FUNERAILLES DE PIERRE LAFFITIE
cours des astres et à l'autorité des ancêtres, plus régulière, plus lente, plus solennelle que dans nos villes, laisse mieux sentir la continuité des jours et la suite des générations. C'est pourquoi peut-être une philosophie fondée sur la tradition s'y faisait si bien entendre. Dans ses promenades, au hasard de la conversation, il parlait de César ou de Dante, de Diderot ou de Grétry, ou considérait les destinées de l'humanité future. La vie humaine, si courte, même quand elle atteint ses limites extrêmes, il la prolongeait ainsi dans le passé et dans l'avenir.
Sa philosophie était toute faite de réalités sensibles et il la vivait. Nulle conversation plus animée que la sienne. Comme il touchait sans cesse à de grands intérêts humains, il intéressait toujours. Les saillies abondantes de son esprit ne lassaient jamais parce qu'elles présentaient brusquement, sous une forme imprévue et singulière, des idées assez solides pour retenir l'attention, alors même qu'on les eût exposées avec une lenteur méthodique.
Dans ces rencontres, j'ai souvent admiré la simplicité de ses manières et leur noblesse aisée. Ses façons avec les femmes étaient empreintes d'une aménité respectueuse, qui révélait l'honnête homme. Il n'eût pas été des vôtres. Messieurs, s'il n'avait pas eu le culte des femmes supérieures.
Vous tous qui avez approché Pierre Laffitte, vous savez sa bonté robuste, sa fidélité, son désintéressement et sa puissance d'aimer. Comment il conciliait son amour de la France et son amour de l'humanité,
ceux-là seuls le demanderont, qui ignorent les facultés naturelles d'une vaste intelligence et d'un grand cœur. Le patriotisme n'engendre la haine de l'humanité que dans les esprits bornés et violents, trop étroits pour concevoir la solidarité humaine et qui ne comprennent pas que, sur la terre, le sort d'un groupe humain est lié, en définitive, au sort de tous les hommes.
Il ne m'appartient pas de rappeler les travaux de son apostolat philosophique, ni de dire avec quel zèle il enseigna dans les mairies de Paris et de la banlieue, avant de parler dans la salle Gerson et de monter dans sa chaire du Collège de France. Il m'appartient encore moins d'apprécier une œuvre intellectuelle sur laquelle vos orateurs viennent de porter en toute connaissance un jugement éloquent. Pourtant un caractère de celte œuvre me frappe à tel point que je ne puis m'empêcher de l'indiquer d'un mot : je veux parler de l'originalité profonde dont Pierre Laffitte imprimait les traits dans ses leçons et dans ses livres. Et c'est une preuve de la bonté de votre doctrine. Messieurs, qu'un disciple si fidèle ait été un penseur original.
Messieurs,
Pour rendre à Pierre Laffitte un hommage digne de lui, nous devons apporter sur sa tombe, comme des palmes et des couronnes, nos plus nobles désirs et nos plus hautes espérances.
Souffrez donc, vous les témoins de sa vie, vous,