JULES CLARETIE
Viroflay. 7 juillet 1906.
En route pour Marseille ; et puis, avec les amis qui niattendent, je prendrai le bateau d'Alger. Notre terre d'Afrique doit être si belle en cette saison de printeinps 1
Le train file en pleine nuit, me berçant de son roulement monotone, endormant un à un mes compagnons de voyage.
Nous traversons les faubourgs de L3^on. La grande ville apparaît comme en un rêve, dans une lueur voilée. On distingue vaguement ses larges rues et ses places, ses gibbosités toutes couvertes de maisons, le fleuve où se reflètent les innombrables petites lumières des quais et des ponts. La lueur décroît peu à peu et l'apparition se perd dans le lointain, dans l'obscurité profonde.
La lune est cachée. On aperçoit une ligne de coteaux dont nous longeons la base ; c'est une masse sans couleur, plus noire que le ciel, une ombre dans la nuit. Quelques maisonnettes claires sont blotties dans des trous de la montagne : vues à cette distance, elles paraissent si petites, si pressées les unes contre les autres, qu'on les prendrait pour des ruches. Ne sontce pas des ruches dune certaine façon, ces villages de cultivateurs, ces bourgades d'industriels qui pourvoient aux besoins de la ville voisine ?
Nous sommes à Vienne quand le jour point, un jour lent, qui s'est fait attendre, qui s'est arrêté derrière les nuées fermant l'horizon. Les choses reprennent leur couleur. Nous voyons maintenant les feuillages d'avril, d'un vert si tendre, si fragile, et les fleurs blanches des vergers. Il y a du givre, ce matin, sur les vitres du wagon et de la gelée blanche sur les herbes ; on ne sait si les arbres sont fleuris ou givrés.
Les collines semblent lasses de nous suivre ; elles se couchent, s'abaissent ou s'éloignent. Voici la plaine qui commence, couverte de cultures, parsemée de jardins et de fruitiers,
coupée par de longues files de mûriers encore sans feuilles. Dans le fond, très loin de nous, une ligne de montagnes noires se détache nettement sur le ciel, le bordant de ses dentelures.
A gauche se déploie la vallée du Rhône, la grande voie par laquelle sont montées avec les légions de César la civilisation romaine, avec les premiers apôtres des Gaules la civilisation chrétienne.
Le ciel est gris, brumeux sans uniformité ; des baies se percent dans les nuages d'oii sort une douce lumière. La plaine est de plus en plus verte, touchée de distance en distance par les rayons fuyants du soleil.
Un nouveau plan se dresse entre l'horizon et nous : c'est une colline grise sur les pentes de laquelle s'étale la ville grise de Livron. Mais cette colline est isolée, comme une excroissance au milieu d'immenses terrains plats et verts ; et nous revoyons bientôt, par delà l'espace, à des distances que. l'œil ne peut mesurer, les dentelures de la montagne noire sur le ciel.
A cette heure matinale, la campagne semble encore endormie ; personne dans les champs ni sur les routes. C'est à peine si quelques pana-
ches de fum Je flottent sur les cheminées des villages. Mais le Rhône roule sans repos ses eaux limpides et vives : les champs de froment et davoine, imprégnés des brumes de la nuit, sont plus drus et plus verts ; la fraîcheur du matin s'ajoute à la fraîcheur du printemps.
Les montagnes se rapprochent et la vallée devient plus étroite, plus intime, plus familière. Le fleuve lèche la voie ferrée ; nous passons au milieu des champs de vigne. Disposés en treillages ou en cordons, suspendus à de hauts piquets, les ceps forment des guirlandes auxquelles les feuilles nouvelles sont prêtes à pousser. Plus précoces, les mûriers ont des teintes claires, de petites feuilles vertes qui ne font pas encore dombre. Sur la gauche, des rochers à pic, couronnés de murailles en ruines, de murs éventrés et de tours croulantes.
Mais le Rhône et les montagnes se séparent de nouveau et nous fuient. Lne large ouverture se fait vers le midi. Par l'étroit goulot que nous venons de traverser, passe le mistral qui va balayer les plaines de la Provence. Les peupliers, les cyprès, tous les arbres à haute tige sont inclinés, déformés par le vent : les haies et les palissades qui abritent les cultures sont
penchées du même côté. Sur le bord de TOcéan, c'est le vent du large qui pousse les arbres ; ici les plus fortes tempêtes suivent le cours du Rhône et descendent comme lui vers la mer.
Des routes bordées de platanes aux feuilles naissantes coupent les champs de trèfle et de froment. Les premiers bois d'oliviers paraissent ; ils ont l'air usés, flétris, bien vieux sous leurs rameaux gris. A côté d'eux, les cyprès et les pins ont des tons noirs ; la bruyère et les arbrisseaux nains sont fauves. Ce manteau de verdure aux nuances si diverses, moucheté des pointes claires des aubépines et des coignassiers, couvre les pentes des mamelons. Par derrière, dominant le groupe enchevêtré des collines, le mont Ventoux se lève, majestueux ; comme autour des vieux châteaux féodaux se pressaient les serfs et les manants, toute une clientèle de collines l'enserre, s'accroche à ses flancs, monte vers lui.
