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CHAPITRE XIV

liE liAC TCHAD A L'HORIZON LOINTAIN

LA première partie de cette nuit, durant laquelle se continua invariablement la marche au sud, fut consacrée par les aéronautes à se raconter les uns aux autres les différentes péripéties de leurs aventures de la journée. Seule, Renée, gênée au milieu de ses compagnons depuis que son sexe n'était plus un secret pour eux, n'assista pas à cet échange d'idées : elle avait prétexté une grande fatigue et â'était retirée dans sa cabine.

Après avoir franchi Toàsis et avoir gravi les falaises qui la bordent au sud, les guides-rope de V Explorateur glissèrent sur le sol même de la savane, dont la surface recouverte d'une herbe de plus en plus haute opposait à leur avancement une résistance appréciable et ralentissait la marche du navire aérien vers le Tchad.

Vers dix heures, alors que la lune brillant d'un vif éclat à travers la nuit sereine inondait le steppe de sa lumière laiteuse, la brise du nord, dont la force avait toujours été en décroissant, devint à peine sensible, et VExplorateur^ retardé par le frottement de ses câbles à la traîne, n'avança plus qu'avec une extrême lenteur. Un homme eût pu le suivre

sans courir, et cette lenteur de sa marche permettait aux aéronautes de scruter tous les détails de la savane coupée de rares bouquets de bois, qui sous l'éclairage de Tastre des nuits revêtaient un aspect d'îlots en faible saillie sur la mer plate des graminées.

Le capitaine d'Ex devait prendre le second quart de la veille à deux heures du matin; aussi était-il, depuis un moment, allé se reposer dans sa cabine et Sbâdjeri l'avait imité. Pennoël et Farlhan, ce dernier presque complètement remis de sa blessure, veillaient seuls à bord, silencieux, absorbés dans le spectacle plein de mélancolie de l'uniformité du steppe, quand, en traversant un bouquet d'arbres, la marche déjà si lente du navire aérien s'arrêta tout à fait.

« Nous voilà pris, fît Pennoël : un des guides-rope doit s'être engagé dans une fourche entre deux branches.

— Peut-être, répondit Farlhan; cependant, comme la brise a encore faibli, l'arrêt peut être dû tout simplement au frottement plus considérable des guides-rope dans les arbres. »

Aéronaute praticien qui ne comptait plus ses voyages aériens, le mécanicien pouvait émettre cette opinion en toute connaissance de cause et il devait avoir l'habitude de la manœuvre à faire en pareil cas, aussi Pennoël lui demanda-t-il :

« Quel est, à votre avis, le procédé à employer pour reprendre notre marche? Quoique lente, elle nous rapproche du but, et cette immobilité forcée me fait bouillir d'impatience.

— Nous avons plusieurs moyens à notre disposition, répondit Farlhan après un instant de réflexion : nous pouvons nous délivrer en aidant l'action du vent avec nos hélices, nous pouvons jeter du lest et diminuer ainsi la longueur de la

partie d* câbles à la traîne; je puis encore descendre et aller dégager le guide-rope engagé, si, comme vous le pensez, telle est la cause de l'arrêt.

— Je crois préférable, répliqua Pennoël, de jeter du lest, car cela nous permettra d'éviter toute nouvelle halte de cette nature; d'ailleurs nous avons fait une grande dépense de gaz tous ces jours-ci et il y a lieu de ménager notre combustible de réserve; puis, comme nous, allons bientôt arriver, il est moins important pour nous deconomiser notre lest.

— Avant de jeter du lest, je pourrais descendre, proposa Farlhan, je me rendrais compte si notre arrêt n'est pas occnsionné par la prise d'un guide-rope dans une fourche, quoique ce soit peu probable, ce phénomène se présentant très rarement.

— Je ne me soucie guère de vous voir descendre, répliqua Pennoël : j'aurais trop peur que vous ne vous trouviez une seconde fois abandonné; puis... écoutez ce bruit, m

Au-dessous de la nacelle, un râlement sourd et continu se faisait entendre depuis un instant au milieu du silence absolu de la nuit.

« Ou je me trompe fort, reprit Pennoël, ou un lion se trouve caché sous ce feuillage; il nous a deviné et.... >^

Un long rugissement retentit à ce moment au-dessous des aéronautes, confirmant le dire de Pennoël.

« Terrible voisinage, fit le docteur : heureusement nous' sommes hors de portée, ici, dans notre forteresse aérienne. Brr! voilà, mon cher Farlhan, qui va vous faire renoncer à vos projets de descente. Jetons du lest et espérons qu'il en faudra peu pour nous dégager. »

Farlhan convaincu ne répondit rien, et, exécutant la manœuvre avec son calme accoutumé, il jeta progressivement

300 kilogrammes de plomb. La quinzième gueuse disparaissait à peine, traçant à la suite des précédentes un sillon aussitôt refermé dans le feuillage vivement éclairé par la lune, que V Explorateur se redressa doucement et reprit sa marche vers le sud, dérapant ses guides- rope avec un grand bruit de branchages froissés. Un second rugissement éclata.

Aux approches du Tchad.

dans lequel Pennoël crut distinguer comme un regret du fauve de sentir sa proie lui échapper, puis le roi du désert resta silencieux, caché dans le bois d'où il ne jugea pas prudent de sortir, craignant sans doute une attaque du monstre aérien dans la plaine découverte.

