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LA TAMISE

Du pont de Londres.

Cette terre, pour être une île, N'a pas vu l'orgueil de sa ville Plier la tête ou les genoux.

Depuis les Normands de Guillaume Qui portaient fièrement le heaume Et qui s'en venaient de chez nous.

C'est Carthage à l'abri de Rome, De son rouge sang économe, Dont les mille et mille vaisseaux Forcent les autres à se taire Et font des peuples de la Terre Des esclaves ou des vassaux.

LA TAMISE. 6l

Devant l'ogre la table est mise : Les eaux sales de la Tamise Comme un Pactole roulent l'or, Et l'on croit voir sous le ciel sombre, Au vol de ces voiles sans nombre, D'âpres vautours prendre l'essor

Vers tous les cieux, vers tous les mondes, Imprimant leurs traces profondes Jusqu'aux bornes de l'univers, Ouvrant leurs ailes et leurs serres, Sous les pavillons peu sincères Dont ces rapaces sont couverts.

Mais la vision est sublime :

Cette force qui touche au crime, La ligne fine des agrès.

Ces bordages aux couleurs vives.

Des mâts sans fin sur les deux rives Comme les arbres des forêts;

Aussi loin que porte la vue,

Sur la Tamise descendue

Ou que remontent les steamers,

Ces bruits, ces sifflements, ces roues.

Ce flot noir que heurtent les proues

Qui heurtèrent toutes les mers;

Le pas des flottes incessantes,

Ces carènes éblouissantes

Ou bien, sombres, jusqu'au lointain

Ces voiles blanches, ces fumées,

Toutes ces brutes animées

Qui semblent lourdes de butin ;

En caravanes magnifiques, Vers les Océans pacifiques.

Sous l'horreur du ciel et du flot, Ces croisières démesurées Sur la révolte des marées Berçant ce peuple matelot;

Comme des trésors qu'on dérobe Toutes les richesses du globe Venant aboutir à ce but, Des occidents ou de l'aurore, Livrant au rouge Minotaure Un invraisemblable tribut;

Et sur la vision géante La lumière d'avril, bougeante Sous des brumes en mouvement, Où le bleu de rose s'irise, Où le ciel éclate et se brise En fracas d'éblouissement!

Presque démesurés, superbes, Avec des lacs, avec des gerbes ' D'arbres énormes et de fleurs, Forêts, jardins, routes, prairies Qui s'étendent dans des féeries De lignes courbes, de couleurs ;

On a beau connaître d'avance Que, pour vivre, la ville immense S'est fait ces poumons monstrueux.

Et qu'il fallait à sa poitrine, A sa face noire et chagrine.

Pour démentir ses ciels brumeux,

Ces immensités de verdure

Qui soufflent une haleine pure

Tout près du gaz et du charbon,

Ces bois si grands qu'ils sont tranquilles,

Où l'on voit couler vers des îles

Des rivières pour tout de bon;

On est émerveillé qu^nd même, Et l'on ne sait pas ce qu'on aime Le mieux, des fleurs ou des gazons Qui sont en velours véritable, Des moutons qui sentent l'étable Ou de l'odeur des fenaisons ;

Des buissons, des roses prochaines.

Des ormes géants, des vieux chênes, Des feuilles blanches d'un bouleau.

D'un coin fleuri de grâce insigne Ou de la mollesse d'un cygne Allongeant des rides sur l'eau.

Ces îles aux brumes ouvertes Ont fait des verdures plus vertes Et plus durables que chez nous; On dirait que ces ciels moroses Exaltent la beauté des roses Par l'effet d'un baiser plus doux;

Ils inventent des émeraudes :

Les plantes des terres plus chaudes

Comme chez elles, en plein air,

Étalent à pleines corbeilles

La profusion, les merveilles

D'un bouquet nouveau, jeune et clair;

Et ces jardins dans ces espaces, Répartis par des mains sagaces, Mais sans excès multipliés.

Pour les loisirs ou les paresses, Avec leurs troublantes caresses.

Ont des charmes inoubliés.

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