Avignon est caché par une ligne d'arbres. Non, la ville seule disparaît, et la ville est ce qui m'intéresse le moins. Tout ce qu'il faut voir à Avignon, tout ce qui a fait sa gloire, c'est le palais des papes qui surgit par dessus les
arbres, par dessus la ville, immense châteaufort où les Souverains Pontifes du moyen âge ont entassé tant de luxe, tant de richesses artistiques. Il émerge en entier, solide, massif, grandiose. Isolé par le rideau de verdure de tout ce que les civilisations modernes ont réuni à ses pieds, aperçu de loin pendant la marche rapide du train, il gagne en relief et apparaît avec une splendeur qu'il n"a peut-être plus aujourd'hui.
Nous approchons du pays de Mireille. Les bois d'oliviers sont plus nombreux, plus touffus, gagnent les pentes, s'abritent dans les replis des collines. Ils alternent avec les bois de mûriers. Mais que ceux-ci sont plus agréables, plus vivants, plus gais avec leur parure de printemps ! Déjà les vignes verdissent ici et les figuiers sont grands comme des arbres.
Nous avons laissé Tarascon et Arles sous un ciel gris. Voici maintenant une plaine d herbage émaillée de fleurs jaunes, des haies blanches, des vergers roses. Comme cette campagne serait plus belle avec son soleil accoutumé !
Elle change bientôt d'aspect, devient aussi grise que le ciel. C'est la Crau, « la Crau ouverte
aux douze vents, la Crau muette et déserte », la Crau pierreuse que traversa Mireille pour aller supplier les Saintes Maries de fléchir ses parents. Quelques touffes d'herbes sèches, des jonchées de cailloux, des étangs aux bords plats ; pas un arbre.
Enfin le sol se replie, se soulève, reverdit un peu. Le plateau désolé s'échancre sur la droite, se couvre d'oliviers. Dans le fond, des villas se montrent au milieu de vergers et de jardins. Une baie d'un bleu laiteux s'arrondit au pied de falaises brunes : c'est notre première vue de la mer. Nous sommes presque dans la banlieue de Marseille.
En attendant le départ du bateau, nous flânons dans la ville, et cette journée de promenade, sans guide et sans but, sur les bords de la mer, à travers les grandes rues neuves de la cité, au milieu des quartiers pauvres du vieux Marseille, ne manque ni dintérêt ni de charme.
A voir cette foule qui se presse sur les larges trottoirs de la Cannebière, des allées de Noailles, du cour Belzance, qui va et vient, se croise et se coudoie, il semble que la population entière de Marseille se soit portée ici. Sur la chaussée, les tramways roulent sans répit, les voitures de place vont au trot rapide de leurs petits chevaux. Les terrasses des cafés commencent à se garnir. C'est aujourd'hui diman-
che,et la rue est aux laborieux aussi bien quaux oisifs.
Avec les deux amis que je viens de rejoindre et qui seront mes compagnons de vo3'age, je me mêle à cette foule. Nous nous arrêtons devant les étalages des petits marchands ambulants, aux carrefours et aux coins des quais. De préférence, nous allons aux plus humbles, aux petites voitures à bras chargées de bft)elots populaires, de fruits exotiques, de poissons communs, innommés, rebut des filets de pêcheurs. Des poulpes, des seiches, des anémones de mer sont entassés à côté des prères et des clovisses ; il y a des amateurs pour tout cela. Des femmes du peuple achètent des bottes de lilas, des boucjuets de violettes. Il faut bien embellir la vie, mettre une fleur au corsage, une gerbe sur la table modeste autour de laquelle la famille se réunira.
Au fond de Tavenue, des bateaux balancent leurs mats. C'est le Vieux Port où depuis des siècles arrivent les produits du Levant, les riches étoffes de Venise et des Indes, les bois précieux. Le Vieux Port était la porte ouverte du midi : la Grèce et Rome ont fait par là leur entrée triomphale en Gaule, y portant leurs lettres.
leurs arts, leur génie. La ville s'est construite comme une avenue sur la pente qui descend vers la mer, encadrant le port, allant à lui, offrant son hospitalité aux navigateurs étrangers qui lui amenaient la fortune et lui laissaient les goûts et les mœurs des pays d'Orient. Le mouvement maritime s'est déplacé depuis une quarantaine d'années. Les gros bateaux ont déserté le Vieux Port, vont s'amarrer plus à droite, dans le bassin de la Joliette. Tout un afflux de constructions s'est fait de ce côté-là, maisons modernes, cathédrale somptueuse, entrepots et magasins : les nouveaux quais sont larges, commodes, admirablement desservis. Mais je préfère le port d'autrefois qui s'enfonce dans la ville, sous des falaises rocheuses, au pied de Notre-Dame de la Garde, et que des yachts de plaisance, des voiliers de commerce, des bateaux de pécheurs et dlnnombrables barques peuplent et animent.
