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AUGUSTE COMTE

morale fondée sur la solidarité humaine? Le positivisme est entré dès aujourd'hui profondément dans la conscience universelle et l'on ne trouverait pas sur la face du monde un esprit libre qui ne soit tributaire en quelque chose du fondateur de votre philosophie et de ses premiers disciples.

Du moins, Messieurs, saurai-je justifier votre désignation, en m'associantde tout cœur, devant ce cercueil, au culte que, selon vos préceptes, on doit rendre aux morts excellents.

MM. Emile Corra, Henri Bridges, Auguste Keùfer, Massillon Coicou sont venus ici porter témoignage au nom du monde positiviste tout entier, sur la vie et l'œuvre du juste qui vient de s'éteindre. Devant faire entendre la voix d'un ami, je ne m'excuserai pas de parler après eux, sachant que vous égalez les choses du cœur à celles de l'esprit. Je m'efforcerai seulement d'exprimer, en peu de paroles, les sentiments que m'inspire l'homme que nous pleurons.

Quand je l'ai connu, Pierre Laffîtte avait accompli une grande part de son labeur. Il touchait à la vieillesse. Mais son esprit avait gardé l'ardeur et la générosité des jeunes années. Il m'accueillit avec une bienveillance dont le souvenir m'est précieux. Ce directeur du positivisme ne demandait pas les adhésions des lèvres. Il se faisait une trop haute idée de la doctrine dont il était le dépositaire pour croire

qu'on pût y atteindre par un élan tumultueux ou par une illumination soudaine. Ses larges sympathies allaient volontiers aux esprits qu'il savait affranchis de toute servitude théologique, qui vivaient en état positiviste sans trop le savoir eux-mêmes et qui sauvaient leur pensée comme l'empereur Trajan sauva son àme, selon la belle légende qu'il aimait à conter.

C'est surtout pendant qu'il se reposait dans son pays natal que j'eus le bonheur de goûter son entretien. Il allait chaque année revoir, au bord de la Garonne, sa petite ville de Beguey, couronnée de pampres. L'antique Beguey a perdu ses remparts et sa porte guerrière. Au bruit de ses moulins, elle nourrit en paix ses familles de vignerons et de tonneliers. Bien souvent je l'ai accompagné, au milieu des vignes rougies par l'automne, sur la route claire, bordée de peupliers, qu'avait foulée le poète Ausone. Je crois y voir encore notre ami, ses cheveux drus et blancs, ses yeux clairs usés par le travail, son visage coloré, planté de grands traits puissants comme en ont les portraits en marbre des philosophes grecs.

Je crois entendre sa voix tout ensemble âpre et chantante, bien articulée, comme il convenait à un homme enseignant.

L'aspect du pays, qui devant nous étendait ses longs coteaux comme usés par une laborieuse culture, était en harmonie profonde avec la pensée du philosophe. Dans la campagne, la vie soumise au

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