‹ Vers les temps meilleursChapitre 12 sur 50 · LIGUE DES DROITS DE L'HOMME TS · texte numérisé non relu

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pressions et toutes les iniquités. Vous les donnerez au candidat qui, radical, radical-socialiste ou socialiste, réclame la liberté véritable, celle qui ne reconnaît pas de liberté contre elle. Vous les porterez hardiment jusqu'à ceux qui s'efforcent d'instituer la justice sociale dans sa plénitude et de préparer la paix universelle par l'union des travailleurs. On TOUS dira que ceux-là sont des utopistes. Mais les économistes dont ils s'autorisent se sont moins trompés que ceux des anciennes écoles, et surtout ils ont mieux corrigé leurs erreurs... Et s'ils étaient des utopistes, en vaudraient-ils moins? Sans les utopistes d'autrefois, les hommes vivraient encore misérables et nus dans les cavernes. Ce sont des utopistes qui ont tracé les lignes de la première cité. Il faut plaindre le parti politique qui n'a pas ses utopistes. Des rêves généreux, sortent les réalités bienfaisantes. L'utopie est le principe de tout progrès et l'esquisse d'un avenir meilleur.

Vous voterez pour les candidats de la république, pour les candidats radicaux, radicaux socialistes et socialistes.

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Discours prononcé

dans une réunion électorale

du III^ arrondissement,

le 8 mai 1902.

Citoyens,

Quand nous étions enfants, parfois, le soir, à la maison, un vieil ami nous faisait voir sur la muraille de la chambre, l'ombre d'un lapin qui ouvrait tout rond son œil pâle et remuait les oreilles. Mais en tournant la tête, nous reconnaissions les deux mains qui faisaient cette ombre sur le mur. De même si les électeurs à qui l'on montre le lapin nationaliste se retournent, ils verront que ce sont les mains unies du cléricalisme et de la réaction qui font apparaître ce lapin extraordinaire. Non seulement Basile et Gamelle le montrent, mais encore ils lui donnent la parole. Ils lui font crier : « Vive l'armée ! A bas le ministère ! ». Ils ne lui en font pas dire davantage. Il ne faut pas que le lapin parle trop. On reconnaîtrait sur ses lèvres ingénues la voix des jésuites et des dominicains, la voix rauque des pères assonimeurs des Croix.

Note. — Cette réunion, organisée en faveur de la candidature de M. Louis Puech, sous la présidence de M. Anatole France, précéda le scrutin de ballottage.

Citoyens, à voir le résultat du scrutin dans votre circonscription, on s'aperçoit que vous avez découvert tout de suite les mains qui faisaient l'ombre du lapin sur votre mur. Au premier tour vous avez mis le nationalisme en minorité. Dimanche prochain, unissant vos forces et faisant votre devoir, vous remporterez une belle victoire républicaine. Cette victoire est désormais assurée par l'union des candidats de la démocratie, qui tous ont bien mérité de la- République.

Dans la France entière, la journée du 27 a été fâcheuse pour le nationalisme. Il n'était qu'une ombre, et voilà que cette ombre même s'évanouit. Le parti des moines a dépensé des millions en pure perte, et beaucoup menti sans tromper grand monde. Dès à présent une majorité est acquise contre lui . Nous avons, dès le premier tour de scrutin, une majorité anticléricale. Qu'importe, dès lors, que les ligueurs de la république noire aient remporté çà et là quelques victoires inutiles ! Dans l'Est, où sa force est grande, le nationalisme n'a guère vaincu que ses propres amis, et après avoir menacé d'exterminer tous ses adversaires, il a surtout assommé son puissant allié, cet autre lui-même, le mélinisme. Il s'est fait de la sorte plus de mal que de bien. Il a manqué de sens et de réflexion et nous fait songer à cet animal dont parlent les vieux bestiaires qui, lorsqu'il avait faim, se mangeait les pattes sans s'en apercevoir. Dans le centre bourgeois de Paris, s'il remporta des avantages, ce fut le plus souvent sur des candidats

qui l'avaient ménagé, qui jugèrent plus adroit et plus facile de flatter l'ignorance des électeurs que de la détruire, et qui crurent possible de combattre l'adversaire sans dénoncer ses mensonges. Pour ma part, je plains peu le malheur de ces républicains timides. Trop de prudence ne vaut rien ; une adresse excessive est la pire des maladresses. Voyez, au contraire, les républicains, les socialistes qui, comme Jaurès et Pressensé, dédaignèrent d'être habiles et dirent hardiment : <(. Nous fûmes pour l'innocent contre les faussaires et contre les mauvais juges, et nous nous en glorifions ! » Ceux qui parlèrent ainsi n'eurent point à souffrir de leur franchise. Jaurès est élu, et l'élection de Francis de Pressensé est assurée.