Notre-Dame de la Garde est la protectrice du port et de la ville. Des quais, des places, des carrefours, il suffit de lever les yeux pour la voir. L'église est construite au sommet dun rocher si abrupt, si stérile que les maisons n'en ont pas tenté l'escalade. Des sentiers rocail-
leux y conduisaient et l'ascension de la montagne exigeait des pèlerins un effort méritoire: c'était comme un acte de foi. Aujourd'hui, un funiculaire y porte les visiteurs, gâte le paysage et gâte aussi peut-être le pèlerinage.
De la terrasse du sanctuaire, quel merveilleux panorama 1 Marseille étendue à nos pieds, dans l'admirable cadre de ses collines verdissantes et de sa mer bleue : ses îles et ses îlots: le promontoire rocheux qui s'effile et se perd dans le lointain : les môles et les jetées des ports : la corniche blanche, dentelée, bordée de villas et de jardins : les grandes promenades plantées d'arbres : Longchamp qui projette ses eaux en cascades miroitantes : et le soleil du midi qui colore et fait resplendir tous les coins de ce tableau.
En face de Notre-Dame de la Garde, de l'autre côté du Vieux Port, une église d'aspect humble et antique s'élève sur le point culminant d'un petit mamelon. C'est l'église Saint-Laurent, le cœur de la vieille ville. Elle est entourée de maisons qui se pressent, s'étagent, descendent jusqu'au quai. Entre les toitures de tuiles noircies, les ruelles se marquent à peine. A une
époque qui nest pas encore très éloignée de nous, Marseille contenait sur ce mamelon, ne dépassait guère la limite de ses pentes. Combien elle s'est accrue depuis, débordant sur la banlieue, montant jusqu'à Longchamp, couvrant la plaine du Prado, égrenant ses interminables faubourgs sur la campagne environnante. Mais dans cette fièvre de construction et de renouvellement qui a duré près dun siècle, la vieille ville est restée presque intacte; nous la voyons telle qu elle était autrefois, diminuée de tout le quartier qu'en a détaché la longue rue de la République, mais plus animée peut-être et plus grouillante, car la population paisible et riche qui l'habitait a été remplacée par le monde des artisans, des marins, des pécheurs, par le petit peuple qui pullule, s'entasse dans les maisons et emplit les rues.
J'ai suivi ces rues étroites du vieux Marseille aux noms pittoresques et charmants : la rue de la Rose, la rue Poissonnerie, la rue du Petit- Mazeau, la rue de la Reynarde, la rue Chàteau- Joly, la rue Traverse-des-trois-soleils où le soleil ne doit jamais entrer. Aux fenêtres flottent, suspendues à des barres, des hardcs mul-
ticolores. Une forte odeur de friture sort des portes ouvertes. Le sol est jonché de détritus, encombré de tas d'ordures gluantes, résidus des cuisines et déchets du marché aux poissons. Les rez-de-chaussée sont occupés par des caboulots mal famés, des assommoirs que fréquentent les gens du port et les matelots en bordée. Sous des baies en plein cintre, moulurées et ornées de sculptures, s'étalent de pauvres marchandises défraîchies et lamentables ; car beaucoup de maisons ont grand air malgré les oripeaux qui les salissent et les écriteaux qui les déshonorent. Je lis sur les portes : « On loge la nuit. — Maison pour hommes et pour familles. — On couche ici pour 3 et 5 sous. » Quelle déchéance ! Des consuls, des armateurs, des magistrats, les notables de la cité ont fait construire ces logis, les ont embellis de leur luxe et animés de leur vie opulente. Ils étaient les administrateurs de la ville, les maîtres du port et de la mer, les riches négociants. Un beau jour, Texode s'est fait. Les maisons, vides des âmes d'autrefois, sont restées ; et, comme elles étaient encore solides, d'autres habitants y ont pris la place des émigrés.
Mais comme cette population nouvelle, cosmopolite, panachée, mêlée de rouleurs et d'aventuriers, a su mettre son empreinte caractéristique sur le vieux quartier marseillais !
Les linges multicolores qui pendent aux fenêtres, nous les retrouvons dans la rue sur les épaules des femmes. Les garçons et les fillettes déguenillés, court vêtus, gambadent. Des marchands de fruits, de légumes et de poissons fendent la foule, s'arrêtent dans les groupes. Assises devant leur porte, des femmes se font coiffer ; d'autres, déjà prêtes, fument des cigarettes et provoquent les passants. Plus loin, des enseignes équivoques et des lanternes sur lesquelles on lit les noms de Rebecca, Mathilde, Théo, indiquent des gîtes hospitaliers. Et toutes ces rues descendant en pentes raides ou en escaliers vers le quai, ont des niches de saints et de madones ornées de bouquets de fleurs ; toutes débouchent sur le port en face de Notre-Dame de la Garde qui protège la ville.
EN MER
EN MER
Le paquebot de la Compagnie Transatlantique, qui va nous emmener à Alger, est immobile dans le port. L'embarquement et la mise en place des colis sont achevés. Les voj^ageurs arrivent très nombreux à cette veille des vacances de Pâques, encombrent les ponts, se pressent près des bastingages. Comment tant de monde pourra-t-il se caser, se loger, trouver une couchette pour la nuit ? Sur le Cjuai et sur le débarcadère, la foule des amis et des curieux est grande. On échange des saints pendant que le commandant donne des ordres et que les hommes du bord exécutent les manœuvres du démarrage.
