LES MOINES
Ces hommes vivent mal afin de bien mourir.
Ils ne sont point pervers et n'ont pas à couvrir
De faiblesses : ce sont d'austères égoïstes.
Pour avoir déplace le bonheur, ils sont tristes.
Ni le pain, ni le vin céleste des élus,
Ne leur seront la vie humaine qu'ils n'ont plus.
In mirage mystique à leurs regards flamboie ;
Ils tiennent la douleur plus sainte que la joie.
Le cerveau, façonnant le crâne à ses desseins,
Leur a fait le front haut mais crédule des saints.
Luisant presque et jauni comme le vieil ivoire,
Qui ne veut ou ne sait raisonner, mais peut croire.
L'œil fuyant et baissé se lève pour le ciel;
Sentir est un péché; rêver un bien réel.
In péché; discerner ou vouloir est impie.
La pensée est un crime et le zèle l'expie.
Leur bouche ose prier pour l'homme qui sourit:
La raison qui conseille et qui règle l'esprit.
Certes, les eût induits à vivre : ils l'ont tuée.
Ils ont offert leur vie et l'ont prostituée
Au ciel ; comptant le prix de chaque austérité.
Du long jeûne accompli, du cilice porté.
18 chansons d'été.
Ils ont vendu leur âme à ce ciel qu'elle invente. C'est encor pour régner que l'Église est servante.
Mais ils ne mourront pas plus tranquilles que nous.
Ils ont eu beau veiller et languir à genoux,
Sous la flamme et la peur de l'hostie et du cierge,
Dire tout bas beaucoup de choses à la Vierge,
Implorer et flatter le Christ ainsi qu'un roi,
Ils mourront dans l'angoisse et mourront dans l'effroi.
Ils auront la sueur froide de l'agonie;
L'horreur effarera la paupière ternie,
Ils crisperont leur pouce et leur masque hagard ;
Le doux souffle suivra les spasmes du regard ;
Ils n'échapperont pas, ciel, néant ou passage,
Aux épouvantements de l'enfant et du sage.
Rome.