Citoyens, il faut reconnaître cependant qu'à Paris nous avons fait quelques pertes sensibles et que de sincères républicains ont succombé ! Mais ces défaites, la République ne les a essuyées que dans des circonscriptions bourgeoises. La République résiste et triomphe au contraire dans toutes les circonscriptions où, comme chez vous, domjne le prolétariat. Nous n'avons pas besoin de cet exemple pour savoir que la République en péril ne serait défendue que par le peuple des travailleurs manuels et que, désormais, elle ne peut subsister qu'avec l'appui des socialistes.

Mais enfin, malgré le zèle pieux des dames quêteuses, grâce à l'ouvrier, grâce au paysan, les nationalistes ont essuyé une défaite irrémédiable. Et nous

avons lieu de nous en réjouir grandement, car la victoire que nous avons remportée le 27 avril et que nous compléterons le 11 mai est la victoire de l'esprit sur la force brutale, la belle victoire de l'intelligence et de la bonté.

Pour s'assurer que j'ai raison de parler ainsi, il faut connaître le nationalisme et savoir quelle pensée est en lui. C'est pourquoije vous prie, Citoyens, d'en écouter la définition. Et c'est par là que je terminerai ce petit discours.

Il y a trois ans, voyant dans les rues nos formidables ligueurs tourner les bras comme des ailes de moulins à vent et braire comme des ânes, j'allai consulter à leur sujet un philosophe de mes amis.

— Cette espèce de ligueurs, lui dis-je, est incommode, disgracieuse, indiscrète et très importune. Leurs chefs qui ne s'entendent pas entre eux et ^ui ne s'entendent pas eux-mêmes, disent qu'ils gouverneront bientôt notre pays. Est-ce vrai ?

Mon ami le philosophe me répondit :

— Je ne crois pas que la République soit jamais conquise par les Trublions (1).

C'est ainsi qu'il appelait les nationalistes ; et sans doute, il avait ses raisons, car il sait la valeur des mots.

— Les Trublions, poursuivit-il, sont incapables de rien conquérir. On ne peut pas plus envisager leur

(1) Du grec rpv^/iov, gamelle, pour désigner les partisans de Gamelle et, par extension, les nationalistes et les démagogues, leurs alliés.

triomphe que le triomphe d'une pluie de sauterelles ou d'une nuée de hannetons. Le trublionnage sévit et passe ; si l'on peut dire qu'il règne, c'est comme on dit que règne une épidémie de variole ou de typhus.

Et mon sage ami ajouta tristement, en secouant la tète :

— Mais on ne sait quand la contagion cessera, ni les ravages qu'elle peut faire dans des populations affaiblies et fatiguées.

Demeuré pensif un moment, il reprit d'un ton plus âpre :

— Les Trublions ne sont rien par eux-mêmes. Mais ils ont pour eux de terribles forces humaines : les forces obscures de l'ignorance et de la haine. Il y a dans les hommes un vieux fonds de barbarie et de férocité. Durant leurs existences antérieures, quand ils habitaient les grands arbres des forêts ou les cavernes au bord des torrents, ils furent trop longtemps anthropophages pour que l'instinct primitif, endormi par des siècles de vie facile, ne se réveille pas parfois en eux, et que le vieux goût du meurtre ne leur remonte pas par bouffées à la bouche et aux narines. C'est cet instinct naturel et profond que les Trublions excitent, flattent, exaspèrent. Ils raniment tout ce qu'on croyait éteint chez l'homme civilisé et méditatif, l'hypocrisie et la férocité du sauvage, la superstition stupide, le fétichisme grossier, la sorcellerie des âges primitifs. Ils font rétrograder les simples et les faibles, jusqu'aux temps barbares, au

dur régime des castes, aux rudes époques où les hommes de la tribu se prosternaient devant le chef coiffé de plumes, et offraient, par la main de leurs prêtres, des victimes humaines à des dieux, comme €ux, ignorants et féroces.