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Lentement, sans une secousse, le bateau quitte le quai.
Après une matinée pluvieuse, le ciel a fait si toilette, s'est paré de légères dentelles blanches qui flottent sur un fond bleu et en adoucissent l'éclat. Nous nous éloignons et notre marche est si calme, si peu agitée, que nous en avons à peine la sensation et qu'il semble que c'est la côte qui nous fuit. Marseille se rapetisse, se resserre autour de son golfe, et blanchit sous les rayons du soleil. La mer devient plus bleue, plus transparente, se fend devant la pointe du bateau, ouvre ses lames pour nous laisser passer ; nous avons derrière nous tout un remous de perles, une longue traînée de franges argentées et de fines broderies.
Marseille apparaît encore comme une tache blanche sur les collines rocheuses qui l'entourent. Dici, on voit bien qu'elle a été plantée sur un sol aride et que tout y est de main d'homme sauf la baie qui a attiré les premiers navigateurs. On comprend qu'à l'origine, cette baie a été un point d'abordement, que les vaisseaux y ont trouvé un abri sûr, et que les marins des temps anciens ont été les fondateurs
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de la ville. Le dessin de la côte se perd bientôt dans la brume et nous ne voyons plus que le ciel bleu et la nier bleue.
Chacun a pris sa place sur le pont, ou s'est installé dans sa cabine. Nous avons trouvé des amis dans la foule des passagers ; des groupes se sont formés ; on lit, on cause ou on rêve. Le grand silence de la mer est propice aux rêveries. Les flotilles de pêcheurs sont rentrées au port; rien ne paraît sur la ligne des eaux ; rien n'anime cette vaste solitude. Seules, les vagues s'agitent, se gonflent, battent le flanc du bateau; et leur remuement est bruj^ant, leurs secousses sont fréquentes et fortes. Voilà le roulis qui commence et s'accroît de minute en minute. Notre navire se balance, oscille, donne des coups d'épaule à droite et à gauche. Il n'est que temps d'attacher les sièges ; des passagers roulent sur le pont et sont jetés contre les bastingages. Nous serons peu nombreux à table, car le pont se vide et le roulis devient de plus en plus pénible.
A l'approche des Baléares, les lames sont moins longues et moins profondes. La lune
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resplendit et argenté la mer. Plas un bruit. Le bateau s'endort.
Il dort quand le jour paraît, quand le soleil se lève. C^est à peine si quelques vaillants touristes, plies dans leurs plaids, encore meurtris des secousses de la nuit, sont debout pour voir partir de l'eau les premières flèches d'or. Le ciel s'illumine et sa clarté se répand peu à peu sur la mer, s'y enfonce, en fait briller les dessous et miroiter les clapotis.
Aurons-nous ce beau soleil pour notre arrivée à Alger ? Le vent vient de l'ouest et pousse des brumes grises qui s'épaississent et commencent à couvrir l'horizon. Mais la nappe de nuages laisse transpercer quelques rayons, et, tout au fond, bien loin, du côté où nous allons, une bande bleue apparaît encore. Le bateau marche vite, coupe les vagues et sème sur la mer des myriades de perles blanches. Une saute de vent secoue le voile qui s'assombrissait, le déchire et en même temps soulève les lames.
Le sillage devient plus bruyant ; nous passons dans des embruns, au milieu d'un arc-en-ciel. Il y a du tangage; mais cjuimporte? Nous courons vers la côte ensoleillée de l'Algérie.
EN MER II
Elle se montre bientôt, d'abord comme une ligne grise pointillée de blanc; et puis, elle s'étend à gauche, grandit, s'éclaire. Les points blancs deviennent des taches de lumière. Cest Alger, la ville blanche, qui brille sous le ciel bleu et se mire dans la mer.
L'ombre des nuées nous l'avait cachée bien longtemps, car elle ne nous est apparue que depuis quelques moments, et déjà elle se détache dans son cadre de collines, dessine ses formes, étale à ses pieds ses quais prodigieux, découpe ses dômes et ses minarets sur l'azur du ciel. Mustapha, disséminé dans la verdure, et Saint-Eugène, étage sur des roches, bordent les flancs de la colline d'où descend vers la mer Alger la blanche. Ce grand mur blanc, tout au haut de la vieille ville, c'est la Kasba, l'ancien palais du Dey ; les terrasses des maisons arabes forment au devant de la citadelle un immense escalier, arrêté au bas par la balustrade des quais. Le soleil frappe en face tout cet amoncellement si pittoresquement découpé de maisons, de terrasses, de coupoles et de flèches et donne à leur blancheur un extraordinaire éclat.
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Mais déjà le bateau est dans le port. Des porteurs, drapés dans leurs burnous ou vêtus simplement de la gandoura flottante, s'emparent de nos paquets. Nous les suivons au milieu de la foule qui encombre le quai. Nous voici sur la terre d'Afrique.
