CHAPITRE XIII
D'ex et Sbâdjeri avaient été conduits dans une tente dont l'entrée était gardée par un Targui armé.
Sbâdjeri, auquel le sens des paroles échangées entre Hénoch et Si Mohammed el-Amra avait en partie échappé^ s'enquit ^auprès de d/Ex des raisons de l'hostilité subite des indigènes, et le capitaine, dont le cœur trop plein éprouva un certain soulagement à se déverser dans celui de son compagnon, les lui expliqua en s'aidant, comme il l'avait fait déjà plusieurs fois, d'Un mélange de mots arabes et français. Sbâdjeri apprit ainsi qui était Renée, ce dont il se doutait déjà, car l'incident précédent lui avait permis de deviner que son jeune compagnon était une femme, et, connaissant de vue les enfants du commandant Gœrmain, il avait compris par quelle supercherie la jeune fille s'était substituée à son frère.
Après avoir donné ces explications à l'Arabe, le capitaine retomba dans ses tristes réflexions, il ne songeait pas sans angoissé à la destinée futtire de Renée, prisonnière du chef des Touareg dont elle resterait sans doute à jamais l'esclave. Le sort de Sbâdjeri et le sien l'inquiétaient peu : il pensait avec
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juste raison qu'après un de ces châtiments corporels en faveur dans les tribus du désert ils pourraient contre une rançon recouvrer leur liberté. La situation de Pennoël et de Farlhan le tourmentait beaucoup plus : il craignait que ses deux compagnons, restés à' bord de V Explorateur dans l'ignorance du revirement des Touareg, ne fussent attaqués à Timproviste, ou que, s'ils apprenaient la captivité des trois débarqués, ils ne trouvassent la mort en essayant témérairement de les délivrer par la force.
Après la pensée du triste avenir réservé à cette chère Renée, ce qui affligeait le plus le capitaine était la certitude de Tavortement complet de son expédition au moment même où elle allait toucher au but. Que deviendrait le commandant Gœrmain retenu* sur les bords du Tchad par l'hostilité des indigènes et dont les ressources devaient chaque jour être diminuées par les incessantes exigences du sultan qui lui offrait la protection de sa capitale ; que deviendrait le commandant Gœrmain si le secours moral et matériel que V Explorateur lui apportait venait à lui manquer?
Tourmenté de ces pensées, d'Ex n'hésita pas à sacrifier complètement le faible espoir qui pouvait lui rester de voir Renée, Sbâdjeri et lui être délivrés par Pennoël et Farlhan, et, déchirant une page de son carnet, il rédigea une note dans laquelle, comme chef d'expédition, il donnait à ses amis l'ordre formel de partir aussitôt pour Barroua, ce que permettait le vent, passé au nord depuis peu. Pennoël et Farlhan, ajoutait-il, ne devraient songer à la délivrance de leurs compagnons qu'après avoir porté au commandant Gœrmain le secours réclamé par lui ; aucun péril de mort ne menaçait les prisonniers, et le commandant, grâce à son influence rehaussée par l'arrivée de l'aérostat, serait à même de leur faire rendre la liberté beaucoup plus facilement que ne pour-
raient le faire les passagers de VExplorateur réduits à leurs propres forces.
Cette note rédigée, il restait à la faire parvenir à destination et en cela résidait la grosse difficulté. D'Ex, n'entrevoyant aucun moyen de la résoudre, retomba alors dans sa douloureuse incertitude du sort réservé à son aérostat et à ses amis.
Renée, de son côté, n'était pas moins désespérée que le capitaine. Elle pensait moins à elle-même qu'à son père et à ses compagnons et s'accusait d'avoir été, par son entêtement à vouloir partir quand même pour Barroua, la cause unique de l'ayortement de l'expédition et de la captivité des aéronautes. Elle voyait claire ment-que la dernière machination d'Hénoch n'aurait pu aboutir si à sa place son frère eût été l'hôte de V Explorateur \ aussi Renée, s'estimant coupable, était-elle résolue à tous les sacrifices pour sauver^ ses amis.
