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EN FRANCE

Nullum est rnajus félicitai» spécimen, quam semper omnes scirc cupere qualis fuerit aliquis.

Pt. INB, XXXV, 5.

H n’y a pas de signes plus certains du bonheur d’un homme, que lorsque chacun éprouve le désir de connaître ses traits.

Marco, perche non mi parti ? disait Michel-Ange, à la statue de saint Marc par Donatello, et il donnait là les règles de la sculpture iconographique. La parole, l’expression, la ressemblance sont ses conditions, et , sons ce rapport au moins, les modernes ont pu rivaliser avec les anciens. Ceux-ci, absorbés par la recherche du beau, pour représenter les dieux comme ils les concevaient, négligèrent longtemps d’employer leur talent à la ressemblance des personnes. On ne trouve aucune statue ou buste d’hommes célèbres du premier style grec ; il fallait même que dans la représentation des dieux ils eussent le bonheur de rencontrer la perfection pour se soumettre à la copier. Aussi Phryné servit bien à Praxitèle pour

créer la Vénus Anadyomène, comme Campaspe à Apel les pour la Vénus de Cos ; mais ces exemples étaient rares. Des longues études, des essais multipliés parvinrent enfin à créer, pour chaque divinité, chaque héros, un type qui ne devait plus s’altérer et qu’on ne pouvait méconnaître; alors seulement le goût , le talent se porta vers l’apothéose des guerriers, des sages, des bienfaiteurs de l’humanité. Lysippe et Lysicrate furent les premiers à chercher la ressemblance, à s’écarter d’un type d’idéalité qui se trouve encore dans les traits d’Homère. Les bustes de Socrate, Euripide, Démosthène, et surtout les statues romaines, sont des ressemblances fidèles. Le culte des aïeux l’exigeait; leurs images devaient orner l’entrée des édifices, les bibliothèques, les galeries et la place qui leur était destinée d’avance sur les sarcophages. « Que j’aime, disait Cicéron, à contempler ces images illustres ! Que de gloire j’attache à leur possession ! »

Pendant le moyen-âge et la décadence des arts, on retrouve encore la tentative de reproduire les traits, soit sur les dyptiques, les médailles, les sceaux, soit sur les pierres des tombeaux. Différente de la peinture, qui sembla disparaître, s’anéantir entièrement pendant ce long sommeil de l'intelligence, la sculpture continua, quoique imparfaitement, ses travaux; elle s’adjoignit à l’architecture dont elle fut l’ornement, la vie, l’élégance ; et cependant il ne faut pas chercher dans ces milliers de figures qui couvrent les portails des anciennes églises les ressemblances des princes ou des prélats qui les firent élever; elles ont toutes le même type, ainsi que la plupart des figures couchées sur les tombeaux. Ce ne fut guère que sous le règne de saint Louis, qu’on chercha à retracer les traits des personnages qu’on voulait représenter, et la différence des traits, souvent même l’incrustation du visage en marbre dans des slatues en pierre, prouvent qu’on attachait du prix à la ressemblance.

Les rapports qui s’établirent sous Louis XI avec les ducs de Bourgogne et les Pays-Bas, dans lesquels les arts étaient plus avancés, attirèrent à la cour de France des artistes qui perfectionnèrent le goût. La statue de Louis XI, les ouvrages de plusieurs artistes de ce règne servirent de prélude à l’époque si brillante, si spontanée de la Renaissance. On trouve dans les longues galeries de Versailles la suite chronologique des ouvrages de sculpture exécutés en France; ils marquent l’époque où le soin de la ressemblance a commencé et s’est progressivement accru. Il est impossible que la belle figure d’Inès de Castro, qu’on voit sur son tombeau à Alcobaça, et qui s’exécutait sous les yeux mêmes du malheureux don Pèdre, ne fût une ressemblance; il en est de même d’un grand nombre de statues conservées à Saint-Denis et à la ville d’Eu.

Lessculpteurs français Jean Cousin, Goujon, Bontemps, Germain Pilori, Bardon, Barlhélemi Prieur, Juste, Francheville, Augier, etc., etc., égalèrent ce qu’il y avait de plus brillant en Italie; ces hommes d’un goût pur, d’un sentiment naturel,

ANCIEN ET MODERNE

exquis, reprirent lu sculpture au point où l’avaient laissée les anciens; mais ils y ajoutèrent je ne sais quelle grâce, quelle, volupté moderne qu’ils acquirent par la tradition de l’école de Parme, qui fut la première a s’établir en France à la suite du Primatice, d’André del Sarte, de maître Roux. Il est évident que les formes élancées des femmes, leur cou de cygne, leurs longs bras, leurs doigts effilés sont la copie du Parmesan, et les têtes admirables des enfants l’imitation exacte du Corrége; et lorsque, pour encourager celte manière élégante, il paraissait des femmes comme Diane de Poitiers, Catherine de Clèves, Gabrielle d’Estrée, il n’était plus besoin que de copier, et c’est à cette époque qu’on peut rapporter ce qui a été produit en sculpture à la fois de plus élégant et de plus fidèle; tel est le tombeau de François 1er à Saint-Denis, où la sculpture déploie toute sa grâce et sa perfection; les figures d’une parfaite ressemblance sont de Pierre Bontemps, les batailles et les ornements de Goujon et de ses élèves. Les châteaux d’Anet, d’Écouen et surtout la façade intérieure du Louvre et le tombeau de Henri II, sont des types admirables du goût de ce temps qui ne se bornait point à Paris, mais s’étendait aux villes de Toulouse, Nevers, Troyes, Rouen, Dijon surtout, où le tombeau des ducs de Bourgogne présente, une'suite singulière de figures dont on a évidemment cherché à établir la ressemblance.

