GEORGE SAND. LÉON TOLSTOÏ ET l'iLLUMINISME SOCIAL
Tournons-nous maintenant vers un autre artisan de mysticisme politique et social, vers une femme cette fois, mais de rare intelligence et de prestigieux talent dont j'ai étudié déjà l'activité au service de la morale romantique. Je veux parler de George Sand, dont l'influence fut plus rapidement efficace que celle de Quinet, parce qu'elle l'exerça au moyen du roman, la forme littéraire la plus assurée d'une large diffusion, surtout à notre époque.
Après sa période passionnelle dont ses aventures vénitiennes avaient marqué l'apogée, l'auteur de Jacques se laissa convertir à des opinions républicaines par l'avocat Michel de Bourges, qui la défendit dans le procès de séparation entamée par elle contre son mari ; puis encore par Lamennais, dès ce moment dépouillé de sa robe ecclésiastique, enfin par Pierre Leroux, un autodidacte devenu (sous des influences allemandes comme Quinet) un très mystique philosophe de l'histoire. Ces hommes, d'inégale valeur intellectuelle mais d'inspiration à peu près semblable, confirmèrent la jeune femme dans sa foi rousseauiste de jeunesse tout en dirigeant cette fois vers les questions sociales sur lesquelles sa pensée ne s'était portée jusque-là que de façon intermittente et fugitive. — Elle mit alors, pendant quinze années environ, au service de sa croyance son génie de conception et d'expression si remarquable.
De 1835 à 1850, ses nombreux romans prêchèrent le mysticisme de classe, de la façon la plus insistante et la la plus variée. Simon^ Mauprat, Consuelo, La comtesse de Rudsltadt, Le compagnon du tour de France, Le meunier d'Angibault, Le péché de M. Antoine, sont les plus connus de ses récits socialistes de ce temps. Voici, par exemple,
la profession de foi de l'un de ses porte-paroles (Emile Cardonnet dans Le péché de M. Antoine) : « Cette paresse, « cette apathie à laquelle vous vous heurtez dans le peuple « sont les résultats d'une lulle oii quelques-uns triomphent « seuls. Mais supprimez la lutte économique ! Aussitôt, « vous trouverez autour de vous tant de zèle, et tant « A'amour que vous ne serez plus obligé de contraindre « personne au travail. Vous pouvez décupler, centupler le « zèle. Vous pouvez faire éclore, comme par miracle, le et feu du dévouement, l'intelligence dans ces âmes affais- « sées, engourdies et vous ne le voudriez pas! Supprimez « le hènè^iCQ personnel. Alors cette fortune que vous rêvez « à présent pour vous seul, dépassera, pour l'ensemble, « vos prévisions et vos espérances ! » Ceci est-il autre chose que l'utopie de Fourier et que ses rêveries phalanstériennes sur la production centuplée par l'élan de ses travailleurs passionnés.
Mais la grande crise de mysticisme politique qui secoua la France, et bientôt l'Europe entière, pendant les premiers mois de l'année 1848, devait déchaîner davantage encore l'éloquence inspirée de George Sand. Dès le 7 mars de cette année fatidique, elle écrivait dans la première de ses Lettres au Peuple : « Bon et grand Peuple, aujourd'hui « que la fatigue de ta noble victoire commence à se dissiper, « agenouille-toi, devant Dieu... Tu vas régner ! Tu vas, à « défaut de la science sociale que tes maîtres avaient natif, nement cherchée sans toi, leur donner la lumière de ton « âme qui est toute d'instinct et dont la pureté n'a été « ternie par aucun sophisme !» — Le gamin des rues parisiennes, le Gavroche de Victor Hugo, — à la foi peuple et enfant, c'est-à-dire doublement cher à la psychologie mystique du naturisme, — l'est encore à Sand comme artiste génial, pour les décors de fleurs et de feuillage qu'il a dressé çà et là sur la voie publique. Aussi bien est-ce près des femmes et des enfants qu'elle conseille de chercher
Seillière. — Socialisme rationnel. 8
des directions politiques aux heures de crise. Toujours désintéressés, expose-t-elle, ces êtres naïfs et bons sont en relations plus directes que les hommes mûrs avec Vesprit qui souffle d'En-Haut sur les agitations de ce monde. Et puis, le peuple, dans son ensemble, s'appuiera sur son instinct prodigieux du beau et du juste pour écarter les dangers qui menacent et pour trancher les difficultés qui grandissent sous les pas des utopistes installés au pouvoir par l'émeute !
