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Vers sur la mort

Dans le nombre des manuscrits qui ont été transférés de l' abbaye de Saint- Victor de Paris à la Bibliothèque du Roi , il en est un qui a fixé particulièrement mon attention. Ce manuscrit, sur parchemin, est duxine siècle, de format in-4°- •> écrit par différentes mains. C'est un recueil de sermons, de moralités, de plusieurs miracles de la Vierge, et de quelques vers; le tout en latin, à l'exception de la troisième pièce, qui est en français quoique son titre soit aussi en latin : Versus domini TheobaldideMarliaco de Morte, compilait apud Sarnewn. Cette pièce est composée de quarante-neuf stances de douze vers chacune, et commence au recto du troisième feuillet. En tête du deuxième on lit : Iste liber est beau Victoris Parisiensis > quem scripsit f rater Jacobus Brito , ad usumfratrum. Quicumque eum invenerit, vel titulwn Ipsum deleveritj anathema sit ab ore Dei omnipotentis. Amen l. Le Nécrologe, manuscrit de la même

1 Cette formule se trouve dans un grand nombre des manuscrits qui ont appartenu à des maisons religieuses.

abbaye, indique la mort de Jacques Briton au ixe des calendes de mars , dans le 11e siècle de la fondation de Saint- Victor, c'est-à-dire de 1 i 1 3 à i3i3; mais il ne marque pas l'année.

Les anciens copistes nous ont laissé beaucoup d'ouvrages de poésie française, plus ou moins étendus, sans nous transmettre les noms de leurs auteurs, ceux-ci ayant voulu garder F anonyme par modestie ou par tout autre motif. Quelques uns cependant se sont fait connaître dans leurs dernières productions, tels que Chrestien de Troyes, Jehan de Boves, etc. D'autres ont caché leurs noms dans des acrostiches , comme Mathieu Malingre, dans sa. Moralité de la Maladie de chrestienneté à dix-huit personnages . D'autres enfin ont indiqué toutes les lettres qui composent leurs noms, mais dans un tel renversement d'ordre, qu'il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de les découvrir. C'est de cette dernière manière que l'auteur de l'ouvrage intitulé Le roi Modus et la reine Ratio , a voilé le sien.

Ce silence des auteurs sur leurs productions a néanmoins quelquefois été rompu par leurs contemporains , mais d'une manière si vague ,

que leurs révélations n'ont servi souvent qu'à nous induire en erreur, lorsqu'ils n'ont pas indiqué ces productions d'une manière précise , ainsi que l'a fait le copiste de la pièce qui fait le sujet de cette dissertation.

Antoine Loisel, livré à la recherche de matériaux pour l'histoire du Beauvoisis , qu'il fit imprimer en 1617, ayant lu dans le Miroir histori al de Vincent de Beauvais *, qu'Hélinand avait fait des Vers sur la Mort, s'adressa au président Fauchet, pour le prier de les lui procurer2. Il est vraisemblable que ce savant ne put trouver que la copie défectueuse que Loisel fit imprimer en i5g4« Je dis défectueuse, parce qu'un tiers des stances ne renferment que neuf, dix ou onze vers au lieu de douze qu'elles devraient avoir, et qu'il n'en a donné que trente-neuf au lieu de quarante-neuf dont la pièce est composée.

Hélinand a sans doute fait des vers sur la Mort, puisque Vincent de Beauvais et Bertrand Tissier le témoignent : il est vrai que ce dernier, qui, dans sa Bibliotheca Cisterciensis , a réuni tous ses ouvrages, n'a fait qu'indiquer ses vers

1 Liv. xxx, chap. 108.

a Voyez la dédicace en tête de son édition.

sur la Mort sans le plus léger renseignement. J'ai vu un assez grand nombre de pièces sous ce titre ; mais aucune ne portant le nom de son auteur, il est impossible de déterminer quelle est celle qui est sortie de sa plume. Fauchet lui-même a consigné dans une note de sa main, sur un manuscrit qui lui a appartenu , et qui est actuellement à la Bibliothèque du Roi, sous le ii° 7615, qu'il ne savait si ces vers sur la Mort étaient d'Hélinand \ ce qui peut faire croire qu'en les remettant à Loisel, il les lui donna comme les seuls qu'il eût trouvés, mais sans lui assurer qu'ils fussent d'Hélinand.

