ».

A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de juger ce qu'il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant foncièrement martial, j'ajouterai quelques lignes, afin d'en marquer le côté religieux. La note religieuse ne fut absente d'aucun des discours prononcés, dans la soirée.

UN DINER DE HÉROS Sjl

par des hommes appartenant à toutes les dénominations A dessein, je cite un passage du General L.-G. Estes relatif à la vertu militaire : « La valeur, le patriotisme, l'honneur, la virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et ne s'écoulent point avec le sang, quand la vie s'échappe sur les champs de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus, poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point d'essence terrestre. Ils appartiennent à l'âme et relèvent de l'Esprit. Et l'Esprit divin, c'est le souffle de Dieu; il porte l'emblème de l'Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels. »

Quand nous quittâmes la salle du banquet, l'Océan chantait au dehors sa vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes tombées de la bouche des vaillants défenseurs d'une République sans casernes ni

372 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

citadelles. D'avoir passé quelques heures parmi les compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l'effet d'un bain d'acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils avaient raison de dire, en parlant de leur patrie :

« Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute civilisation, de réconfort et d'amélioration, non seulement pour ses propres enfants, mais pour toute la famille humaine ! ^ »

* Allocution du général S. A, MuIhoUand.

Lorsque j'eus, pour la première fois, la vision de l'Amérique gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises commerciales, sa fièvre d'affaires, ses usines titanesques, le luxe de certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j'eus le sentiment d'un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens matériels. Certains soirs,

devant des auditoires choisis où brillaient des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime tristesse traversait mon âme, à l'idée que ce qui faisait la substance même et la moelle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à des curiosités blasées.

Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société américaine, d'après une méthode qui m'est devenue une seconde nature, je suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des accidents semblables : au fond demeure l'homme. De la surface, il faut se hâter vers la substance. La substance fondamentale de « la meilleure Amérique » c'est la simplicité.

Je vois dans certains journaux anglais, allemands; français, que le signe distinctif de la vie américaine est Tartificialité. Cest juger du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que Tintérêt pris par le public américain à l'idée et au livre de la vie simple était du snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Unabcès n'est pas un organe, une verrue n'est pas une figure.

Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante, flotte il es vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine. Mais l'écume n'est pas l'océan, La vie artificielle et compliquée qui sévit en Amérique à un degré inquiétant n'est pas dans le caractère américain. C'est un accident. Toutefois cet accident constitue un danger, et l'un des plus grands que ce pays puisse courir. En se laissant entraîner dans la vie superficielle, cette

376 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

vie, oublieuse de Tâme, dédaigneuse de la simplicité; r Amérique est peut-être, plus que d'autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source où réside le secret de sa puissance, de sa raison d^être dans le monde, le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m'a frappé en ma qualité d'ami. Et voyant ce danger, c'est avec une angoisse fraternelle que j'ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu

Si d'un regard clair de sa conscience, l'homme se rend compte qu'il court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de l'organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est la réalisation d'une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et humaine, énergique et bienveillante. Sous l'agitation qui a

gagné cet immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle ne Test sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l'on prend contact avec les hommes en qui se résume l'amour du pays, le souci du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n'a rien des inquiétudes séniles qu'inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à travers ses fougues.

Dans ce qu'elle a de meilleur, l'Amérique sait qu'un pays ne vit ni par son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu'elles ont de bon, se ramènent à quelques vertus fondamentales dont l'humanité ne pourra jamais se

378 VI RS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur extérieure d'une civilisation n'est bientôt plus qu'un fruit plantureux exposé à pourrir sur l'arbre. L'élite du peuple américain en a le sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n'est pas une exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui n'aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition. C'est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités d'un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.

Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l'élan courageux vers l'avenir.

Je ne m'en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil d'Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire

SIMPLICITÉ AMÉRICAINE Sjg

national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines, datant de l'époque héroïque, elle a vu les assemblées où s'est décidé, au milieu des plus émouvantes péripéties, l'avenir de la nation. Parmi ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la murmurent aux oreilles des petits -fils, devant les portraits de ces hommes qui firent l'Amérique, j'éprouvai la plus intense des émotions religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des plus purs trésors de l'humanité nouvelle s'étaient élaborés là, au creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations cù les hommes et les peuples s'épurent comme l'or. Et tout ce qui m'environnait, c'était l'esprit d'une patriarcale, d'une héroïque simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait le cœur de r Amérique.