Je suis logé tout près de la mer, sur le beau quai d'Alger, et j'ai devant ma fenêtre un jardin planté de grands palmiers, de ficus aux feuilles sombres et de bambous gigantesques. Dans la ville neuve, entouré de maisons européennes, ce jardin, d'un aspect si oriental, me paraît dépaysé. Mais je vois circuler sous ses ombrages des arabes vêtus de blanc, des cheicks majestueusement coiffés d'un haut turban et recouverts de deux ou trois épaisseurs de burnous aux couleurs claires, des femmes voilées, des nègres les jambes nues avec la gandoura serrée à la taille; j'aperçois à travers le feuillage les dômes des mosquées, et au dessus des toitures en ardoises des maisons les plus proches, d'autres maisons étagées sur la colline,
toutes blanches, sans toitures, serrées les unes contre les autres. Voilà l'Orient! Les arbres de mon jardin sont bien chez eux ici, et le quartier moderne, qui les encadre, est seul exotique.
Ces ficus, cjue je n'avais jamais vus, je les retrouve en groupes ou en longues lignes dans les squares et sur les avenues ; ils bordent les routes et les boulevards, ils alternent avec les eucalyptus qui atteignent une plus grande taille mais ont une tenue moins élégante et sont moins ombreux. Leur feuillage ne se flétrit jamais. Il leur faut si peu de terre et si peu d'eau pour pousser et grandir. Je crois qu'ils doivent vivre de soleil. Des touffes de radicelles pendent de leurs rameaux les plus hauts, se balancent dans l'air, prennent leur sève dans le vent qui les agite. J'ai vu au jardin d'Essai des racines aériennes qui se sont allongées jusqu'à terre et sont remontées en bouquets d'arbres drus et gros, à côté du tronc primitif, ont essaimé à leur tour, de la même façon, formant ainsi autour de celui qui les a engendrés une colonie de ficus dont toutes les souches, tous les rameaux et toutes les racines sont étroitement soudés et ne font qu'un seul
arbre pareil à ceux que Gustave Doré se plaisait à dessiner dans ses forêts fantastiques. Pourquoi ma curiosité a-t-elle été tout de suite attirée par cette exhubérance de la végétation? Avant de pénétrer dans les ruelles du vieux Alger, j'ai suivi les larges boulevards qui mènent à Mustapha, aux villas blotties sous les palmiers, entourées de grenadiers aux fleurs de feu, tapissées de bougainvillias éclatants. Des coins de la ville blanche et de la mer bleue apparaissent à travers les rameaux. L'air est embaumé par le parfum des orangers. Quelle magnifique poussée de verdure et quelle éblouissante floraison !
Un chemin bordé d'eucalj^ptus me conduit jusqu'au bas de la colline, à l'entrée du jardin d'Essai.
Où suis-je ? Dans quel pays? Comme si la flore algérienne n'était pas assez merveilleuse, on a réuni ici les arbres et les arbustes les plus extraordinaires du Soudan, des îles indiennes, de l'Amérique du Sud, des climats tropicaux. Je me promène dans des allées de cjclas, sous l'ombre de 3'ucas et de dracénas dont les troncs sont aussi hauts que ceux des
chênes. Des roses rouges et jaunes grimpent aux branches, s'entrelacent et pendent enguirlandes au-dessus de nos têtes. Voici des chorisias géants, hérissés dépines, des jubéas que trois hommes à bout de bras ont de la peine à embrasser, des chinus si légers, si finement découpés qu'on les prendrait pour des ailes d'oiseau. Je ne serais pas surpris de^ voir s'envoler de ces massifs leurs hôtes familiers, des bengalis, des multicolores, des oiseaux du paradis. Et voici justement une aigrette jaune et bleue, un bec noir, une gorge verte ; est-ce un oiseau ou une fieur?... J'en compte une dizaine autour de moi : c'est la fleur du strélisia qui sort de sa gaine au bout d'une tige flexible et s'agite au moindre vent.
Sur cette côte algérienne, les arbres naias du Japon prennent une belle revanche : j'ai vu des fusées de bambous monter jusqu'à 10 mètres et qui n'ont pas trois mois et dont les feuilles sont à peine écloses : des groupes de caoutchoucs qui ressemblent à des bastions tant ils sont trapus et vigoureux; et des lataniers et des bananiers et des cocos qui distillent une gomme sucrée, tous veLus en pleine liberté, tn plein essort. formant
d'épais rideaux, des fouillis impénétrables, des coins d'ombre noire sous le soleil éblouissant.
Il 3' a partout ici des contrastes d'ombre et de lumière et des oppositions vives de couleurs, auxquels mes yeux ont besoin de s'habituer. J'ai vu des rues du viel Alger où l'on se croirait entre des murs ardents, et d'autres oii le jour pénètre à peine. Elles sont encombrées par une foule bariolée de Juifs ventrus et d'Arabes sveltes, de fillettes à peine vêtues dans des tuniques bleues ou roses, et de femmes pliées dans des voiles blancs que gonflent leurs larges pantalons bouff"ants, étroitement serrés à la cheville. Cette foule qui emplit les rues n'est ni affairée, ni bruj^ante. Les femmes sous leurs voiles ressemblent à des fantômes, marchent lentement et ne parlent pas ; quelques unes s'arrêtent devant les petites boutiques, achètent pour un sou de sucreries, et continuent à suivre leur chemin silencieusement.