Elle gourmande Lamartine, qui se montre moins confiant dans l'inspiration du Peuple souverain depuis que les responsabilités du pouvoir pèsent sur ses épaules et qui doute désormais des rapides, des divins progrès dont les convulsions même de ce Peuple seraient pour lui le signal : « Pourquoi doutez-vous, insiste-t-elle, vous qui pouvez « juger des miracles que la Toute-Puissance divine tient « en réserve pour l'intelligence des faibles et des opprimés, « d'après les révélations sublimes qui sont tombées dans « votre âme de poète et d'artiste. » Mais l'auteur du roman des Girondins ne juge plus que le génie lyrique et l'inspiration plébéienne soient des choses comparables entre elles et sa correspondante est contrainte de le rappeler à leur commune foi de la veille : « Vous croyez que Dieu « attendra des siècles pour réaliser le tableau magique qu'il c< vous a permis d'entrevoir. Vous vous trompez d'heure, « ô grand poète, en retardant ravènement de l'idéal. Pour- « quoi êtes-vous avec ceux (\\i<iDieune veut pas éclairer? » Quelles plus révélatrices effusions pourrait nous faire entendre ce mysticisme démocratique ou social qui tient encore une si grande place dans les agitations du temps présent? — Hélas, les journées parisiennes de juin 1848 devaient rappeler peu après aux vainqueurs de Février que tout gouvernement digne de ce nom doit compter avec la nature humaine véritable, telle que nous la montre l'expérience sainement interprétée du passé, non point
avec ces romanesques créatures qui, de l'hallucinaLion de Kousseau, sont passées dans le champ des prévisions politiques contemporaines.
Je terminerai enfin cette revue rapide des mystiques sociaux éminents du temps {)résent par l'évocation de Tolstoï, l'un des plus authentiques descendants spirituels de Jean-Jacques qu'ait engendré le xix" siècle romantique. Au temps de sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'a conté luimême, il portait suspendu à son cou le portrait du mystique genevois, comme les dévots chrétiens y suspendent des images saintes. Ses tentatives pédagogiques dans son domaine d'Iasnaia Poliana, ses campagnes politiques au profit de certains sectaires russes nous reportent directement dans l'atmosphère de V Emile . Ses Paroles (Tiui homine libre ont proclamé que la situation de la créature humaine en ce monde est réglée par la Providence de façon que son existence matérielle demeure toujours assurée par les lois générales qui régissent la vie végétative. En conséquence, l'homme est fait pour imiter ces lys des champs à qui Dieu donne le vêtement sans qu'ils soient obligés de filer le lin. Poussé par un instinct divin, cet homme travaillera toujours malgré lui, et son travail a été doté par le ciel d'une efficacité telle qu'il assurera sans cesse, et même au delà du besoin, la subsistance de tous. — Je me refuse ici à une trop facile digression sur l'état des subsistances en sa patrie, depuis qu'elle a suivi ses conseils.
Tolstoï, qui se réclamait constamment des Evangiles, les réduisait à leurs seuls éléments mystiques ; il oubliait les correctifs rationnels qui s'y rencontrent à toutes pages et les privait du commentaire expérimental que les Églises chrétiennes leur consacrent depuis tant de siècles. Le véritable chrétien, enseigna-t-il dans ses Rayons de l'aube^ ne doit jamais penser à l'ordre général des sociétés parce que c'est là le métier de Dieu. Le véritable chrétien répugnera
même à se préoccuper des nécessités les plus prochaines, pour lui-même et pour les siens, parce qu'il n'ignore pas qu'une fois engagé dans les considérations de Id^prévoyance, on ne saurait plus jamais s'arrêter sur cette voie, dépourvue de terme final. La prévoyance sociale à longue échéance, — en réalité, c'est la seule source d'équilibre, d'ordre et de progrès dans les sociétés humaines, — fut stigmatisée par l'écrivain moscovite de ce nom infamant, le péché du lucre. Il demeure exempt de ce péché, proclama-t-il, l'homme qui, pour assurer la subsistance familiale, compte sur son travail au jour le jour, sur l'aide de ses frères en humanité et sur une organisation sociale nouvelle qui laissera chacun libre de vivre comme les oiseaux du ciel ou comme les fleurs des champs. Seul, cet homme-là pourra goûter en paix les joies de la vie. — Au contraire, celui qui s'est une fois préoccupé d'assurer la sécurité de son lendemain ne connaîtra plus ici-bas une minute de tranquillité véritable. Le but de son existence sera désormais la lutte pour la lutte. Devenu prisonnier du Désir de la puissance, il sera rongé par un appétit de domination insatiable.