Elle se trouvait dans cet état d'esprit quand, une demiheure environ après sa relégation dans une des tentes réservées aux femmes touareg, elle vit paraître devant elle Hénoch, auquel une liberté complète était laissée maintenant d'aller et venir dans le camp.
Hénoch se découvrit en entrant, et, dissimulant sous des manières respectueuses l'insolence de ses exigences, il lui adressa' ces paroles :
« Mademoiselle, votre plus grand désir en ce moment, je n'en doute pas, est de réparer le tort involontaire que vous avez fait à vos compagnons : aussi je viens vous en apporter le moyen, moyen que mon respect pour vous et mon admiration pour votre courage vous garantissent être honnête et acceptable pour une femme d'honneur, pour la fille du commandant Gœrmain.
— Votre langage me surprend profondément, répondit la
jeune fille : comment, vous, qui jusqu'ici n'avez songé qu'à nous trahir, pouvez-vous maintenant nous tirer de la situation terrible dans laquelle vous-même nous avez mis? Vous ne pouvez être de bonne foi, aussi ferais-jc mieux de refuser de vous entendre; cependant mon désir de sauver mes compagnons me commande de ne rien négliger de ce qui peut contribuer à leur salut : ainsi parlez, je you^^î écouterai.
— Vous m'accusez d'avoir voulu amener la perte de notre expédition, répondit Hénoch, cependant vous n'en avez aucune preuve certaine. Quand j'ai cherché à me dégager du mauvais pas dans lequel à la suite de vos accusations je me trouvais engagé, j'étais en état de légitime défense. Si avanthier vous m'aviez avoué votre identité, je me serais regardé comme engagé d'honneur à conserver votre secret, même au prix de ma liberté, et si le capitaine d'Ex ne m'avait pas traité en ennemi je ne vous eusse pas quittés. Vous m'aviez déclaré la guerre, j'ai dû accepter la lutte. Dans celte lutte, vous avez succombé, et maintenant je cherche, ou plutôt j'ai le moyen de rendre la liberté à vos compagnons et a vous, mais ce ne sera pas sans posséder la certitude de pouvoir continuer mon voyage, avec vous, non pas en prisonnier, mais en égal. Je m'efforcerai par la suite de reconquérir votre amitié perdue pour moi à la suite de l'hostilité de ma conduite de ce matin qui, si vous voulez m'y aider, n'aura aucune conséquenOe fâcheuse....
— Je vous arrête encore, interrompit hi jeune fille, car je ne puis comprendre le motif qui vous fait m 'en (retenir de ces choses, moi une femme. Si vous avez un mardi é..,, des propositions, veux-je dire, à soumettre ïi vos anciens compagnons, ce n'est pas avec moi, mais avec le chef de Texpédition, avec M. d'Ex, qu'il convient de vous entendre-
« Vous l'avez fait déjà? Alors en quoi mon opinion vous
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est-elle nécessaire? Ce que le capitaine d'Ex m'ordonnera de faire, je le ferai : mais c'est à lui, non à moi, de décider de la conduite à tenir.
— Je n'ai pas encore vu le capitaine, mademoiselle, parce qu'avant de lui faire part de mes desseins je veux être certain que vous acquiescerez aux conditions moyennant lesquelles mon concours vous sera assuré.
« Sij'ai demandé à prendre passage à bord de V Explorateur^ c'était dans l'unique but d'aider à la réussite de l'expédition du commandant Gœrmain. Ma sympathie était donc tout acquise à mes compagnons et en particulier à vous, fille de celui sous les ordres duquel je rêvais de m'enrôler. Cette sympathie ne fit que s'accroître durant les premiers jours du voyage, bien que vous sembliez montrer à mon égard une méfiance de plus en plus grande. Quand vint cette accusation atroce que vous fûtes la plus ardente à soutenir contre moi, je compris que par votre faute tout était perdu pour moi et mon espoir de devenir un des fidèles lieutenants de votre père, et même mon honneur d'honnête homme. De ce jour disparut ma sympathie pour vous, principal artisan dçs malheurs qui m'accablaient. J'en vins même, je croîs, à vous haïr. Vous devinez le reste : je m'échappai, et, dans le seul but de m'assurer quelques heures de répit, je coupai la corde d'attache de V Explorateur.
