SOUSSE
leurs cours intérieures ; les hommes sont au café ou dans les rues.
Les rues sont plus larges qu elles ne m'avaient paru d'abord et les mosquées sont bien bâties. Quelques-unes ont de belles portes, des linteaux et des frontons en marbre sculpté. Aux angles des pignons et des façades, dans les cours et les jardins, il n est pas rare de voir des colonnes antiques, des frises et des chapiteaux provenant des édifices d'Hadrumète.
J'ai de la peine à trouver une issue, au bas de la Aille, tant la muraille mauresque est bien fermée.
Enfin me voilà sur le quai ; Sousse s'étage devant mes yeux, au soleil couchant. Les hommes de la marine sont encore occupés aux travaux de chargement des bateaux. La brise du soir commence à fraîchir et l'ombre s'allonge sous les grands arbres de la jetée. On dirait que la ville indigène s'endort et que toute la vie se concentre sur le port, rendez-vous de la population étrangère et des israélites riches.
Je Tai devant moi, la colline sombre de Byrsa, dernier éperon de la ligne côtière qui vient mourir au bord du lac ; la cathédrale de Saint -Louis, isolée, brille à son sommet, comme un point blanc. Cest là que fut Carthage.
Qu'en reste t-il? Les flancs de la colline sont crevassés et fouillés. On voit que les hommes se sont acharnés sur ce sol, l'ont entaillé et remué. Mais depuis leurs dernières luttes, qui remontent à bien des siècles, un linceul de terre et de broussailles a recouvert les seuls vestiges qui subsistent de leur longue occupation. La Carthage punique et la Carthage romaine ont été si complètement dé-
truites que leurs ruines mêmes semblent avoir disparu.
Peu de villes ont eu une destinée pareille. Ses richesses et sa puissance l'avaient mise au premier rang des cités de l'Afrique. Ses flottes lui avaient donné la souveraineté de la mer. Elle tenta de supplanter Rome, et Rome l'anéantit. De ses décombres sortit une ville nouvelle, aussi grande et aussi belle, parée de tout le luxe des vainqueurs, et les barbares la rasèrent, dispersèrent ses débris, firent un désert où avait été Carthage. Quelques familles de paysans se cachèrent dans les antiques citernes dont les voûtes bombaient le sol et y pullulèrent, seuls habitants de ce lieu maudit.
Les Pères Blancs en ont pris possession et, sous l'impulsion du cardinal Lavigerie, le R. P. Delattre a entrepris, depuis vingt ans, la fouille de la fameuse colline. Que de trouvailles merveilleuses il a faites et que de problèmes encore il lui reste à résoudre !
La cathédrale et le couvent occupent le plateau. C'était là l'emplacement de l'acropole et des temples d'Eschmoùn et de Tanit. La ville s'étendait tout autour, s'étendait jusqu'au
port dont nous voyons briller les miroirs, si petit aujourd'hui, et qui pouvait autrefois abriter la flotte entière de Carthage; elle gagnait la plaine, au pied des falaises, rejoignait le faubourg de Mégara, le quartier des pêcheurs, et allait jusqu'aux remparts dont il ne reste que de vagues substructions.
Pourra-t-on jamais retrouver le plan de l'acropole et des édifices qui Tentouraient ? Leurs fondations avaient servi de base au capitole des Romains. Elles sont couvertes maintenant par le séminaire des Pères Blancs et par la cathédrale. Les voilà enfouies pour de longs siècles encore. Tanit, la déesse mystérieuse, n'est pas près de remonter sur son autel.
Le R. P. Delattre a retrouvé, dans un puits funéraire, l'image d'une de ses prétresses, merveilleusement sculptée et peinte sur le couvercle d'un sarcophage ; et dans tout le musée, si riche, qu'il a constitué avec le produit de ses fouilles, je n'ai rien vu de plus beau et de plus saisissant. La jeune femme tient à la main une colombe. Un voile encadre sa tète que surmonte un épervier ; sur sa tunique légère retombent les plis d'une pèlerine ; deux
grandes ailes se referment sur ses jambes. Son attitude est calme, sans raideur ; ses yeux ouverts semblent perdus dans un rêve. Telle était, sans doute, celle qui dormait depuis plus de vingt-deux siècles dans ce tombeau, quand elle offrait à Tanit, sur la terrasse du temple, l'oiseau symbolique. La ville était silencieuse à ses pieds; la mer battait la falaise, et le bruit des flots accompagnait sa prière. La lune montait de rOrient, passait au-dessus de Tunis, allait se perdre derrière les collines d'Utique. Comme une déesse vigilante, elle faisait chaque nuit sa ronde lumineuse autour de l'empire de Carthage ; et la chaste prêtresse la suivait du regard, tendait ses bras vers elle, implorait sa protection, priait pour la ville endormie.
D'autres statues ont été trouvées dans la même nécropole punique. Une femme soulève le voile qui couvre sa figure ; ses traits sont empreints de douleur. Pleure-t-elle ses enfants dévorés par le terrible dieu Moloch ? A côté de la douce déesse Tanit, Carthage avait des divinités farouches que le sang des enfants pouvait seul apaiser. J'ai cherché vainement les ruines du temple de Moloch : on n'en connait pas remplacement. Ce prêtre barbu comme un
Asiatique, qui lève la main droite pour prier, servait peut-être son autel. Il tient la cassolette qu'il présente au dieu. Une épitoge, insigne de ses fonctions sacrées, descend de l'épaule gauche sur sa longue tunique.