Peut-être, répondrais-je à ces prévisions beaucoup trop riantes d'une part et beaucoup trop sombres de l'autre ; mais, le Désir du pouvoir étant l'essence même de la vie, i il ne saurait être question de se dérober à ses suggestions I impérieuses. Notre effort doit tendre aie régler seulement, ■ à le plier sous la loi de l'expérience synthétisée par la y raison. Ne se retrouve-t-il pas tout entier, sous les plus mystiques formules, chez ceux même qui font profession de le détester? Seule la prévision à longue échéance, — que nous permet jusqu'à un certain point la raison humaine née de l'expérience vitale — parvient à canaliser cet « impérialisme » essentiel de l'être vivant, à le tempérer, à le rendre moins brutal et moins nuisible à autrui dans son irrésistible élan.
MYSTICISME DÉMOCRATIQUE ET SOCIAL Hl
Tolstoï a écrit encore que l'animal et l'enfant (ces favoris, avec le peuple, de la religion et de la morale naturistes) ne luttent jamais que pour se défendre, tout prêts qu'ils sont à cesser le combat dès qu'ils se voient momentanément vainqueurs. Mais cette affirmation est insoutenable, à tout le moins pour les bêtes de proie, — qui, si nombreuses, vivent de la lutte conduite jusqu'à la mort de l'adversaire, — ou même pour les bambins, dont l'esprit agressif est au contraire un trait caractéristique en leurs jeux, quoique l'éducation maintienne chez eux ces velléités de combat dans des limites tolérables le plus souvent. — Il est trop évident au contraire que la lutte est partout et que les sociétés animales ne naissent qu'en vue de la prévoyance ; que telle est la raison d'être du travail de la ruche, telle la vertu qui fit de la fourmi combattive le symbole d'une prudence trop ignorée des lyriques cigales. — Sans invoquer contre Tolstoï les événements qui ont suivi son trépas dans sa patrie, je rappellerai qu'il protégea de son vivant certaine secte de mystiques russes, les Doukhobors, dont il assista de ses deniers les tentatives d'application de ses théories quiétistes. Or les étranges aventures des Doukhobors dans l'Amérique septentrionale 011 ils avaient été s'établir, leurs exodes capricieux à travers le Far West sous l'influence des plus furtives exaltations mystiques, furent bien révélatrices des résultats économiques et sociaux que peuvent engendrer des entreprises de ce genre. Celles des fourieristes, deux générations auparavant, n'avaient pas eu de meilleur succès le plus souvent.
Je ne m'arrêterai pas k parler de Karl Marx dont l'œuvre théorique entière repose sur un postulat mystique : celui de V égalité aiCiueWe ou très prochaine entre la productivité de tous les travailleurs humains. « Une heure d'un homme vaut une heure d'un autre homme », disait-il déjà dans sa Misère de la philosophie et tous les calculs algébriques de
son Capital sont fondés sur la même hypothèse, qu'on ne saurait assurément justifier par des faits. — Aux excès du mysticisme social qui, autour de nous, s'insinue peu à peu dans les mœurs et jusque dans les législations, y sapant les liens de famille, y relâchant sans cesse davantage les ressorts de la responsabilité individuelle, j'estime qu'on peut opposer encore avec efficacité les enseignements de l'Économie politique dite classique, — si toutefois l'on évite de regarder ses principes comme intangibles et si on les modifie au besoin selon Factuel enseignement des réalités. — Au xviii'^ siècle et au début du xix", avec les Smith, les Ricardo, les Say, le Le Play, ces doctrines sont sorties du meilleur esprit philosophique, de celui qui observe, et qui, synthétisant ses observations compétentes avec prudence et avec bonne foi, prépare le progrès de la raison humaine, — cette synthèse des expériences passées de l'espèce, comme je le répéterai une fois encore avant de finir. — Le naturisme sape au contraire de tous côtés l'économie véritablement philosophique et rationnelle. On reviendra quelque jour à cette science utile, non dans un esprit d'intolérance sectaire, mais guidé par une pensée de sagesse et par une intention de progrès.