« Après m'avoir saisi, les Touareg me ramenèrent au lieu de votre campement ; quand je vis que j'allais retomber entre les mains de mes anciens amis, devenu mes implacables ennemis, quand je pensai que j'allais être jugé et condamné par mes compatriotes, je ne raisonnai plus. Comme une bête traquée, réduit à la dernière extrémité, je fis usage de la seule arme en mon pouvoir : la délation. N'en avais-je pas le droit? Vous m'aviez déclaré la guerre; d'ailleurs deux jours
avant ne m'aviez-vous pas, vous aussi, accusé faussement? De plus je savais qu'en vous compromettant momentanémeol pour me sauver je pourrais par la suite réparer mes torls : cela excuse ma conduite. Quand je vous vis brutalisée par ces sauvages, mon inimitié pour vous cependant disparut, et je regrettai amèrement de vous avoir exposée à de pareils dangers. Maintenant je veux vous sauver, j'en aile moyen, maïs il me faut des garanties pour l'avenir : puis vous m'avez fait trop souffrir, cette souffrance appelle une compensation.
a Cela pourra vous paraître étrange, mais, pour des raisons personnelles, je désire que quand vous devrez vous marier vous m'en préveniez et ne le fassiez pas sans mon consentement. Le moment venu, je vous, ferai connaître quelles conditions je mets à ce consentement. »
Hénoch en demandant cet engagement à la jeune fille espérait la placer sous son entière dépendance, ce qui lui permettrait de reprendre rang parmi les compagnons du commandant Gœrmain; de plus, il se réservait la possibilité d'exercer à courte échéance un chantage fructueux. La famille Gœrmain était en effet très riche. Renée devait se marier avant sa majorité sous peine de perdre le bénéfice d'un legs important à elle fait par une tante à son lit de mort.
Reqée ne le comprit pas ainsi, elle crut qu'Hénoch voulait lui imposer un époux de son choix ou tout au moins tirer vengeance d'elle en s'opposant à son mariage avec un de ses cousins, second du commandant Gœrmain sur le Tchad, le lieutenant de vaisseau Vostpré d'Ourst, auquel sa famille Tavait déjà à demi fiancée.
Elle fut atterrée et répondit :
« Mais, monsieur, que peut vous importer? Puis comment pourrai-je jamais?... Non, vraiment, je ne sais, il me semble rêver. Quelle étrange chose I Songez que vous
avez affaire à une jeune fille. Comment expliquerai-je à mon père?...
— Il est bien entendu, répondit vivement Hénoch, que cette convention doit rester secrète. Tout s'arrangera d'ailleurs facilement. Vous le verrez, n'ayez aucune crainte.
— .Non, vraiment, je vous en prie, exigez de moi autre chose. Je ne peux....
— Vous ne pouvez, dites- vous! Il le faut cependant. A cette condition seule vos compagnons et vous serez sauvés. Réfléchissez y bien , vous avez mortellement offensé les Touareg et ils ne vous rendront contre aucune rançon. Puis songez à vos compagnons : la mort peut-être, un châtiment terrible et une dure captivité à coup sûr les attendent. Promettez-moi ce que je vous. demande : vous ne vous marierez jamais sans le consentement de votre père, n'est-ce pas? Eh bien, vous est-il si difficile de demander aussi le mien? Pensez que vous seule êtes la cause de la captivité de vos amis ; pensez que votre père périra si les secours apportés par V Explorateur ne lui arrivent pas, et vous consentirez....