La salle du musée Lavigerie, où sont conservés ces beaux sarcophages, est remplie par les objets mobiliers sortis des tombeaux carthaginois. Des inscriptions, des fragments de bas-reliefs, des frises sculptées sont appliqués aux murs, et des bijoux, des statuettes, des monnaies, des armes et des ustensiles de toute sorte garnissent les vitrines. Ces collections sont d'une richesse incomparable ; il faudrait les étudier avec soin pour comprendre la civilisation des premiers habitants de Carthage et se rendre compte des influences artistiques qui leur sont venues de l'Egypte et de la Grèce. Il ne reste d'eux que cela et les petits étangs qui étaient autrefois leurs ports intérieurs. Les monuments dont ils avaient couvert la colline de Byrsa ont été détruits de fond en comble. On rencontre bien, par-ci par-là, quelques morceaux de maçonnerie, des pans de murs amortis par des dalles inclinées, mais ce sont
encore des sépultures, des entrées de puits funéraires. De la Carthage punique, il ne subsiste que des tombeaux.
La ville romaine a laissé des traces plus apparentes, quoiqu'il ait fallu aussi remuer la terre pour les remettre au jour. Après nous avoir guidés dans les salles du musée, le P. Delattre a eu Tobligeance de nous conduire, mes amis et moi, aux ruines qu'il a découvertes; à l'amphithéâtre, presque aussi vaste que le Colisée, où sainte Perpétue fut livrée aux bétes; au théâtre, dont les colonnes brisées, les chapiteaux à feuillages et les architraves en marbre blanc ornées de magnifiques rinceaux, jonchent le sol ; aux citernes enfin qu'alimentait l'aqueduc de Zaghouan.
Les basiliques chrétiennes succédèrent aux temples pa'iens. Elles disparurent à leur tour comme toutes les autres constructions de la seconde Carthage. Il faut aujourd'hui en chercher les vestiges. Et nous allons ainsi, sous la conduite de notre savant guide, de l'église de Dermiche à l'oratoire de la colline de Junon et à la grande basilique de Damous-el-Karita. On voudrait s'arrêter longtemps ici, tant l'édifice
est complexe, entouré d'absides, d'hémicycles, de chapelles, de bâtiments difficiles à déterminer. Il a été plusieurs fois remanié et augmenté. Les chrétiens se faisaient enterrer autour de ses murailles. Peut-être avait-il été construit sur le tombeau des martj^rs.
Nous regagnons la colline de Saint-Louis : c'est le nom que porte maintenant la colline de Byrsa. Saint Louis y avait planté sa tente. Sa flotte était amarrée dans le port, et son armée de croisés, groupée sur les ruines de Carthage, s'apprêtait à assiéger Tunis. Le lac tranquille s'étendait devant lui et la ville sarrazine se reflétait dans les eaux. Il n'en était qu'à une demi-journée de marche ; il la tenait pour ainsi dire dans sa main. Les troupes des infidèles ne pourraient longtemps résister au choc de ses vaillants chevaliers. Il allait 3^ planter l'étendard du Christ et — qui sait? — pousser plus loin sa conquête dans le Sud, jusqu'à cette montagne noire qui ferme Ihorizon, jusqu'au Djebel-Zaghouan où trônait autrefois la déesse des eaux.
Il mourut sur la colline de Bj^rsa, sans avoir pu réaliser son rêve. Un oratoire s'élève
maintenant à l'endroit qu'occupait sa tente, et, tout près de cette chapelle, les Pères Blancs ont bâti leur séminaire. On peut dire que la colline est à eux. Tunis n'est plus une ville ennemie ; les religieux y voient briller la croix sur les coupoles de la cathédrale. Leur influence s'exerce au profit de la France et de la civilisation bien au delà du Zaghouan, jusqu'aux confins du désert.
Je reste longtemps sur le seuil de l'oratoire de saint Louis. La ville blanche de Tunis est éclairée par le soleil, et l'eau limpide du lac, qui en reproduit l'image, me donne l'illusion d'une autre ville, plus miroitante encore et plus près de moi, d'une autre ville fantastique dont les dômes et les minarets renversés, s'enfonçant dans l'eau bleue, supporteraient comme des piliers et des colonnes l'entassement des maisons. Des bateaux de pèche sillonnent le lac, jetant l'épouvante dans les bandes de flamants aux ailes roses qui dormaient perchés sur leurs longues pattes. Les rochers du Cap Bon, en pleine lumière, ont des teintes dorées. Dans le fond du golfe, les villasres de Rades et d'Hamman-Lif ressem-
blent à des taches blanches, à des nids de duvet sur le rivage. Une étroite langue de terre ferme le lac et arrête les flots de la mer. La ville de la Goulette couvre de ses villas et de ses jardins cette chausse'e naturelle dont Tunique coupure est bordée de deux antiques forteresses. Une paix profonde règne sur ce coin de la côte; à peine entendons -nous le bruit du petit chemin de fer qui, après avoir longé le lac, se glisse sur la jetée. Nous allons le prendre pour rentrer à Tunis.
Et ce soir, quand la nuit sera tombée, nous traverserons la passe de la Goulette entre les feux allumés sur les vieux forts espagnols. Nous aurons quitté la terre d'Afrique et ferons route vers la France.