Jacques Briton , dans notre manuscrit , les attribue à Thibaud de Marly. Le P. Anselme 2 nous apprend que Thibaud de Montmorency, seigneur de Marly, fils de Mathieu , premier du nom , seigneur de Montmorency, d'Ècouen , de Marly, etc. , connétable de France, qui mourut en 1 160, et d'Aline , fille naturelle d'Henri, premier du nom , roi d'Angleterre , après avoir confirmé les donations faites par Bouchard in ,

1 « Je ne sais si ces vers de la Mort sont ceux d'Hélinand, moine de Froitmond, dont parle Vincent dans son Historial. »

2 Hist. généalog., tom. 111 , pag. 568.

son aïeul, à l'église de Saint-Eugène de Dueil, en présence de son frère aîné Bouchard, en 1 1 60 , se croisa pour aller visiter les lieux saints , et qu'il donna, l'an n 73, à Hervé de Montmorency, tout ce qu'il possédait à Gonesse et à Montmorency, pour en disposer en faveur de quelque église. A son retour, et conjointement avec Bouchard, Hervé et Mathieu de Montmorency ses frères, Thibaud fît, en 1 1 79, à l'église de Notre-Dame du bois de Vincennes , abandon du sel qu'ils avaient droit de prendre sur les bateaux qui passaient sur la Seine. 11 prit depuis l'habit religieux en l'abbaye de Notre-Dame du Val, ordre de Cîteaux. Il y vivait encore en 1 1 89 , qu'il fut nommé avec Hervé et Mathieu ses frères, exécuteur du testament de Bouchard iv, seigneur de Montmorency, leur frère aîné.

Il est vraisemblable que Thibaud composa les vers sur la Mort dans sa retraite, ainsi que la première stance le donne à entendre.

Le manuscrit de Saint-Victor a été vu de Loisel, mais sa prévention pour les vers que Fauchet lui avait donnés était telle, que, sans examen, il rejeta cette copie, qui est tout

entière et beaucoup plus correcte que celle qu'il a fait imprimer. Voici ce qu'il en dit dans son Histoire du Beauvoisis , pag. 202 : m En (( ceux (les vers) que j'ay veus en la librairie « de Sainct-Victor, il y a qu'un abbé de leur « maison en est l'autheur, qui est chose non (( véritable. »

J'ai cherché inutilement dans ce manuscrit ce qui avait pu donner à Loisel l'opinion que ces vers fussent d'un abbé de Saint- Victor. 11 aura probablement questionné sur Thibaud de Marly, quelque religieux de cette abbaye, qui lui aura répondu qu'il en avait été abbé. On lit effectivement dans le Nécrologe de Saint- Victor, qu'il y eut un abbé du nom de Thibaud, depuis 1254 jusqu'en 1280, mais il n'était pas de la maison de Montmorency. On lit aussi dans le volume déjà cité du P. Anselme , page 658 : « Qu'un Thibaud de Marly se rendit religieux « dans l'abbaye des Vaux de Cernay en j 226 , en u fut élu abbé en 1 255, et y mourut en odeur ((de sainteté le samedi 7 décembre 1247.... (( Il écrivit un livre sur la Mort, en vers français , « où l'on remarque un grand mépris des richesses (( et grandeurs du siècle. »

Les auteurs du Gallia christiana l ont copié le P. Anselme pour l'article de cet abbé , mais ils n'ont point parlé des vers sur la Mort.

Chrysost. Henriquez, dans son Menologium Cisterciense , page 224 , annonce qu'il a extrait ce qu'il dit de S. Thibaud, d'un ancien manuscrit de sa vie , qui était à la bibliothèque de Saint- Victor; mais je l'ai cherché en vain. Il est vraisemblable que s'il eût composé des vers sur la Mort , l'auteur de sa Vie , qui était son contemporain , en eût fait mention , et Henriquez l'aurait sans doute répété. Le P. Lenain, qui a travaillé sur le même manuscrit, n'en parle pas davantage. Mais ce qui doit achever d'anéantir le fait avancé par le P. Anselme, c'est l'existence d'une copie de cette pièce de vers dans un manuscrit de la Sorbonne, entièrement écrit de la même main, dont le dernier feuillet porte la date de mcc. Levesque de la Ravaillère en a fait une notice insérée dans le xxme tome des Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable que S. Thibaud, qui a passé sa vie dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes, se

a Tome vu , pag. 889.

soit permis les traits satiriques qu'on lit dans

les stances xm, xiv et xv.

Thibaud de Marly avoue, dans la première stance des vers sur la Mort, qu'il a mené une vie dissipée. Dans un recueil de chansons anciennes, j'en ai trouvé une seule qui pourrait lui être attribuée : dans la première lettre formant vignette % il est représenté monté sur un cheval blanc, armé de pied en cap, l'épée à la main. Sur l'épaule gauche est son bouclier, où sont peintes ses armoiries, d'or à la croix de gueule cantonnée de quatre alerions d'azur; on en voit également plusieurs sur le harnais de son cheval. On lit à côté, sur la marge : Mesire B ou chars de Molli. 2

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