Ainsi parla mon ami le philosophe. Il avait raison. Mais ce caractère de barbarie, cet esprit de haine et de mensonge, le nationalisme, qui n'est rien par lui-même, de qui donc le tient-il ? Vous le savez. Citoyens. Il le tient des moines qui l'ont suscité. Il le tient des jésuites, des dominicains, de ces assomptionnistes féroces qui, quand ils furent chassés, allumèrent la guerre civile en France. Il le tient de tous ces artisans de réaction et d'oppression qui le mènent.

Citoyens, il faut finir ce que vous avez commencé, il faut achever la déconfiture des moines.

Discours prononcé

à la réunion de la Société

des habitations hygiéniques à bon marché,

le 18 mai 1902.

Citoyens,

Je n'ai pas besoin de vous rappeler de quel grand mouvement d'esprit sont sorties les universités populaires. Il ne faut pourtant pas en taire le souvenir, et c'est à nous, qui avons secondé ce mouvement selon nos forces, d'en parler toujours avec un juste orgueil. Lorsque les puissances du passé, les puissances de cléricalisme et de réaction, après s'être longuement reconstituées dans l'ombre, tentèrent tout à coup de s'emparer du pays par le mensonge et la violence, à la faveur d'un crime, le gouvernement et le Parlement presque tout entier se firent, par lâcheté plus encore que par ignorance, les complices des criminels. Dans les classes privilégiées, à peine une poignée d'hommes s'opposèrent ouvertement à la barbarie menaçante. Justice, liberté, sagesse, intelligence, humanité, tout ce qui fait la raison d'être de la vie sociale, semblait perdu. Tout fut sauvé par la robuste résistance du prolétariat à l'esprit de mensonge et d'oppression.

Note. — Cette réunion fut présidée par M. Anatole France. Elle eut lieu dans la salle de la Société d'Horticulture.

Le prolétariat sauva la République dont il avait peu à se louer et qui n'avait pas assez fait pour lui. Il apparut clairement alors que la force de la République résidait dans le peuple des travailleurs manuels. Et l'union se fit plus étroite entre les intellectuels (gardons-leur ce nom comme un titre d'honneur) et les prolétaires, qui avaient défendu les premiers, côte à côte, la société civile contre ce brigandage qui s'est appelé depuis le nationalisme.

D'un mouvement spontané, avec une vive sympathie, des professeurs, des hommes de science et de lettres s'unirent, par petits groupes, aux hommes des ateliers et des usines. On échangea des idées ; on mit en commun des craintes et des espérances ; on reconnut de part et d'autre la nécessité d'une plus étroite union. C'est ainsi qu'à Paris et dans toute la France les universités populaires furent créées par la collaboration des travailleurs manuels et des travailleurs intellectuels.

Ce n'est pas à dire que ces associations fussent entièrement nouvelles. Des groupes d'études sociales, tels que les Soirées ouvrières, la Coopération des idées, le groupe de l'Émancipation, les avaient précédées, et des initiateurs comme Deherme, Maurice Bouchor, homme apostolique, et les ouvriers de Montreuil avaient accompli des œuvres exemplaires. Il n'en est pas moins vrai que le développement des universités populaires fut un des effets de la grande crise morale que nous avons traversée.

Je crois bien que le mot fut trouvé en même temps

que la chose. A son nom particulier, Émancipation, Réveil, Union, Aurore, Idée, Effort, Contrat social, chaque groupe ajouta le nom générique d'université.

Ce nom, dans quel sens faut-il l'entendre? Il est vieux, et comme tous les vieux noms, surchargé de significations diverses. Il peut s'appliquer également à l'universalité des connaissances et à l'universalité des hommes réunis pour donner ou recevoir ces connaissances.

Lorsque Robert de Courçon rédigea, en 1215, les statuts de la corporation des maîtres et des écoliers, cette corporation fut dite l'Université de Paris ; et sans rechercher trop exactement le sens prêté alors à ce terme, on pense qu'une université est une sorte d'univers, une sphère harmonieuse, un monde. Ce sens est trop beau pour en chercher un autre. Nous dirons donc que nos universités populaires sont des globes harmonieux et vivants, des mondes.

