CONCLUSION ET RÉPONSE A QUELQUES ORJECTIONS
Telles sont, dans leur essence et dans un très bref raccourci, les réflexions que m'a suggérées, au cours d'une vie de travail et de réflexion soutenue, le spectacle de mon temps et l'examen scrupuleux de ses idées directrices, à la lumière de leurs origines historiques plus clairement décelées. Ces réflexions, je ne les donne nullement comme irréformables ou comme intangibles. Je les crois susceptibles, au contraire, de corrections et d'additions importantes, de la part de ceux qui savent ou sauront davantage, qui ont ou qui auront la possibilité de plus largement
observer. On pourrait les accuser de froideur, leur reprocher de faire une place insuffisante aux miracles de l'enthousiasme ou aux illusions, salutaires parfois, du parti pris. Et cela serait peut être exact encore, en dépit des concessions que j'ai consenties de ce côté. Mais j'ai jugé qu'un conseil de recueillement et de sang-froid viendrait à son heure dans l'atmosphère de fiévreuse agitation qui nous entoure. Le monde civilisé a besoin présentement de se reprendre, d'assurer d'abord les progrès, si considérables, qu'il a réalisé au cours de l'ère bourgeoise el capitaliste, sous ^v^Je de les laisser tomber en chemin dans sa course éperdue vers des mirages. D'autres périodes historiques autoriseront de nouveau plus de hardiesse sans doute ; elles justifieront une foi plus robuste dans l'appui actuel et gratuit de ces Forces mystérieuses et puissantes qui conduisent l'évolution des êtres. Je l'espère, mais j'estime que nos contemporains ont abusé de ce genre de foi. C'est d'ailleurs de tout temps un rôle ingrat que celui de modérateur. Je l'ai assumé et exercé en pleine bonne foi cependant. Puissé-je avoir ainsi, pour ma très modeste part, préparé la marche de l'humanité réfléchie vers l'ordre, vers la justice et aussi vers la bonté, qui sont, à mon sens, des aboutissements beaucoup plutôt que des points de départ dans le développement de la
vie.
Mais avant de mettre à cet exposé le point final je crois le compléter utilement par une réponse à des objections mtéressantes qui m'ont été récemment posées (le l-^"" août 1922), dans un article du Monde Nouveau, intitulé : Pour une « mystique » démocratique, par M. Guy-Grand, le très distingué universitaire. Nous sommes d'accord sur les erreurs morales de l'époque romantique proprement dite et sur les besoins d'un prochain avenir. Nous divergeons seulement quelque peu sur le plus récent passé de la France que M. Guy-Grand voit plus sage et plus inatta-
quable que je ne puis l'apercevoir pour mon compte. — A côté, dit-il, de cette volonté de puissance que vous nous montrez partout en jeu dans l'activité humaine, il existe en nous des inclinations désintéressées ou même des propensions altruistes, et Guyau, l'auteur de Idi Morale sans obligation ni sanction a soutenu naguère avec talent que l'expansion vitale trouvait sa plus parfaite expression dans le sacrifice et dans l'amour. — J'en suis touiours tombé d'accord, regrettant seulement que la perfection ne soit pas souvent de ce monde. « Dans la période actuelle, écrit « M. Guy-Grand lui-même avec une '';:^tière clairvoyance, a l'impérialisme est encore la tend...ile dominante dans « les âmes. » Et c'est bien là ce que j'ai sans cesse exposé pour ma part, en proposant de nous tourner avant tout vers cette tendance pour la soumettre, autant qu'il sera possible, aux influences apaisantes de la raison. Que le sacrifice ou l'amour s'en mêlent et tout n'en n'ira que mieux ; ce sont des sentiments admirables, mais sur lesquels il serait fort précaire de vouloir dès à présent construire. Ce sont de belles fleurs trop rares encore sur l'arbre, aux rameaux gourmands, de la civilisation grandissante.
M. Guy-Grand propose de réserver le niom de mysticismes à ces convictions mystiques qui reposent sur la croyance primordiale à un Dieu personnel et transcendant, recteur et providence du monde, auxquels ses fidèles s'unissent directement, ou par l'intermédiaire du Christ et des Eglises, mais qui les fortifie en tous cas du sentiment de sa surnaturetle alliance. Croire en un tel Dieu, telle serait selon lui la condition indispensable pour être taxé de mysticisme. On ne le sera que d'adhésion à une mystique au contraire, dès qu'on raye le nom de Dieu de son vocabulaire. — Cette distinction établie, M. Guy- Grand déclare iyiconte stable que les poètes, les penseurs ou les écrivains dits romantiques, ceux qui ont subi
l'influence directe de Rousseau, les Chateaubriand, les Lamartine, les Hugo, les iMichelet, les Quinet, les Sand, les Fourier, sont entacliés de mysticisme. Et il en est encore de même à ses yeux pour les mystiques pangermanistes ou slaves, disciples de Hegel ou de Tolstoï. Je m'empresse d'enregistrer cette adhésion précieuse. — En revanche, avec Comte, Marx et Proudhon, on aurait entièrement cliangé de système : on aurait passé de la « transcendance » à « l'immanence » pour parler comme le dernier de ces publicistes. Il ne saurait plus être question de mysticisme, mais seulement de « mystique » pour caractériser l'état d'esprit des adhérents réfléchis de ces penseurs.