Une fois que l'on tient ce fii, on peut le

38o VERS LE CŒUR DE l'aMÉRIQUE

suivre partout à travers la trame de la vie nationale. Cette tradition n'est pas un souvenir pieux, sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse; dans les grandes occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les préoccupations de Texistence. C'est un Leitmotiv qui, à chaque instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l'âme populaire. Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà, largement, contre le crédit excessif que donne l'argent, et contre cette usurpation sociale qui, d'un serviteur qu'il doit être, tend à faire de lui un Roi. Si elle pJrofite de toutes les occasions pour réhabiliter et honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses irraisonnées une faute sociale, il n'y a pas de doute que l'avenir n'appartienne à la meilleure Amérique.

Pour elle, le message de simplicité n'est pas un cri de réaction; personne de ceux qui ont pris la peine d'en apprécier le contenu ne s'y est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un appel à l'hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.

Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par la façon absurde de l'organiser. Quand l'accessoire marche avant l'essentiel, l'artificiel et le conventionnel avant le positif, tout l'éclat extérieur dont s'entoure la vie n'est plus que le cadre magnifique du néant.

Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science, l'industrie et l'éducation, tout l'ensemble de l'effort et du travail humain doivent contribuer à rendre Thomme plus largement

homme. Mais, si nous n*y prenons garde, tout cela, au lieu d'être un instrument pour réaliser plus de justice, organiser plus d'ordre et de bonheur dans la fraternité, devient une entrave et un esclavage. L'homme succombe, écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées, ses instincts tournés en vices^ son savoir en puissance de mort, sa foi transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de son but.

On affecte souvent de nous dire que l'homme descend du singe. Cela fait à quelques-uns un plaisir choquant; d'autres s'en affectent outre mesure. Quant à moi, je pense qu'il n'y a là matière ni à s'enorgueillir ni à se troubler. J'ai dit quelque part que je consentirais volontiers à être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de l'Éternel vont de la poussière à l'Esprit. La distance est prodigieuse; de nombreuses et d'humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi d'étonnant? Peu

m'importe donc le sentier par lequel je dois passer, pourvu qu'il monte.

Ce qu'il faut craindre ce n'est pas le singe du commencement, ancêtre, au surplus problématique, mais c'est celui de la fin, produit hideux qui sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe et devenir des hommes, c'est un progrès, et quel progrès ! Mais être l'humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l'éclair son messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la bassesse des instincts, l'obscurcissement de l'intelligence, quelle chute dans les ténèbres ! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à la hauteur d'une autre destinée. L'humanité parfois s'égare, mais sa soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et simple.

^fd

La date du 22 novembre avait été fixée d'avance pour mon retour à Washington.

UUnion chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la conférence publique qui m'avait été demandée, et choisit comme local le théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison - Blanche. La conférence fut annoncée pour quatre heures de l'après-midi. Le soir du même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de la Maison-Blanche.

J'arrivai à Washington vers onze heures du matin. L''ambassadeur de France et M™« Jusse-

rant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de franchir le seuil du petit hôtel de l'ambassade et de me trouver dans une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de mes hôtes s'ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.

Le Président avait dit en septembre : «: Je vous présenterai moi-même à vos auditeurs ». Mais je n'osais compter sur un tel honneur, tant il dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion n'avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J'allais donc à i^afayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute empêcheraient le Président de s'y trouver. En approchant du théâtre, je vis la place entourée d'une série de policemen de taille colossale, de ces policemen américains, véritables tourelles dont le

seul poids est un élément d'ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des flots. Ce n'est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la réunion. « Le Président vient de téléphoner qu'il sera ici dans dix minutes », me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il arriva en disant : « J'avais dit que je viendrais, me voici ! »

Je ne décrirai pas ce que j'éprouvai, pendant que, silencieux, j'écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l'Amérique avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue jusqu'alors dans les annales du monde.

Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités élémentaires interprétées par un esprit droit.

Beaucoup d'orateurs américains ne gesti-

culent pas en parlant. Ils observent une attitude immobile qui ne laisse pas d'avoir un côté impressionnant, quoiqu'elle tranche singulièrement sur nos habitudes françaises. Le Président, lui^ s'anime en parlant, et son geste parfois devient d'une singulière véhémence.