« Je sors et reviendrai dans un quart d'heure. Je veux vous épargner toute réponse parlée trop pénible à formuler. Préparez un mot écrit exposant la situation à votre oncle et lui disant aussi d'avoir confiance en moi qui seul puis vous sauver. A mon retour, si vous acceptez mes conditions, donnez-moi ce billet pour le docteur Pennoël : ce sera un engagement formel que vous prendrez ainsi, et, avant demain, V Explorateur, profitant de la brise du nord qui vient de se lever, nous emportera tous six vers votre père. »
Hénoch sortit aussitôt, certain d'avoir ébranlé la jeune fille et espérant beaucoup.
Il ne s'était en effet pas trompé; quand il rentra dans la tente un quart d'heure plus tard, René se soutenant à peine,
tant la lutte intérieure qui s'était livrée en elle durant ces courts instants Tavait abattue, Renée se leva comme un automate et lui tendit le billet demandé. La courageuse enfant se sacrifiait au salut de son père et de ses compagnons.
Satisfait d'avoir atteint son but, Hénoch ne prononça pas une parole. Il prit la lettre, s'inclina et ressortit aussitôt pour se diriger en se dissimulant de son mieux vers l'endroit où \ Explorateur était toujours ancré sous la garde de Pennoël et de Farlhan, encore dans la plus complète ignorance des derniers événements.
Sur sa route, il rencontra les femmes touareg allant à la fontaine, mais n'eut pas de peine à passer inaperçu d'elles.
Parvenu au-dessous de la nacelle, Hénoch, dont l'arrivée avait causé la stupéfaction de Pennoël et de Farlhan, leur cria de lui jeter une ficelle, car, disait-il, il avait pour le docteur un billet de Renée.
Pennoël satisfit à sa demande, et quelques instants plus tard il déchiffrait avec peine les mots suivants écrits par la main tremblante de sa nièce :
« Le capitaine, Sbâdjeri et moi sommes prisonniers des Touareg; la faute en est à moi dont l'identité a été découverte. M. Hénoch seul peut nous sauver, je sais qu'il le veut, confiezvous à lui, mon cher oncle. Il vous dira ce qu'il faut faire. Ne le repoussez pas, sinon nous sommes tous perdus et mon pauvre père avec nous. »
Pennoël crut d'abord à uiie supercherie, mais il reconnaissait l'écriture de Renée, aussi cria-t-il au messager :
« Qui vous envoie? que voulez-vous?
— Le billet de Mlle Renée a dû vous l'apprendre, répondit Hénoch; je veux m'entendre avec. vous pour sauver nos compagnons prisonniers. J'ai un moyen infaillible pour cela.
Envoyez-moi la petite nacelle afin que je puisse vous rejoindre, ou descendez à terre. »
Pennoël, peu disposé à admettre Hénoch à bord, réfléchit qu'en descendant il s'exposait seul; Farlhan restant dans la nacelle, l'aérostat n'était en effet pas abandonné.
Le mécanicien, stupéfait d'avoir entendu le fils du commandant Gœrmain être appelé mademoiselle sans que son oncle eût protesté, aurait bien hasardé une des nombreuses questions qui se pressaient sur ses lèvres, mais les circonstances étaient trop graves. Sans dire mot, il descendit donc son compagnon, demeurant lui-même à bord, sa carabine chargée à portée de sa main, décidé à en faire usage contre Hénoch à la moindre tentative hostile de ce dernier. \
A peine le docteur fut-il sorti de la petite nacelle, qu'Hénoch lui dit :
« Le temps est précieux pour nous, car la constatation de mon absence par les Touareg peut faire avorter mes projets de délivrance de vos amis. Comme la lettre de Mlle Renée vous l'apprend sans doute, le capitaine d'Ex, Sbâdjeri et votre nièce sont en ce moment prisonniers des Touareg, et vousmêmes serez attaqués cette nuit....
