NI K FA CE
prise, que de libéralité, que de persévérance, que d abnégation même il l'allait dans celui qui l’avait conçue. Louis XIV avait dédaigné le souvenir de François Ier et d’Henri IV ; Napoléon, celui de Louis XIV ; la restauration , les hauts faits de Napoléon. On attendait un souverain qui eût le sentiment de la patrie assez vif, assez profond , pour confondre dans son cœur tout ce qu’elle avait produit de grand, et qui peut-être même avait le droit de réclamer personnellement une sorte de part à ces différents genres d’illustration. Ainsi, à ces anciens preux couverts d’armoiries , à ces hommes qui souvent ne savaient pas lire , mais qui taillaient le fer et les rangs 1 , et qui s’arrangeaient, de père en fils , pour aller mourir près du tombeau de Jésus-Christ 2, il fallait quelqu’un qui pût dire : Il y a parmi vous , deux de mes ancêtres qui se conduisirent assez bien à cette époque; ils s’appelaient saint Louis et Philippe-Auguste. A ces autres guerriers, plus nouveaux , mais non moins illustres , qui ne blasonnent que des cicatrices, mais qui ont laissé leurs membres et leurs souvenirs dans le monde entier, il était heureux de pouvoir dire : J’ai affronté, comme vous, les premiers coups de canon tirés contre la liberté ; et ces couleurs nationales , qui vous son! si chères , je n’ai jamais voulu en porter d’autres , et je mourrai pour les défendre. A ces hommes plus modestes et plus doux, dont les conquêtes sont cependant plus durables, et ne coûtent point de larmes à l’humanité, il fallait qu’il pût dire: Ces sciences, que vous cultivez avec tant d’ardeur, m’ont consolé dans l’exil et nourri dans l’adversité. Mais c’est à vous surtout qu’il devait s’adresser, hommes simples et grands des journées de juillet, vous qui avez combattu l’arbitraire dont vous n’aviez pas à souffrir , et remporté une victoire dont vous ne vouliez pas profiter ; venez contempler la place glorieuse qui vous a été réservée dans cette histoire des siècles. La salle qui porte votre nom 3 termine ce Musée national; il faut traverser la galerie des batailles, la gloire de la France entière, pour arriver à la vôtre. Les reconnaissez - vous , ces bras nus, ces mains noircies par la poudre, qui écartent les pavés pour faire place au prince que vous avez élevé au trône. Le voilà cet Hôtel-de-Ville où vous avez reçu ses serments; levez les yeux et voyez la Charte sous l’emblème de la vérité ; elle vous rappelle les premières paroles qu’il prononça , et il leur a élevé ce monument pour consacrer éternellement sa promesse.
Oui, sans doute , celui qui avait conçu cette grande pensée , pouvait mieux
' Talleffer, Tallevraml.
2 Trois Guy de ï.aval périrent successivement à la Terre-Sainte. La salle des croisades renferme les armoiries de trois cents familles françaises r|ui s'y distinguèrent.
5 Salle de t850.
l' K K I V CL.
que personne l’exécuter dignement ; mais encore fallait-il qu’il eu eût le moyen. Les républiques et les monarchies absolues ont seules la faculté de créer de grandes choses , parce qu’il n’est pas d’obstacles à leur volonté. Mais qui aurait osé, dans les temps modernes, proposer de ressusciter Périclès, ou de recommencer Louis XIV? Il fallait la magnificence, les profusions même d’un grand règne, pour élever un édifice proportionné à la gloire d’un grand peuple. Or, cet édifice heureusement existait : le grand , le magnifique Versailles était là, superbe encore dans son abandon, comme Louis XIV dans ses revers; il semblait attendre une si noble destination. Un voyageur, qui l’avait vu en 17 89 dans toute sa pompe, à l’ouverture des états-généraux, fut curieux d’y retourner après sept ans d’absence ; il s’avance à travers les ronces , les herbes qui croissaient dans les cours , les débris des escaliers et des perrons; il pénètre dans cette antique demeure des rois, « veterum penetralia reguvn \ » et il y trouve la solitude et la dévastation, des lits de malades dans les galeries dorées, des troupeaux paissants dans les jardins, les bassins desséchés, les statues renversées ou mutilées. Attristé de ce spectacle , il s’enfonce dans les bois voisins , gravit machinalement le coteau de Satory; et là, retournant la tête, il aperçoit le majestueux édifice isolé au milieu des arbres, et brillant des derniers rayons du soleil , comme ces palais des contes arabes créés par enchantement dans la solitude. Ce voyageur avait lui-même éprouvé de grands malheurs, survécu à de grands dangers; plongé dans la rêverie à la vue de ce lieu qui lui rappelait d’autres temps, il répéta ces tristes paroles de l’auteur des Ruines2 : « Ici lut jadis le siège d’un empire puissant; ces lieux « maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte; « ces murs, où règne un morne silence , retentissaient des cris d’allégresse et « de fêtes, et maintenant voilà ce qui reste d’une vaste domination : un « lugubre squelette , un souvenir obscur et vain , une solitude de mort ; le ■i palais des rois est devenu le repaire des bêtes fauves ! Comment s’est « éclipsé tant de gloire? »
Si ce voyageur vivait encore , quels ne seraient pas sa surprise et son ravissement de retrouver cette ancienne gloire brillante encore d’une gloire nouvelle , de voir ces solitudes ornées des souvenirs de tout ce qui fut grand , vénéré , illustre dans les siècles ; de parcourir ces galeries jadis abandonnées , maintenant couvertes de tableaux, peuplées de statues , éclatantes de marbres et de dorures; archives en quelque sorte vivantes des plus glorieuses annales
1 Virgile, lib. IV.
1 \ ol!nrv. Ruines, chap. vr.