On sent que ce chef d'État est porté par un idéal à la fois élevé et pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l'humanité supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous. Et cependant, rien de vague ni d'indéterminé dans cette pensée dont la simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique, actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l'idéal humain perce sous l'idéal national.

388 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Jaurais voulu reproduire ici, en entier^ les paroles du Président, publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut témoignage de sympathie. Jen conserve au cœur le souvenir ému et reconnaissant et il constitue l'une des plus belles récompenses de ma vie.

Le soir, j'arrivai à la Maison-BIanchC; une bonne demi-heure avant la conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne tardèrent pas à descendre, d^abord Mj^^ Roosevelt, ensuite le Président. Au courant de la conversation, le Président raconta que M™^ Théodore Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs de la persécution religieuse.

Déjà les invités de la Maison- Blanche, au nombre d'une centaine, étaient réunis dans le salon voisin.

Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette heure, c'est l'émotion patriotique qui remportait.

Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.

Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée par le Président : « Jamais vous ne nous direz assez de bien de la France » .

Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une zoologie à Tusage des petits enfants où chaque animal est sommairement qualifié d'un seul mot. Le tigre est féroce, l'âne bête, le chien fidèle et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes. L'ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains peuples étaient hypocrites, d*autres

CONFÉRENCE A LA MAISON-BLANCHE Sçi

lourds d'esprit; d'autres adorateurs de Targent. Les Français sont légers et, en outre, aiment à se disputer entre eux. Notre littérature d'exportation et notre politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion. Mais elle est, en somme, erronée, c*est ce qu'il faut s'attacher à montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n'est pas un effet de vanité nationale : mais c'est un service rendu au bien général. Il est contraire à l'intérêt international et à la bonne entente, que les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode consisterait à raconter sur chacun ce qu'il y a de meilleur à en

392 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

dire. Un peu de réflexion et d'expérience nous enseigne que Thomme ne vit pas de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution. Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. Cest par leurs vertus qu'ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans le monde une action permanente. Son génie^ son travail, ses idées, son goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons n'est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C'est ce qu'il s'agit de chercher et de mettre en relief.

Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu'il s'aperçoit de loin ou se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une France inconnue qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas ! trop connue.

Comme un hôte assis le soir près d'un foyer

CONFÉRENCE A LA MAISON-BLANCHE SçS

ami, j*ai voulu, au foyer de la nation américaine, parler de cette France

J*ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels que l'étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais qu'il m'a été donné de voir en si grand nombre. J'ai parlé des paysans, des ouvriers ; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal, que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule que l'étranger ne connaît que trop.

Habitué discret de l'institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de beaucoup d'autres chercheurs scientifiques de mon pays, j'ai décrit leur existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital scientifique de demain.

394 VERS LE CŒUR DE l' AMÉRIQUE

Il m*a paru ensuite intéressant d'esquisser tout le grand labeur d'éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de l'enseignement national, au milieu d'obstacles sans nombre, avec une abnégation admirable. En passant, j'ai encadré dans ce tableau la figure d'un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le plus bel éloge est l'empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses disciples.

M'étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de France, j'ai indiqué ce que l'initiative privée est parvenue à faire dans ce domaine.

Un autre mouvement méritait d'être mentionné : celui de la pénétration sociale entreprise, depuis une vingtaine d'années, dans une série de mutualités, d'entreprises de collaboboration des bonnes volontés entre classes diffé-

CONFÉRENCE A LA MAISON-BLANCHE SçS

renteS; de rencontres entre les travailleurs de l'esprit et les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de cette belle œuvre, j'ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait refleurir de nos jours Tesprit du grand Oberlin.

Pouvais-je oublier ensuite de parler d'une tentative unique en son genre et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les horizons de la pensée. J'ai nommé P Union pour l* action morale, œuvre large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir une puissante contribution à l'avenir moral de la France.

Enfin, pendant une longue heure, il m'a été donné de parler d'une France profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie

publique, d'une France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens, recherchant l'unité des intentions à travers la diversité des origines et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la justice et la bienveillance....

Une réception toute cordiale suivit la conférence.

Belle journée et beau soir.... Sur cette impression, il convient de clore ces souvenirs.

Le le»- décembre, je m'embarquai sur la Savoie, entouré d'une multitude d'amis qui venaient me souhaiter bon voyage.

Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres, fut John Wanamaker.

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