PIERROT
Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air
Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes;
Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte,
Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.
Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair. Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte, D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe. Ses manches blanches font vaguement par l'espace Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore.
Et la farine rend plus effroyable encore
Sa face exsangue au nez pointu de moribond.
KALEIDOSCOPE
Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve, Ce sera comme quand on a déjà vécu:
Un instant à la fois très vague et très aigu . . . O ce soleil parmi la brume qui se lève!
O ce cri sur la mer, cette voix dans les bois! Ce sera comme quand on ignore des causes: Un lent réveil après bien des métempsycoses: Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
Dans cette rue, au cœur de la ville magique Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, Où les cafés auront des chats sur les dressoirs, Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir: Des larmes ruisselant douces le long des joues. Des rires sanglotes dans le fracas des roues, Des invocations à la mort de venir,
Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées Les bruits aigres des bals publics arriveront. Et des veuves avec du cuivre après leur front, Paysannes, fendront la foule des traînées
Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards Et des vieux sans sourcils que la dartre enfariné, Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine, Quelque fête publique enverra des pétards.
Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille! Et que l'on se rendort et que Ton rêve encor De la même féerie et du même décor, L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.