— Je ne puis comprendre, interrompit Pennoël, posant à Hénoch la même question que peu avant lui avait faite Renée, comment vous, qui jusqu'ici avez cherché constamment à nous nuire....
— Je vous l'ai dit, répliqua Hénoch en saisissant le bras du docteur et en mettant dans ses paroles un accent de sincérité indéniable, je n'ai pas le loisir de me disculper à vos yeux; tout m'accable et cependant je vous suis tout dévoué. Croyezmoi, il y va du salut de vos compagnons et du vôtre. Ne m'interrompez plus. Écoutez-moi; ce que je vais vous dire vous prouvera mon dévoûment, vous me jugerez ensuite à
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mes actes. Je sais que les Touareg ne vous attaqueront pas avant le coucher du soleil. Or, à la tombée de la nuit, vos compagnons, délivrés par moi, seront ici et vous pourrez les enlever dans les airs. Secondez-moi. D'ailleurs la manœuvre que je vais vous proposer est si simple que vous ne pouvez refuser de la faire, même si vous doutez. Et puis, sans mon aide croyez-vous pouvoir délivrer trois prisonniers gardés par plus de cinquante guerriers?
« Voici ce que je vous conseille, cela ne compromet en rien votre sécurité, tout au contraire, h' Explorateur est trop facilement attaquable en ce moment, il est à peine à cent mètres de terre, et ses guides-rope une fois saisis et attachés par les Touareg vous seriez à leur merci. Allongez votre corde d'ancre, doublez-la et montez à quatre cents mètres; allongez aussi la corde de votre petite nacelle.... Et à ce propos, dites-moi, le treuil pourrait-il enlever d'un seul coup quatre hommes?
— Certes oui, répondit Pennoël, le câble de la petite nacelle est calculé pour résister à un effort de plus de huit cents kilos, et le treuil, mû parle moteur, pourra les enlever facilement; mais....
— Parfait. Eh bien, à la nuit tombée, avant que la lune ne se lève, vos compagnons et moi embarquerons dans la petite nacelle. Le capitaine d'Ex lui-même vous donnera par le téléphone l'ordre de nous remonter à bord. Vous croirez alors, je pense, à mon ardent désir de vous sauver.
« Voici la marche à suivre : Dès que le soleil aura disparu, pas avant pour ne pas donner l'éveil, montez assez haut pour faire perdre terre aux guides-rope; laissez reposer sur le sol la petite nacelle, et quand vous entendrez dans le téléphone le capitaine d'Ex vous dire qu'il est là avec Sbâdjeri, Renée et moi, remontez-nous rapidement. De cet instant vos amis
seront sauvés. Quant à les amener au pied de Taérostat à l'insu des Touareg, cela me regarde; je compte fermement y réussir. Sur ce, adieu; je rentre au camp, où Ton pourrait s'apercevoir de mon absence. »
Et, sans attendre la réponse du docteur, Hénoch s'éloigna aussitôt e^e dissimulant derrière les rangées de hautes herbes comme il l'avait fait en venant.
Pennoël remonta à bord et fit part à Farlhan des propositions d'Hénoch.
A n'en pas douter, les deux passagers de VExplorateur n'avaient aucun moyen de délivrer leurs compagnons, et la manœuvre préconisée par Hénoch, tout en n'aggravant en rien la situation actuelle de l'aérostat, donnait, s'il était sincère, la seule espérance de salut possible. La lettre de Renée était formelle, elle disait de se conformer à ce plan, et les deux amis convinrent qu'il serait criminel à eux de ne pas suivre l'avis, selon toute apparence si sage, d'augmenter l'altitude de VExploratew\
Pennoël et Farlhan, persistant à voir un traître dans l'Hénoch des jours passés, ne pouvaient comprendre par quel revirement subit il voulait maintenant s'employer au salut des prisonniers ; mais, bien que sa conduite leur parût pleine de mystères, ils n'en résolurent pas moins de se conformer à un plan dont le premier effet était d'augmenter leur sécurité, tout en laissant la possibilité de secourir efficacement leurs compagnons.
