SAGESSE
Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance.
Le sang de mon vieux cœur n'a fait qu'un jet vermeil, Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.
L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche. Et mon vieux cœur est mort dans un frisson farouche.
Alors le chevalier Malheur s'est rapproché, 11 a mis pied à terre et sa main m'a touché.
Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure Tandis qu'il attestait sa loi d'une voix dure.
Et voici qu'au contact glacé du doigt de fer Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
Et voici que, fervent d'une candeur divine.
Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine.
Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu. Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête. En s'éloignant me fit un signe de la tête.
Et me cria (j'entends encore cette voix):
((Au moins, prudence! Car c'est bon pour une fois.))
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal. Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal Que juste assez pour dire: (cassez» aux fureurs mâles.
Et toujours, maternelle endormeuse des râles, Même quand elle ment, cette voix! Matinal Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal. Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles! . . .
Hommes durs! Vie atroce et laide d'ici-bas!
Ah! que, du moins, loin des baisers et des combats.
Quelque chose demeure un peu sur la montagne.
Quelque chose du cœur enfantin et subtil.
Bonté, respect! Car qu'est-ce qui nous accompagne,
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire, Elle est discrète, elle est légère:
Un frisson deau sur de la mousse!
La voix vous fut connue (et chère!).
Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée.
Pourtant comme elle encore iîère.
Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d'automne.
Cache et montre au cœur qui s'étonne La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue.
Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.
Elle parle aussi de la gloire D'être simple sans plus attendre, Et de noces d'or et du tendre Bonheur d'une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste!
Elle est (cen peine)) et (cde passage)), L'âme qui souffre sans colère.
Et comme sa morale est claire! . . .
Ecoutez la chanson bien sage.
Voix de rOrgaeil: un cri puissant, comme d'un cor. Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or, On trébuche à travers des chaleurs d'incendie . . . Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.
Voix de la Haine: cloche en mer, fausse, assourdie De neige lente. 11 fait si froid! Lourde, affadie, La vie a peur et court follement sur le quai Loin de la cloche qui devient plus assourdie.
Voix de la Chair: un gros tapage fatigué. Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai. Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces Où vient mourir le gros tapage fatigué.
Voix d' Autrui: des lointains dans les brouillards. Des noces Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces. Et tout le cirque des civilisations Au son trotte-menu du violon des noces.
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions Pour l'assourdissement des silences honnêtes, Colères, soupirs noirs, regrets, tentations.
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes, Sentences, mots en vain, métaphores mal faites, Toute la rhétorique en fuite des péchés, Ah! les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes!
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés. Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés Que nourrit la douceur de la Parole forte, Car notre cœur n'est plus de ceux que vous cherchez!
Mourez parmi la voix que la prière emporte Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, Mourez parmi la voix que la prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de T Amour!
O mon Dieu, vous mavez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour!
O mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, O mon Dieu, votre crainte ma frappé!
O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil!
Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table.
Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé.
Voici ma chair indigne de souffrance.
Voici man sang que je n'ai pas versé.
Voici mon front qui n'a pu que rougir, Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé Pour les charbons ardents et l'encens rare. Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
Pour les reproches de la Pénitence,
Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon. Quel est le puits de mon ingratitude.
Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon!
Dieu de terreur et Dieu de sainteté.
Hélas! ce noir abîme de mon crime.
Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur. Toutes mes peurs, toutes mes ignorances. Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela?
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. Tous les autres amours sont de commandement. Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui Font chérie.
C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, Et la douceur du cœur et le zèle au service, Comme je la priais. Elle les a permis.
Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins. Elle baissa mes yeux et me joignit les mains. Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, C'est pour Elle que j'ai mon cœur dans les Cinq Plaies, Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, Comme je l'invoquais. Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie, Siège de la Sagesse et source des pardons. Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l'honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel.
Logique de la foi cordiale et vivace.
En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?
Mon Dieu ma dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne, Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix. Tu vois les clous, le fiel, l'éponge, et tout t'enseigne A n'aimer, en ce monde amer où la chair règne. Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit, Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?
N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits. Lamentable ami qui me cherches où je suis?
J'ai répondu: Seigneur, Vous avez dit mon âme. C'est vrai que je Vous cherche et ne Vous trouve pas. Mais Vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.
Vous, la source de paix que toute soif réclame, Hélas! Voyez un peu tous mes tristes combats!
Oserai-je adorer la trace de Vos pas,
Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?
Et pourtant je Vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que Votre ombre au moins vêtît ma honte, Mais Vous n'avez pas d'ombre, ô Vous dont l'amour monte,
O Vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
De leur condamnation, ô Vous toute lumière.
Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!
— 11 faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser, Je suis cette paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours! 11 faut oser
M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre. Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, Vers des serpolets qu'un ciel clair vient arroser.
O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune! O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune! Toute cette innocence et tout ce reposoir!
Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes. Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.
— Seigneur, c'est trop ! Vraiment je n'ose. Aimer qui? Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'os( Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous
Les cœurs des Saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose Sur la seule fleur d'une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer! Etes-Vous fous,
Père, Fils, Esprit? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche, Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût.
Vue, ouïe, et dans tout son être — hélas! dans tout Son espoir, et dans tout son remords que l'extase D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?
— Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais, Je suis FAdam nouveau qui mange le vieil homme, Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome, Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.
Mon amour est le feu qui dévore à jamais Toute chair insensée, et l'évaporé comme
Un parfum, — et c'est le déluge qui consomme En son flot tout mauvais germe que je semais,
Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée
Et que par un miracle effrayant de bonté
Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.
Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée.
Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté!
— Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. Je vois, je sens qu'il faut Vous aimer. Mais comment Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, O Justice que la vertu des bons redoute?
Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte Où mon cœur creusait son ensevelissement Et que je sens fluer à moi le firmament. Et je vous dis: de Vous à moi quelle est la route?
Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade. Mais recevoir jamais la céleste accolade,
Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre?
— Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui. Et voici. Laisse aller Tignorance indécise De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise, Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Epanches-y L'humiliation d'une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.
Puis franchement et simplement viens à ma table, Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable Dont la force, dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.
Puis, va! Garde une fois modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison. Et surtout reviens très souvent dans ma maison. Pour y participer au Vin qui désaltère.
Au Pain sans qui la vie est une trahison, Pour y prier mon Père et supplier ma Mère
Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre. D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence. Enfin, de devenir un peu semblable à moi
Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate
Et de Judas et de Pierre, pareil à toi,
Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate!
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Eternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse. Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière. L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais.
Et l'extase perpétuelle et la science.
Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!
— Ail! Seigneur, qu ai-je? Hélas! me voici tout en larmes
D'une joie extraordinaire: votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fîères alarmes.
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel etfort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla. Et j'aspire en tremblant.
— Pauvre âme, c'est cela!