Des hommes sont assis à Torientale sur des nattes, ou tout simplement étendus sur les pavés ; ils rêvent. Des groupes se forment devant les boutiques des marchands de fruits tt de viandes grillées : ils échangent gravement
quelques propos. Dans les cafés maures, sont accroupis des joueurs d"échecs et de dominos. De pauvres gens drapés avec dignité dans leurs burnous rapiécés, passent sans regarder.
Aux coins des rues, le mouvement est plus intense, on se coudoie presque. Des Juifs ont étalé leurs marchandises et appellent les acheteurs ; des bandes de petits cireurs vous harcèlent ; les nègres remuants et locjuaces animent le marché.
Je m'imagine que la vie n'a guère changé depuis la conquête, dans ces vieux quartiers d'Alger. Et le cadre lui-même est resté tel qu'il était autrefois, sans une retouche : maisons closes, toutes blanches, n'ouvrant sur la rue que de petites fenêtres, des guichets grillés de noir; comme les femmes qui ne laissent paraître sous leurs voiles blancs que des yeux ombrés de longs cils, elles voient et ne sont pas vues. Rien ne transpire de ce qui se passe
au dedans. La porte est souvent enjolivée, encadrée de rosaces sculptées sur la pierre, surmontée d'une main fatidique ou d une inscription en langue arabe qui dit la louange de Dieu ; elle est épaisse, couverte de ferrures et de clous de cuivre disposés en étoiles, en cercles, en losanges ; un verrou permet de la fermer du dehors et le mari seul en a la clef. Nul autre homme que lui n'entre dans la maison.
Enfermées dans leurs murs blancs, les maisons s'ouvrent à l'intérieur, reçoivent par une cour l'air et le soleil. Les rues ne sont faites que pour y accéder, sans souci de l'alignement ni de la symétrie ; elles tournent, montent et descendent. Elles sont étroites, à moitié couvertes par l'encorbellement des étages. Les pignons ont perdu Téquilibre, se sont penchés, se sont rejoints, s'appuient l'un contre l'autre. Sous ces maisons accolées, les rues grimpent en zig-zag vers la Kasba et leur pente est si raide que presque toutes sont en escahers. 11 y en a qui s'enfoncent dans la nuit sous des voûtes et ne retrouvent un peu de lumière qu'aux carrefours.
Je me perdrais dans ces ruelles obscures, toutes pareilles, si leur pente même ne me
guidait: elles aboutissent à la Kasba qui domine la ville. En montant toujours, je suis sur de gagner la vieille citadelle.
La voilà derrière ses murailles blanches, gardée par des tirailleurs. Elle a bien conservé son aspect du temps passé, un aspect de prison ou de repaire mj^stérieux. La porte basse par la- Ciuelle sortit notre ministre après le geste outrageant du Dey, est intacte. De la prise de cette autre Bastille date Thistoire de notre bel empire algérien. On a eu raison de ne pas la détruire, elle est le couronnement de la ville arabe, comme la flèche est celui d'une cathédrale. Du haut de ses remparts, on voit descendre vers la mer l'escalier gigantesque que forment les terrasses des maisons. De loin en en loin, des dômes surgissent, mais la Kasba massive, bâtie sur un point culminant, s'élève au dessus des terrasses, des dômes et des minarets ; elle était placée là pour gouverner la ville et veiller sur la mer.
Avant la fin du jour, toutes les petites boutiques se ferment dans les vieux quartiers qui montent vers la Kasba ; les rues deviennent moins animées, sinon plus silencieuses. Les
RUE D" LA MZR ?!0J3:ï A ALGER
indigènes ont replié leurs nattes et quitté le seuil de leurs maisons ; les groupes de flâneurs se sont dispersés ; chacun a regagné sa demeure. La ville ne s'endort pas. C'est une autre vie qui commence et va durer jusqu'au milieu de la nuit.
Nous avons fait une promenade dans Alger, le soir, mes amis et moi, sous la conduite — je ne veux pas dire sous la protection — d'un agent qualifié pour nous ouvrir toutes les portes c|ue des Européens peuvent être autorisés à franchir II ne faut pas s'aventurer seul pendant la nuit, dans ces quartiers qui avoisinent la Kasba, sous peine de s'engager dans des culs-de-sac sans issue et de s'égarer dans les méandres des ruelles noires, de ne plus retrouver son chemin. On y pourrait faire aussi quelques rencontres fâcheuses de rôdeurs ou d'exaltés.
Mais la police veille, une police très alerte, très entraînée, c[ui connaît toutes les maisons suspectes, tous les recoins dangereux et sait à merveille et sans violence imposer son autorité. De fréquentes patrouilles circulent à pas lents ; et ce n'est pas un spectacle banal que celui de ces Turcos, le fusil sur l'épaule, impas-
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sibles, devant lesquels s'écartent les ombres blanches des Arabes plies dans leurs longs burnous.