J'avoue n'être pas de cette opinion car l'immanence peut être beaucoup plus apparente que réelle et cacher simplement des modes moins francs de transcendance que la dogmatique chrétienne. C'est ce qui s'est passé depuis soixante-dix ans, selon moi, dans la plupart des cerveaux européens. Proudhon lui-même offre un assez incohérent mélange de sagacité économique et de mysticisme révolutionnaire continué. Son Dieu est une Justice trop souvent partiale à des clients plébéiens. — Quant à Marx, M. Guy- Grand estime qu'il demeure dans l'immanence (et dans la « mystique » mais non dans le « mysticisme » en conséquence) parce que la Force productrice joue dans sa doctrine un rôle très analogue à celui du Dieu de Bossuet, dans le Discours sur l'histoire universelle. Nous voilà donc déjà rentrés dans la Transcendance. Marx élève audessus de notre globe un Dieu très spécialement allié du prolétariat qu'il appelle la Force productive et qu'il dote d'une puissance propre. Les illusions issues d'une pareille croyance seront tout à fait du même ordre et du même sens que celles qui sortirent du Jacques de Sand ou des Misérables de Hugo, ces incontestables artisans de mysticisme. Depuis Strauss et Renan, Darwin, HaBckel et leurs
vulgarisateurs (entre autres Quinet), les mystiques naturistes n'invoquent plus Dieu, mais le Divin, l'Evolution, la Vie. Voilà tout !
M. Guy-Grand paraît encore admettre que le Réalisme et le naturalisme ont enterré le romantisme littéraire, parce que certains de leurs apôtres se sont réclamés de Comte ou de Claude Bernard. Mais j'ai montré pour Flaubert et pour Zola qu'ils sont, au moral, des romantiques encore plus conséquents que leurs prédécesseurs avec le « mysticisme » naturiste. Zola n'a-t-il pas abouti ouvertement à la doctrine de Fourier, que mon très distingué critique classait tout à l'heure parmi les adeptes les plus <( incontestables » du mysticisme romantique.
Ce que M. Guy-Grand a parfaitement raison de penser, en revanche, c'est que la troisième République française, instruite par le temps et par le malheur, a gouverné de façon déjà bien plus rationnelle que ses deux devancières. A ce prix elle a duré. Ferry ou Waldeck, pour ne parler que des morts, ont été des hommes de sens pratique. Mais en peut-on dire autant d'un Gambetta ou d'un Jaurès, ces gouvernants plus ou moins occultes, qui ont trop souvent caressé, favorisé dans le corps électoral les plus patentes illusions démagogiques. Et puis, derrière la surface rationnelle, les concessions faites au mysticisme social dans le code, dans les finances, dans l'orientation encouragée ou tolérée de la littérature ou du théâtre ont continué autour de nous le romantisme sous la constitution politique qui nous régit. — Il semble que la dernière guerre ait apporté quelques enseignements nouveaux sur ce point; mais les rechutes restent menaçantes dans une atmosphère à ce point saturée de sophismes psychologiques et moraux par un siècle et demi de prédication rousseauiste plus ou moins officielle. C'est faire tâche utile que de les dénoncer plus haut que jamais.
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A la dénomination (rimpurialismc rationalisé, ou d'impérialisme rationnel que j'ai proposée pour désigner l'idéal à poursuivre présentement par les hommes de bonne volonté sociale, M. Guy-Grand propose de substituer celle d'Humanisme qui englobe l'appel au sacrifice et l'amour. Je l'accepte donc : mais la première me paraît avoir, pour l'instant, le mérite de la franchise. Trop rude, peutêtre, elle attaque de front les illusions dont nous contemplons les ravages.
Enfin M. Guy-Grand voit dans le Christianismt;, dans la Réforme et dans le Rousseauisme révolutionnaire, des romantismes successifs et nécessaires. J'y vois pour moi plus généralement des mysticismes dont l'inspiration et les possibilités rationnelles dilferent assez grandement entre elles. Je réserve le nom de romantisme au dernier venu de ces mysticismes à celui qui se caractérise par un trait tout particulier dont les deux autres furent exempts, la psychologie naturiste et utopique. — Mais je professe également que le mysticisme et môme le mysticisme naturiste est un tonique de l'action, un propulseur, un moteur et qu'il tiendra ce rôle longtemps encore sous la pression des hérédités humaines.
A des périodes romantiques succèdent des périodes classiques, achève M. Guy-Grand. Après chaque accès révolutionnaire, « le filtre opère » ; les institutions encadrent le courant : la raison et l'expérience font leur œuvre de critique, la stabilité se rétablit pour un temps. — Sans doute il en est ainsi dans les races fortes ; mais cet encadrement ne se fait pas de façon automatique. Il y faut une efficace volonté de canalisation, de rationalisation. Là oii elle opère, la stabilité revient; là oii elle manque le corps social est tué par le virus et fait place à une autre race d'hommes plus saine. Après le Christianisme, les Barbares ont remplacés Rome ; après la Réforme, les races germaniques ont menacé les latines. Après la Révo-
lution davantage encore. Nous sommes dans une période romantique : il y faut appuyer sur le conseil raison, non sur le conseil « mystique » qui, sans doute aura son tour d'opportunité un peu plus tard. Je concède que en vue de ce moment-là, il est bon de conserver une mystique démo- , cratique assagie, puisque nous avons besoin d'un « idéal » pour agir dans le sens du mieux. Cet idéal doit être la réalisation graduelle d'un Socialisme rationnel.