C’est cependant sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV qu’il faut chercher le développement de la sculpture iconographique; tout ce qui eut alors une célébrité quelconque trouva des talents prêts à les consacrer, et il est peu de personnages célèbres que les arts ne nous aient conservés. Il naquit alors une manière plus large, plus animée, tenant par la hardiesse au génie de Michel-Ange et à la profusion des Carraches, mais malheureusement s’écartant comme eux de la correction. La sculpture prétendit peindre et soumettre le marbre à tous les écarts du pinceau ; elle s’empara des édifices, les couvrit d’emblèmes, de larges draperies flottantes en marbre, en bronze, en bois doré, d’ornements de tous genres, de divinités, de monstres, de cartouches, d’ornements de bas-relief; il n’y eut plus de différence entre le ciseau et la palette. Lebrun, cet homme d’une imagination féconde, mais souvent désordonnée, prétendit conduire les trois arts, les confondre souvent, les gouverner tous à la fois, depuis la toiture du palais jusqu’aux moindres serrures et ornements. Ce fut encore autre chose lorsque le cavalier Bernin osa tailler le marbre au premier coup et sans préparation pour le buste de Louis XIV. Quoi qu’il en soit, les jardins de Versailles, de Trianon, des Tuileries, se peuplèrent de statues, qui attestent la fécondité, sinon la correction des artistes de ce temps. Girardofi, lesdeux Coustou, Coysevox, Marsy, lesKeller, pourlabeauté de la fonte; Desjardins, etc., etc., etc., nous transmirent la ressemblance fidèle des hommes célèbres de ce temps. Voilà le grand Coudé, Turenne, Vendôme, Villars, les deux Corneille, Racine, les traits majestueux de Bossuet, de Féne'lon, le regard incertain

de Pascal, la bonhomie de La Fontaine. 11 manquait cependant encore à ce bel art quelque chose; un homme simple, naturel, obscur, mais doué d’une âme ardente, le lui donna : c’est l’animation, le sentiment de la chair, de la vie, de la circulation du sang dans les veines, de la passion dans les traits, dans le regard, et Le Puget le trouva : il est le coloriste de la sculpture.

Le mauvais goût, le maniéré, qui s’étendit, sur la fin de Louis XIV et sous le règne de Louis XV, dans tous les arts, eut heureusement peu d’influence sur la sculpture iconographique; les bustes des personnages de ce temps sont sans doute, dans leur pose, dans leur costume, assez affectés, mais les traits sont exacts, sont fidèles, et honorent le talent des hommes comme Pigale, Houdon, Pajou, etc.

Bientôt la sculpture, sous l’inspiration de Moitte, de Bouchardon, revint, avant même l’école de Vieil, à l’étude et l’imitation de l’antique.

Deux hommes de génie entreprirent de lui donner ce qui lui manquait encore: l’un, la hardiesse et la fécondité; l’autre, la grâce, la morbidessa et un sentiment exquis du beau dans les formes et le contour. On voit qu’il est question de Thorwaldsen et de Canova; ces deux rivaux contemporains ont établi dans les arts un nouveau point de départ destiné à inspirer les jeunes artistes qui pourraient désespérer d’atteindre les beautés des anciens. Non, ils ne doivent point en désespérer, lorsque l’art est dans la bonne voie, lorsque les études donnent tous les moyens matériels de bien faire. Le génie peut dès le principe créer des chefs-d’œuvre lorsqu’il n’a pas besoin de lutter avec de mauvaises pratiques, avec une manière fausse, il entre sur-le-champ dans la carrière. C’est encore à Versailles qu’on pourra juger de l’école moderne. Les travaux exécutés par les sculpteurs actuels, tels que Chaudct, Lemot, Car lellier, Bosio, Lemaire, David, Cortot, etc., sont supérieurs d’exécution aux artistes des règnes précédents. On peut en juger par quelques-uns des bustes déposés à l’Institut, qui ont une vérité, un naturel, qu’on ne peut guère surpasser.

Mais en rendant hommage au progrès fait dans ce bel art, quel sentiment pénible vient attrister notre pensée ! En parcourant ces longues galeries de Versailles, où voit-on la foule étonnée, attendrie, s’arrêter de préférence, n’est-ce pas auprès de la statue d’une jeune fille dont on connaissait les exploits, mais dont on ignorait les traits? la voilà qui presse sur sa poitrine l’épée dont elle va se servir pour délivrer son pays. L’expression de son visage indique cette pudeur, cette crainte naturelle à son âge, à son sexe , à l’humble condition d’où le sort la tire. Oui, voilà bien l’héroïne de la gloire et de la liberté! voilà bien Jeanne d’Arc telle que chacun avait pu la concevoir! Mais à qui a-t-il été accorflé de la créer? à qui ces traits divins ont-ils été révélés? A une autre jeune fille placée sur les marches du trône, et que le génie est venu chercher dans un palais. Ah! montrez-nous l’auteur de ce chef-d’œuvre! Où est cette nouvelle muse de la gloire

nationale? Hélas! ne la cherchez plus sur la terre; elle s’est envolée au sein de ces anges dont sa main mourante cherchait encore à exprimer les traits. Vous tous que l’amour de la patrie enflamme, que le sentiment du beau exalte, aimez à rendre avec nous hommage

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