Notre agent porte les insignes de sa fonction, il est armé. Aussi les groupes que nous croisons s'arrètent-ils pour nous laisser passer. C'est un musulman d'Alger qui parie notre langue, un guide intelligent et sûr. Avec lui, nous pouvons être tranquilles.
L'escalade commence par la rue de la Girafe. Comme elles paraissent plus étroites et plus raides, les vieilles rues d'Alger, à cette heure où aucun rayon ne les éclaire î Nous passons sous des pignons penchés que soutiennent avec peine des barres de bois tordues. Les pavés en escalier sont usés, glissants, frottés par tant de sandales depuis tant de siècles. Dans cette ville silencieuse, nous marchons lentement , presque sans parler, comme si nous avions peur d'éveiller des ombres, les ombres blanches des Arabes attardés, qui se collent aux murs quand nous approchons.
Un guichet au-dessus d'une porte close laisse filtrer un peu de lumière. En entendant nos pas, une femme jeune, sans voile sur la figure.
un foulard rose dans ses cheveux bruns, le front orné d'une chaînette de sequins, a penché sa jolie tète à cette petite fenêtre. D'autres guichets lumineux paraissent, et d'autres têtes se montrent. Jamais un mot, jamais un appel. Des portes s'ouvrent, d'où sortent des Arabes presque furtivement, et se referment sans bruit. Dans ce silence, rien que la marche cadencée des patrouilles de turcos.
Au coin de la rue des Palmiers, des fumeurs de narguilhés et des joueurs de dominos sont assis, les jambes repliées, devant un café maure. Dans la salle, des Arabes accroupis ou étendus semblent dormir. Quelques lampes suspendues au plafond éclairent ce tableau.
Nous nous enfonçons dans le labyrinthe des rues, sous l'encorbellement des maisons, sous les pignons qui se penchent. Le quartier devient plus bruyant. Un café, où les tirailleurs et les zouaves se mêlent aux indigènes, est encore agité par une récente querelle. La patrouilla entraîne un Arabe qui portait sous son burnous un couteau à lame fixe. Au prochain détour, le calme renait.
Toujours des portes à guichets lumineux ; mais, ici, les guichets sont dans les portes
mêmes, à la hauteur des yeux. Nous pouvons, en passant, voir le petit vestibule, l'étroit couloir qu'une lampe éclaire. Derrière le grillage du guichet, deux ou trois femmes sont assises sur des nattes, vêtues d'étoffes éclatantes, de colliers et de bracelets. Elles se tiennent immobiles, sans un sourire, sans un geste, ont l'air de ne pas voir les Européens cjui passent.
Un peu plus loin, notre guide frappe à une porte qui s'ouvre dès qu'il s'est fait reconnaître. Nous sommes introduits dans une salle exiguë, dont le plancher et les murs sont couverts de tapis. Au milieu, sur un escabeau découpé et peint à l'orientale, un flambeau éclaire la pièce, i^ccroupies à la mode du pays, une femme et trois jeunes filles sont là, appuyées sur des coussins. Après une présentation à laquelle nous ne comprenons rien, la dame se lève, ouvre un coffret placé près d'elle, et en sort ses bijoux : des chaînes de grosses pièces d'or, des anneaux pour les bras et les chevilles, des colliers de pierreries, des plaques ciselées et émaillées pour le front. Elle nous met tous ces joyaux entre les mains et accompagne ses
gestes de paroles rapides que nous nentendons pas. Nous ne sommes par venus ici pour acheter des parures; mais le guide nous donne Texplication de cette scène : notre hôtesse nous fait les honneurs de sa maison, en étalant sous nos yeux les richesses de son écrin. Nous nous accroupissons sur des tapis autour du petit escabeau bariolé et nous admirons les bijoux pendant q aune servante nègre nous sert, dans des tasses minuscules, un excellent café turc. Une des jeunes filles s'est levée lentement. Elle est fine, svelte, élégante de taille et de tournure. Une ligne de khôl accentue le noir de ses yeux et fait ressortir la blancheur mate d? son teint. Elle détache Técharpe légère qui couvrait sa gorge et, la relevant au niveau de la nuque, elle en tend les deux pointes en avant. Ses s(Eurs ont prisleurs tambourins de terre ciu'elles frappent avec le bout des doigts et la paume de la main, sur un rythme toujours pareil. La danseuse semble entrer dans un rêve. Ses bras tendus qui tiennent les pointes du foulard, sa tête et son buste sont immobiles. Dans un mouvement à peine visible, ses pieds nus suivent la cadence des tambourins. On dirait ciuelle glisse. Mais ses deux mains se sont
écartées et le foulard flotte de Tune à Tautre. Les hanches de la danseuse se balancent ; des secousses, de plus en plus profondes à chaque coup de tambourin, agitent son ventre, tandis que dans son buste, dans sa tète, dans ses j^eux rien ne bouge, et qu'un semblant de sourire figé sur ses lèvres ne parvient pas à animer la passivité de sa phj^sionomie.
