GASPARD HAUSER CHANTE
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles.
Vers les hommes des grandes villes:
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
A vingt ans un trouble nouveau, Sous le nom d'amoureuses flammes, M'a fait trouver belles les femmes:
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre:
La mort n'a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard?
Qu'est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde; Priez pour le pauvre Gaspard!
Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie:
Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie !
Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien . . .
O la triste histoire!
Je suis un berceau Qu'une main balance Au creux d'un caveau:
Silence, silence!
Le ciel est, par- dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit
Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu'on voit
Doucement tinte.
Un oiseau sur Tarbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
— Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse?
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer D'une aile inquiète et folie vole sur la mer,
Tout ce qui m'est cher,
D'une aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Mouette à l'essor mélancolique, Elle suit la vague, ma pensée, A tous les vents du ciel balancée Et biaisant quand la marée oblique.
Mouette à l'essor mélancolique.
Ivre de soleil
Et de liberté, Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d'été
Sur le flot vermeil Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie Qu elle alarme au lointain le pilote.
Puis au gré du vent se livre et flotte Et plonge, et l'aile toute meurtrie Revole, et puis si tristement crie!
Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m'est cher,
D'une aile d effroi, Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Le son du cor s'afflige vers les bois D'une douleur on veut croire orpheline Qui vient mourir au bas de la colline Parmi la brise errant en courts abois.
L'âme du loup pleure dans cette voix Qui monte avec le soleil qui décline D'une agonie on veut croire câline Et qui ravit et qui navre à la fois.
Pour faire mieux cette plainte assoupie, La neige tombe à longs traits de charpie A travers le couchant sanguinolent.
Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne, Tant il fait doux par ce soir monotone Où se dorlote un paysage lent.
La mer est plus belle Que les cathédrales, Nourrice fidèle, Berceuse de râles, La mer sur qui prie La Vierge Marie!
Elle a tous les dons Terribles et doux.
J'entends ses pardons Gronder ses courroux.
Cette immensité N'a rien d'entêté.
Oh! si patiente, Même quand méchante!
Un souffle ami hante La vague et nous chante:
(cVous sans espérance.
Mourez sans souffrance!»
Et puis sous les cieux Qui s'y rient plus clairs, Elle a des airs bleus, Roses, gris et verts . . .
Plus belle que tous, Meilleure que nous!
C'est la fête du blé, c'est la fête du pain Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.
L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. La plaine, toute au loin couverte de travaux, Change de face à chaque instant, gaie et sévère.
Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. Moissonneurs, vendangeurs là-bas! votre heure est bonne!
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie. Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!