Peu après cet incident de l'arrêt momentané de VExplorateur, le mécanicien, dont les forces n'étaient pas tout à fait revenues, se retira dans sa cabine et Pennoël resta seul à la garde de Taérostat. A deux heures, le capitaine d'Ex le releva

et le calme le plus absolu continua à régner autour du balloa pendant le reste de cette nuit.

Aux premières lueurs du jour, le vent augmenta un peu de force, tout en conservant sensiblement la même orientation favorable au voyage ; V Explorateur, inclinant un peu sa marche vers Test, s'était rapproché de la route des caravanes- A ce moment il traversait un petit désert de sables, le dernier qu'il dût croiser avant d'arriver au Tchad.

Au sud, ce petit désert était bordé de collines rocheuses de couleur grisâtre semées de vastes taches blanches dont le capitaine ne pouvait s'expliquer l'origine. Pennoêl qui Tavait rejoint le premier, bientôt imité par les autres voyageurs, émit l'opinion que ces bandes d'un blanc sale étaient des amas de guano, et cette explication dont la vérité ne pouvait être mise en doute, car elle s'appuyait sur les rapports de nombreux voyageurs, étonna profondément ses compagnons; ils ne comprenaient pas comment une solitude aussi aride pouvait donner asile à des êtres vivants, fussent-ils des oiseaux.

« L'existence de ces guanos, dit Pennoël, tendrait à prouver que cette partie déserte des steppes soudaniens a été autrefois recouverte de végétation ; cela n'a rien qui doive nous étonner outre mesure, car lès sables envahissants ont en maints endroits enseveli de vastes territoires jadis fertiles.

— Décidément, dit Farlhan, nous voyageons dans le pays des merveilles depuis que nous avons quitté notre dernier lieu de halte, l'oasis.... . ^

« Mais, à propos, monsieur le docteur, vous ne nous avez pas dit encore le nom de l'oasis auprès de laquelle nous avons stationné hier^ où nous avons rencontré les Touareg et où, par ma foi, nous avons couru les uns et les autres une série de dangers si divers.

— Cette oasis déserte n'est désignée à ma connaissance par aucune appellation sur la carte, et ceci n'a rien d'étonnant, car, en dehors des routes ordinaires suivies par les caravanes, cette partie du Soudan est peu connue. J'estime cependant qu'il serait bon de la baptiser, ne fut-ce que pour nous permettre d'en causer entre nous; puis, comme vous le

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Une ligne immense miroitant apparut au sud.

faites remarquer, Farlhan, elle a été assez fertile en événements pour que nous ayons acquis le droit de lui donner un nom.

— Oui, jnais quel nom? fît le mécanicien pensif.

— Voici une belle occasion de prouver notre reconnaissance à Sbâdjeri qui, par deux fois, nous y a* tiré d'embarras, en se montrant un vrai héros dans sa lutte contre l'anthropoïde tout d'abord, ensuite en délivrant les prisonniers des Touareg : aussi je vous propose de baptiser cette oasis Voasis Sbâdjeri. j>

La motion de Pennoël fut accueillie par les bravos de ses compagnons et à la grande joie de l'Arabe, auquel d'Ex expliqua la parraineté soudaine qui lui était dévolue- Séance tenante, le nom d'oasis Sbâdjeri fut inscrit sur la carte et sur le journal du bord.

Les collines rocheuses furent bientôt franchies, et dans sa course vers le sud-sud-ouest VExplorateur laissa à Toccident une grande masse de verdure que d'Ex désigna comme Toasis de Koufé, première étape des caravanes qui remontent du Tchad vers la Tripolitaine.

Sous l'influence du réchauffement de sa masse gazeuse produit par les rayons du soleil déjà très élevé au-dessus de l'horizon, le ballon, fortement délesté pendant la nuîl, naviguait à plus de 300 mètres au-dessus de la plaine. Les deux plus longs de ses guides-rope touchaient seuls le sol de leurs extrémités, et cette forte altitude permit aux aéronautes d'apercevoir Koufé dans le lointain du sud-ouest.

Aussitôt après .qu'eurent été franchies les roches noîfes qui bordaient le petit désert de sables, l'aspect du pays se modifia brusquement et une verdure abondante se montra de nouveau, semée de dents de granit jaillissant de loin en loin au-dessus de la couche de terre végétale.

C'était là dans toute sa pureté le type du paysage de cette région de transition qui, en une longue bande allant de l'ouest à l'est, sépare le désert aride du fertile Soudan.

VExplorateur naviguait déjà depuis près d'une heure en ascension libre à une altitude variant entre 800 et \ 200 mètres, quand l'aspect du pays changea encore une fois progressivement. La savane se coupa de nombreux îlots sableux semés de dunes dont les masses élevées formant promontoires s'avançaient en maints endroits à travers les herbes étouffées sous leurs poids.

Enfin, vers midi, à un moment où l'altitude atteinte était supérieure à l 200 mètres, une ligne immense miroitant sous les rayons de feu de l'astre du jour apparut au sud, barrant tout l'horizon; et le capitaine d'Ex, la montrant à ses compagnons, leur dit, d'une voix dont il ne cherchait pas à dissimuler l'émotion, ce seul mot bien fait pour amener un joyeux tressaillement dans leurs cœurs :

« Le lac Tchad ! »

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