Pour être vrai, il faut reconnaître que plusieurs sont encore de très petits mondes. Mais l'astronomie nous enseigne que les mondes ne sont pas tous grands. Dans notre système solaire, entre Mars et Jupiter, gravitent des planètes dont quelques-unes ont seulement quatre ou cinq kilomètres de circonférence, peut-être moins encore. Ce n'en sont pas moins des mondes. Je sais des universités populaires très modestes de toutes les façons. Ce n'en sont pas moins des universités, des mondes, avec leur sphère d'attraction, leur zone d'influence. Et je crois que

les plus faibles même ne sont pas tout à fait sans action sur l'esprit public. Et elles ont sur les planètes télescopiques auxquelles nous les comparons, l'avantage de pouvoir s'accroître avec le temps.

Quoi qu'il en soit, l'université dont j'ai le devoir agréable de vous entretenir ici, l'Éducation sociale de Montmartre, n'est certes pas le moindre de ces petits mondes. Et elle est vraiment un monde, un univers, tout au moins en formation. Vous l'allez bien voir. Elle a l'espoir et la substance. L'enseignement qu'elle donne est très étendu. Ce n'est pas qu'on y voie un recteur suivi des quatre facultés, comme dans les universités de l'ancien régime. Vous ne le voudriez pas.

On ne garde des vieilles facultés que ce dont on a besoin. Les Etats-Unis d'Amérique, qui ont pris leurs universités à l'Europe maternelle, les ont réduites à leur usage. Il y a dans le Far-West une université pour les clergymen et les dentistes. Elle n'a que deux facultés, la Faculté de théologie et la Faculté dentaire. Voilà qui est raisonnable! A l'Éducation sociale, on est aussi sage et plus idéaliste, et, comme il s'agit d'instruire des adultes, on s'attache surtout aux idées les plus générales, ainsi qu'aux connaissances susceptibles d'une application pratique et immédiate.

Il n'y a pas lieu de traiter ici de l'enseignement des adultes. C'est uû sujet difficile sur lequel je me bornerai à faire quelques observations très brèves. D'abord, à ceux qui me demandent s'il est possible d'enseigner des hommes déjà mûrs et occupés tous les jours à de rudes travaux mécaniques, je répon-

drai que l'Église, qui possède une expérience séculaire des âmes, pense que l'éducation des hommes faits et gens de labeur est possible, puisqu'elle leur prodigue les sermons, les prônes, les conférences, les homélies, les petits et les grands carêmes. Il reste seulement à savoir si l'esprit scientifique se laisse communiquer aussi facilement que l'esprit religieux.

Nous ne le pensons pas ; nous pensons, au contraire, qu'il est plus aisé de façonner des âmes croyantes que de former des intelligences scientifiques, et qu'on a plutôt fait d'instruire les esprits dans l'ignorance que dans la science. Il faut reconnaître que les vérités scientifiques sont d'une acquisition lente et difficile et il faut remarquer encore qu'elles valent surtout par leur suite et leur enchaînement, que leur prix est plus encore dans la méthode qui les a fait découvrir, que dans les applications dont elles sont susceptibles.

Toutefois, il n'est ni impossible ni vain d'exposer, à des auditeurs neufs, mais attentifs, à défaut de théories transcendantes, certains résultats acquis. Nous dirons mieux : les plus belles inventions, les plus grandes découvertes, il fallut des siècles pour les faire ; il suffit d'une heure pour les dire.

Admettons enfin que si la philosophie des sciences est inaccessible, les faits scientifiques peuvent être mis en grand nombre à la portée de tous et, tant qu'il s'agit de physique, de chimie et de biologie, tout va bien.

Les difficultés commencent aux sciences sociales

HABITA riONS HYGIÉNIQ UES 85

et politiques, qui ne peuvent être exactement enseignées pour la raison qu'elles ne sont pas exactement constituées. Je ne contrarierai personne en disant que la politique n'est pas une science exacte. Si la politique était une science exacte comme l'astronomie, on pourrait prédire les changements de ministères aussi sûrement qu'on prédit des éclipses, et les parlementaires seraient ainsi délivrés d'une grande cause d'agitation. Aussi voyons-nous que les questions politiques mettent un peu les universités populaires dans l'embarras.