Ils venaient de prendre cette résolution commandée par la raison, et une heure à peine s'était écoulée depuis le départ d'Hénoch, quand tout à coup Pennoël, qui, la lorgnette à la main, observait le camp targui, en vit sortir un Arabe qu'à son costume, à sa taille au-dessus de la moyenne et à sa tournure générale, il reconnut aussitôt pour Sbâdjeri. Quel-
ques instants plus tard, eh effet, Sbâdjeri lui-même saluait joyeusement les aéronautes de ces mots auxquels ils ne pouvaient croire :
« Tous sauvés, nous amis des Touareg maintenant; voici lettre du capitaine. »
L'Arabe se trouva en un clin d'œil dans les bras de ses deux amis et leur remit une lettre laconique de d'Ex conçue en ces termes :
(( Je vous envoie Sbâdjeri seul pour ne pas vous effrayer par la vue de plusieurs hommes se dirigeant vers vous. Je connais la démarche d'Hénoch auprès de vous, il était de bonne foi, mais quelle condition détestable il avait mise à son concours! Cet homme est décidément odieux. Maintenant tout est changé : les Touaregsont nos amis; en ce moment je signe avec leurs chefs un traité d'alliance. Prenez Sbâdjeri à bord et venez vous ancrer aussi près que possible du camp. Je réponds
de tout.
« D'Ex. »
Voici ce qui s'était passé et avait amené ce changement heureux dans la situation des trois prisonniers.
Au moment où Hénoch quittait le camp pour se diriger vers V Explorateur^ une troupe d'Arabes montés à méhari entrait dans ce camp et y était reçue avec de grandes marques de respect par les Touareg et par Si Mohammed el-Amra luimême. Cette troupe accompagnait en effet un noble Arabe de la famille sainte de ces marabouts de l'Aïr qui se disent les petits-fils du Prophète.
Abd el-Kader ben Arousia, tel était le nom de ce musulman vénéré, avait aperçu l'aérostat à l'ancre dans le nord et sa première question à Si Mohammed fut à son sujet. Si Mohammed le mit au courant des aventures de cette
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journée et sur sa demande fit amener devant lui d'Ex et Sbâdjeri.
A la vue du Zibanais, Abd el-Kader ben Arousia se leva et s'avançant à sa rencontre la main tendue il lui fit le plus chaleureux des accueils. Oublieux de sa qualité de captif des Touareg, il l'appela même son meilleur ami.
Par bonne fortune, Sbâdjeri, dans sa traversée du Sahara trois mois auparavant, avait eu l'occasion de rendre un service signalé à Abd el-Kader. Il l'avait rencontré, perdu loin de tout secours, seul, mourant de soif au milieu des solitudes situées à Testd'Agadès, et l'avait sauvé de la situation terrible dans laquelle l'avait mis la mort de son méhari, survenue subitement.
Par la bouche de Sbâjderi et grâce à cette circonstance, les prisonniers que Si Mohammed el-Amra avait jusqu'alors refusé d'entendre purent se justifier du crime d'imposture dont ils étaient accusés, et les Touareg apprirent comment Renée, profitant de sa ressemblance frappante avec son frère, avait été admise à bord de V Explorateur à l'insu de ses compagnons qui croyaient avoir avec eux le fils du commandant Gœrmain.
Après ces explications dont Si xMohammed el-Amra reconnut la parfaite bonne foi, et sur le désir exprimé par Abd el-Kader ben Arousia, il rendit la liberté non seulement à d'Ex et à Sbâdjeri, mais encore à Renée, à laquelle cependant il pardonnait difficilement d'avoir voulu le tromper. L'influence du marabout et la qualité d'enfant du commandant Gœrmain, son ami, qu'il ne pouvait maintenant refuser à la jeune fille, le déterminèrent à user d'une clémence complète à son égard.