Nous continuons la promenade nocturne à travers les rues montantes da quartier de la Kasba, et nous voilà arrivés presque au sommet de la côte. J"ai exprimé le désir de voir Alger au clair de lune, du haut d'une de ces terrasses blanches où les femmes arabes passent une partie de leurs nuits.
L'accès n'en est pas facile, surtout pour des Européens. Mais notre guide a des amis ici et des moyens de persuasion qui lui permettent de lever les obstacles. Il parlemente avec le maître de la maison, et la porte s'ouvre bientôt. Nous montons. Un bruit de sandales qui glissent, un chuchotement, tout un émoi : ce sont les femmes qui se sauvent et s'enferment dans leur appartement. L'escalier est étroit ; la montée semble ne pas finir. Enfin, voici la
terrasse toute blanche entourée d'un parapet blanc. La lune éclaire Alger d'une lueur bleutée, et Tair est si limpide que toutes les terrasses des maisons qui descendent vers la mer, se dessinent, se détachent avec une netteté parfaite. Nous nous approchons du parapet avec de grandes précautions, à petits pas, sans dire un mot, car il ne faut pas signaler notre présence indiscrète sur cet observatoire. Au-dessous de nous, des femmes en costume d'intérieur, la tète nue, sont étendues et causent à demi-voix. Deux fillettes sont accoudées sur le mur. Une pièce de soierie légère enserre leurs hanches et replie leurs pantalons bouffants ; elles ont le torse dégagé dans de petites vestes sans manches. Nous entendons leurs rires ; leurs gestes nous amusent. Elles ne se doutent pas qu^elles sont épiées. Un peu plus loin, un groupe nombreux s'est formé ; la famille paraît être au complet ; de jeunes garçons, coiffés d'une chéchia^ sont accroupis à côté de leur père ; des femmes portent à leurs lèvres des tasses rangées sur un plateau de métal ; l'homme fume son narguilhé. Il est tard, les terrasses se vident. C'est tout ce que nous pouvions voir de la vie intérieure des Arabes.
Mais, sous les rayons nacrés de la lune, Alger resplendit toujours, plus silencieuse que jamais à cette heure avancée de la nuit. Les minarets pointent vers le ciel. Les dômes de Mohammed-ech-chérif , de Safir et de Sidi- Ramdan sortent delà nappe unie des terrasses comme des ballons prêts à s'élever dans les airs. Plus bas, la Mosquée de la Pêcherie et la Grande Mosquée arrondissent leurs coupoles à côté des crêtes dentelées des anciens palais mauresques. Les feux des bateaux qui dorment dans le port, brillent comme de petites étoiles, et le phare de la jetée lance sur limm^nsité de la mer des éclats intermittents.
Les cafés ne sont pas encore fermés et je ne sais pas s'ils chôment jamais ; j'y ai vu des clients aux heures les plus matinales. Ils ressemblent si peu à nos cafés d'Europe : ni comptoir, ni tables, ni chaises ; aucun étalage de bouteilles, car on n'3^ consomme pas de liqueurs. Le café et le thé sont les seules boissons en usage. C'est un lieu de réunion où l'on passe le temps à fumer, à jouer et à dormir.
Nous entrons dans un bain maure. Les portes en sont ouvertes pour les hommes jusqu'à
minuit. Pendant la matinée, le bain est réservé aux femmes. Deux i^rabes sortent de Tétuve où, sous une pluie chaude, leurs membres ont été frottés et massés. Etendus sur une large banquette, ils se reposent. Des garçons, le torse et les jambes nus, nous font visiter les différentes salles jusqu'à Tétuve, dont la chaleur humide nous force bien vite à déguerpir.
Il est temps de regagner nos chambres. Nous prenons, pour rentrer, les ruelles les plus directes, des escaliers où le pied trébuche, presque déserts maintenant. Des cris venus de fort loin nous mettent sur le qui-vive, des hi, hi, hi, hi, poussés en roulades ou en traînées, sur le même ton, comme une note aiguë toujours semblable. Le silence se fait ; et puis nous entendons encore les hi, hi, hi, hi, plus stridents, plus près de nous. Des femmes juives sont en fête, nous dit notre guide. Nous approchons, en effet, du cjuartier juif, et voj^ons déboucher devant nous le cortège d'où partent les cris. C'est une noce. Des musiciens, racleurs d'instruments à cordes, marchent en tête et sont ^uivis de deux hommes porteurs de flambeaux. Derrière eux, un cercle de jeunes filles, le vi-
sage découvert, richement vêtues, entourent la mariée que soutiennent ses plus intimes amies- Sous son voile trasparent, la mariée est parée comme une icône. D'autres compagnes, des parents viennent ensuite en rangs pressés. Après un arrêt de quelques minutes sur le perron de la synagogue, le cortège repart, disparait dans les rues tortueuses. Et nous entendons, se perdant peu à peu dans le lointain, les hi, hi, hi, hi des jeunes filles juives qui conduisent Fépousée à son mari.