Il semble que pour s'en tirer heureusement, il suffirait aux universités populaires de ne pas faire de politique. Mais ne pas faire de politique, c'est là encore faire une politique, et l'on ne peut pas affirmer que ce soit faire la meilleure. Quoi qu'elles veuillent, les universités populaires ne peuvent se renfermer dans les vérités de laboratoire. Elles seront toujours plus vivantes que savantes. Et si l'on est vivant on n'échappe pas au souci des affaires publiques, parce que les affaires publiques sont composées uniquement de nos affaires particulières, et que le soin de celles-là nous incombe forcément.

Et puis enfin il ne s'agit pas, dans nos universités populaires, d'observer l'essaim des Perséïdes ou de découvrir un gaz nouveau dans l'atmosphère ; il s'agit de rendre supportable la condition des travailleurs, et cette affaire-là, qui doit être la grande affaire de toute réunion prolétarienne, n'est pas, quoi qu'on dise, sans lien avec la politique, avec la

composition des Chambres et la constitution des ministères. Est-ce que des élections législatives ne dépend pas le sort de la République ? Et qui nie que la République ne soit l'instrument nécessaire des réformes démocratiques et de la justice sociale?

Mesdames et Messieurs, il m'a paru utile de soumettre ces réflexions à votre jugement. J'ai cru même, en conscience, que c'était nécessaire. Sans quoi, je n'aurais pas résisté si longtemps au plaisir d'entrer avec vous à l'Education sociale, et de visiter ces autres jardins d'Académus, ce nouveau Portique ouverts au peuple de Montmartre.

Depuis trois ans, que de maîtres excellents y ont enseigné ! Les sujets philosophiques y ont été traités par un homme d'une entière bonne foi, d'une admirable candeur, dont la pensée est droite et profonde, et qui donne cet exemple, plus rare qu'on ne pense, d'un sage enseignant la sagesse : Darlu. En consultant les programmes, je vois que Darlu a parlé sur la liberté de penser, sur le positivisme, sur les idées philosophiques du temps présent, sur l'idée de progrès et ridéed'évolution,surlelibrearbitre, le déterminisme, les conditions du bonheur, la vie de l'esprit.

Gustave Rouanet, qui vient de dissiper dans le dixhuitième arrondissement le fol essaim des Trublions, a fait une belle série de conférences sur le rôle politique de l'argent dans la société antique, le moyen âge et les temps modernes. Je vois encore, parmi les conférenciers philosophes de l'Éducation sociale, Henry Michel, professeur à la Sorbonne, et Gabriel Séailles,

dont je m'honore d'être l'ami et dont il faut admirer également l'esprit et le caractère. C'est peu dire que Gabriel Séailles a sacrifié son intérêt privé, tous les brillants avantages qui lui étaient assurés, sa tranquillité même à la défense publique du juste et du vrai. Il faut savoir encore de quel cœur il a fait ce sacrifice, avec quelle tranquillité souriante et quelle joie paisible !

A côté du nom de Gabriel Séailles, je lis celui de Ferdinand Buisson, qui, candidat dans le treizième arrondissement, oubliait sa candidature, gagnait les électeurs par de simples causeries sur les plus hautes questions morales et se faisait élire par ces moyens extraordinaires : la modestie, le savoir et la probité. Plus loin, je trouve les noms de Fournière, l'ancien député socialiste de Guise, que nous re verrons bientôt à la Chambre, de mon vieil ami Lanson, de mon jeune ami Brunschvicg, d'Albert Cohen, de Monin, de Paul Mantoux.

Les leçons des sciences exactes n'ont pas été oubliées à l'Éducation sociale, où l'on n'ignore pas que la science nous afi'ranchit des imaginations barbares et des vaines terreurs. De savants hommes, Abraham, Buhl, Colomb, Guillaume, Perrin, Lacroix, Seignette, le docteur Legendre, le docteur Jacquet, y ont fait des leçons d'astronomie, de chimie, de zoologie, de botanique, de médecine, de prophylaxie.

Nous avions raison de dire que notre université s'applique à donner aux siens tout ensemble des idées générales et des connaissances pratiques. Elle

s'efforce aussi de leur procurer les belles joies de l'art ; elle leur fait parfois entendre de bonne musique : un soir elle a fait exécuter pour eux des morceaux des trois Faust, du Faust de Berlioz, du Faust de Schumann et du Faust de Gounod.

Elbe s'adresse à l'homme tout entier, à l'homme pensant et vivant. Un jour delà semaine, dans l'aprèsmidi, elle convie les mères de famille à des causeries sur l'hygiène domestique. Elle reçoit les enfants au sortir de l'école, et des femmes, des jeunes filles les font jouer ou leur enseignent de menus travaux.