Sbâdjeri venait à peine de remporter cette victoire, qu'Hénoch parut dans le groupe formé par les chefs touareg
et les trois aéronautes. Aussitôt Si Mohammed, dont la colère mal contenue cherchait une victime, Tinterpella violemment en lui demandant pourquoi il ne l'avait pas prévenu que Renée était la fille du commandant Gœrmain. Hénoch, ignorant les nouvelles dispositions du clieik targui envers les aéronautes, crut devoir continuer son système d'accusation, et, le prenant de très haut, il lui répliqua qu'il ne lui avait pas dit une pareille chose parce qu'elle était fausse.
Si Mohammed, courroucé, lui répondit :
' « Tu n'es qu'un chien qui cherches encore à te moquer de moi, et ne veux même pas avouer ton mensonge quand il est découvert. »
En entendant ces mots, Hénoch perdit tout sang-froid; sans songer à la conséquence de ses paroles, il répondit au Targui :
a Et toi, lu n'es qu'un enfant crédule auquel les racontages d'une femme font perdre le jugement, ou plutôt lu n'es qu'une femme versatile toi-même.... »
Hénoch ne put achever. Le chef avait dirigé contre sa poitrine le fer de sa lance et il allait se venger immédiatement de cette injure, si Renée, retenant son bras, n'eût fait dévier le coup. Hénoch saisit le bois de la lance, et l'arrachant des mains de Si Mohammed,. il l'en frappa au visage.
Dix Touareg aussitôt s'emparèrent de Tinsulteur tandis que Si Mohammed, étendant le bras vers lui, disait :
« Oui, tu n'es pas digne de mourir de la main d'un chef, mais tu as osé me frapper et tu ne verras pas se lever la nouvelle aurore. »
Tels étaient les événements survenus depuis qu'Hénoch avait quitté Pennoël.
D'Ex, pressé ' de profiter des bonnes dispositions des Touareg à son égard, avait ofi*ert à Si Mohammed de signer avec la France le traité dont les bases eussent déjà été posées
sans l'intervention d'Hénoch; en même temps il avait annoncé qu'attendu à Barroua par lé commandant Gœrmain, il repartirait le soir même.... / ' ~
Suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu, Pennoël et Farlhan conduisirent l'aérostat au-dessus des premières tentes du camp targui ; là une amarre jetée par-dessus bord fut fixée solidement à terre sur les indications données par Sbâdjeri, puis ce dernier et Pennoël descendirent et eurent bientôt rejoint les chefs touareg qui avaient manifesté le désir de faire la connaissance du beau-frère du commandant Gœrmain.
Sur le seuil de la tente dans laquelle étaient assis Si Mohammed et le capitaine d'Ex, occupés à rédiger en français et en arabe le traité d'alliance, se tenait Àbd el-Kader ben Arousia. Il reçut chaleureusement Pennoël, heureux, lui dit-il, de voir le beau-frère du célèbre explorateur auquel il portait un vif intérêt depuis que Sbâdjerî lui avait, suivai;it son expression, sauvé la vie.
Ce fut en prenant le café préparé bouilli à la manière arabe, et boisson de luxe pour les Touareg, que fut signé le traité qui, comme toutes les pièces de ce genre dans ces contrées, commençait par ces mots :
Louange à Dieu unique!
Que le salut et la bénédiction d'Allah soient sur nous!
A six heures, d'Ex et ses compagnons prirent congé de leurs hôtes, abandonnant .Hénoch, qu'il ne pouvait être question de soustraire à la vengeance des Touareg. Puis, les aéronautes étant remontés à bord de V Explorateur^ l'amarre fut coupée, et par la nuit noire illuminée des feux de l'arc voltaïque allumé dans la nacelle en signe d'adieu, la route reprit vers le sud, au milieu des acclamations des Touareg, qui saluaient le départ de Taérostat des décharges répétées de leurs armes.