A ces soins, on devine le réalisme charmant, la pensée utile et douce d'une femme. C'est aussi qu'une femme est l'âme créatrice et vigilante de cette université populaire. Sa modestie s'offenserait de nos louanges. Ce n'est pas moi, c'est son œuvre qui la loue. Je sais qu'elle ne veut pas être nommée, mais chacun de vous, en ce moment, la nomme au dedans de lui-même et dit : « C'est madame Horace Weill ! »

Vous voyez bien que cette université est un monde, non point encore très vaste, ni même assez ample, mais déjà ordonné, organisé, un monde intellectuel, physique et moral.

Instruction, éducation, hygiène. Et de l'hygiène théorique, l'université de Montmartre passe à l'hygiène en action. Elle se propose de procurer à bon marché aux travailleurs manuels un logement sain et commode. Cette idée est sortie de l'institution naturellement, comme de la fleur sort le fruit.

Il était juste et nécessaire que des éducateurs du

peuple songeassent à loger humainement ceux qu'ils voulaient humainement instruire. Si l'habit est la forme de l'homme, le logement est la forme des mœurs. Comment voulez-vous que des êtres qui vivent six, huit, douze : père, mère, enfants, en tas dans une chambre dégoûtante, pensent avec délicatesse et se forment un goût un peu noble des choses ? Et peuton offrir sans ironie les trésors magnifiques de l'esprit humain à des êtres que la vermine dévore dans des soupentes, et qui ne dorment qu'en respirant le typhus et la tuberculose ?

Si tous les prolétaires, heureusement, n'ont point des abris à ce point misérables, les immeubles loués aux ouvriers sont le plus souvent incommodes et malsains, et comme ils rapportent d'autant plus aux propriétaires qu'ils sont malsains ou incommodes, on ne peut guère espérer qu'ils s'emplissent bientôt de jour, d'air, d'eau froide et d'eau chaude, ni que les cloisonsdeschambres tropétroites s'écartentsoudain.

Pour changer ce déplorable état de chose, de grands efforts, il faut le dire, ont été faits. Depuis plusieurs années, des immeubles hygiéniques ont été construits, notamment à Paris, à Saint-Denis, dans tout le département de la Seine, à Lyon, à Mulhouse, par la Société des habitations à bon marché. Et d'excellents résultats ont été obtenus.

L'idée que je vous expose n'est donc pas entièrement neuve. Il n'y a guère plus d'idées neuves dans les esprits, que sur terre d'arbres sans racines.

Et pourtant rÉ(Jucation sociale n'entend pas faire

i)0 VERS LES TEMPS MEILLEURS

ce qui a déjà été fait : elle entend faire tout autre chose. Ce qu'il y a de particulier et d'original dans son projet, c'est le lien préexistant entre l'université populaire et l'édifice hygiénique, entre l'esprit et la matière. Comme le chanteur thrace, l'université de Montmartre élève ses murailles au son de la lyre.

A jeter les yeux sur le devis sommaire qui a été publié, il semble que la maison de l'Éducation sociale sera fort bien aménagée. Sachant qu'il y a loin du rêve à la réalité, nous ne croirons point que ce sera l'abbaye de Thélème avec ses neuf mille trois cent trente -deux chambres, ses escaliers de pierre numidique et de marbre serpentin, et les trois Grâces de sa fontaine d'albâtre. Mais ce sera une vaste maison, aux cours spacieuses, divisée en un grand nombre de logis sains, aérés, abondants en eau et en lumière, avec les salles de l'Éducation sociale au rez-dechaussée sur la cour.

J'en ai dit assez. Sur ce sujet, vous allez entendre M. le docteur Léon Petit, vous allez entendre M. Frantz Jourdain, qui a, vous le savez, un sens si aigu de l'art et de la vie. Avec une autorité et une science qui me manquent, ils vous exposeront les conditions techniques et les conditions financières de l'œuvre ; ils vousdiront leurs ressources et... leurs espérances.

TABLE DES MATIÈRES

ET DES GRAVURES

DU

PREMIER VOLUME

PREMIER VOLUME

(Du 28 Novembre 1898 au 18 Mai 1902 J.

Portrait-frontispice d'Anatole France Dessin de A. Leroux, gravé par Perrichon.

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